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Histoire de Bossuet, évêque de Meaux

N»issance et famille de Bossuet.— Ses premières études.— Impression que produit sur lui la lecture de la Bible. — Arrivée de Bossuet à Paris. — Il entre au collège de Navarre. — Il prêche à seize ans à l'hôtel Bambouillet. — Il soutient sa thèse de bachelier en présence du grand Condé.— Bossuet va à Metz en 1648—11 entre dans les ordres sacrés. — Ses études pendant sa licence. — Il est reçu docteur en 1652, et ordonné prêtre la même année. — Il refuse la place de grand maître de Navarre.— Il se retire à Metz. — Études de Bossuet à Metz.— Béfutation du catéchisme de Paul Ferry. — Mission de Metz en 1658.— Bossuet établit des conférences ecclésiastiques à Metz.— Du livre de l'Exposition de la foi catholique. — Conversion du marquis et de l'abbé de Dangeau. — Conversion de Turenne.

Jacques-Bénigne Bossuet naquit à Dijon , dans la nuit du 27 au 28 septembre 1627 , de Bénigne Bossuet et de Madeleine Mochelte. Il fut baptisé le surlendemain 29, dans l'église paroissiale de Saint-Jean de la même ville. De dix enfants qu'eut son père, il fut le septième.

6 IIISTOIKE

A l'exemple des pères de famille de ces temps anciens , l'aïeul de Bossuet consignait avec une sorte de religion , dans un registre particulier , tous les événements domestiques qui intéressaient ses affections les plus chères. On trouve dans ce registre , qui subsiste encore , la date de la naissance de ses enfants et petits-enfants. Ce que l'on y observe surtout c'est le sentiment religieux qui le porte sans cesse à bénir la Providence des faveurs qu'il en recevait , ou à se soumettre avec une pieuse résignation à sa volonté, lorsqu'elle l'affligeait par des malheurs qui coûtaient des larmes à sa tendresse paternelle. Quelques sentences pieuses, quelques passages de l'Écriture accompagnent toujours les notes qu'il écrit à l'époque delà naissance de chacunde ses enfants ou de ses petits-enfants. Voici les paroles par lesquelles il a voulu marquer la naissance du grand Bossuet , son pelit-fds, sous la date du 27 septembre 1627 : Circumduxit eum ; et docuit, et custodivit quasi pupillam oculi : Le Seigneur l'a entouré de sa protection et a dirigé ses pas ; il l'a instruit de sa loi ; il l'a conservé comme la prunelle de son œil.

La famille de Bossuet était originaire de la petite ville de Seure , en Bourgogne. Son père , Bénigne Bossuet, qui n'avait pu entrer au parlement de Dijon , où se trouvait déjà un trop grand nombre de membres de sa famille , fut appelé au parlement de Metz , au moment de sa création ,

en 1633, en qualité de doyen des conseillers. Il devait cette faveur à Antoine de Bretagne, son oncle, nommé premier président de cette compagnie.

Bénigne Bossuet laissa ses enfants à Dijon , et les confia aux soins de son frère aîné , conseiller au parlement de cette ville. Ce frère, nommé Claude Bossuet , était un homme de premier mérite, et son neveu, Jacques-Bénigne , qui n'avait pas encore six ans , eut le bonheur de trouver en lui un second père capable de diriger ses premiers pas. La seule distraction qu'il se permettait , et qu'il ne regardait pas comme incompatible à la gravité de la magistrature , était la culture des lettres. 11 avait une bibliothèque où il attirait son jeune neveu , dans la vue d'entretenir les heureuses dispositions qu'il annonçait. Ce fut donc dans une bibliothèque que Bossuet commença à vivre dès l'âge de six ans, et qu'il sentit naître cette passion de l'étude qui le domina toute sa vie.

Le jeune Bossuet suivit son cours d'humanités dans le collège des Jésuites , qui se trouvait voisin de la maison de son oncle. Une aptitude singulière à tout apprendre , une mémoire prodigieuse , lui firent faire des progrès rapides. Son oncle l'excitait à retenir les beaux morceaux des anciens poètes que son âge lui permettait de sentir et de goûter. Cette habitude , trop négligée aujourd'hui , contribue à familiariser de bonne heure l'oreille des enfants à une certaine harmonie de style qui

devient ensuite l'ornement de la pensée et assure le pouvoir de l'éloquence.

Cependant le père de Bossuet n'aurait pas voulu rester entièrement étranger à l'éducation de ses enfants. Chaque année il revenait à Dijon voir les plus chers objets de son affection et s'assurer de leurs progrès.

Jamais père n'éprouva une satisfaction plus douce que celui de Bossuet en revoyant son fils. Il n'osait cependant s'abandonner aux espérances flatteuses que lui causaient ses propres observations et l'espèce d'enthousiasme avec lequel les Jésuites lui parlaient de leur jeune élève. Mais une circonstance , peu importante pour tout autre que pour un père , lui permit de pressentir la destinée de son fils. Le hasard offrit à ses yeux une Bible dans la bibliothèque de son oncle-, il en lut avidement quelques passages et demanda la permission de l'emporter. Ce livre divin fut pour lui ce que les Eléments d'Euclide avaient été pour Pascal : il révélait à Bossuet ce qu'il était , ou plutôt ce qu'il serait un jour. C'était la première fois qu'il lisait la Bible, son âme éprouva une émotion qu'il n'avait point encore ressentie. Tous les charmes de la poésie et de laliltérature profane s'éclipsèrent à l'aspect de ces grandes images et de ces hautes conceptions qui drjà transportaient et exaltaient son imagination. Bossuet aimait à se rappeler dans la suite de sa vie cette première impres-

sion -, il en retraçait le sentiment avec la même vivacité qu'il l'avait éprouvé , lorsqu'aux jours de son enfance cette lueur soudaine était venue briller à son esprit et échauffer son âme.

Les heureuses dispositions que les Jésuites avaient remarquées en lui , et surtout les sentiments de religion et de vertu qu'il annonçait , leur donnèrent un moment la pensée d'associer Bossuet à leur institut. Son régent de rhétorique sonda même ses intentions sur le choix d'un état, et lui laissa entrevoir qu'il serait accueilli avec distinction dans leur Société. Bossuet , sans montrer ni répugnance ni empressement, répondit que c'était à son père à disposer de lui, et il rendit compte à son oncle de cet entrelien ; mais cet oncle avait des vues bien différentes , et , cherchant à prévenir de nouvelles insinuations , il engagea son père de l'envoyer à Paris pour faire son cours de philosophie.

Dès l'âge de huit ans , Bossuet appartenait à l'Église ; il avait reçu la tonsure le 6 décembre 1635, et dès le 24 novembre 1C40 il avait été nommé à un canonicat de la cathédrale de Metz , quoiqu'il ne fût âgé que de treize ans et deux mois. La considération dont son père jouissait dans cette ville ne contribua pas seule à lui faire obtenir une grâce aussi prématurée ; la réputation naissante du fds et ses brillantes qualités avaient heureusement secondé les vœux de son père.

Le jeune Bossuet partit pour Paris au mois de septembre 1642. L'époque de son arrivée fut marquée par un de ces événements qui laissent dans la mémoire d'un jeune homme des traces ineffaçables. Le jour même où il arrivait à Paris , le cardinal de Richelieu y entrait mourant , porté par dix-huit gardes, dans une espèce de chambre construite en planches couvertes de damas, ayant à côté de lui un secrétaire , assis auprès d'une table pour écrire sous sa dictée.

Peu de temps après , Bossuet vit le cardinal de Richelieu sur son lit de parade, et il assista à la pompe funèbre de ce ministre si redouté. On s'aperçoit que cette imagination jeune et forte aimait déjà à se recueillir dans les grandes pensées de la mort , et qu'à travers cet appareil pompeux , destiné à orner des funérailles , elle ne voyait que le magnifique témoignage de notre néant. *

Bossuet entra en philosophie au collège de Navarre , dont Nicolas Cornet était alors grand maître. Cet homme simple, modeste, désintéressé, jouissait de la plus haute considération. Il discerna de bonne heure le génie et la vertu de Bossuet. Il voulut diriger lui-même sa conduite et ses études, et, sous un tel maître, Bossuet fit des progrès si rapides , qu'il effaça bientôt tous ses jeunes rivaux.

* Oraison funèbre du grand Condè.

Pendant son cours même de philosophie , Bossuet acquit une connaissance approfondie de la langue grecque , qu'il avait commencé à étudier à Dijon. Bientôt il se familiarisa avec le style des poëtesde Borne et d'Athènes, et dans un âge trèsavancé il en récitait souvent de longs fragments , quoiqu'il ne les eût pas relus depuis un grand nombre d'années. Mais toutes ces magnifiques créations des hommes disparaissaient à ses yeux et à sa pensée , lorsqu'il revenait à l'étude des livres sacrés. Le docteur Cornet ne cessait de lui répéter qu'il devait en faire le fondement de toutes ses études , et Bossuet y était ramené par un sentiment plus impérieux encore que les avis de son instituteur.

Bossuet n'a laissé apercevoir dans aucun temps de sa vie du goût pour l'étude des mathématiques. Il regardait celte science comme vaine et inutile pour des ecclésiastiques, qui devaient s'attacher de préférence à acquérir des connaissances plus conformes aux obligations de leur ministère ; mais il n'en estimait pas moins ceux qui cultivaient les mathématiques , soit par goût , soit par suite du devoir que leur en faisait leur profession. La seule conséquence qu'il tirait des grandes découvertes de la science, c'est qu'une créature aussi faible que l'homme n'aurait pu prendre un tel ascendant si elle n'avait eu en son esprit une force supérieure à toute la nature visible, un souffle immortel de

l'esprit de Dieu , un rayon de sa force , en un mot une âme créée à son image.

En 1643 , à la fin de sa première année de philosophie , Bossuet fut chargé , au nom du collège de Navarre, de soutenir une thèse dédiée à M. Cospéan , évêque de Lisieux , prélat aussi distingué par la science et la piété que par un talent remarquable comme orateur chrétien. Le cardinal de Richelieu , juste appréciateur du vrai mérite , l'avait, pour ainsi dire, fixé à la cour; M. Cospéan y jouissait de la confiance du roi Louis XIII et de la reine Anne d'Autriche. L'Université de Paris , où il avait fait ses études , le regardait comme son principal appui, et elle était jalouse de cultiver la bienveillance d'un prélat qui pouvait lui être si utile. Tel fut le motif qui l'engagea à lui dédier la thèse qu'elle chargea Bossuet de soutenir. Quoiqu'il n'eût que seize ans, il justifia le choix de l'Université ; il montra des dispositions et des talents qui frappèrent M Cospéan et tous les évêques qui assistaient à cet acte, où il paraissait pour la première fois devant le public.

La circonstance et la solennité de cet acte public , et le concours des prélats qui y avaient assisté , portèrent le nom de Bossuet à la cour. Un de ses proches parents . François Bossuet, secrétaire du conseil des finances , le présenta à madame du Plessis-Guénégaud , femme du secrétaire d'Étal . dont la maison était le rendez-vous de tout

ce que Paris et la cour offraient de plus distingué par le rang ou le mérite.

Bossuet trouva aussi un utile appui dans le marquis de Feuquières , alors gouverneur de Verdun. Son séjour et ses emplois militaires dans les trois évêchés l'avaient mis à portée de connaître à Metz le père de Bossuet et de prendre de la bienveillance pour son fils. Il devint même , sans l'avoir prévu, l'un des premiers auteurs de la réputation de Bossuet. Le marquis de Feuquières parlait souvent avec enthousiasme à madame et à mademoiselle deBambouillet du talent extraordinaire et de la facilité prodigieuse de ce jeune ecclésiastique. Il ne craignit même pas d'avancer que si on voulait enfermer le jeune Bossuet seul et sans livres dans une chambre , en lui laicsant seulement quelques moments pour se recueillir , il se trouverait prêt à prononcer un sermon sur tel sujet qu'on jugerait à propos de lui donner. Leur défi fut proposé sur-le-champ et accepté par le marquis de Feuquières, qui envoya chercher Bossuet au collège de Navarre. Il n'arriva que dans la soirée à l'hôtel de Bambouillet. Toutes les conditions annoncées furent remplies avec l'exactitude la plus minutieuse. Le jeune orateur étonna la nombreuse et brillante assemblée qui l'entendait , et surpassa l'idée que le marquis de Feuquières avait prétendu donner de son talent et de sa facilité. II était onze heures du soir , ce qîii donna lieu à ce bon mot, ou

plutôt à ce jeu de mots, si connu et beaucoup trop cité de Voiture : « Je n'ai jamais ouï prêcher ni si tôt, ni si tard. » La singularité du fait, et le mot du bel esprit à la mode, contribuèrent à étendre la réputation naissante de Bossuet.

Le bruit qu'avait fait ce sermon fit naître à M. Cospéan le désir de l'entendre prêcher de la même manière \ il l'invita à se rendre chez lui . et là , en présence de deux autres prélats , Bossuet prononça un discours qui excita l'admiration de cette assemblée si peu nombreuse , et par cette raison même plus redoutable pour le j eune orateur. Frappé de cette espèce de phénomène , M. Cospéan , au lieu de ces compliments exagérés qui ne sont propres qu a égarer l'amour-propre d'un jeune homme, lui donna de sages conseils et lui fit d'utiles observations sur l'éloquence sacrée. II l'exhorta surtout à ne point se laisser séduire par des succès prématurés , et à résister à la dangereuse tentation de monter dans les chaires de la capitale , avant de s'être nourri de bonnes et fortes études ; puis il lui promit de le présenter à la reine, et de le faire prêcher devant elle le même sermon qu'il venait d'entendre.

Bossuet continua à cultiver l'amitié de ce prélat; et un jour qu'il prenait congé de lui , M. Cospéan , se tournant vers une nombreuse assemblée , dont il était entouré , dit avec une espèce d'accent prophétique : « Ce jeune homme que vous venez de

voir sortir sera une des plus grandes lumières de l'Église. » Le célèbre abbé de Rancé , qui se trouvait alors chez l'évêque de Lisieux , se plaisait à rappeler ces paroles à tous ceux qui venaient le voir dans sa solitude de la Trappe , lorsque la prophétie se trouva accomplie et que Bossuet fut véritablement devenu l'oracle de l'Église gallicane.

Cependant Bossuet continuait ses études de théologie au collège de Navarre. Le docteur Cornât, qui s'attachait de plus en plus à son jeune élève, l'affilia à la Société de Navarre, dérogeant en cette occasion aux usages de cette Société , qui n'admettait que ceux qui avaient déjà le titre de bachelier en théologie.

La thèse de bachelier qu'il soutint en 1648 eut un grand éclat par le mérite extraordinaire du jeune candidat , et par le nom du prince à qui cette thèse était dédiée. C'était le grand Condé, déjà fameux par les victoires de Rocroi , de Fribourg , de Nortlingue et de Dunkerque. Il voulut y assister lui-même , accompagné d'un nombreux cortège de courtisans et de militaires de tout rang. Bossuet lui adressa même en cette occasion une harangue qui reçut les plus vifs applaudissements, et qui flatta le noble orgueil d'un jeune prince passionné pour la gloire.

Il ne faut pas croire que la présence du grand Condé à une thèse de théologie ne fût qu'une vaine cérémonie qui ne pouvait lui offrir aucun intérêt.

Le combat soutenu par Bossuet l'intéressa tellement , qu'il fut tenté , à ce qu'il a dit lui-même plus d'une fois , d'attaquer un répondant si habile , et de lui disputer les lauriers mêmes de la théologie. Ce trait mérite d'autant plus d'être remarqué , qu'il sert à faire mieux connaître l'esprit général de ce siècle. C'eût été toutefois un spectacle assez extraordinaire que de voir ce grand capitaine , déjà couvert de gloire, argumenter sur une thèse, au milieu de la faculté de théologie , contre Bossuet encore à peine connu.

Telle fut la circonstance qui mit pour la première fois Bossuet en présence du grand Condé , et qui fut la première cause de l'estime et de l'amitié que ce prince conserva pour lui jusqu'à son dernier soupir.

Cependant on sera peut-être moins étonné de voir le grand Condé prendre un intérêt si vif à une thèse d'un jeune théologien, lorsqu'on saura qu'il avait reçu une éducation forte , grave et nourrie d'études sérieuses, et que, longtemps après, Bossuet , appelé à prononcer son oraison funèbre , disait de ce prince : « Son grand génie embrassait tout, l'antique comme le moderne , l'histoire, la philosophie, la théologie la plus sublime, et les arts avec les sciences : il n'y avait rien qu'il ne sût.»

D'ailleurs les controverses religieuses , qui avaient d'abord excité en France de si terribles orages , se bornaient alors à une polémique animée

dont l'effet était de rendre familières aux gens du monde les questions les plus graves restées jusque alors renfermées dans l'enceinte des écoles de théologie. Ce qu'il y avait de plus remarquable à cette époque dans le caractère de la nation , c'était cet esprit de religion, dont nulle classe de la société n'aurait osé s'affranchir. L'opposition même des sentiments sur des dogmes contestés ne s'écartait jamais de celte base , également respectée de tous les partis ; et l'apparence de la licence dans les principes religieux, eût été un scandale aussi choquant pour la bienséance que pour la vertu. Toutes les classes de la société . quoique séparées par leurs mœurs et leur genre de vie, se trouvaient en quelque sorte rapprochées par des principes uniformes , par des habitudes religieuses, et par le respect des mœurs publiques.

Tel était l'esprit général du siècle qui a produit Bossuet.

A peine entré dans l'âge de l'adolescence, on le voit toujours le premier parmi ses jeunes contemporains. Dans toutes les occasions où la Société des bacheliers de Navarre avait, des actes publics à remplir, un choix unanime en décernait l'honneur à Bossuet. Un discours qu'il fut chargé par eux de prononcer à une fête instituée dans cette maison pour célébrer les vertus de la sainte Vierge, sembla dès lors montrer l'orateur qui devait dans la suite élever si haut l'éloquence de la chaire. 11 fut

tellement applaudi , qu'on se crut obligé d'en faire une mention particulière dans les registres de la maison de Navarre.

Les encouragements et les exhortations de ses instituteurs, les applaudissements de ses rivaux et de ses émules , et surtout ce pressentiment secret du génie qui a la conscience de sa force et qui devance l'avenir, tout avertissait Bossuet qu'il était appelé à créer en France un genre d'éloquence inconnu avant lui , et que depuis nul n'a même aspiré à égaler.

Après avoir soutenu sa thèse de bachelier, Bossuet alla passer à Metz une grande partie des deux années prescrites par les statuts de la faculté de théologie , pour se préparer à la licence. Son temps fut entièrement partagé entre l'accomplissement de ses devoirs de chanoine de la cathédrale de cette ville et l'étude la plus assidue, surtout la lecture des saints Pères.

Au mois de septembre 1648 , il reçut le sousdiaconat des mains de l'évêque de Langres, dans le diocèse duquel se trouvait alors Dijon , et il revint à Paris vers la fin de la même année.

Dans un second voyage que Bossuet fit à Metz en 1649, il y reçut le diaconat. Ce fut à celte époque que son père le présenta au maréchal et à la maréchale de Schomberg , qui passaient une grande partie de l'année à Metz. Le maréchal était gouverneur des trois évêcliés; sa maison était ou-

verte à tous ceux qui honoraient la religion par leur caractère et par leurs talents. Bossuet, bien jeune encore, y fut accueilli comme il [aurait pu l'être quelques années après. Le maréehal et la maréchale de Schomberg devinrent dès lors ses admirateurs, et ce fut leur protection qui contribua dans la suite à le faire connaître à la cour. Bossuet conserva toute sa vie la plus tendre reconnaissance pour leur mémoire.

En 1650, Bossuet, de retour à Paris, commença au collège de Navarre sa licence en théologie. Quoique le docteur Cornet ne fût plus alors grand maître de Navarre , il continuait à habiter cette maison , et il conservait la plus grande influence. Depuis huit ans, il n'avait cessé de montrer à Bossuet toute l'affection d'un père pour un fils, et ce fut lui qui dirigea constamment ses études et ses travaux pendant les deux années de sa licence. A l'aide de ses secours et de ses instructions , Bossuet se livra à une étude approfondie de toutes les parties de la théologie. Il s'attacha à chercher les fondements de la doctrine , de la discipline et de la constitution de l'Église dans la lecture de l'Écriture , des Pères et des conciles. C'est ainsi qu'il prit de bonne heure l'habitude de s'élever à ces vues générales qui lui offraient toutes les parties de la religion dans leur liaison et leur ensemble; c'est ainsi qu'en remontant aux sources antiques et pures du christianisme, il se préserva de la dange-

reuse manie, si commune alors , de se passionner pour les opinions particulières de quelques théologiens et de quelques écoles ; c'est ainsi qu'en se montrant exclusivement attaché à la seule doctrine de l'Église , sans aucune distinction de parti , il recueillit ce précieux avantage, que jamais aucun de ses adversaires n'osa se permettre d'accuser sa doctrine, ou lui reprocher la plus légère variation dans ses principes -, et c'est par là qu'il a mérité d'être regardé de son vivant même comme un Père de l'Église.

A la clôture de sa licence , Bossuet fut choisi , par les licenciés de la maison de Navarre, pour prononcer le discours des Paranymphes. On appelait ainsi un discours solennel qui se prononçait dans la faculté de théologie et dans celle de médecine à la fin de chaque licence , dans lequel l'orateur, qui recevait aussi le nom de P ara nymphe , était le maître de choisir son sujet. Bossuet adopta pour le sien un texte qui semble avoir été l'expression entière de sa vie religieuse et politique : Deurn timele , rcgem honorificate : Craignez Dieu, honorez le roi. Ce n'était point au hasard qu'il avait choisi un tel sujet pour son discours. C'était au commencement de 1G52, dans la plus grande chaleur des troubles de la Fronde , et il y avait du courage et du mérite à ce jeune homme de rappeler à des sujets la soumission qu'ils doivent à leur roi . au milieu d'une ville dont le sou-

verain se trouvait banni par les intrigues et la violence de quelques factieux.

On sera sans doute étonné qu'avec une supériorité aussi marquée sur tous ses concurrents, Bossuet n'ait obtenu que la seconde place dans sa licence. Ce fut le célèbre abbé de Rancé qui eut la première. Quoiqu'il eût des talents généralement reconnus et des connaissances théologiques assez étendues, on attribua cependant cette faveur à la puissance et au crédit dont jouissait la famille à laquelle il appartenait.

Bossuet reçut le bonnet de docteur le 18 mai 1652. Ce ne fut point une vaine cérémonie pour un homme tel que lui. Il se prépara à cette action comme à l'une des plus importantes de sa vie , parce qu'il la regardait comme l'acte d'un dévouement entier et absolu à la défense de la religion et de la vérité.

Bossuet reçut la prêtrise au carême de 1652 , et pour s'y disposer saintement , il fit sa retraite à Saint-Lazare, sous la direction de saint Vincent de Paul. Le nom seul de cet homme vénéré rappelle tout ce que la religion et la société lui doivent , le rétablissement de la discipline ecclésiastique en France, et ses admirables institutions qui vont chercher le malheur dans les classes les plus obscures, pour le consoler, l'adoucir et le soulager.

Saint Vincent de Paul avait autant de pénétration dans l'esprit que de bonté dans l'âme. Ce

vieillard, si simple dans son langage et dans ses manières , fut frappé du caractère de génie et de grandeur empreint sur le front de Bossuet. Par une distinction particulière, il l'admit, quoiqu'à peine sorti de ses études théologiques , à ces célèbres conférences de Saint-Lazare, où se réunissaient , le mardi de chaque semaine , de grands évêques, qui y étaient amenés par la réputation et la piété de cet homme excellent.

La réputation de Bossuet n'était pas restée renfermée dans l'enceinte des écoles où il venait de finir ses études théologiques avec tant d'éclat ; différentes circonstances avaient contribué à la répandre dans les sociétés les plus distinguées de Paris. Le marquis de Feuquières , en le faisant connaître à l'hôtel de Bambouillet et de Nevers , l'avait lié avec tous les beaux esprits de son temps, qui s'honoraient de leurs relations avec le jeune Bossuet. Le maréchal et la maréchale de Schomberg en parlaient sans cesse à la cour, et le témoignage de deux personnes si généralement respectées suffisait pour disposer la reine en sa faveur. Si Bossuet eût été ambitieux, il pouvait facilement, avec de pareils appuis, faire un chemin rapide et arriver sans peine aux honneurs et à la fortune. Il refusa même le titre de grand maître du collège de Navarre , dont le docteur Cornet , qui était resté dans cette place , voulait se démettre en sa faveur ; et à cet âge où tout est illusion, a cet âge

où le monde venait s'offrir à lui sous les formes les plus attrayantes, on vit avec étonnemenl Bossuet se séparer du monde pour aller remplir à Metz les fonctions qui l'attachaient à l'église de cette ville. La voix du sang parlait aussi à son cœur, et il ne put consentir à se séparer pour toujours d'un père auprès duquel la Providence semblait l'avoir placé pour soigner ses derniers jours.

Pendant une résidence consécutive de six années à Metz , Bossuet remplit tous les devoirs attachés à son titre de chanoine et d'archidiacre avec autant de modestie que d'assiduité. Il assistait à tous les offices avec une exactitude et une régularité à laquelle il ne se permettait jamais de déroger, sous le prétexte spécieux d'études et de travaux plus importants. 11 ne sortait de l'église que pour aller se renfermer dans son cabinet , s'y nourrir de l'étude des livres sacrés, et se livrer à ces recherches immenses sur la tradition , qui lui ont fourni des armes si puissantes pour combattre tous les genres d'erreurs.

L'Écriture sainte , et surtout le Nouveau Testament, était l'objet le plus habituel de ses méditations ; jamais il ne faisait un voyage, dût-il n'être que d'une heure ou deux, sans faire mettre dans sa voiture son Nouveau Testament avec son bréviaire.

Il apporta la même ardeur et la même assiduité à l'étude des saints Pères. Il étudiait dans saint Chrysostôme les heureuses interprétations que ce

Père de l'Église avait faites de l'Écriture, pour les appliquer à l'éloquence de la chaire. Il trouvait un grand charme dans la profonde érudition d'Origène, dans la noblesse de son style et dans le caractère de candeur qu'il montre dans tous ses écrits. Mais saint Augustin fut, de tous les Pères de l'Église , celui dont il fit l'étude la plus assidue, pour apprendre, disait-il, les principes de la religion. Il s'était tellement pénétré de ses ouvrages, qu'à force d'en faire des extraits , il avait mis, pour ainsi dire , en morceaux saint Augustin tout entier. Quand il avait à monter en chaire, il ne demandait que la Bible et saint Augustin. Quand il avait une erreur à combattre, une règle de doctrine à consacrer, il lisait saint Augustin. 11 s'était fait une telle habitude de son style, de ses paroles même, qu'il parvint à rétablir une lacune de huit lignes dans le sermon 299e de l'édition des Bénédictins.

La préférence qu'il donnait à saint Augustin ne lui avait pas fait négliger les autres Pères de l'Église, surtout saint Athanase et saint Grégoire de Na/.ianze, qu'il mettait au-dessus de tous les Pères grecs pour la connaissance des mystères. Parmi les Pères de l'Église latine , saint Bernard était , dans l'opinion de Bossuet, l'un des plus grands après saint Augustin. La fierté des pensées, la sauvage énergie du style, le frappaient d'admiration dans Terlullicn, qu'il appelait le dur Afri-

cain,- mais il déplorait avec toute l'Église les erreurs où un excès de sévérité l'avait entraîné.

Telles furent les occupations et les études qui remplirent exclusivement six années entières de la vie de Bossuet , à l'âge où les facultés de son esprit avaient acquis tout leur développement et toute leur énergie.

Cependant il continuait à cultiver l'amitié du maréchal et de la maréchale de Schomberg , qui résidaient à Metz une grande partie de l'année. Us l'invitaient souvent à prêcher dans l'intérieur de leur maison, pour leur édification et pour l'instruction d'un grand nombre de personnes qui leur formaient une espèce de cour dans leur gouvernement, ou qui étaient attachées à leur service.

Pendant ce long séjour de Bossuet à Metz, un événement, peu important en lui-même, mais remarquable par ses suites, vint tout à coup lui ouvrir une nouvelle carrière.

La ville de Metz avait un grand nombre de protestants. Déjà plusieurs d'entre eux, qui cherchaient la vérité de bonne foi , étaient venus s'adresser à Bossuet. Le maréchal et la maréchale de Schomberg avaient l'attention de lui renvoyer tous ceux dont les lumières, les connaissances et même l'entêtement paraissaient dignes d'exercer son zèle et sa capacité.

Le principal ministre des protestants était Paul Ferry. Cet homme réunissait des connaissances

étendues et variées à une aménité et à une pureté de mœurs qui le rendaient aussi recommandable aux catholiques qu'aux protestants. Une heureuse conformité d'amour pour l'étude et de sentiments honnêtes et vertueux avait attaché Bossuet au ministre Ferry ; ils étaient amis , et vivaient ensemble dans un commerce presque habituel. Telles étaient les relations de Bossuet avec Paul Ferry, lorsque ce minisire publia un Catéchisme où il se proposait de démontrer : 1° que la réforination avait été nécessaire ; 2° qu'encore qu'avant la réformation on put se sauver dans l'Église romaine, on ne le pouvait plus depuis la information.

La question, présentée sous ce point de vue général , offrait un grand intérêt et était digne d'attirer également l'attention des catholiques et des protestants. Bossuet s'empressa d'écrire la Réfutation du Catéchisme de Paul Ferry. Dans celte circonstance, comme dans beaucoup d'autres de sa vie , on observa que les relations d'amitié, d'estime et de société , ne pouvaient jamais faire consentir Bossuet à déroger à l'austère inflexibilité de son langage et de ses principes, lorsqu'il s'agissait de la religion et de la vérité.

Aux deux propositions qui servaient de fondement au Catéchisme de Paul Ferry, Bossuet opposa les deux propositions contraires : 1° la réformation, comme elle a été entreprise et exécutée , a été pernicieuse ; 2° si on pouvait se sauver dans

l'Église romaine avant la réformation , on le peut encore aujourd'hui ; et il ne fait usage, pour confirmer la vérité de ces deux propositions , que des principes et des aveux du ministre lui-même.

Bossuet n'avait que vingt-sept ans lorsqu'il écrivit cet ouvrage , qui fut son début dans la carrière de la controverse ; il apporta tant de mesure et d'égards dans celte discussion , qu'elle ne fit que resserrer les liens d'estime et d'amitié qui existaient entre lui et le ministre Ferry. Leurs relations n'en devinrent que plus fréquentes , et quelques années après ils travaillaient ensemble à un projet de réunion , dont la mort de Ferry vint arrêter l'exécution , comme elle l'empêcha de faire son abjuration entre les mains de Bossuet , ainsi qu'il en avait manifesté l'intention.

La Réfutation du Catéchisme de Paul Ferry avait produit un si grand effet à Metz , qu'on vit les protestants de cette ville accourir en foule auprès de Bossuet. Un succès si heureux fit naître à l'évêque d'Auguste , administrateur du diocèse de Metz , l'idée d'établir dans cette ville une communauté de femmes , chargées d'instruire et d'élever les personnes de leur sexe qui annonçaient l'intention de rentrer dans le sein de l'Église catholique. Ce prélat invita Bossuet à rédiger les règlements de cette association. Ces règlements parurent si sages et si utiles, qu'ils furent imprimés pour servir de modèle à des institutions du même genre dans les autres villes du royaume.

Une nouvelle occasion s'offrit bientôt à Bossuet d'exercer son zèle pour l'Église. En 1657, la reinemère , dans un voyage qu'elle fit à Metz , entendit parler des succès et des talents de Bossuet dans les conférences et les entretiens qu'il avait établis pour la conversion des protestants. Cela lui donna l'idée de faire prêcher une mission à Metz, et elle voulut donner à cette action le plus grand appareil. Elle chargea saint Vincent de Paul d'en diriger les détails , et Bossuet fut nommé chef de cette mission. Saint Vincent de Paul lui associa les ecclésiastiques les plus vertueux et les plus instruits de Saint-Lazare , entre autres l'abbé Chandenier , neveu du cardinal de la Bochefoucauld.

Cette mission s'ouvrit le 4 mars 1658 , dans la cathédrale et dans l'église paroissiale de la citadelle de Metz. Bossuet fut l'âme de cette pieuse entreprise , il en dirigea tous les progrès , il en prépara et en assura le succès. Pour conserver à la ville de Metz des avantages plus durables que les fruits passagers d'une mission , Bossuet y établit des conférences semblables à celles de Saint- Lazare , et les associa à celte institution.

Bossuet avait eu souvent occasion d'observer, dans le cours de ses controverses avec les ministres protestants, et dans les instructions que ses néophytes étaient venus lui demander, que l'une des principales causes de leur opposition à la religion catholique était la fausse idée qu'on leur avait donnée de sa doctrine . la confondant sou-

vent avec des opinions particulières, avec des traditions populaires , ou avec des pratiques superstitieuses. Pour détruire de pareilles erreurs , il crut qu'il suffisait de montrer la doctrine catholique telle qu'elle était. Il conçut dès lors l'idée d'un écrit très-court et très-précis, qui ne devait offrir que la déclaration claire et exacte des principes de l'Église catholique , sur les questions de controverses agitées depuis le seizième siècle. Le sentiment qui anima Bossuet dans l'exécution de cette belle idée, fut inspiré par cette sage maxime, qui devrait toujours servir de règle de conduite aux hommes partout où ils sont partagés d'opinions : In necessariis , imitas ; in dubiis , îibertas ; in omnibus , charitas : Dans tout ce qui est nécessaire, l'unité ; dans tout ce qui est douteux, la liberté; dans tous les cas, la charité.

Tels sont en effet tous les caractères qui se trouvent réunis dans l'ouvrage qu'il composa alors, mais qu'il ne publia que quelques années après, sous le titre de Y Exposition de la foi catholique . Nous reviendrons à ce célèbre ouvrage et aux discussions qu'il fil naître, à l'époque où Bossuet, devenu évêque de Condom et précepteur de monseigneur le Dauphin , consentit à le rendre public. Mais ce qu'il y a de certain , c'est qu'il faisait dès lors usage, avec les protestants qui venaient réclamer ses instructions, de l'excellente méthode dont il trace l'enseignement dans cet ouvrage.

Le premier essai que Bossuet fit de ce travail fut consacré à l'instruction du marquis de Dangeau et de l'abbé Dangeau , son frère , petits-fils, par leur mère , du fameux Duplessis-Mornay, ami de Henri IV. L'abbé a rendu compte lui-même au public de la conduite de Bossuet et de la sienne dans leurs rapports sur la religion ; il avoua généreusement sa défaite , et fit abjuration , en 1668 , entre les mains de son vainqueur. Celle conversion fit alors beaucoup de bruit -, mais une conquête plus glorieuse la suivit de près.

Le maréchal de Turenne devint le disciple de Bossuet. Ce fut pour son instruction que Bossuet donna à son livre de Y Exposition la forme dans laquelle il a paru , et Turenne y trouva la solulion des doutes et des difficultés qui avaient longtemps suspendu son jugement. Ainsi le plus grand capitaine de l'Europe devint le disciple le plus humble et le plus soumis d'un simple eccésiaslique , et c'est alors qu'il jouit véritablement de ce repos de l'esprit et de l'âme si nécessaire au bonheur et à la tranquillité d'un homme aussi droit et aussi sincère.

DE BOSSUET. 3l

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