CHAPITRE QUATORZIEME ET DERNIER
ni mal au malade, mais annonçait que sa tète Tétait beaucoup.
UEntaoume était un prétendu lutin, familier en Bénauge surtout , où il s'introduisait, disait-on, par le trou de la serrure chez les personnes qui lui déplaisaient , et dont il troublait le sommeil en leur comprimant la poitrine. Ce farfadet s'appelait Chauche-Bieille dans les autres contrées bordelaises. Ces deux variétés de sorciers n^étaient autre chose que le cauchemar, oppression qui survient aux personnes qui vont se coucher après avoir trop copieusement soupe.
Des maréchaux ferrants dans certains villages prétendaient autrefois guérir les maux qui survenaient aux pieds des hommes et du bétail , et qu'ils appelaient enclouage, quolqu'aucun clou ne l'eût occasionné. Voici comment ils appliquaient leur remède. Ayant fait asseoir le patient sur leur enclume , ils tournaient neuf fois autour de lui , en marmottant certaines paroles et versant à chaque tour, sur la partie malade, quelques gouttes du vin qu'on devait leur apporter dans une bouteille et un verre qui n'eussent jamais servi. Ils plaçaient ensuite ce même pied sur leur enclume, puis haussant leur marteau comme pour le frapper, ils achevaient de boire le vin qu'on leur avait apporté ; et le tour était fait , comme disent les escamoteurs.
Croirait-on qu'il y a eu un temps où les magistrats étaient persuadés d'abord , que des voleurs pouvaient dévaliser une maison en présence des propriétaires, sans que ceux-ci pussent s'opposer à ce vol ni même se rappeler jamais de ses circonstances ; et qu'ensuite il était possible de faire une fortune extraordinaire , en portant sur soi
une certaine drogue enchantée? Voici la preuve de ces deux absurdités, qu'on appelait la mande gorre.
On apprend par les anciennes coutumes de cette ville que dans le quatorzième siècle on y condamna à mort des voleurs qui pillaient les maisons où ils s'introduisaient^ au moyen d'une lumière enchantée qu'ils plaçaient dans la main d'un enfant mort avant d'être baptisé , et que la clarté de cette lumière pétrifiait tellement les personnes auxquelles les voleurs la présentaient , qu'elles leur 11vraient elles-mêmes ce qu'elles avaient en leur pouvoir, sans se rappeler ensuite rien de ce qu'il leur était arrivé. (( Avingo se , dit ^article U6 , que aucuns malfac- (( tors et encantadors foren pris et justlciats , perso que (( desespelissèben los enfans aubats , et prenèben los bras (( et portaben en la man luz encantada , et entraben dans « los hostaus ; et vos beyrets et no poyrets mot dise ny (( persona que vitz la luz ni la man , et que los balharets « las claus de voste argen,et lendouman no sabrets qui se (( fora estât ».
La man de gorre dont s'étaient servis nos anciens voleurs changea de nature au seizième siècle. Ce ne fut plus qu'une racine magique qui procurait à son possesseur toutes sortes de prospérités dans les entreprises qu'il faisait. Le 9 avril 4S26, François l^', venant de Madrid , passa à Bordeaux. Les JKr«it& taxèrent d'office les habitants aisés , afin de faire une somme qui serait offerte à ce prince par la ville , pour contribuer à payer }st rançon exigée par Charlês-Quint, qui l'avait fait prisonnier à la bataille de Pavie. On imposa un boulanger nommé Guilhem Demmà. cinquante écus ; et cette taxe qui était forte pour un sim^ pie artisan fut exigée de celui-ci, parce qu'on l'accusait de s'être enrichi à l'aide d'une man de gorre dont on le
CHAPITRB QUATORZIEME ET DERMER. 527
disait en possession. Demus ayant mis trois cents écus dans son tablier, alla les offrir lui-même au roi , et lui adressa ce discours : « Sire» bous m'abez grandement honouré dé (( m*enplouyer. On m'a demandé cinquante escutz en bos- « tre noum : je bous en porte trois cents, et si bostre ma- (( jesté en but d'abantage , j'en ai à bostre serbice. Bous (c n'abez qu'à ordonner ». Le roi, surpris de ce discours , demanda à ceux qui l'entouraient, qui était cet homme. Sur ce qu'on lui dit qu'il passait pour devoir sa fortune à la puissance d'un sortilège dont on l'accusait de se servir, François P' témoigna à Demus combien la naïveté de son offrande lui était agréable, et ajouta : (( On prétend , mon (( maître, que vous avez une main de gloire ». — (c Sire« (( repartit Demus, man de gorre se lèbe matin et se cou- (( che tard » , donnant ainsi à entendre qu'il devait sa fortune à un travail assidu. Dans cette occasion, un simple artisan montra qu'il était bien au-dessus des préjugés dont un roi de France paraissait imbu.