CHAPITRE II
Bossuet commence à prêcher à Paris. — Panégyrique de saint Paul— Il prêche à Dijon devant le grand Condé.— Il prêche pour la première fois devant Louis XIV —Conférences de Bossuet aux Carmélites. — Genre de \ie de Bossuet à Paris. — 11 al nommé doyen du chapitre de Metz— Rapports de Bossuet avec le grand Condé.— Bossuet prononce l'oraison funèbre d'Anne d'Autriche.
— Mort du père de Bossuet. — Du livre de la Perpétuité de la foi. — Bossuet est chargé de corriger le Nouveau Testament de Mous. — Il est député par la faculté de théologie auprès du roi.
— Il est nommé à l'évèché de Condom.
La mission de Metz venait de montrer ce qu'était et ce que pouvait Bossuet. Le chapitre de celle ville le députa à Paris pour y suivre quelques affaires qui l'intéressaient. Celait vers la fin de 1658, et Bossuet avait alors trente-un ans. Dès qu'il fut arrivé à Paris , sa réputation le fit choisir pour prêcher le carême de 1659 aux Minimes de la place Royale. Il y attira un concours extraordinaire d'auditeurs, et bientôt la voix publique porta son nom à la cour d'Anne d'Autriche. Cette princesse , se rappelant ce qu'elle en avait entendu dire de l'évêque de Lisieux , du maréchal de Schomberg et de saint Vincent de Paul , exprima
le désir de l'entendre prêcher , et l'occasion s'en présenta naturellement.
François Bossuet, dont nous avons parlé, engagea les Feuillants de la rue Saint-Honoré à prier son parent d'y prêcher le panégyrique de saint Joseph. La reine y vint, suivie de toute la cour. Bossuet prit pour texte ces paroles : Depositum custodi. Un murmure général d'approbation accueillit ces premiers mots qui offraient une allusion au dépôt de l'État et du jeune roi , que la reine sa mère avait eu tant de peine à conserver au milieu des troubles et des factions qui avaient agité sa régence. Ce sermon surpassa l'attente des amis mêmes de Bossuet , et la reine en fut si contente , que deux ans après elle le pria de le répéter.
En 1661 , Bossuet prêcha le carême aux Carmélites de la rue Saint-Jacques. Les religieuses de ce monastère , qui ne pouvaient pas encore prévoir toute la gloire qui l'attendait, observaient, comme une circonstance singulière, que les hommes les plus célèbres et les plus instruits de Paris, attirés par la réputation de l'orateur , se rassemblaient dans la cour de leur église, après l'avoir entendu , pour s'entretenir et raisonner sur le sermon qu'il venait de prêcher. On remarquait aussi que le même motif y attirait les lauitres et les disciples de Port-Royal ; qu'ils se dispersaient en groupes dans les différentes parties de l'église , et se montraient les admirateurs les plus sincères de Bossuet.
Ce fut pendant ce carême de 1661 qu'il répéta devant la reine mère le panégyrique de saint Joseph. Elle était accompagnée de la jeune reine, sa belle-fille , et l'une et l'autre , depuis celte époque, ne négligèrent aucune occasion d'aller entendre Bossuet.
Dans l'une de ces occasions il prêcha le panégyrique de saint Paul , et le génie de l'apôtre sembla animer celui de l'orateur. Bossuet veut donner une idée de la grâce toute-puissante que Dieu avait attachée à la prédication de saint Paul ; et c'est dans la barbarie même , dans la grossièreté de ses mœurs, de ses manières, de son langage, et dans tous les désavantages extérieurs que sa naissance et sa condition offraient aux superbes dédains de Rome et d'Athènes, que Bossuet trouve les preuves de la divinité de sa mission.
Toute sa science se borne à ne savoir que Jésus crucifié. « Il prêchera Jésus dans Athènes , et le plus savant de ses sénateurs passera de l'aréopage dans l'école de ce barbare. Il poussera plus loin ses conquêtes. Il abattra aux pieds de Jésus-Christ la majesté des faisceaux romains, et fera trembler dans leurs tribunaux les juges devant lesquels on l'a cité... C'est que Paul a des moyens pour persuader que la Grèce n'enseigne pas, et que Rome n'a pas appris. Une puissance surnaturelle, qui se plaît à relever ce que les superbes méprisent , s'est répandue et mêlée dans l'auguste simplicité
de ses paroles... De même qu'on voit un grand fleuve qui relient encore . courant dans la plaine, cette force violente et impétueuse qu'il avait acquise aux montagnes d'où il lire son origine, ainsi cette vertu céleste qui est contenue dans les écrits de saint Paul , même dans celle simplicité de style, conserve toute la vigueur qu'elle apporta du eiel , d'où il descend. •
Quelle hauteur dépensées! Quelle magnificence d'images et d'expressions ! Que de grandeur dans le contraste de ces faisceaux de Rome et de cet aréopage d'Athènes s'abaissant devant les paroles simples et sans art d'un homme obscur! Combien le triomphe de la faiblesse, en présence de la puissance et de la force , ajoute de poids au raisonnement de Bossuet pour établir la divinité de la mission de saint Paul ! Avec quelle fierté ce Bossuet, si vanté pour son éloquence, foule aux pieds f éloquence ! Avait-on avant lui la moindre idée de ces formes augustes qu'il a su donner , sans recherche et sans art, au ministère delà chaire ?
Bossuet, sur les invitations réitérées des habitants de la ville qui l'avait vu naître, était venu se faire entendre à Dijon. Un jour qu'il prêchait sur le mépris de l'honneur du inonde , le grand Condé parut tout à coup dans l'assemblée : le sujet du discours paraissait bien peu favorable ù l'éloge d'un prince qui avait tant combattu et tant souffert pour la gloire et l'honneur du monde. Sa
présence inattendue , loin d'intimider Bossuet, lui inspira un des beaux mouvements oratoires dont l'histoire de l'éloquence puisse offrir l'exemple. Se tournant tout à coup vers le prince, qui, venu sans aucun appareil à ce sermon, s'était confondu dans la foule des auditeurs , il lui adressa ces paroles : « Je ne serais pas sans appréhension de condamner devant V. A. S. la gloire dont je la vois environnée, si je ne savais qu'autant qu'elle sait la mériter, autant elle a de mérite pour en connaître le faible. Je reconnais en elle le grand prince , le grand génie , le grand capitaine ; mais toutes ces grandeurs , qui ont tant d'éclat devant les hommes, doivent être anéanties devant Dieu... Nonobstant la surprise de sa présence imprévue , les paroles ne me manqueraient pas sur un sujet si auguste ; mais en me souvenant au nom de qui je parle , j'aime mieux abattre aux pieds de Jésus-Christ les grandeurs du monde , que de les admirer plus longtemps en une autre personne. »
Louis XIV , averti par la voix publique du rare talent de Bossuet, voulut qu'il prêchât devant lui , dans la chapelle du Louvre, l'avent de 1661. Ce prince, dont le goût était si pur et si délicat , fut si frappé de l'éloquence de Bossuet , qu'il lui en donna sur-le-champ un témoignage qu'il n'appartenait qu'à Louis XIV de donner , et qu'il n'a donné qu'à Bossuet : il fit écrire à son père pour le féliciter d'avoir un tel fils.
Le roi exigea de lui qu'il prêchât à la cour le carême de 1662. La reine Anne d'Autriche lui demanda le carême de 1663 , et il le prêcha dans l'église du Val-de-Grâce , monument de la piété de cette princesse , du génie de Mansard et des talents deMignard.
Dans l'intervalle de 1663 à 1665, il se montra dans toutes les chaires de Paris. La fécondité de son esprit , l'abondance de ses idées , sa facilité à s'exprimer, le dispensaient du long et pénible travail qui semble être imposé à tous les autres prédicateurs. D'ailleurs on a vu qu'il s'était préparé pendant de longues années au ministère de la parole par des études profondes, et si l'on ajoute tous les avantages d'un travail aussi assidu à tout ce que la nature avait fait en sa faveur, on pourra concevoir cette prodigieuse richesse d'imagination dont le recueil immense de ses sermons offre le témoignage irrécusable.
En 1665 , Bossuet prêcha le carême dans l'église de Saint-Thomas-du-Louvre , où il eut pour auditeurs les deux reines et toute la cour. Louis XIV , qui le préférait à tout autre prédicateur , lui demanda de prêcher l'avent de celte année dans la chapelle du Louvre. Le roi, instruit que le père de Bossuet venait assidûment entendre son fils , dit devant toute la cour : « Voilà un père qui doit être bien heureux ! » Il ne se lassait point d'entendre Bossuet ; après l'avent de 1665 , il lui de-
manda le carême de l'année suivante. Rossuet le prêcha à Saint -Germain- en - Laye, où la cour s'était transportée après la mort de la reine mère.
Bossuet devait sous tous les rapports convenir à Louis XIV. L'élévation du génie de l'orateur répondait en quelque sorte à l'élévation des sentiments du monarque. La dignité modeste qui tempérait dans Bossuet la sévérité de son ministère s'accordait avec ce devoir des convenances dont ce prince avait le sentiment à un degré si remarquable, et que commandait le respect dû à la majesté du trône. « La figure de Bossuet était noble et grave , son regard doux et perçant ; sa voix paraissait toujours sortir d'une âme passionnée ; ses gestes , dans l'action , étaient modestes , tranquilles et naturels; tout parlait en lui avant même qu'il commençât à parler*. »
Il prêcha pour M. de Turenne, aux Carmélites de la rue Saint-Jacques , le jour de Saint-André 1668 , son sermon de la vocation des Gentils. Le but principal de ce sermon était de confirmer M. de Turenne dans sa conversion encore récente. C'est celui de tous les sermons de Bossuet qui excita la plus grande sensation , et Turenne en fut si frappé , qu'il s'attacha à suivre tous ceux que Bossuet prêcha à Saint-Thomas-du-Louvre pendant l'avent de cette même année 1668.
* Manuscrits de l'abbé Lediru.
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Ce fut pendant cet avent qu'il prêcha le panégyrique de saint Thomas de Canlorbéry. 11 traita ce sujet délicat, où il fallait parler des droits de l'Église et des droits des souverains temporels , avec un talent si admirable, qu'il fut applaudi de la jeune reine et de toute la cour qui assistait à ce sermon , et que Louis XIV lui demanda de prêcher encore à la cour lavent de l'année suivante.
Jamais avant lui aucun orateur sacré n'avait imprimé autant de grandeur et de magnificence à l'autorité des preuves dont il environne la religion, ses mystères, sa morale et son culte. On trouve dans un de ses sermons celte étonnante prophétie qu'il semble adresser à notre siècle : <« Je prévois que les esprits forts pourront être décrédilés , non pour aucune horreur de leurs sentiments , mais parce qu'on tiendra tout dans l'indifférence, excepté les plaisirs et les affaires- •
Ce n'était pas seulement à la cour et dans les principales chaires de Paris que Bossuet exerçait le ministère évangélique ; c'était à de simples religieuses qu'il aimait aussi à se faire entendre. Souvent il prêchait aux Carmélites de Paris , et il y avait établi des conférences particulières, dont l'objet était d'expliquer les épîtres qui font partie des offices de l'Église. L'abbé Lcdicu , qui assista à plusieurs de ces conférences , dit • qu'il croyait entendre saint Jérôme interprétant les livres sacre» aux vierges et aux veuves chrétiennes. »
C'est ainsi que, pendant dix années consécutives , Bossuet exerça le ministère évangélique à Paris , à la cour et en province. Après lavent de 1G69 , il cessa ses prédications. Devenu évoque de Condom et précepteur du Dauphin , de nouveaux devoirs , de nouveaux travaux réclamèrent tous ses soins et tous ses moments. Mais telle fut la gloire ou le bonheur de Louis XIV , que, pendant son règne , un grand homme avait toujours pour successeur un grand homme. Au moment même où Bossuet descendait de la chaire , en 1669 , Bourdaloue , qui ne s'était point encore fait entendre à Paris, allait y monter.
Le genre de vie de Bossuet à Paris , pendant ces dix années, fut celui qui convenait à un ministre de l'Évangile. En y arrivant , en 1659 , il avait fixé sa demeure au doyenné de Saint -Thomas -du- Louvre, chez l'abbé de Lameth , alors doyen de cette collégiale. Là , Bossuet se livra sans distraction aux études de son état et au travail qu'exigeait le ministère qu'il avait embrassé. 11 savait que c'est loin des hommes qu'on apprend le mieux à connaître les hommes, et que c'est en interrogeant son cœur que l'on parvient à arracher le secret des erreurs et des contradictions du cœur humain. Pendant les dix années qu'il passa chez l'abbé de Lameth, il eut le bonheur de se lier avec des ecclésiastiques animés du même esprit que lui , nourris des mêmes principes , occupés comme lui
d'études utiles et religieuses. Ce genre de vie que Bossuet avait adopté, cette société qu'il s'était formée, font voir combien était, déjà loin de ses goûts et de sa pensée la frivole ambition de rechercher des succès dans ce monde brillant où on l'avait fait connaître dès son enfance , et où il s'était montré avec un éclat prématuré.
Pendant le séjour de Bossuet à Paris, mourut M. de Bédacier , évoque d'Auguste. Se voyant près de sa fin , il voulut donner à Bossuet une dernière preuve de son affection paternelle , en lui faisant demander , comme un témoignage de sa tendresse fdiale, de venir recevoir ses derniers soupirs, avant de mourir , il lui résigna le prieuré de Gassicourt , près de Mantes , et lui en remit l'acte entre les mains. Peu de temps après , Bossuet fut nommé doyen du chapitre de Metz , mais il n'entra en possession de cette dignité que le 10 septembre 1664.
Deux ans auparavant , Bossuet avait fait un premier essai de son génie dans les oraisons funèbres. Il débuta dans cette carrière le 4 décembre 1662 par l'oraison funèbre du père Bourgoîng , supérieur général de la congrégation de l'Oratoire ; on peut déjà y remarquer des traits qui annoncent la hauteur prodigieuse à laquelle il devait s'élever dans ce genre d'éloquence.
Il semble s'être peint lui-même . sans le vouloir, en appliquant à celui dont il fait l'éloge fu-
nèbre le portrait que saint Augustin a tracé d'un orateur chrétien : «Son discours se répandait à la manière d'un torrent , et s'il trouvait en son chemin les fleurs de l'élocution , il les entraînait plutôt après lui par sa propre impétuosité , qu'il ne les cueillait avec choix pour se parer d'un tel ornement. »
Peu de mois après , Bossuet eut à remplir un devoir de même genre, mais plus douloureux et plus cher à son cœur. Il fut choisi pour prononcer l'oraison funèbre du docteur Cornet , son premier instituteur , mort le 18 avril 1663; et dans cette occasion il sut exprimer avec une touchante sensibilité tout ce que la reconnaissance et la douleur demandaient à sa piété filiale.
M. Hardoin de Péréfixe , archevêque de Paris , ancien précepteur de Louis XIV , assistait à cette cérémonie. C'est à celte époque que remontent les relations de ce prélat et de Bossuet. M. de Péréfixe sut apprécier son mérite; il ne cessa de lui montrer de l'estime , de la confiance , de l'amitié , et il contribua beaucoup à lui ouvrir la carrière de la gloire.
Quand il était arrivé à l'archevêché de Paris , il le trouva déjà placé au premier rang des prédicateurs de son siècle , et il le jugea aussi capable de gouverner les esprits que de les éclairer. Les religieuses de Port-Boyal se refusaient avec opiniâtreté à signerle formulaire prescrit par les évêques
de France et les déclarations du roi , relativement à la doctrine de Jansénius. Après avoir employé sans succès tous les moyens de douceur et de patience , il imagina de recourir à l'intervention de Bossuet pour les ramener à leurs devoirs. Ce prélat se flattait que Bossuet , dont la réputation de science et de capacité dans les controverses théologiques était déjà établie , pourrait au moins balancer , dans l'esprit de ces religieuses , la confiance exclusive qu'elles paraissaient accorder à leurs directeurs ; et qu'après avoir ramené un grand nombre de protestants à l'Église, il aurait encore plus de facilité à éclaircir les doutes et à calmer les scrupules de quelques femmes. 11 eut plusieurs conférences avec elles, et il leur écrivit une longue lettre pleine de raisonnements simples, mais forts, auxquels il était impossible de répondre. Mais tout le génie, toute la science et la modération de Bossuet échouèrent contre le singulier entêtement de ces religieuses. Si sa lettre et ses conférences ne produisirent pas sur leur esprit l'effet qu'en avait espéré M. de Péréfixe , elles servirent du moins à faire encore mieux connaître à ce prélat tous les avantages qu'il pouvait recueillir de ses talents dans le gouvernement de son diocèse. Il lui donna une confiance entière , et l'employa dans toutes les affaires importantes et difficiles.
Lorsque l'archevêque de Paris convoqua le sy-
node de son clergé , au mois de juin 1G65, il voulut queBossuet en prononçât le discours d'ouverture; et quoiqu'il fût attaché à une autre Église et à un autre diocèse par son litre de doyen du chapitre de Metz , ce choix ne blessa aucun amour-propre, ni aucune convenance ; car on regardait Bossuet comme étant déjà au-dessus de toutes les exceptions. On s'étonnait même qu'on laissât aussi longtemps dans le second ordre du clergé celui que tant de vœux, de suffrages et de services appelaient aux premières dignités de l'Église.
La reine mère avait déjà annoncé l'intention de le nommer à un des evechés de Bretagne , dont le roi lui avait laissé la disposition , lorsque cette princesse mourut , le 20 janvier 1GG6. Parmi tant de personnes qu'elle avait comblées de bienfaits, nul ne fut plus douloureusement affecté de sa mort que celui à qui elle n'avait accordé que de l'estime.
Après la mort de la reine , Bossuet se proposa de retournera Metz, et il fil toutes ses dispositions pour aller s'y fixer. Mais le zèle de ses amis, à la tête desquels on doit placer Turenne et le grand Condé , ne lui laissa pas accomplir cette résolution.
Les rapports de Bossuet avec le grand Condé remontaient , comme on l'a vu , à sa première jeunesse. Ce prince ne cessa toute sa vie de lui donner des marques de confiance et d'amitié , et l'on en voit encore les preuves dans les fragments qui
nous restent de sa correspondance avec lui. Pour lui donner un témoignage marqué de l'intérêt qu'il prenait à tout ce qui le touchait , le grand Condé procura au frère de Bossuet la place de trésorier général des États de Bourgogne , et lui fit épouser la fille d'un gentilhomme distingué de cette province , Nicolas Dumond , qui s'était attaché avec zèle à la fortune du prince , et que ce dernier affectionnait et protégeait d'une manière toute particulière.
Bossuet ne resta pas longtemps à Metz. Il en fut rappelé pour prononcer l'oraison funèbre de la reine mère, le 29 janvier 1667 , jour de l'anniversaire de sa mort. L'archevêque de Paris et un grand nombre d'évêques y assistèrent -, son discours fut d'autant plus touchant , qu'il était luimême plus pénétré de douleur de la perte qu'il avait faite.
Après avoir prononcé l'oraison funèbre d'Anne d'Autriche , Bossuet retourna à Metz , où il eut , cette année , le malheur de perdre son père. Il s'était engagé à prêcher à la cathédrale de Metz le sermon de l'Assomption , lorsqu'au moment de monter en chaire on l'avertit que son père venait d'être frappé d'une attaque d'apoplexie , et demandait pour dernière consolation à mourir entre ses bras. 11 fit instruire son auditoire du triste événement qui l'empêchait d'accomplir sa promesse , et il se rendit auprès de son père pour lui adminis-
trer les derniers secours de la religion , recevoir ses dernières bénédictions et ses derniers soupirs.
Cependant des considérations puissantes et décisives pour l'intérêt de la religion l'arrachèrent encore à sa retraite de Metz. Le gouvernement s'occupait avec ardeur de la conversion des protestants , et l'expérience avait déjà prouvé que personne n'était plus propre que Bossuet à assurer le succès d'un tel projet. Il reçut en conséquence l'ordre de revenir à Paris , et ce fut dans le cours de ce voyage qu'il eut le bonheur et la gloire de décider la conversion de Turenne et de l'abbé de Dangeau , dont nous avons déjà parlé.
Clément IX était parvenu à calmer , sinon à éteindre , les dissensions qu'avait fait naître dans l'Église de France la controverse du jansénisme. On appelait cette pacification la paix de Clément IX. Alors Arnauld , Nicole et autres savants de Port-Royal , voulant donner à l'Église et au roi un témoignage de leur zèle pour la religion catholique , offrirent de consacrer leur plume et leurs talents à combattre les calvinistes. Un projet aussi conforme aux vues du gouvernement ne pouvait qu'obtenir l'approbation de Louis XIV. Le premier ouvrage qu'ils publièrent avait pour litre : De la Perpétuité de la foi louchant l'Eucharistie. Avant de publier cet ouvrage , l'auteur et les coopérateurs demandèrent au roi pour censeur , Bossuet . qui n'était pas encore évêque. Le roi
s'empressa d'accueillir leur demande , appuyée d'ailleurs du suffrage de l'archevêque de Paris. Ainsi Bossuet , simple prôlre , se trouva établi , au nom du roi et de l'archevêque , le censeur et le juge de l'un des plus beaux ouvrages de Port- Royal. Ce grand travail fut examiné à mesure qu'on le publiait , et il parut enfin muni de l'approbation de plusieurs évêques et de celle de Bossuet.
La modération et l'équité qu'Arnauld avait reconnues dans Bossuet pendant l'examen du livre De la Perpétuité de la foi, l'engagèrent à lui proposer de revoir la version du Nouveau Testament de 31ons , avec ceux des solitaires de Port- Royal qui avaient travaillé à celte traduction. Cet ouvrage avait été condamné par M. de Pérélixc , par plusieurs autres évêques, et enfin par le pape Clément IX. Il paraissait difficile de rendre la confiance et la faveur à un livre que tant d'autorités avaient frappé ; du moins il fallait lui faire subir des changements importants.
Bossuet, sur les instances du marquis de Feuquières, parent d'Arnauld , accepta la proposition de revoir la version de Mons , pour lui donner toute la perfection dont elle était susceptible. Mais il ne consentit à s'en charger qu'avec l'autorisation de M. de Péréfixe , archevêque de Paris. Les conférences se tinrent à l'hôtel de l.ongueville , entre Bossuet , Arnauld , l'abbé de la Lanc , Sacy et Nicole. Mais a peine avait-on commencé ce grand
travail , que la mort enleva M. de Péréfixe , et M. de Harlay, son successeur, ne voulut jamais permettre qu'on le continuât.
Au mois de février 1G69, la Faculté de théologie de Paris fut instruite que le roi se disposait à publier une déclaration, pour supprimer ou du moins restreindre un de ses privilèges. Elle résolut d'envoyer une députalion au roi pour êlre maintenue dans la possession où elle était, et elle choisit Bossuet pour porter la parole en son nom. Louis XIV reçut cette députation en audience publique, dans la grande salle du Louvre. Le discours prononcé par Bossuet, en celle occasion, excila l'admiration générale; à peine le roi se fut-il retiré, que le grand Condé courut à lui, l'embrassa et le pressa contre son sein avec la plus vive émotion. M. de Turenne félicita la Faculté de théologie d'avoir un tel orateur et un tel interprète; tous les ministres s'approchèrent à la suite de Turenne et de Condé, pour lui donner de justes éloges. Là se borna toutefois le succès de Bossuet, et les considérations qui avaient déterminé la déclaration royale parurent trop décisives pour fléchir devant l'éloquence même de Bossuet.
11 était temps enfin que celui qui s'était déjà créé dans l'opinion publique une existence aussi remarquable, fût appelé aux places et aux dignités qu'il méritait à tant de litres. Le 13 septembre 1669, Bossuet avait prêché dans l'église de
Notre-Dame de Meaux le sermon de la prise d'habit de mademoiselle de Vieux- Ville , en présence de plusieurs évêques et entre autres de M. de Ligni , évêque de Meaux , dont Bossuet devait dans la suite être le successeur. Ce jour-là même , à quatre heures après midi , il reçut un courrier qui lui apporta la nouvelle de sa nomination à l'évêché de Condom. Bossuet avait alors près de quarante-deux ans.