CHAPITRE iX
Lm wéwmM^wtÊmn daiis l^Blësei^JiMMi»'
Parmi les causes antipathiques à Ta révolution que nous avons signalées précédemment, il en était une surtout dont Tinfluence avait acquis une certaine puissance. M. Lauzières de Thémines , évéque de Blois depuis 4776 , exerçait^ moralement au moins, la prépondérance des anciens apanagistes du comté. La noblesse blésoise semblait l'avoir revêtu d'une sorte de suprématie, accordée d'abord à son nom*autant qu'à sa dignité épiscopale, et qu'avaient consolidée ensuite, au jugement des classes élevées, la supériorité de son esprit ; tandis que sa bienfaisance le rendait
* On se souvient qu'en 1616 , un sieur de Thémlnes fut chargé par Marie deMédicis d'arrêter te prince de Condé dans le Louvre même ; Texécution de cet ordre fit sa fortune r ït deiint marécliel de Fraoee , et s» famiDe , Jusqu'alors peu favorisée , jouit d'un grand crédit à la cour.
cher au peuple. Ce prélat , que Fauteur de cette histoire a \u souvent à Rome , douze ans après son émigration , avouait franchement qu'en 4789 et 4790 , il s'était efforcé , non sans quelque succès, de comprimer dans son diocèse les progrès de la révolution. Dès qu'elle eût éclaté , Tévôché , et plus particulièrement le château de Madon , devinrent le centre d'une action contrerévolutionnaire , que les familles titrées parvinrent à propager jusqu'à un certain point , grâce à la dépendance qu'elles continuaient d'imposer aux populations , encore ignorantes de leurs droits récemment proclamés. « Lorsque la réunion desétatsrgé- » néraux fut décidée , nous disait un jour M. de Thémines, je com- » pris tout le danger de cette réunion , si long-temps et avec tant » de raison redoutée. C'était en effet le va-tout de fortune d'une » monarchie qui n'avait su ni cacher ses fautes , ni tenir en bride ji les inimitiés qu'elles lui avaient attirées; mais je pensai que » le choix des hommes qui devaient composer l'assemblée pou- » vait adoucir les coups qu'elle allait trop certainement porter » à la cour. La noblesse et le clergé ne me faisaient concevoir » aucune inquiétude : qui pouvait prévoir que des Lafayette , » des Mirabeau briseraient leur écusson avec la massue popu- » laire , et que des Siéyès , des Grégoire se feraient les cory- » phées du tiers-état. J'employai donc toute l'influence que » j'avais acquise dans mon diocèse à fixer les suffrages sur des » députés du tiers qui ne fissent pas cause commune avec les » réformateurs radicaux que l'on devait craindre. La force » d'inertie est aussi une puissance : je crus avoir heureusement » opéré en laissant élire MM. Brouillon , Turpin, Pothée et Bu- » cheron-Boisrichard ; mais surtout en appelant la majorité sur » M. Dinocheau , que j'avais fait nommer précédemment bailli ». de Pont-Levoy, et qui avait fait, par ma protection, son pre- » mier pas dans la magistrature. Dès les premières séances des » étals-généraux , il me fallut modifier mes présomptions : » MM. Brouillon et Dinocheau se rangèrent près de Mirabeau,
» et furent comptés parmi les satellites de cet astre , dont j'aa- » rais admiré Féclat s'il n'eût été malfaisant, d
Ainsi nous parlait M. de Thémines en 4803, sans attacher le moindre mystère à ses paroles , parce qu'il était resté fidèle à la cause des Bourbons, et n'avait pas laissé fléchir ses principes, nous ne dirons pas sur l'infaillibilité de l'ancienne cour, ce prélat était trop éclairé pour y croire , mais sur les actes de la révolution, qu'il ne jugeait pas aussi sévèrement qu'on l'a prétendu. Ce qui l'irritait, peut-être, plus que la perte de son siège, c'était ce qu'il appelait la défection de M. Dinocheau, dont il s'était flatté de faire , au sein même des députés du tiers , le défenseur de la monarchie absolue. M. de Thémines comptait mal alors avec la plus impérieuse des passions humaines , l'ambition : trop chrétien pour être philosophe , ou plutôt philosophe chrétien seulement, ce vertueux prélat, en mesurant la carrière d'un ambitieux, dont la fortune était à faire, pouvait se com* parer à l'oiseleur qui , livrant l'espace infini à l'aigle , prétendrait limiter son vol.... La révolution était, comme le ciel , un espace sans limites.
Si M. Brouillon, autre député du Blésois, siégea aussi à la gauche de l'assemblée nationale : nous sommes bien tenté de croire que son libéralisme fut une conquête de Dinocheau. Mais tl faut ajouter qu'en adoptant les principes de Mirabeau , ni l'un ni l'autre nesuivirent ses écarts : patriotes sages quoiqu'ardents , ils montrèrent dans les débats orageux de la Constituante une modération qui , plus tard , devint pour eux, comme pour tant d'autres , un titre de proscription. Quant à MM. Pothée et Budieron, on eût dit que , sur les bancs de la législature, ils se proposaient de justifier le reproche dont Le Tasse atteignit les habitants des rives de la Loire. Ces députés laissèrent aller mollement leurs opinions aux ondulations des débats , sans défendre les vieilles institutions qui s'en allaient , sans appuyer celles qui s'élaboraient.
Tandis que l'assemblée détachait , une à une , les prérogatives
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de la couronne et pulvérisait les derniers débris de la féodalité; tandis qu'elle retrempant noire vieille l^slation à sa sourœ naturelle , la puissance populaire, nulle province ne se montrait plus active que le Blésois à protester contre ceUe suprême réforme; et dans sa résistance ^ la noblesse du pays était encore secondée par qffêlques gentilshommes que leur mission militaire retenait à Blois.
Depuis que le château n'était plus, même momentanément, une résidence royale, le roi abandonnait la jouissance à vie de l'aile construite par Louis XII à quelques personnes privilégiées ; le surplus de l'édifîce demeura inhabité jusqu'en 4787. £n cette année même , époque de la première réunion des notables , h cour , sur les véhémentes représentations de oette ass^Eublée , s'étant imposé de grandes économies qu'on ne vit point réaliser^ il avait été décidé que le château de filois serait décnoU ou vendu , avec ceux de Gfaoisy , la Muette , Jtfadrid et Yinceones. Ni l'une ni l'autre de ces dispositions n'ayant été effectuée à Blois, le régiment de Royal-Comtois vint, paiement eo 1787, prendre garnison en cette ville, et fut caserne dans le château, c'est-^-dlre dans l'aile oonstruite sous François I.^ : quelques ofQciers seulement occupènent l'aile dite cLe Louis Xll.
Les corps décorés de ta qualification de royaux étaient ordinairement commandés par des hommes haut placés dans la hiérardiie du blason , et les officiers cpn ^servaient sous leiurs ordres appartenaient, sauf un petit nombre d'exceptions, à ce qu'on appelait la bonne noblesse. 11 en était ainsi de àoyal-GonHois. Les c^ciers , brillamment titrés , riches pour la plupart , se montrèrent peu résignés à subir les événements de 4 789. Us pouvaient se prévaloir des nombreuses sympathies qu'ils avaient rencontrées, non-seulement dans les hôtels et les châteaux du fiiésois , où régnaient encore le ton , les manières et quelque peu les moaurs du régne de Louis XV ; mais aussi parmi la bourgeoise et les classes marchandes. La première les recherchait par imitation des no* blés, au profit de cette vanité toujours ambitieuse d'élévation;
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ks derniers ftattaientces brillants militaîres en obéissant à tme iaeitaiion d'un positivisnie au moins logique , Fintérét. L'historien doit s'abadenir de mentionner tout ce qu'on glissa alors sous les portes d'épigrammes et de ^lansons sur les intimités que messiesyrs de Royal-GcMiiticûs a^aieut su se eoncitier dans la ville de Bloifi : le cbroniqueiK* malin pourrait seul raconter Thistoire des jardins, avec petits pavilik>ns, que les sous- lieutenants mêmes avaient loués , pour satisfaire des goûts d'horticulture d'une déficôtion délicate.
« L'esprit de la contre-révolution était fort actif dans le Blé- ]> sois en 4789 , nous disait encore M. de Thémines , douze ou » treize ans après : la noblesse civile, la noblesse militaire et » ime bonne partie du clergé s'y entendaient parfaitement *, i> Quant aux bourgeois , ils comprenaient peu les l»ens que la » révolution leur {Mx>mâUait, et regrettaient ceux qu'elle leur )) enlevait. Ce regret était smrtout vivement senti par les ibno- » tionnaîres qui aspiraient à l'anoblissement : classe assez nom- » breuse dajas un pays m l'espoir de vivre noblement caressait » tout possesseur d'une fortune un peu considérable. Malheu- D reusement Royal-Comtots quitta Blois au commencement de » Tannée \ 790 ; \e parti royaliste perdit beaucoup de son énergie » par r^oignement d'ua corps d'officiers jeune , entreprenant , » bien posé en cour , et ayant une parenté influente au côté » droit de l'assemblée. »
Ce fut alors que la députation blésoise du tiers-état insista pour que, dans la nouvelle délimitation de la France, Blois devint chef-lieu de département. La résistance des habitants ,
* M. de Thémines pouvait eo être cru aur parole. M. de ia Sausstye, dam un Biénoire que nous avons sous les yeux , avance que ce prélat menait tme vie céno^ bitigue; il noss sera permis, à nous qui l'avons connu dans une sorte d'intimité, de relever cette erreur biographique. M. de Thémines , homme du monde , spirituel, élégant» évô/çue de cour en un mot, ne se piquait nullement de mœurs monastiques. Nous prenons à témoins ^ à ce sujet , tous ceux qui , coomie nous , root connu à Rome ou à Londres.
toujours influencés par les partisans de Tancien régime , fut vive et persistante ; cela se conçoit : la noblesse, qui, à travers une réforme dès long-temps commencée en France dans les esprits, s'était faite, avec quelque succès , la conservatrice des prérogatives féodales, allait voir s'anéantir cette sorte de pouvoir, par la présence d'une autorité nouvelle , organe des lois et du souverain qui devait en ordonner l'exécution. L'administration départementale, quoique confiée primitivement à des hommes d'une faible portée politique , parut cependant assez forte de son investiture pour arrêter l'essor ostensible des tendances contre-révolutionnaires ; elles se replièrent sous le manteau d'une intrigue non moins active, mais plus cachée : ce fut dans le mystère des châteaux que Topposition royaliste se retira et se maintint.
De ces cénacles mystérieux partirent sans doute les épigrammes, quelquefois médisantes , plus souvent calomnieuses , fournies à la presse monarchique du temps contre les députés du Blésois siégeant au côté gauche de l'assemblée. Dinocheau , particulièrement, fut incessamment brocardé par quelques journaux , qui lui reprochèrent grossièrement sa liaison avec Mirabeau et Camille Desmoulins. Soulevant même le rideau de sa vie privée, ses ennemis allèrent jusqu'à signaler, en termes orduriers , son intimité , réelle ou prétendue , avec la trop fameuse Theroyne de Mirecourt , cette bacchante aux passions effrénées qui s'était jetée, dans le paroxisme de leur délire, à travers la lice politique.
Dinocheau était doué d'une imagination trop vive et comprenait trop bien la puissance des traits du ridicule , pour ne pas répondre à ses antagonistes : ce fut du théâtre même d'où leurs traits étaient partis , qu'il leur rendit guerre pour guerre. Il fit paraître le Courrier de Madon*^ journal d'opposition popu-
* On sait que le château de Madon , ancienne demeure royale , reconstnilte au xvui.* siècle , était la maison de plaisance des évéques de Blois.
laire qui , n'en déplaise à un critique moderne , l'emportait de beaucoup, par le mérite de la rédaction , sur les diatribes dirigées contre le député blésois. Peut-être , aiguisant encore l'arme philosophique de Voltaire , Dinocheau atteignit-il avec trop peu de mesure les opinions religieuses et le clergé. Un nom surtout devait être sacré pour l'ancien bailli de Pont-Levoy : ce nom c'était celui du prélat qui l'avait tiré d'un barreau vulgaire , et revêtu de sa première robe magistrale. Plus tard, Dinocheau se reprocha l'efifusion du fiel que sa plume avait versé sur la vie de M. de Thémines : vie noble et bienfaisante , dont la renommée subsiste dans les traditions blésoises. Les bienfaits de M. de Thémines avaient émané d*un cœur généreux ; ses affections anti-révolutionnaires, ses préjugés , étaient un héritage de caste : le rédacteur du Courrier de Madon ne tint pas un compte assez équitable de cette distinction.
L'attention diversement excitée que fixait cette publication aux allures indépendantes, fut distraite en 1790 par un événement qui , sans avoir pour théâtre le département de Loir-et- Cher , produisit une vive sensation parmi ses habitants. Thomas Mahi, marquis de Favras, gentilhomme blésois, avait servi en 4772 dans les gardes suisses Ae Monsieur; il avait acquis l'estime de ce prince , et était entré fort avant dans sa confiance , lorsque ayant été appelé en Autriche par des intérêts personnels , il dut quitter le service en France. Revenu dans sa patrie au moment où la révolution éclatait , M. de Favras épousa les opinions, encore mal définies aujourd'hui , que professait le comte de Provence; il fit plus, il se voua, corps et ame, à ses projets. Le marquis obéit-il à l'ambition ou à la cupidité? Rien n'en a même établi la présomption dans la procédure mystérieuse dont sa conduite fut l'objet. Ce qui ressortit de Finstruction , c'est que Favras avait tracé divers plans qui tendaient à produire une contre-révolution. Cette instruction portait que ce gentilhomme devait marcher sur Paris avec douze mille Suisses et douze mille Allemands , afin de sacrifier Lafayette , Bailly et
Necker, chefs principaux de radministration; {mis enlever le sceau de Tétai ; enfin , emmener le roi et sa famille à Péronne. Les dispositions parvenues à la connaissance du public établirent même que pour renlèvement du monarque , on devait se servir de chevaux pris dans les écuries de Monsieur. Mais au profit de qui ce mouvement audacieux devait-il s'opérer? Il fallut bien laisser entrevoir qu'il s'était agi d'investir d'une régence le comte de Provence ; puis on se hâta de consta^r que son altesse avait tout ignoré. Ainsi , Favras s'était avisé du projet colossal de renverser le char d'une révolution accomplie déjà, et de déposer le souverain de son propre mouvement et sans mission aucune.
Le futur Louis XVIII, entendant néanmoins murmurer le soupçon autour de lui , se rendit à l'hôtel-de-ville et renia Favras avec assurance... Persuada-t-il les magistrats municipaux ? nous ne le croyons pas. Quoi qu'il en soit , le dévouement héroïque du malheureux agent ne se démentit point; il ne fit pas la moindre révélation qui put compromettre le prince ; mais il ne laissa nullement la justice abusée. Lors€[ue M. Talon , lieutenant civil, lui dit confidentiellement qu'il ne pouvait être sauvé, et V exhorta à mourir avec son secret, ce magistrat avait pénétré toute la vérité.
Le marquis de Favras , convaincu de haute trahison , et condamné à la peine capitale par une majorité de vingt-huit voix sur trente-huit , fut pendu en place de Grève , le 4 9 février \ 790, aux flambeaux et aux acclamations féroces d'une foule immense, saluant, de sa joie sacrilège, l'exécution infamante d'un homme qui mourait martyr de sa fidélité. Voici des faits qui le prouvent. Tandis qu une populace en délire insultait de ses horribles lazzi l'agonie de Favras , on avait aperçu sur la place plusieurs hommes à cheval qui semblaient épier le dernier soupir du patient. Dès qu'ils furent assurés qu'il avait cessé d'exister , ils partirent au galop , et de lestes coureurs qui les suivirent , les virent entrer au Luxembourg, qu'habitait alors Monsieur. La
procédure dressée contre Favras par le €hâtelet ne fut , plus tard , trouvée qu'incomplète ; la marquise de Favras jouit quelque temps d^une pension servie par Monsieur, qu'elle perdît après l'émigration de œ prince, mais que Louis XVIIÏ lui rendit ^1814. Le commentaire serait superflu à la suite de ce récit, dont nous pouvons garantir les détails. Si M. de Favras ne fiit point un bon patriote , la postérité doit tenir compte à sa mémoire d^un dévouement que ne put altérer la plus hideuse ingratitude , et qui , lorsque le calme succédera décidément aux agitations politiques, achèvera d^efiËacer la souillure attachée à la palme de son martyre.
Lejwirnal publié par IMnocheau n*eut qu'une existence éphémère : il cessa de paraître au bout de six mois. Mais cette publication d'un semestre avait suffi pour répandre au sein des classes I^béiennes ces idées de liberté et d'égalité , qui d^à germaient avec vigueur dans la plupart des provinces. Jusqu'alors le peuple deBlois n'avait été qu'une masse inerte ; sans existence politique; vivant des miettes tombées du banquet de la noblesse ou delà bourgeoisie. Mais Dinocheau venait de lui apprendre ce qu'elle pouvait ; elle ne l'oublia pas. La fédération de 1790 fut ôélébrée à Blois avec quelque pompe : on avait ouvert dans la forét de Russy un vaste espace destiné à cette célébration ; des dépatations des gardes nationales déjà formées dans toutes les villes du d^artement assistèrent à cette solennité commémofative de la première victoire du peuple ; et là , pour la première fois, brilla une lu^ir d'enthousiasme patriotique.
Cependant l'Assemblée constituante terminait sa haute mission ; le roi , par un nouveau pacte contracté entre la représentation nationale et lui , avait accepté , malheureusement avec arrière-pensée , le titre de monanjue constitutionnel ; sa main avait signé moins volontiers encore la constitution civile du clergé : désignation spécieuse adoptée afin de décliner le concours de l'autorité religieuse. On sait que tous les membres du clergé durent accepter individuellement le décret qui consacrait cette
nouvelle loi : de là , cette distinction de prêtres assermentés et de prêtres réfractaires , qui retentit si haut alors dans le royaume. Les premiers de ces ecclésiastiques restèrent en place pour la plupart; les derniers furent proscrits et forcés de s'expatrier. Aucun des évéques précédemment investis ne conserva son siège : M. de Thémines émigra.
Quelques écrivains du Blésois se sont déchaînés avec violence contre la confiscation de la bibliothèque de ce prélat , ordonnée par l'administration départementale. Ces réclamateurs passionnés se sont montrés à cet égard plus sévères que M. de Thémines lui-même : nous l'avons souvent entendu s'exprimer sur cette confiscation , dont il parlait comme d'une conséquence naturelle du vœ victis, « Sans doute , disaitril , j'ai long- temps regretté » mes livres, à la réunion desquels je m'étais appliqué. J'avais » voulu , par leur choix , me mettre à même de pouvoir rap- » prêcher et comparer tout ce qu'il a été émis dans le monde de » pensées, d'opinions, de systèmes, sur tout ce qui exerça jus- ^ qu'à nos jours Tintelligence humaine ; ce contrôle, les induc- » tiens que je me proposais d'en tirer, le jugement que j'aurais » porté et osé peutrêtre publier un jour , eussent occupé ma » vieillesse, couchée sur cette moisson d'idées et d'observations. » Mais puisque les persécutions politiques sont venues , et que » les événements m'ont imposé une existence nomade , Dieu » réserve , je l'espère , à mes vieux jours des soins et des épreu- » ves plus conformes à la tâche d'un chrétien , que le projet dont ]» je me berçais; et je serai satisfait, après tout, si j'apprends » que ma bibliothèque ait pu servir à l'instruction de mes chers ï> diocésains. »
Le vœu de M. de Thémines est réalisé : sa bibliothèque a formé le noyau de celle réunie par la ville de Blois et qui , au moment où nous écrivons, est une des belles collections de la France départementale. Il faut ajouter, toutefois, que les plus précieux ouvrages qu'on y remarque sont ceux dont la ville est devenue l'héritière par aubaine, après l'émigration de M. de
Thémines. Ce prélat , homme de savoir et de goût, s'était procuré, souvent à des prix fort élevés , des éditions recherchées, qui enrichissent aujourd'hui le dépôt que nous mentionnons, qu*ont augmenté les bibliothèques des abbayes de Saint-Laumer , de Bourg-Moyen et de Pont-Levoy , après la dispersion des ordres religieux
Les membres de l'Assemblée constituante , s'étant eux-mêmes exclus d'une nouvelle législature , par un décret du 1 7 mai 1 791 , rentrèrent dans leurs foyers après la promulgation de l'acte constitutionnel , et PAssemblée législative fut inaugurée. Parmi les députés du Blésois , M. Dinocheau seul fut appelé alors à des fonctions publiques : investi de la présidence du tribunal criminel de Blois , il déploya , en exerçant cette grande magistrature , non-seulement des lumières aussi sûres qu'étendues , mais encore une fermeté dans laquelle Thomme politique , abjurant la passion qui Pavait quelquefois entraîné sur les bancs législatifs , ne dérogea jamais à la dignité impartiale du magistrat. Il en donna des preuves éclatantes, en mars 1792, après confiscation séditieuse d'un transport de grains par les habitants d'Onzain, de Muides et de Saint-Dyé. Cette action violente avait, par malheur , nécessité une répression sanglante exercée à SaintrDyé par un détachement du régiment de Bassigny. Dinocheau évoqua Pinstruction de cette affaire , la suivit avec toute Pinflexibilité de la loi ; et le tribunal qu'il présidait rendit un arrêt dont la sagesse ne souleva aucune réclamation , à une époque où la justice ne devait déjà plus^tre , pour tant de gens, que l'expression de l'esprit de parti. Mais si personne alors n'osa élever la voix , des hommes dont Popinion exaltée avait érigé en crime la modération de Dinocheau , tinrent note soigneusement du jugement que nous venons de mentionner ; et plus tard, il servit de prétexte aux virulentes accusations qui s'élevèrent contre (5et ex-constituant.
Il est affligeant d'avoir à consigner ici cette triste vérité , qu'avant 1792 , il ne se trouvait pas à Blois, au moins parmi les
hommes qui avaient embrassé les principes de la révolation , une seule intelligence qui , avec Dinocheau , pût aider les esprits dans le développement normal des principes nouvellement proclamés ; tous les regards des habitants amis sincères de la monarchie constitutionnelle , se tournèrent donc vers ce magistrat, et attendirent de ses conseils une sage direction au sein de Forage qui se formait. Nous le répétons, l'administration départementale y depuis sa fondation , avait été composée de citoyens honnêtes, mais d'une portée politique tellement faible que leur influence était à peu près nulle. Il n'en fut pas toujours ainsi.
L^abbé Grégoire, qui avait marqué dans l'Assemblée constituante , remplaçait M. de Thémines sur le siège épiscopal de Blois; mais se renfermant dans sa mission ecclésiastique, il n^était point encore compté parmi les hommes politiques du département. Au moment où le nom de l'évéque constitutionnel de Blois se trouve pour la première fois sous notre plume , il n'est pas sans intérêt de rapporter le jugement que M. de Thémines lui-même portait sur lui vers le temps du Consulat. « Il faut voir y> deux hommes dans M. Grégoire, disait son prédécesseur : le y> prêtre et le partisan de la révolution. Si le dernier se laissa » entraîner trop loin des bornes d'une modération qu'il eut le 9. tort de ne pas compter parmi les vertus chrétiennes, il ne » déserta point l'autel : il s'y attacha même le jour où la fidélité » du lévite pouvait devenir le martyre. C'est un fait tropconsr- )i taté pour qu'il n'y ait pas de la mauvaise foi à le nier. »
En 1792, l'esprit populaire était formé à Blois : là, comme dans toute la France, la levée des trois cent mille hommes s'était opérée avec cette spontanéité qui donna de si vaillants défenseurs à la patrie. Les bataillons de la Loire-Inférieure , de Maineet-Loire , d'Iodre-et-Loire, delà Charente et de la Charente-Inférieure, en -traversant le Blésois, y avaient laissé tomber l'étincelle de l'enthousiasme patriotique qui les faisait voler aux frontières. Les vieilles idées perdaient incessamment de leur empire. L'émigration avait d'ailleurs révélé aux moins clair-
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Toyants des Frao^aîs, la penâée secrète de cette noblesse qui, nagaère encore, enlaçait les oignions dans le département ; ses habitants commençaient à comprendre qu'ils s'étaient mépris , en se croyant intéressés à seconder les derniers efforts des privilèges expirants.
Les peuples qui s'avisent de leur puissance assignent rarement des limites au premier bond de cette redoutable autorité : l'expérience seule , l'expérience trop souvent tardive , leur apprend à distinguer le droit de l'abus. Nousavons signalé précédemment des excès qu'il avait fallu réprimer sur la commune de Saint* Dyé ; des attroupements hostiles eurent lieu à Btois même , en décembre 47921 , pour faire fixer le prix des objets de première nécessité. La république était proclamée; le peuple, s'autorisani de sa souveraineté , prise dans son acception la plus absolue , im* primait au nom k vôulom toute la ténacité despotique que Texmonarque attachait à cette intimation ; à Blois^ comme partout, il descendait tumultueusement dans la place publique pour demander ou pour imposer. Ce fut dans cette attitude menaçante que le trouvèrent à leur passage les représentants du peuple Gouthon, Yillers et Longdiamps. Ces délégués se rendirent au marché où l'attroupement s'était formé; mais soit qu'ils comprissent mal les intentions du peuple , soit qu^ils voulussent maladroitement faire de l'autorité, ils ne firent qu'exciter le mécontentement des émeutiers, et durent se retirer précipitammaat pour ne pas voir l'ire populaire se tourner contre eux. Après leur départ, la garde nationale parvint à rétablir l'ordre et dissipa le rassemblement
Le premier représentant de la Convention nationale qui parut à Blois, avec une mission spéciale pour le département de Loiret-Cher, fut le député Carra, déjà très connu comme publiciste jacobin. Mais les opinions de ce commissaire conventionnel s'étaient bien tempérées : il s'étsdt rallié au parti de Brissot. Carra arriva en juin 4793 ; la municipalité venait d'être formée d'hommes calmes et honorables ; Dinocheau avait pris rang dans
cette magistrature en qualité de procureur de la commune. Cet ex-constituant ayant trouvé le représentant disposé à prendre quelques mesures d'ordre public, le seconda avec ardeur, et maintint ces dispositions de tout son pouvoir. « Pour que ses » efforts fussent légitimés par le vœu populaire , a dit le bio- » graphe de Dinocheau, il déposa chez différents notaires de » Blois des pétitions dictées par les sentiments les plus modérés » et les plus honorables. » Le fameux Tallien , qui , précédemment, avait passé à Blois, et se trouvait sans pouvoir dans cette ville, y avait cependant établi une commission révolutionnaire. Carra, s^autorisant de l'illégalité d'une telle institution, la révoqua , et la commune nomma dans son sein un comité chargé de maintenir l'ordre, et de surveiller les ennemis déclarés de la révolution.
Peut-être ceux-ci , toujours nombreux à Blois, quoique rendus timides par la crainte d'une répression terrible , espérèrent-ils que ces mesures modératrices favoriseraient leurs sourdes menées : il y aurait de la mauvaise foi à nier que les Vendéens avaient dès-lors des intelligences dans la ville et aux environs. Chaque nuit on jetait sous les portes de ces cantiques qui fanatisaient les malheureux paysans de l'Ouest, et les faisaient mourir pour une cause dont ils ne se rendaient aucun compte. A ce sujet , nous devons dire que deux hommes bonorables appelés en 1792 à faire partie de l'adminisi ration départementale, Tévéque Grégoire et M. Péan de Saint- Aignan^ s'étaient efforcés d'atténuer, autant qu'ils l'avaient pu, la sévérité des lois révolutionnaires dont l'exécution leur était prescrite. Nous n'avons plus besoin de défendre la mémoire du premier contre Panimad version qui long-temps calomnia sa vie dans le département de Loir-et-Cher: Grégoire, en répandant d'amples bienfaits sur le sol même d'où l'insulte s'était élevée contre lui , a du moins conquis le respect dû à sa tombe; mais il a fallu l'acheter..... Quant à M. Péan , la calomnie n'a point encore cessé de l'atteindre : sans examiner tout ce qui s'attacha à sa carrière de re-
doutable responsabilité, lorsqu'en 1793 , il fut nommé membre du comité de sûreté générale du département, on perpétue contre la mémoire de ce digne citoyen une accusation de terrorisme qu'il ne mérita jamais , en feignant d'oublier que , dans l'exercice de ses délicates fonctions , il faillit plus d'une fois être traduit au tribunal révolutionnaire , comme modéré. Voici des faits éloquents : M. Péan était administrateur du département lorsque quelques dévastateurs se portèrent en tumulte au château royal de Chambord; il s*y rendit sur leurs traces. Au moment où cet administrateur arrivait , les nouveaux Vandales se disposaient à briser la fleur-de-lis qui couronnait la flèche principale... « Arrêtez, s'écria Péan avec Taccent de l'indignation; » ferez-vous donc la guerre à des pierres, et n'aurez-vous pas » honte de détruire les œuvres de Part qui honorent vos pères? » La fleur-de-lis resta en 4793; on l'abattit en 1830; mais elle tomba sous le marteau de la crainte , plutôt que sous celui de Témeute.
Dans ce même temps , une saturnale anti-religieuse se passa sur le pont de Blois : des hommes ivres de vin et de licence avaient revêtu un vil animal des attributs sacerdotaux , que l'anarchie s'eflTorçait alors de vouer au mépris. Péan se rend sur le lieu du scandale , apostrophe avec énergie ceux qui s'y livrent ; et les frappant d'une juste réprobation , sans s'arrêter à l'imminence de leur ressentiment , il les fait rougir d'une hideuse orgie qui, peut-être, n'est qu'une fanfaronnade de la débauche. Grégoire, cet autre patriote, dont la calomnie fit aussi un terroriste, remercia Péan d'un trait de courage dont les profanateurs pouvaient le punir , et qu'allaient peut-être incriminer les décemvirs du comité de salut public.
Quel contemporain de cette orageuse époque pût condamner, sans une mure appréciation de leur position , les hommes que le choix du pouvoir gouvernant enchaînait sur la galère des fonctions publiques? Fermaient-ils les yeux sur les attentats des conspirateurs , ou seulement sur la moindre infraction aux lois de la
république, ou prenait leur propre tête, frappée, disait-on, d'une prétendue cécité favorisant la trahison. Qui ne sait aujourd'hui que l'ancien couvent des Carmélites, métamorphosé en prison et sur la porte duquel on avait foit écrire : Repaire de$ gens suspects, ne fut le plus souvent rempli de personnes incarcérées par le comité de surveillance, que pour être dispensées de ce funeste voyage de Paris qui n'avait point de retour. Nous sommes loin de prétendre qu'il n'ait pas été commis des énormités révolutionnaires à Blois, durant la terreur; mais combien les ennemis de la révolution n'ont-ils pas incriminé d'actions dénaturées par leurs passions. Maintenant que les divers excès de cette période déplorable peuvent être soumis à l'examen de la raison, le blâme est réparti avec plus d'équité. Or, les dédamatiens exagérées doivent s'évanouir devant cette vérité incontestable y c'est que la terreur ne frappa à Blois qu'une seule personne. C'était trop sans doute; mais voyons dans quelle situation leurs juges se trouvaient.
La loi qui atteignait les prêtres réfractaires était barbare assurément, mais elle était inOexiUe : le fonctionnaire qui l'éludait se rendait solidaire du tribut de sang qu'il cherchait à épargner. Sous l'empire de cette terrible nécessité , un chap^in de l'Hêtdr Dieu, nommé Saunier, se cachait dans la maison : certes, Finfortuné ne songeait point à conspirer ; il se mourait d'une maladie de langueur , lorsqi^e sa retraite fut découverte. Etait-il possible de le sauver? Pour répondre a£Gj*mativement à cette question , il ne faut pas avoir lu l'histoire fidèle de cette époque. Le juge et l'accusé se voyaient incessamment menacés du même pirJl ; c'était bien alors qu'il n'y avait qu'un pas du Gapitole à la Hoche Tarpéienne.
Alors aussi le comité de salut puUic prenait au pied de la lettre ce mot tant cité : le style c'est U homme; et pour ne pas compromettre l'homme , le style devait être empreint de férocité.... Disons toute notre pensée, la peur dictait souvent des écrits qui semblaient émaner d'un horrible d^ire. Ainsi le comité central
écrivait à la Convention nationale : ce Chez les religieuses béguines » et bégueules de l'Hôte l-Dieu , nous avons trouvé leur aumônier, » prêtre réfractaire, bien joli, bien aimé, bien soigné par ces y> nonnes^ et qui va jouir du charmant spectacle de la guillotine. » Une grosse supérieure , qui lui servait de médecin , Faccompa* » gnera*. » Cette ironie, au bruit d'un échalaud qu'on chevillait, serait par trop atroce , si ce n'était le langage de la peur.
Si nous cherchons à résumer la situation politique de Blois au mois d'octobre 4793, époque à laquelle le député montagnard Guimberteau se rendit dans le département de Loir-et-Cher avec des pouvoirs illimités, nous voyons les quatre cinquièmes Ae& habitants , animés sans être agités , de ce patriotisme rationnel dont les anarchistes avaient fait un crime nouveau , le moderantisme. On s'est trop hâté d'établir que ce sentiment pouvait sufiire pour sauver la patrie ; nous croyons fermement qu'il n'eût opposé aux ennemis de la république qu'un' rempart insuffisant; car, non-seulement elle avait à combattre l'intervention cupide de l'Europe et les ressentiments de cette noblesse émigrée qui , maintenant au moins, avait à venger son sang versé sur l'échafaud ; mais ne fallait-il pas qu'elle sévit contre ces factions intérieures , contre ces rebelles de l'Ouest et du Midi qui , vainqueurs , eussent livré la France à l'étranger Oserait-on
aujourd'hui démentir la probabilité de ce funeste résultat , contre le témoignage de 484 4 et 4SI 5. Or , le patriotisme modéré , louahle en des jours calmes , ne pouvait répondre aux impérieuses exigences de 93; il fallait, par des appels fréquents à l'honneur national, par le sentiment de la honte d'une domination étrangère, il fallait rendre à ce ^ang la noble chaleur qui, durant les trois années précédentes, en avait précipité , dans les veines
^ Extrait des registres du comité central, séance du 10 août 1793. — Madame Hoger, supérieure de TUôtel-Dieu , appartenait à une famille du Blésois. Elle n« périt point avec M. Tabbé Saunier. Transférée à Paris , elle fut;forcée de monter suif 'éciiafeud et d'assister à son exécution. Elle revint à Blois et y mourut quel- 9ie8 années après.
françaises, le cours devenu et trop froid et trop lent Mais ce
fut un grand crime que de le répandre.
Il y avait à Blois , ainsi que dans toutes les villes de France , une minorité convaincue, non de Texcellence du terrorisme ,, mais de Tincessante nécessité d'une attitude énergique, obtenue à tout prix en présence des périls de la patrie. Dans la société populaire , dans le comité central , peut-être cette minorité , soit par une appréciation exagérée de sa responsabilité, soit par l'élan d'un civisme ardent , porta trop loin l'obéissance aux ordres du comité de salut public; mais nous le répétons , à part une victime jetée à cette loi minotaure -dont nous avons précé^ demment déploré l'excessive rigueur , la terreur blésoise s'était bornée à des arrestations lorsque Guimberteau arriva.
Quand ce commissaire conventionnel eût pris connaissance de la situation politique de Blois et des autres villes du département , les mesures proclamées ultrà-revolutionnaires par le parti modéré, lui parurent d'une extrême tiédeur. Une assemblée populaire , convoquée par ce représentant dans l'église cathédrale, et qu'il présida, fut érigée en tribunal, et procéda à ce qu'on appelait alors des opérations épuratoires. Guimberteau, orateur habitué à cette manière déclamatoire qui consistait à lier des phrases redondantes, ouvrit la séance par une violente sortie contre les royalistes , les modérés , les feuillans , les fédéralistes , les constitutionnaires , les rolandistes , les brissotins , les girondistes et les muscadins. D'autres discours furent ensuite prononcés par les montagnards de la localité , entre autres les républicains Rouhière, Rochejean et Lebas-Javarry. Puis on c:>mmença l'épuration par le corps mpnicipal , composé de messieurs, selon l'expression de Guimberteau , et à la formation duquel devaient être appelés des citoyens.
Le représentant du peuple , après une enquête aussi rapide ([ue peu fidèle , formula l'acte d'accusation suivant :
a La municipalité a pris avec fureur le parti du girondisme , » favorisé et défendu les aristocrates, et a dit qu'il n'y avait
» point de gens suspects à Blois. Elle avait adopté pour système » le fanatisme de la loi. Elle a refusé de reconnaître le comité de » surveillance et a manigancé avec Carra la destruction de ce » comité. Elle a eu l'audace de vouloir y substituer une com- » mission de six de ses membres. D^accord avec le département, » elle a affiché le fédéralisme. Elle a souvent témoigné du mépris » pour les membres du district. Elle a déserté la société popu- » laire : elle a souvent répondu avec humeur et mépris à ses dé- » putations. Elle a maintenu l'existence de plusieurs clubs feuil- » lans. Elle a pris un parti coupable dans le procès commencé » contre un patriote. Elle n'a point puni les mauvais citoyens » qui ont insulté Couthon , Villers et Longchamps. Elle n'a point » félicité la Convention sur la destruction du tyran. Elle a sou- » tenu les choix aristocratiques de la garde nationale. Elle a » retardé[la distribution des armes, pour les répartir indistinc- )) tement. Elle n'a point établi Tordre dans les marchés et a » favorisé l'avarice des boulangers. Elle s'est laissé mener imbé- » dllement par son procureur-syndic , qui s'est toujours montré » le partisan de la cour. Enfin , tous les vices d'un gouvernement » lâche , tous les crimes d'une politique astucieuse , tous les for- » faits contre-révolutionnaires sont ceux de la municipalité. »
L'historien loyal doit constater que tous ces griefs étaient formulés par suite d'une interprétation malveillante ou calomnieuse de la conduite du corps municipal. Composé de citoyens sages mais d'un patriotisme timide , ce corps s'était efforcé de prévenir , par des mesures conciliatrices , le choc des partis et les haines personnelles qui pouvaient en surgir. Il est certain qu'une ligne de conduite aussi mollement tracée ne devait pas satisfaire la faction que la Convention nationale laissait dominer dans son sein , et dont Guimberteau était l'organe à Blois. Examinons cependant les faits imputés à l'administration municipale , et voyons si l'acte d'accusation fulminé par le représentant était empreint de quelque équité, même au point de vue sous lequel il avait considéré les choses.
278 HISTOIBE DE BLOIS
Le reproche d*avoir favorisé le girondisme et défendu les aristocrates est trop vague pour mériter une sérieuse discussion ; si la municipalité avait en effet déclaré qu'il ne se trouvait pas de gens suspects à Blois , il était pourtant de notoriété publique que certains personnages d'un royalisme bien connu étaient surveillés; d'assez nombreuses arrestations avaient ménie eu lieu. Le corps municipal , en adoptant powr système le fanatisme de la loi, selon Fexpression du commissaire conventionnel , avait agi avec une sagesse qui, dans tout autre temps, lui eût mérité des éloges : si le fanatisme peut être louable , c'est surtout lorsqu'il s'applique à Taccomplissement d'un devoir. A son passage à Blois, le député Tallien, sans pouvoirs dans le département, s'était permis de créer arbitrairement un comité de sur\^eillance, dont il ne connaissait pas même les membres. Carra , exerçant une mission spéciale dans ce même département , agissait doric avec légalité , en révoquant une commission illégalement instituée, et les officiers municipaux devaient le seconder.
Cependant la municipalité ayant compris que des mesures d'ordre devaient être prises dans la situation critique où l'on se trouvait , s'était crue autorisée , ce nous semble avec raison , à nommer dans son sein une commission de surveillance ; et les opérations de celle-ci n'étaient pas suspectes, puisqu'elle en rendait un compte direct à la Convention nationale.
L'administration départementale , composée de citoyens voués aux intérêts de la patrie , mais non pas emportés par le torrent qui coulait de la Montagne , atténuait souvent les mesures violentes émanant du district, et se trouvait d'accord en cela avec le corps municipal. Or, les administrateurs du département et ceux de la coinmune, en suivant cette ligne de principes modérateurs, ne pouvaient sympathiser avec la société populaire , correspondante et imitatrice fidèle du club des Jacobins. Quant aux prétendus clubs feuillans , dont la municipalité avait maintenu l'existence , ils consistaient en une société philarmonique et une littéraire , qui existaient à Blois avant îa révolution. Les arts sont
ET DE SON TERRITOIRt. 279
frères : ces deux sociétés s'étaient réunies , non pour conspirer, mais le plus souvent pour composer et exécuter des chants patriotiques : ceci fut à la connaissance de celui qui trace cette hêtoire.
Le nommé Rodiejean avait été , avant la révolution , économe du séminaire ; il fut accusé de malversations, et n'évita les conséquences graves d'un procès commencé contre lui, qu'en se jetant avec transport dans le parti de la Montagne. La municipalité s'^it montrée sévère envers un comptable prévenu de dilapidation ; avait-elle eu tort ? Le citoyen Roger-Noiret s'était surtout élevé contre les méfaits imputés à Rochejean : ses discours furent , ainsi que les opinions du corps municipal , déclarés délits feaillantim , par le représentant Guimberteau. En temps de révolution, tout ce qui blesse le parti triomphant prend le caractère de l'attentat.
Nous avons dit que passant à Blois au momei^t d'un tumulte populaire dans le marché , les députés Couthon , Villers et Lonchamps avaient voulu interposer leur autorité au milieu de ce mouvement, et s'y étant mai pris, avaient dû s'éloigner, afin de s'épargner des témoignages violents, peut-être, de désapprobation. La garde nationale ayant ensuite dissipé l'attroupement, nous ne voyons pas ce qu'il restait à faire à la municipalité pour punir un délit qui n'avait pas même eu un commencement d'exécution. Le grief fait à ce sujet aux magistrats de la commune était donc injuste. On pouvait en dire autant d'un prétendu choix aristocratique des oflSciers de la garde nationale , inflneneé par la municipalité; peut-être avait-elle essayé d'appeler au commandement de cette milice citoyenne des hommes incapables de traiter en ennemis leurs concitoyens; et cette répartition des armes , faite indistinctement , que Guimberteau reprochait à l'administration locale, était, nous nous en souvenons, une mesure de prudence que l'esprit de parti seul pouvait blâmer.
Enfin , rimputation de s'être laissé diriger par le procureur-
syndic Dinocheau , qui couronnait l'acte d'accusation lancé contre la municipalité , peut être frappé de nullité par le libellé môme des imputations, aussi vagues que vides de faits, articulées par Guimberteau contre Fex-constituant. Nous citons cette emphatique déclamation, a Le peuple se trompa en députant Dino- » cheau à T Assemblée constituante , et Dinocheau trompa le peu- » pie en singeant le patriotisme. Il trahit la cause populaire en » embrassant le parti des reviseurs , du roi et de la cour. De- )> puis son retour à Blois , il fut le chef secret des contre-révo- » lutionnaires ; il a mille fois , par des phrases emmiellées , cher- » ché à modérantiser le peuple et la société populaire ; il a mille » fois voulu armer les patriotes faibles et séduits contre les pa- » triotes énergiques. Toutes les plaintes excitées par la munici- » palité retombent sur sa tête ; ses crimes sont aussi nombreux » que ses actes de magistrature ; il a recueilli Tanimad version » universelle [assertion d'une complète fausseté ) ; je convertis » sa suspension en destitution. Il n'est pas riche; je ne le taxe » qu'à mille livres; j'ordonne que, sur-le-champ, le comité de » surveillance l'envoie saisir par deux gendarmes, et le conduise » à la maison d'arrêt. »
Le résultat de Vépuration dont nous venons de rapporter les détails , fut l'arrestation du procureur-syndic Dinocheau , qui , déjà suspendu de ses fonctions , comme on vient de le voir , vivait retiré dans une petite campagne qu'il possédait , aux bords du Cher , sur la commune de Thésée. La municipalité , composée des citoyens Girault , Leroux, Pointeau , Ferrand , Montlivault, Bellenoue, Rogier, Bergevin, Lefèvre, Métivier-Massau et Charruyeau , fut destituée en masse par le représentant ; et ses membres furent pour la plupart incarcérés, après avoir été taxés révolutionnairement.
La mission épurative du député Guimberteau fut le point de départ réel du régime de la terreur dans le département ; jusqu'alors , peu d'arrestations avaient eu lieu en vue des terribles conséquences qui pouvaient en résulter : nous le répétons, et
ce n'est pas sans informations puisées à bonne source , un grand nombre de personnes avaient été enfermées aux Carmélites pour y être oubliées ; et les témoignages les plus authentiques ont donné Tassurance qu'elles étaient traitées avec douceur. Il n'en fut plus ainsi durant le séjour de Guimberteau à Blois : les incarcérations se multiplièrent sur des dénonciations aussi légèrement fondées qu'accrimonieuses ; sur le rapport du comité de surveillance , le commissaire conventionnel ordonna le désarmement générai des habitants; enfin, une nouvelle municipalité, dont les opiniom étaient à la hauteur, selon l'expression du temp^, remplaça celle qui venait d'être destituée.
Cependant il est juste d'ajouter que , durant cette période terrible où la France fut ensanglantée dans presque toutes les parties de son territoire, ni la ville de Blois, ni les autres cités du département, n'eurent à pleurer leurs habitants exécutés sur les places publiques., La guillotine était en permanence au chef^ lieu ; avec une affectation barbare , on faisait passer les citoyens arrêtés devant cet instrument de mort , qu'ils devaient saluer en passant; mais son fatal tranchant n'abattit pas une seule tête après celle du chapelain Saunier. La terreur ne fut à vrai dire qu'une menace pour les habitants du Blé sois ; on peut déclarer presque généralement mensongers les récits passionnés qu'on imprima, après le 9 thermidor, sur ce redoutable régime dans le département de Loir-et-Cher : récits qui abusèrent les contemporains , en faisant des bourreaux d'hommes exaltés sans doute, mais dont l'exaltation même émanait souvent de la crainte.
L'orgie se mêle à toutes les passions portées aux dernières limites de l'extrême : on n'a pas calomnié les Montagnards qui gouvernèrent à Blois durant la période que nous traversons, lorsqu'on a retracé , avec de hideuses couleurs , les saturnales que l'on vit s'accomplir à l'hôtel de la République. Nous n'attacherons point au pilori de l'histoire des noms qui furent entachés alors d'une hideuse renommée de débauche et de luxure ; nous éviterons surtout de faire reconnaître quelques femmes ,
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qu'ene étrange expansion du sentiment de la Kberté entraina dans ces soupers de régence , renouvelés au nom d'une république régénératrice des mœurs.
Tandis que Guimberteau parcourait le département ^ il arriva à Blois un événeioent dont la cause éfait toute naturdle , et qne ce représentant fut y à tort ^ accusé d'avoir suscité. La pécMurie des subsistances était, on le sait, l'uiie des plus fréquentes péripéties qu'on eût à déplorer dans les premières années deFère républicaine. Les administrations io^es s'efforçaient cependant, par tous les moyens imaginables, de prévenir la disette, ferment trop infûUible de révolte, que cherchaient à exciderles ennemis de la république. Des commissaires , nommés dans les ilivers districts de Loir^eirCher , parcoururent la Beauœ blésoîse et vendômwse, en 4793 el 4794, pour dresser des recensements de grains, et diriger ces céréales sur les poi&ts où la récolte ne pouvait suffire à la consommation*»
Dans cette situation critique , un batatUon àe Seine-et-Oise , qui se trouvait à Blois , manqua de vivres , et se livra k qudques mouvem^ats désordonnés, que le besoin pouvait , ce nous semble , suffisamment e:xpliquer. Mais les partisans de la contre-révolution , dont il eût été dérisoire de nier l'existence dans le département , supposèrent que Gutroberteau , voulant avoir un stimulant pour être révolutionnaire à son gré et à celui des Jacobins qui l'entouraient , avait provoqué une insurrection parmi les militaires. Sdon les auteurs de cette ridî<»ile version , le représentant eût désigné au corps armé , comme étant coupables d'accaparements, les citoyens qu'il voulait sacrifier, et dont les maisons étaient déjà marquées d'un ^gne
* Le père de celui qui trau» ces pages lit , durant quaitom iBvis, korsde sod donicile pour remplir, enUirement k ses frais, ene de ces missions ; et taadis qu*U usait un de ses chevaux à parcourir les campagnes» on lui enleva l'autre à son domicile , en même temps que le dernier sac de farine provenant de ses fermes. Ainsi, au moment même où îf s*eiïbrçaft de procurer des subsistances à ceux de set c oncitoyens qui en manquaieut ^ o» ciiie\ ait à sa famille k plus strict nécessaice.
ET DE son T^l&lTOlftE. 289
Âin^te. InforRié de la œutinerie da bataiïïon , Giûmberteau revint ea toute hâte à INoîs; liât incarcérer les priadpaux cheGs delà révolte, en cassa d^aatres, et doona ainsi le plus éclatant démenti aux inqoatatioiiâ dirigées eonstre lui , qui n'en persistèrent pas moias.
Le représeoiaifet Gamier (d» Saintes} succéda à Guimberteau dans le département de Loèr-et-Cber : il y arriva en nivôse an II , et se mât ea devoir de procéder à de nouvelles épurations des autorités oonstituées. Pour y procéder, il arrêta le 3 pluviôse , qu'il serait fiormé auprès de kû une commission , c omposée de dix membres , choisis par la société populaire de diaque district où &' accomplissait Tepéra^tion , indépendamment du conseil d^airtemesotal , qui serait chargé de donner son avis sur \^ administrateurs du département. Le début de Giamier à l^is ftit aussi maropié parinne prodamation viri^dente contre le ccdte eatholiqœ : diatribe déclamatoire où Tesprit superficiel dju député n'avait pas su fairepoindre l'ombre d'un principe de quelque sotidité;
Sous la présidence du représentant en mission ^ le nouveau eo*mité se réunit dans Téglise de Saint-Louis^ érigée en temple de la Raison. Le nomt de Dénocheause retrouva en tète de la liste de proscription ouverte à la première séance : l'ex-constituant était en prison; que demandaient donc ses ennemis? Sans doute sa tète. Or , nous devons dire ici que Diûocheau , par une magistrature sévère mais équitable , par une administration sage et paternelle, s'était acquis à Bkii& une eertaine popularité. Au moment où Ton voyait la vie de cet homme supérieur menacée^ ses amis cherchèrent à intéresser le peupk en sa faveur , et quelques groupes se formèrent dans l'é^se noéme , avec l'intentiou de rédâmier la mise en liberté de IHnoeheau. Garnier de Saintes, prévenu de ce qui se passait , s'élance danS'la chaire évangélique , devenue une tribune aux harangues ^ et fait tonner cette rude aUœutioa : (c La clémeace en pareil cas serait un }» assassinat contre la république.... Citoyen» de Blois, revenez
» de votre erreur ; Dinocheau vous caressait pour endormir » votre patriotisme , et vous livrer ensuite aux brigands de la » Vendée , ses dignes alliés. » Cette calomnie , débitée d'une voix retentissante , ayant convaincu les citoyens , leurs vues bienveillantes firent place à la colère : a Le peuple , dit le procès- » verbal de la séance, reprenant l'attitude fière qui convient » à des républicains, proposa de continuer la détention de Di- » nocheau , et le représentant l'ordonna jusqu'à la paix. »
Les noms des autres citoyens frappés en pluviôse an ii , par l'ostracisme du commissaire conventionnel Garnier , ne sont pas parvenus à notre connaissance.
Après avoir ainsi épuré les autorités constituées, le représentant parut s'occuper activement de divers projets d'utilité publique : il fit exécuter sévèrement le décret sur la mise en réquisition de toutes les armes du calibre de guerre , et celui (jui prescrivait le recensement des grains. Ces dispositions étaient justifiées par une double nécessité : il fallait armer les défenseurs de la patrie , et la subsistance des citoyens devait être assurée , en déjouant les sourdes menées des royalistes, dont tous les efforts tendaient à affamer le peuple , afin de lui rendre odieux le régime républicain. Malgré les recensements , la disette se faisait souvent sentir dans plusieurs parties du département; ce fut alors que Garnier de Saintes s'avisa du plus étrange , du plus jcalamiteux expédient qui put être imaginé dans un pays vigno ble : il donna l'ordre d'arracher toutes les vignes plantées depuis 1789, pour consacrer le terrain à la culture des céréales. Heureusement cette mesure parut émaner d'un tel délire qu'un bien petit nombre de propriétaires la prit au sérieux : les trembleurs seuls y déférèrent;
On voit que le zèle du citoyen Garnier tournait quelquefois au grotesque : voici un nouveau témoignage de la dérision à laquelle ce député se laissait entraîner, et que partageaient les républicains dont il s'était entouré. Sur l'injonction du représentant , la société populaire de Blois, de concert avec le comité de sur-
veîUance , désigna trois citoyens chargés de se rendre dans les villes du département, afin de républicamser les clubs et les populations. Cette commission d'apôtres républicains se composa des citoyens Moulin-Couteau, Velu, ex-maître d'école, et Ponchard , professeur de musique vocale au collège de Pont-Levoy*. Nous devons à la vérité de constater ici que les délégués du cénacle blésois ne firent pleurer personne durant leur mission nomade , qui ne fut marquée par aucun acte de cruauté. Loin de là , le trio républicain excita l'hilarité publique dans les villes qu'il parcourut, par les mouvements d'une éloquence accentuée d'expressions empruntées au vocabulaire du père Duchéne. De cet idiome hébertiste ressortait surtout la qualification de solide mâtin , admise comme synonyme de franc républicain. Nous ignorons lequel des trois commissaires l'avait adoptée ; mais il prétendait , dit-on, la justifier par ce raisonnement : « Le chien » est le plus fidèle ami de Fhomrne; donc c'est honorer un ci- » toyen que de l'assimiler à cet excellent animal. » Si l'ai^ment est baroque , on pouvait le trouver logique alors.
Cependant la proclamation anti-catholique de Garnier de Saintes portait ses fruits : soit crainte , soit prosélytisme de Firreligion, les habitants des campagnes apportaient à Bloisles monuments de l'antique piété de leurs pères, que des mains républicaines livraient aux flammes , ou fondaient au creuset pour recueillir la valeur intrinsèque de leur matière. Ce sexe, dont les tendres affections inclinent ordinairement vers la religion , débrodait alors d'une main profane les ornements sacerdotaux , qu'une aiguille dévote avait brodés; enfin, dans des orgies inqualifiables , on se faisait un jeu de revêtir des animaux immondes de l'aube et de l'étole du lévite. C'était une telle indignité que l'administrateur Péan , si légèrement accusé de terrorisme avait condamnée et réprimée.
Ces démonstrations, ces excès d'une licence effrénée, qu'au-
* Père du célèbre chanteur.
286 HSTOtmi DB BLOIS
can goQvememeDt ne pouvait toiérer , «xcilèrent au phis haut point raoimadverskm des vrais patriotes ; et d^autres excès commis par les contre-révoliitionnaijres y rép<»dirent. Un matio on trouva couché à terre l'arbre /de la liberté, planté dans Favaalcour du château , par le bataillon de Sedne-et-Oise dont nous avons parlé précédeonnent. CoBune on le pense bien , le parti jacobin accusa les royalistes de cet atteiutat ; sans Tintervei^ion modératrice de la troupe , cette valeureuse partie de la nation qui , généralement , resta pure d'énormkés politiques durant les jours orageux de la révolution, peut-être eû&on «xtermioc aveuglément tout ce qui dans la v aie avait été qualiâé suspect. Blois, en l'an u de la république, pouvait offrir ^horrible reproduction du massacre des prisons de septembre é792. L*atlitude énergique de la force armée préviirt ceite aveugle répressien d'un délit dont les auteurs restèrent inconnus.
En examinant ces faits avec impartiaiité, et sans étudier bien profondément la passioa à laquelle on avait obéi en le commet^ tant, il était difficile de ne pas Fattribuer aux ennemis de la révolution. Ceux-ci publiéreni pourtant que r«arbre avait été renversé par les terroristes , afin de mettre le pillage et le carnage h Tordre du jour dans la ville de IMois : déclamation banale qui, heureusement, ne convainquît personne, même dans le parti qui s'y livrait.
Après beaucoup de moitionsinceocMaîresauGhib, d'une pari, et de malédicticHis déversées du foDd des vieux Mtek sur les républicains, d'autre part, on replanta sin* la place du château un ehène bien vivace , que r«k entoura d'un autel triangulaire , emblème de la trinité du jour : la liierté, Fégcdité et l'indwistbilité de la république.
On célébrait encore oette ntmvelle consécratimi par des chants patriotiques, lorsqu'une redoutable diversion sejeiaà travers ces jo^s républicaines. Tout-à-<coup le bruit se répafiâit €fae les Vendéens s'approchaient par la rive droite de la Loire , et se proposaient de passer ce fleuve à Blois , pour rejoindre en P«i-
tou lescdoones de Tannée cathotiqae, qui s'étaient retirées dans cette proYince après la défaite de Chollet. Un peu de réflexion et 'des informations prises avec quelque calme eussent démontré Timpossibilité d'un tel mouvement. Les rebelles , commandés par le bravo Larodiejaquelm , venaient d'être exterminés au Mans par Westermann; il ne tombait pas sous le sens que les débris de leurs bandes pussent entreprendre une marche de trente lieues , à travers les chemins , impraticables alors , du Maine et de la Beauce, sans vivres, sans munitions, sans artillerie; traînait à leur suite une masse compacte de vieillards, de femmes , d^enfents , de blessés ; et cela pour venir tenter à Bioîsun passage, dont les abords difficiles pouvaient être défendus par quelques oentaihes d^hommes déterminés. L'appréciation de ces difficultés fut prévenue par une panique aveugle : le représentant tei-ioême en fut saisi , et sans même avoir pris la précaution d'envoyer des courriers sur la route du Mans , il ordonna aux autorités constituées de se disposer à passer la Lettre. Les arbres de l'unique promenade de Blois , le Mail , furent abattus , pour ne pas servir de pontons aux brigands , ajoutait le débité dans sa proclamation : ce qui prouvait que le citoyen Garaier de Saintes , mauvais physicien , accordait moins de pesanteur à un pied cube de bois vert qu'au même volume d'eau. Plus malheureusement encore , le commissaire conventionnel ordonna qu'une arche du beau pont de Blois fût immédiatement coupée Nous devons ajouter, contrairement aux
récits passionnés de cet événement et à Tinscription qu'on lit à la base de ia pyramide élevée au milieu de ce pont , qu'il n'entra pas on instant dans les vues du représentant de le faire détruire.
L'expression de démolition commencée est donc inexacte ; nous le répétons une seule arche avait été condamnée. Le citoyen Simon, ingénieop en chef du département, quoique malade , dut présider à ce travail. Terrifié par les menaces du représentant, cet ingénieur , prévenu que sa tète tomberait si le passage des
rebelles s'effectuait, sentit sa maladie s'augmenter, et mourut bientôt , victime d'un prétendu danger sans la moindre probabilité.
Peu de temps après, on vit en effet des Vendéens à Blois, mais dans une situation qui ne ressemblait point à la marche guerrière quon avait redoutée. Le 48 frimaire an m, un fort détachement de Farmée révolutionnaire arriva dans cette ville, sous le commandement des nommés Lepetit, membre du comité central de Saumur, et Simon , qui , plus tard , nous le croyons, devint général de brigade. Ce détachement avait reçu l'ordre de conduire à Orléans plusieurs centaines de suspects et de Vendéens ; Simon demanda à la municipalité des logements commodes pour ses prisonniers , en menaçant quiconque oserait les insulter. Peut-être s'étonna-t-on d'une telle précaution , peu compatible avec les traits féroces de celui qui la prenait. On savait , d'ailleurs, que trois cents infortunés avaient été fusillés aux portes de Ghinon, par ordre de ce même Simon. Quel fut donc le désespoir des citoyens, maintenant très nombreux, détenus aux Carmélites, en apprenant que la motion de les livrer au détachement révolutionnaire avait été faite et vigoureusement soutenue à la société populaire. Cet avis venait de leur parvenir, lorsqu'une fusillade, partie du Château-Gaillard les fit tressaillir;... et bientôt on leur dit que neuf victimes venaient d'être ajoutées, à celles massacrées a Chinon. Prévoyant la terreur que cette exécution inspirerait aux familles des détenus de Blois , en songeant que leurs pères , leurs fils , leurs époux , leurs frères , allaient être livrés au détachement révdutionnaire, la municipalité fit proclamer que les hommes fusillés étaient des rebelles , pris les armes à la main et jugés militaire^ ment.
Les prisonniers de Blois furent médiocrement rassurés par cette proclamation ; mais le 4 9 frimaire au soir , on vint les avertir qu'ils ne feraient point partie du funeste cortège dont la conduite était confiée à Simon; mais qu'ils seraient, au premier
jour , dirigés sur Orléans , avec une escorte prise dans la garnison de Blois.
En effet, le 2%, au point du jour , on entendit les clameurs d'une foule nombreuse qui se pressait à la porte des Carmélites et des deux prisons supplémentaires qu'on avait établies : ce peuple obéissait à cette avidité de spectacle que nous léguèrent sams doute les Romains. On venait enlever les détenus..,. Trois catégories furent instantanément formées dans la cour de chaque prison , encore mal éclairée par les premiers feux du jour : les plus coupables allaient être conduits à Orléans ; d'autres devaient être dirigés sur Pont-Levoy, et le plus petit nombre était destiné à garder les arrêts au domicile respectif^ sous la garantie d*un cautionnement de dix à cinquante mille livres. Nous sui* vrons les prisonniers que Ton conduisait au chef-lieu du Loiret.
Ces prisonniers , amoncelés pour ainsi dire sur les charrettes mises en réquisition pour leur transport, étaient escortés par un détachement du 8.« régiment de hussards. La route se faisait avec lenteur; le soir du second jour, le triste convoi n'avait atteint que Beaugency. La troupe révolutionnaire de Simon cheminait lentement aussi , et l'on frémit en se rappelant les horribles épisodes qui retardaient sa marche.... A Beaugency, les prisonniers de Blois se mouillèrent les pieds dans le sang d'un nouveau groupe de victimes , saérifiées par Simon.
Le troisième jour , le convoi de Blois rencontra les malheureux prisonniers de l'Ouest, à deux lieues au-dessus de Beaugency : il est probable que Simon , informé du départ de ce convoi , l'attendait , et l'on va voir dans quelle intention. Il s'adressa à l'officier commandant les hussards , et lui ordonna de lui remettre les suspects qu'il conduisait. Le militaire répondit que , chargé par les autorités compétentes d'escorter les prisonniers jusqu'à Orléans , il accomplirait sa mission et ne déférerait point à un ordre dont il ne pouvait reconnaître la légalité. Le commandant du détachement révolutionnaife, furieux d'une résistance qu'il n'avait pas prévue , injuria l'officier , le menaça
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d'une déQoncîaUon immédiate du comité de salut public , et \m déclara que trois jours ne se passeraient pas sans qu'il Mt g«iIlotiné. Puis s'inspîrânt d'une velléité militaire , il parut vofrioir disposer ses soldats pour une attaque. Juscfu'alors , les hxïssards s'étaient maintenus en colonne de marche, le sabre dans le fourreau. A Taspect des dispositions hostiles du détachement de l'Ouest, l'officier de cavalerie légère, après avoir fait ranger les voitures sur un des côtés de la route , et dit aux prisonniers qu'il répondait d'eux sur sa tête , commanda d*une voix tonnante : Sur la droite en bataille ; les sabres brillèi^ent au soleil . et les hussards, impatients, attendirent Tordre de charger. ïl ne fut pas donné : les farouches compagnons de Simon, babitnés à massacrer, ne l'étaient pas à combattre; ils s'éloignèrent , et le convoi de Blois ne les rencontra plus. Assurément plusieurs des prisonniers partis de cette ville , voués à la mort par des ordres secrets , durent la vie au jeune ofiScier dont nous regrettons de ne pouvoir citer le nom : sans la noble fermeté cpi'il déploya , bien des familles du Blésois eussent été plongées dans le deuil. On eut encore en cette occurrence une nouvelle preuve que l'armée , si redoutable déjà aux ennemis du dehors , restait pure des sanglantes et si souvent criminelles exécutions de l'intérieur La gloire des braves soldats de la république demeura sans tache. Et qui peut d'aîHeurs ignorer aujourd'hui que le gouvernement de cette malheureuse époque devint op pressif , non par ses lois , mais par les factieux dont il ne sut pas prévenir l'ambitieuse domination , encore si difficile à définir, puiscfi'elle n'était avide ni de rangs, ni de. richesses... La pureté républicaine pourrait donc être reconnue aussi cheE ime multitude de personnes politiques du temps , si la faiblesse qu'ils montrèrent , en présence des grands attentats d*une factton sanguinaire , n'était pas un crime dans les hommes d'état, et surtout dans les représentants d'une nation.
Ëcroués dans lès prisons d'Orléans , les suspects venus de Blois y furent traités avec douceur. Cependant , ils n'étaieat pafS
ET DC SON TBRarrOIRiL 291
exeiHpts de terreur à ce point de départ des prisoimiers massacrés à Versailles. Leurs ombres sanglantes étaient évoquées dans lesowTenîr des détenus de 4794; iHs ne pouvaient s^empécher de craindre qa'un sort aussi funeste leur fût réservé , et tout bruit de départ hasardé dans les nouvelles de chaque jour les Êsdsafit trembler.
Cette situation anxieuse ne dura que huit jours : le neuvième jour on annonça aux prisonniers leur retour immédiat à Pont- Levoy. Le «ciel delà contrée natale paraît toujours clément, môme lorsque Forage y gronde sur nous : les infortunés détenus s'abandonnèrent à des transports de joie comparables à ceux qu'ils pussent éprowvés en apprenant leur mise en liberté.
Depuis le mois de vendémiaire an n, le citoyen Chappotîn , ancien religieux de la congrégation de Saint-Maur, administrait le collège de Pont-Levoy , soit comme inspecteur général , ayant la haute main sur une commission composée de cinq professeurs, soit comme directeur générai remplaçant ce comité , et réunissant radmtnvstratîon k la directîcm des études. Mais, malgré la haute confiance que les me^mbres du département et dn district témoignaient è ce fonctionnaire aussi loyal qu'éclairé, quelques anarchistes avaient voué sa tète à Féchafeud , et ne cessaient de solUoiter sa mise en jugement comme vne nécessité politique, « Us » signalaient, a dit un biographe moderne^ l'ancien b^dictin » eomaaoe le correspondant des aristocrates de la Vendée ; mais » ils durent attendre de meilleurs jours, les dénonciateurs » de 94 , pour faire de la destitution de Fbonniéte homme qui » avait jusque-là déjoué toutes leurs trames , une nécessité reli" ^ gwuse, »
Or, les terroristes r^ublicaîns qni devaient être, après trente ans, des terroristes religieux, réussirent au moins, en 4794 , à' faire accueillir une mesure qui leur sembla devoir compromettre le directeur dncoUége de PcMit-Levoy, en faisant de lui an geôlier. « Un instant , dit le biographe déjà cité , le 9 coursée de Ghappotin fut ébranlé ; il y eut une heure terrible
D pendant laquelle son ame fut brisée. Quelques énergumènes » avaient juré d*anéantir Vancien réceptacle des moines; l'un » d'eux trahit la joie commune. Ghappotin n'hésita plus ; il » accepta le dégoûtant emploi dont le comité révolutionnaire » venait de l'investir. L'ancienne abbaye de Pont-Levoy fut » métamorphosée en prison , où furent conduits , enchaînés , des » nobles, des religieuses, des prêtres , au nombre de deux » cents. »
Tout porte à croire que les prisonniers suspects de la seconde catégorie qui étaient restés à Blois lors de la translation des plus coupables à Orléans , avaient été réunis à ceux-ci pour être dirigés sur PontrLevoy. Quoi qu'il en soit, le directeur du collège , m ayant retrouvé toute l'énergie de son caractère , tout le calme i> de son ame , continue l'écrivain auquel nous empruntons ces » détails , alla au-devant des nouveaux hôtes que lui imposait » le terrible comité ; et là , avec cette fierté que donne seule la » conscience d'un devoir accompli : j'accepte, dit-il aux délé- » gués, le poste que la confiance du comité m'impose; mais j'y » mets une condition : je ne veux pas de gendarmes dans ces » lieux de paix; je réponds de mes prisonniers sur ma tête. »
Les délégués et les gendarmes se retirèrent ; les prisonniers ayant été comptés et enregistrés, furent d'abord écroués-péleméle dans l'église de l'abbaye. Mais bientôt le citoyen Ghappotin se présenta seul au milieu d'eux : a J'ai accepté une cruelle mis- » sion , leur dit-il d'une voix émue , rendez-la douce ; que vos » liens tombent; je ne veux ici pour gardes et pour verroux , » que votre parole et votre honneur. » Des larmes d'attendrissement mouillèrent tous les yeux; et d'une voix euphonique, les deux cents prisonniers prononcèrent le serment de garder la captivité morale que Ghappotin leur imposait.... Tous furent esclaves de leur parole; et pourtant plusieurs d'entre eux pouvaient craindre d'être ainsi les fidèles tributaires de l'échafaud.
Après ce pacte généreusement conclu de part et d'autre, les anciens logements des Bénédictins furent mis à la disposition
des religieuses ; on divisa les autres prisonniers dans les grands communs et dans les hôtelleries du bourg ; et tous jouirent d'une liberté qui s'étendit, non-seulement aux cours, aux cloîtres, aux jardins de Vabbaye , mais encore à la campagne environnante. L'honneur des détenus put reculer un peu la limite de Fespace qui leur était accordé ; mais pas un seul ne songea à la franchir *.
A cette époque , les patriotes de Pont-Levoy avaient rendu un juste hommage aux lumières et au civisme du citoyen Ghappotin , en le nommant président de la société populaire. Un discours devait être prononcé à l'occasion d'une plantation d'arbre de la liberté ; l'honneur de cette tâche oratoire revenait naturellement à celui qui dirigeait les débats politiques dans la commune. Craignant peut-être que certaine partie de son discours ne fit une allusion dangereuse à la position de ses prisonniers , Vorateur le lut à quelques-uns d'entre eux avant de le prononcer. Ils furent effrayés de la modération qui avait présidé à sa rédaction; a Vous nous perdez, et vous vous perdez avec nous, s'écriaM. de La Porte ; quelques phrases àla grecque, ajouta-t-il ; » et prenant la plume , il traça rapidement sur le manuscrit , que nous avons eu sous les yeux, quelques membres de phrase, qui < trente ans plus tard , [furent incriminés par la restauration.
Les prisonniers de Pont-Levoy avaient été envoyés dans cette commune pour y attendre une décision sur leur sort ; le trop fameux comité de salut public s'en occupait , et l'horizon devait leur paraître bien sombre. En eflFet , quelques-uns furent mandés à Paris.... à Paris, d'od les prévenus ne revenaient plus. Deux hommes éminents du département étaient compris dans ce fu-
* Nous avons emprunté tous les détails qui précèdent , d'un précis liistorique sur Pont-Levoy, son abbaye et son collège, extrait de la biograpliie des liommes du jour , par MM. Sarrut et Saint-Edme. L'auteur de cette histoire peut au surplus garantir Texactitude scrupuleuse de ce récit : il était , en 1794 , élève au collège de Ponl-Levoy.
294 Bi&TOiR£ D& BLOiS
neste appd : MM. de Salaberry père et IkAmc de Cbissay. Dans eette circonstance^ M. Chappotin failiii donner gain de cause à ses ennemis, non qu'il conspirât comme ils Tea a^M^saienl; : ee directeur du collège de Poni-Levoy était meiUieur patriote qu'eux. Mais, prévoyant la fatate issue qu'aliaU avoir le procès de ses deux prisonni^s, il ferma Toreille à tous les conseils de la prudence , et leur proposa de les sauver , au mépris de l'inflexible responsabilité qu'il s'était hii-même imposée. « Fuyez , leur dit- » il; n'affrontez pas le péril sans recours probable que vous » trouverez au tribunal révoluticHanaire; là jamais Tinnocence » n'est présumée ; raccusation persiste contre toutes les preUf- » ves qui pourraient la détruire j ee ne sont pas des prévenus » que l'on juge , mais des condamnés que l'on range sur k » chemin de l'écbaiând. J'ai trouvé le moyen d'édMrpper au » soupçon d'avoir favorisé votre évasion (c'était ^un m^isonge » généreux ) ; partez cette nuit même , je ue risqua rien. »
Ainsi rbumanité de cet exoeUent homme hû disait braver un péril certain et auquel rien n'aurait pu le soustraire. Mais, aussi noblemeat inspirés que Uû^ MM. de Salaberry et Dubnc refusèrent de prendre le parti qu'il leur conseillait avec un si magnanime abandon, et doût ils prévoyaient l'iaévitable conséquence, (c Nous n'avons rien à nous reprocher, r^ndireat- » ils après avoir remercié M. Chappotin avec effusion ; nous pa- » raîtrons devant le tribunal forts d'une eo&sciefice pure. » Nulle charge ne s'élèvera contre nous , qui ne puisse être » anéantie par le plus simple examen des feits ; noire vie ne » court aucun danger. En fuyant ,. nous eompromettrioas la vè- » tre , et laisserions au moins présumer notre culpabilité. Nous » partons pour Paris. » 11* partirent et ne revinrent pas.
Le 9 thermidor mit fin à la responsabilité de M. Chappotin: les suspects, à quelques victimes près, recotnarèrentlaliberté; les prisons du département allaient, pensait- on, rester vides: c'était mal comprendre les suites d'une réaction. Avant d'aborder le récit de celle qui venait de s'opérer, nous devons j^^ un
ET W 803i TËRRlTOnS. 295
dernier re^rd sio* les îaàis accomidis dans le Biésois durant ki période i§anglante qui se terminait. Il n'est pas sans intérêt de mettre sous les yeux de nos lecteurs k liste des princ^aux personnages de cette contrée qui furent incarcérés à Bèois et par suite à PoQt-Levoy ^ indépendamment d'un grand nombre de prévenus arrêtés dans les départements de l'Ooest. Le. hasard a Elis ce funeste contrôle en nos mains ; nous les eonsi^ons sans nous rendre responsable des omissions qu'il peut offrir.
Les prisonniers furent MM. de Salaberry, de La Porte, Pàrignac , Odonell, Lacroix, de Genistour, Guéiet, de Montai^, Lagrange de Fontenay^ Mangeot, La Montagne , Béla];)dre y Ducoudray, de Latour, Dubuc, Fretté, de Vareilles, de Blot, Pelloqpiin, Bouckerat^ Dutems, Burault, Lecour^ de Laboissière , Leddei, Roger, Montperroux , Jousseliu, FerrandrVaiHanty Suet, de Boisrenard, Sellier, Riffault, Dézairs^ Lbuilier, Martinet, Pothée, Sa\igny , Perrot, Gaillard, Ligneau, Genest, Dargy, Blanchard , Ghâtillon , Pilet , Guériteau , Durant , Boatet , Uuard, Gaffaux , Dufay , Pasquier , Guillois , Gatineau, Le Voyer, Porcher, Gaultier*, Ghauveau, Vcsers , Dinocheau, de Saint- C^mand , IkKzelin , B^bin , Desootiers , de Bocbambeau, Dufort, Baillache, Rancogne, DrouiUon, Liger^ Bailli, Villemain^ Pardessus père, Barbier , Ghabault, Hemiliy , Beauvais, Levrard , Delarche, Rosnay ;. puis les ecdéstastiques : Thibault, JoulUn, Larue , Auger , Girault ; puis des adolescents : deux Pardessus , Guper^ Lachesnaie; pjis des femmes : mesdames l^mbenet, Marchand, Pothée, de la Bourdonnaie, Ruffî, de Lusignan, Ghartier la BtoatagnCy de Vareilles, de Blot, Beaussier, Dobuisson , Mussay , Trmnault , Fretté , Duret , Cormier , Pasquiw, Leddet, Alain, Chiquet, Baignuox, Hemin, Yernafeon , Guillo^ met, Leclerc, Glenord, Duroiai, Duroi, Villiers, sœurdeFavras, BrissoMère, Ducbesne et Douaire. Mais en terminant ici cette triste nomenclature , nous sommes k«n de prétendre qu*elle soit
♦ B avait cq[)endant londéla société populaire deBïois.
complète , puisque le nombre des personnes incarcérées à Blois s'éleva à plus de quatre cents.
Nous l'avons dit , MM. Dubuc et de Salaberry portèrent leur tête sur Féchafaud. Le premier , riche colon des Antilles , fut vaguement accusé d'avoir favorisé des accaparements, des exportations illicites : imputations calomnieuses sans doute. M. Dubuc, vieillard presque infirme , vivait depuis plusieurs années retiré dans son château de Ghissay, près de Montrichard. Sa fortune fut son crime. Quanta M. de Salaberry, nous lisons dans une brochure publiée à Blois après le 9 thermidor : « Ceux qui n'ont jV y> mais bu avec lui que dans la coupe de la douleur, lui rendent 9 le témoignage qu'il n'a été coupable que de quelques excès de » facilité et de bonté envers des malheureux.... j> L'accusation portait qu'il avait voulu livrer la ville de Blois aux Vendéens; peut-être ceux qu'il recueillit avaient compté dans les rangs des rebelles; mais ils étaient vaincus, fugitifs; il eût été absurde de penser qu'ils pouvaient occuper une ville en conquérants , si cette charge n'eût été un prétexte.
Deux autres grandes notabilités du département , le duc de Saint-Aignan et le vicomte de Beauharnais , furent sacrifiés durant la terreur. Le premier était , nous le pensons , un homme inoffensif par caractère ; il était d'ailleurs d^une difformité qui l'eût rendu ridicule dans la mêlée des partis. Résigné à subir la révolution , dont , assurément , cet ancien duc et pair n'avait pas accueilli les principes , il assistait à la société populaire de Saint- Aignan; il y siégeait à côté de l'humble ouvrier; il la présida même^ revêtu des insignes du républicanisme ; enfin il se montrait patriote avec une vérité d'imitation irréprochable. Mademoiselle de Béranger , duchesse de Saint-Aignan , voyait avec plus de regret s'évanouir cette grande existence qui, naguère, lui avait procuré de si suaves triomphes à la cour , où sa beauté produisait une vive sensation. Cependant , on l'avait vue assister a l'une de ces solennités , où dans ce paroxisme de délire appelé le culte de la raison , on promenait par les villes une jeune fille
affublée en divinité. Madame de Saint- Aignan, parée des couleurs nationales , s'était montrée à ce cortège burlesque , comme les vaincus autour du char d'un triomphateur romain.
Ces démonstrations ne sauvèrent point le couple Beauvilliers de la captivité ; il fût arrêté dans son château , conduit à Paris et incarcéré.
La société populaire de Saint-Aignan , tenant compte à l'ancien seigneur du lieu , d'une domination douce et de quelques bienfaits , eut la malheureuse idée de solliciter sa liberté. Vainement un des membres du club , sagement inspiré , représentat-il que M. de Beauvilliers et son épouse , peut-être oubh'és dans les prisons de Paris , pourraient échapper au terrible tribunal , et que la pétition proposée, sans offrir aucune chance probable de réussite , allait infailliblement fixer l'attention sur eux. Malgré cette prudente observation, la pétition partit ; son effet
fut au moins nul ; l'infortuné Beauvilliers monta à Féchafaud, et subit un horrible martyre. Le fatal instrument l'ayant manqué la première fois, il fallut le frapper une seconde:... le sang reflue vers le cœur en songeant à cette mort prolongée. La duchesse, enfermée à Saint-Lazare , se déclara grosse; le 9 thermidor arriva; elle fut sauvée. L'enfant du sexe féminin^ né de cette grossesse providentielle , avait reçu le nom touchant de Sauve la vie; il mourut jeune, et sa perte dut causer une vive douleur à madame de Beauvilliers.
Quant au vicomte de Beauharnais , on peut affirmer que la révolution sacrifia en lui un vrai patriote. Ce gentilhomme, avec Noailles, Lafayette, Ségur, les Lameth, Larochefoucauld et (juelques autres officiers français , avait fait la guerre de l'indépendance américaine ; on devait donc le trouver , on le trouva en effet dans les premiers rangs des promoteurs de la liberté. Membre de l'Assemblée constituante , il s'y fit remarquer par un patriotisme sage ; puis il prit du service dans les armées. Il commanda un moment celle du Rhin , à la tête de laquelle il ob-
â98 HISTOIRE DE BLOiS
tant (^lelques suoeès. Mais , aUemt par le décret qui ^ignak les nobles des légions de la république , il remit le commandement qui lui était confié au général Landermant, et se neitna à son château de La Ferté, en Selogae.
Alexandre de Beauharnais vivait dans sa retraite avec tout le calme d'une conscience pure et d'une conduite irréprochable ; il avaât rempli ses devoirs de militaire et de citoyea. Cette sécurité l'abusait : au moovenioù de la Monta^ie tombaient chaque jour des avalanches d'accusations , l'eK-vicomte fut appelé à k barre de la Convention. Une grande partie de la population de Bomorantin et des communes «nviroAnantes, qui comprenait mieux le danger de Beauharnais que loi-mèiae, voulait l'aocompagner et se porter en masse à la barre pour le réclamer et le défendre. Peut^tre eut-il raison de penser qu'un td élan do popularité pouvait hii nuire plus sûrement qu'il ne le servirait; il repoussa îles instances de Timmeose corl^e qui kd offrait son concours ; et ne croyant rien avoir à redouter ^ il se rendit à Paris sans crainte.
Que de confiantes erreurs d'une telle nature furent commises alors ! Beauharnais , accusé d'être resté inactif durant opiinse jours avec Tarmée du Bhin , lut déclaré responsable de la reddition de Mayeuee. Vainement opposa-4-il à cette vague imputation des considérations stratégiques dont Camot lui-«iéme reconnut la justesse, l'infortuné général fut condamné, conme Custine l'avait été : l'éeusson de l'un et de l'autre était leur crime; ils devaient l'expier sur Téchafaud. Beauharnais , à ses derniers instants, recommanda à Joséphine Tasdier de ia Pagerie, sa feanme , emprisonnée aussi , les deux enfants qu'elle lui avait donnés. La destinée, une destinée éclatante à son horizon, veëlait sur elle et sur eux : Joséphine monta au premier trône de l'Europe , et le vit tomber a|M*ès en être descendue avec une magnanime résignation. Hortense , sa fille, occupa un autre trône^ éevé par Napoléon et qu'il brisa ensuite d'un seul coup de son
ET DE SOH TERRITOiREi. 299
redoutable sceptre. Et le vaillant Eugène, sans avoir œkit une couronne , se fit respeoter des souv'erains -dont fl eût pu devenir régal , mèi»e après iac^ute de son immortel beau-père.
Telles furent les énormîtés commises dans le Blésois durant ce régime terrible , dont il n'est pas temps encore d'examiner les causes et le but , quoiqu'on ne puisse hésiter à déplorer les maux qu'il déchaîna sur la France. Nous devons ajouter d'ailleurs , avec la franchise de l'historien sincère , que des précédents qui pouvaient , non pas justifier , mais autoriser des mesures rigoureuses, au point de vue d'un républicanisme absolu, furent révélés aux représentants en mission dans le département de Loir-et-Cher; et quelle révolution, en sévissant^ s'arrêta jamais aux limites de l'équité. Enfant du Blésois , peut-être flatterons-nous nos compatriotes à l'heure où nous écrivons, en disant que leurs pères , ainsi qu'eux aujourd'hui , se montrèrent, de 1789 à 1795, les ennemis d'une nationalité turbulente; mais au sein du péril dont la patrie ne pouvait sortir que par l'énergie de tous ses enfants, si la t^deur d'une partie des citoyens n'était pas précisément ua trime, au moins devaU-elle servir l'audace des étrangers et contribuer à leur livrer le pays. Dans le chapitre suivant , nous relaterons avec l'impartialité dont nous avons dès long-temps donné des preuves, les actions des vainqueurs du 9 thermidor , sur le territoire où nous venons de voir opérer la terreur ; les bons esprits reconnaîtront avec nous , assurément , qu'aussi virulente que le terrorisme dans ses excès , cette réaction sévit au nom d'une vengeance qui n'avait pour mobile ni le salut ni l'intérêt de la patrie, et que l'on vit bientôt dégénérer en trahison ouverte. Car , il faut que nous le déclarions ici , l'écrivain consciencieux , écartant toutes les suggestions de l'esprit de parti , doit considérer comme une trahison flagrante toute tentative contre le gouvernement adopté par l'universalité des citoyens , surtout lorsqu'on attaque dans ' l'ombre l'ordre de choses que, par un serment solennel, on a
juré de défendre. Or , le coup-d*état de thermidor fut continué, nous le savons tous, par la conspiration de Glichy; et les vaincus du 18 fructidor furent des traîtres, au jugement même de Louis XYIII , qui devait profiter de leur attentat.