‹ Histoire de Bossuet, évêque de MeauxChapitre 10 sur 14 · G2 HISTOIRE · texte numérisé non relu

G2 HISTOIRE

« elle se trouva toute vive et tout entière entre les bras de la mort sans presque l'avoir envisagée. » Religieuse , soumise, bienfaisante, étrangère à la domination et aux affaires , elle soutenait la majesté de sa naissance par une dignité naturelle , et laissait réfléchir sur Louis XIV seul tous les rayons de cette gloire dont il était si jaloux. Ce prince lui rendit à sa mort le plus touchant hommage que sa modestie pouvait lui permettre d'ambitionner : « Depuis vingt-trois ans que je vivais avec la reine , je n'ai point eu d'autre chagrin de sa part que celui de l'avoir perdue. » Telles furent les premières paroles qui échappèrent à Louis XIV , au moment où on vint lui annoncer qu'elle n'était plus.

L'oraison funèbre de Marie-Thérèse ne demandait pas ces mouvements sublimes et passionnés qui avaient ému tous les cœurs au récit des épouvantables catastrophes de la reine d'Angleterre , et de la mort déplorable de la princesse sa fille. Mais il sut intéresser par le simple récit de ces vertus douces et paisibles , qu'on aime à retrouver dans un sexe dont la modestie et la bonté forment le plus touchant caractère. Après avoir fait le tableau de cette vie simple , innocente et pure , il présenta le spectacle des conférences qui précédèrent le traité des Pyrénées, et placèrent Marie- Thérèse sur le trône de France. Et tout à coup Bossuet, toujours porté par l'habitude de ses mé-

ditations à environner les splendeurs humaines des ombres de la mort, nous montre le lit de mort de Marie-Thérèse à côté de son lit nuptial.

« Fêtes sacrées, mariage fortuné, voile nuptial, bénédiction , sacrifice , puis-je mêler aujourd'hui vos cérémonies et vos pompes avec ces pompes funèbres , et le comble des grandeurs avec leurs ruines.

« Contraste où la vanité des choses humaines , tant de fois établie dans la chaire chrétienne , ne se montre que trop d'elle-même , sans le secours de ma voix , dans ce sceptre sitôt tombé d'une si royale main , et dans une si haute majesté si promptement dissipée. »

Bossuet est toujours dans son centre lorsqu'il montre la Providence en action. C'est cette disposition habituelle, qui n'a jamais appartenu , qui ne pouvait pas appartenir à la religion des anciens , et qu'aucun orateur moderne n'a portée aussi loin que Bossuet , c'est elle qui donne toujours à toutes ses pensées cette profondeur triste et religieuse qui laisse tant d'émotions dans l'âme.

Dans cette oraison funèbre , Bossuet ne s'élève pas sans doute à la même hauteur que dans celles de la reine d'Angleterre et de madame Henriette. Mais, au lieu de lui en faire un reproche , on doit approuver son goût et sa réserve. Malgré l'espèce d'aridité du sujet , Bossuet a su mêler un grand nombre de beautés à la simplicité du récit qu'on

attendait de lui, et, sans jamais exagérer !a vérité, il a montré la femme de Louis XIV telle qu'elle était , et telle que devrait être pour son propre bonheur toute princesse élevée au même rang. Cette oraison funèbre fut prononcée à Saint-Denis, le 1er septembre 1683.

Deux ans après , en 1685 , l'oraison funèbre d'Anne de Gonzague , princesse palatine , montre combien ce génie si ferme et si hardi avait de souplesse et de flexibilité pour donner à tous les sujets qu'il traitait le caractère et la couleur qui leur étaient propres. Nous ne nous arrêterons pas à une analyse détaillée de ce discours, où l'on trouve des passages si justement admirés, tels que la peinture de la cour et le récit des troubles de la Fronde. Là Bossuet se montre tour à tour orateur, historien , philosophe , avec cette supériorité de génie qui n'appartient qu'à lui. Mais un morceau qui mérite d'être rapporté dans toute son étendue, c'est celui où , à l'occasion de la conversion de la princesse palatine , Bossuet réunit en quelques pages tout ce qu'on a jamais pu dire de plus fort et de plus concluant contre l'indifférence en matière de religion.

« Dieu a fait un ouvrage au milieu de nous, qui, détaché de tout autre et ne tenant qu'à lui seul , remplit tous les temps et tous les lieux , et porte par toute la terre, avec l'impression de sa main, le caractère de son autorité : c'est Jésus-Christ et

son Église. Il a mis dans cette Église une autorité, seule capable d'abaisser l'orgueil et de relever la simplicité , et qui , également propre aux savants et aux ignorants , imprime aux uns et aux autres un même respect. C'est contre cette autorité que les libertins se révoltent avec un air de mépris. Mais qu'ont-ils vu , ces rares génies , qu'ont-ils vu plus que les autres ? Quelle ignorance est la leur ! et qu'il serait aisé de les confondre , si , faibles et présomptueux . ils ne craignaient d'être instruits. Car pensent-ils avoir mieux vu les difficultés à cause qu'ils y succombent , et que les autres , qui les ont vues, les ont méprisées ? Ils n'ont rien vu , ilsn'entendent rien, ils n'ont pas même de quoi établir le néant auquel ils espèrent après cette vie, et ce misérable pat iage ne leur est pas assuré. Us ne savent s'ils trouveront un Dieu propice ou un Dieu contraire. S'ils le font égal au vice et à la vertu , quelle idole! que s'il ne dédaigne pas de juger ce qu'il a créé , et encore ce qu'il a créé capable d'un bon et d'un mauvais choix , qui leur dira , ou ce qui lui plaît, ou ce qui l'offense, ou ce qui l'apaise ? Par où a-t-on deviné que tout ce qu'on pense de ce premier être soit indifférent, et que toutes les religions qu'on voit sur la terre lui soient également bonnes ? Parce qu'il y en a de fausses , s'ensuit-il qu'il n'y en ait pas une véritable , ou qu'on ne puisse plus connaître d'ami sincère parce qu'on est environné de trompeurs ? Est-ce peut-être que

tous ceux qui errent sont de bonne foi? L'homme ne peut-il pas , selon sa coutume , s'en imposer à lui-même ? Mais quel supplice ne méritent pas les obstacles qu'il aura mis par ses préventions à des lumières plus pures ? Où a-t-on pris que la peine et la récompense ne soient que pour les jugements humains , et qu'il n'y ait pas en Dieu une justice dont celle qui reluit en nous ne soit qu'une étincelle? Que s'il est une telle justice, souveraine, et par conséquent inévitable , divine, et par conséquent infinie , qui nous dira qu'elle n'agisse jamais selon sa nature et qu'une justice infinie ne s'exerce pas à la fin par un supplice infini et éternel ! Où en sont donc les impies , et quelle assurance ont-ils contre la vengeance éternelle dont on les menace ? Au défaut d'un meilleur refuge , iront-ils enfin se plonger dans l'abîme de l'athéisme, et mettront-ils leur repos dans une fureur qui ne trouve presque point de place dans les esprits ? Qui leur résoudra ces doutes , puisqu'ils veulent les appeler de ce nom ? Leur raison qu'ils prennent pour guide, ne présente à leur esprit que des conjectures et des embarras. Les absurdités où ils tombent , en niant la religion , deviennent plus insoutenables que les vérités dont la hauteur les étonne ; et , pour ne vouloir pas croire des mystères incompréhensibles , ils suivent , l'une après l'autre , d'incompréhensibles erreurs.

« Qu'est-ce donc, après tout , que leur malheu-

reuse incrédulité , sinon une erreur sans fin , une témérité qui hasarde tout , un étourdissement volontaire , et , en un mot , un orgueil qui ne peut souffrir son remède , c'est-à-dire qui ne peut souffrir une autorité légitime ?

« Ne croyez pas que l'homme ne soit emporté que par l'intempérance des sens; l'intempérance de l'esprit n'est pas moins flatteuse. Comme l'autre , elle se fait des plaisirs cachés et s'irrite par la défense. Ce superbe croit s'élever au-dessus de tout et au-dessus de lui-même, quand il s'élève, ce lui semble , au-dessus de la religion qu'il a si longtemps révérée ; il se met au rang des gens désabusés, il insulte en son cœur aux faibles esprits, qui ne font que suivre les autres , sans rien trouver par eux-mêmes; et, devenu le seul objet de ses complaisances, il se fait lui-même son dieu...

« Que servait à la princesse palatine d'avoir conservé la connaissance de la Divinité ? Les esprits même les plus déréglés n'en rejettent pas l'idée , pour n'avoir point à se reprocher un aveuglement trop visible. Un dieu qu'on fait à sa mode, aussi patient, aussi insensible que nos passions le demandent, n'incommode pas. La liberté qu'on se donne de penser tout ce qu'on veut, fait qu'on croit respirer un air nouveau. On s'imagine jouir de soi-même et de ses désirs, et dans le droit qu'on pense acquérir de ne se rien refuser, on croit tenir tous les biens , et on les goûte par avance. »

De toutes les oraisons funèbres de Bossuet, celle de la princesse palatine est peut-être celle qui atteste le plus la force et la fécondité de son génie. Elle offre plus qu'aucune autre dévastes sujets de méditations aux âmes religieuses et même à celles qui désirent de fixer leurs pensées incertaines sur les fondements de la religion. En un mot, on peut dire, avec M. de La Harpe, que cette oraison funèbre est le plus sublime de tous les sermons.

Cinq mois après avoir prononcé l'oraison funèbre de la princesse palatine , il se vit forcé , par des considérations puissantes sur son cœur, à rendre les mêmes honneurs à la mémoire du chancelier le Tellier, qui lui avait rendu des services importants dans sa jeunesse ; l'archevêque de Reims , fils du chancelier, lui avait été aussi très-utile \ mais on peut dire que Bossuet acquitta dignement la dette de la reconnaissance en se faisant l'historien et le panégyriste d'un homme qui est resté plus connu par l'oraison funèbre de Bossuet que par son ministère. Cette oraison funèbre est une belle histoire , où Bossuet se montre souvent le rival de Tacite. Toujours simple, parce qu'il est toujours vrai , il sait allier cette simplicité à une finesse d'observations , à une profondeur et à une connaissance des hommes qui étonnent toujours dans un homme qui passa la plus grande partie de sa vie dans son cabinet.

Cette oraison funèbre n'a pas été généralement

appréciée comme elle le mérite , mais cela tient à la nature même du sujet. On est tellement accoutumé à voir Bossuet s'élever au-dessus des trônes et des grandeurs de la terre et ébranler l'imagination par ces grandes catastrophes qui font trembler les peuples et les rois , qu'on se sent presque indifférent à l'histoire d'une vie qui n'offre que le mouvement régulier d'une longue suite d'années qui se succèdent et se ressemblent par l'ordre , la sagesse et un travail paisible et uniforme. Mais c'était la difficulté même d'obtenir de grands effets d'un sujet aussi simple, aussi peu favorable aux mouvements oratoires, sans jamais en sortir, sans jamais avoir recours à des faits ou à des ornements étrangers , qui demandait tout le talent de Bossuet. Heureusement pour l'orateur et pour nous, le chancelier le Tellier avait été associé à des événements et à des personnages célèbres ; et Bossuet a fait de l'histoire d'un homme sage , prudent et calme , l'histoire la plus fidèle d'un temps remarquable par de grands mouvements et de grandes vicissitudes.

Quelque temps avant l'oraison funèbre du chancelier le Tellier, Bossuet avait eu un ministère plus consolant à remplir. Il fut appelé à Fontainebleau pour recevoir l'abjuration du duc de Bichemond , fils naturel de Charles II. Cette cérémonie eut lieu avec solennité dans la chapelle du roi , à Fontainebleau , le 21 octobre , à l'issue de la messe que

Bossuet avait célébrée pontificalement. Il prêcha sur le fameux texte compelle intrare, tiré de l'évangile du jour. Il expliqua ce passage de l'Écriture , dont on a fait quelquefois un usage contraire à l'esprit de l'Évangile et aux vœux de l'Église, de manière à faire fondre en larmes tous les assistants.

Peu d'années après, en 1690, Bossuet fut chargé de bien tristes fonctions, en sa qualité de premier aumônier de madame la Dauphine. Celte princesse , par une disposition de son âme et de son caractère porté à la tristesse, se plaisait depuis longtemps à vivre dans la solitude au milieu de la cour de Louis XIV. Sa santé , qui s'affaiblissait de jour en jour, expliquait peut-être et justifiait ce goût si extraordinaire dans une princesse que son mérite , son esprit et ses qualités rendaient digne de la seconde place qu'elle occupait à la cour la plus brillante de l'Europe. Elle tomba malade au mois de février 1690, et sa maladie fut assez longue. Bossuet lui donna tous les derniers secours de la religion , et elle mourut dans la résignation la plus parfaite , le 20 avril 1690.

Nous sommes arrivés au moment où nous allons entendre pour la dernière fois la voix de Bossuet gémir sur les tombeaux; et c'est par un chefd'œuvre qu'il va descendre de la chaire funèbre.

Le grand Condé venait de mourir à Eontainebleau le 11 décembre 1686. Ce prince avait tou-

jours été le héros du cœur et de l'imagination de Bossuet. Le prince, encore bien jeune , avait deviné Bossuet plusjeune encore. L'élévation du génie , la fierté de caractère de ces deux hommes , et l'espèce de domination qu'ils exerçaient sur l'opinion publique , établissaient entre eux une sorte de conformité qui faisait disparaître la distance des rangs et des conditions. L'amitié la plus touchante les unit tant qu'ils vécurent , et l'on vit s'établir entre eux une intimité dont on observe peu d'exemples entre les princes et de simples particuliers.

Louis XIV voulut honorer la mort d'un prince qui avait eu tant d'éclat pendant sa vie, par toute la magnificence dont une pompe funèbre peut être susceptible. Il ordonna un service solennel à Notre- Dame , où tous les évêques et toutes les compagnies souveraines eurent ordre d'assister, et Bossuet fut choisi pour prononcer l'oraison funèbre. Ce triste honneur lui appartenait à des titres encore plus chers et plus sacrés que ceux de la supériorité du génie et du talent.

L'oraison funèbre du grand Condé excite encore après un siècle et demi l'admiration de tous ceux qui la lisent. C'est la première leçon d'éloquence française par laquelle on essaie le goût et les dispositions des générations naissantes. Elle vient se graver d'elle-même dans la mémoire des jeunes gens , aussitôt que leur oreille se montre sensible

à l'harmonie, elle fait battre de jeunes cœurs étonnés d'une émotion qu'ils n'avaient pas encore ressentie; elle fait couler les premières larmes, que la puissance du génie arrache à des âmes encore neuves. Ce que la religion a de plus auguste et de plus sacré, l'histoire de plus imposant, l'éloquence de plus noble et de plus majestueux , la poésie de plus sensible , se trouve réuni dans cette admirable composition ; et il faut dire qu'elle est encore plus l'ouvrage du cœur de Bossuet que celui de son génie.

L'éloge d'un prince qui se montre vainqueur dès qu'il se montre au monde , devait commencer par l'histoire de ses victoires. Bossuet , déjà courbé sous le poids de tant de travaux , semble respirer une ardeur guerrière ; rien n'est comparable à la chaleur qui anime ses récits. Le mouvement rapide de ses paroles , l'éclat des images, le feu qui brille à travers la poussière et la fumée dont le champ de bataille est couvert, l'ordre au milieu du désordre , deviennent la peinture vive et animée de l'activité, de l'impétuosité du génie guerrier du grand Condé. On croit voir ce jeune héros, • avec ces illuminations soudaines, avec ces grandes pensées , avec cet instinct admirable qui lui avait été donné pour entraîner la fortune dans ses desseins et forcer les destinées. »

Bossuet montre ce guerrier si terrible à la tète des armées , cet aigle qui portait toujours le ton-

lierre avec lui , orné de vertus plus douces et plus sensibles , généreux dans la victoire , touché de respect pour le malheur, et portant jusqu'au milieu des champs de carnage cette législation plus humaine , que l'esprit du christianisme a introduite dans le code de la guerre. Enfin , cet admirable discours est terminé par cette célèbre péroraison mille et mille fois citée , à laquelle l'antiquité n'a rien de comparable , et qui offre le plus magnifique spectacle que la religion chrétienne puisse présenter dans ses jours de deuil et de douleur.

C'est au moment même où Bossuet couvre des ombres de la mort l'éclat des plus belles victoires; c'est lorsqu'il invite à considérer le peu qui reste de tant de naissance, de grandeur et de gloire , qu'il gémit sur ces titres , ces inscriptions , vaines marques de ce qui n'est plus; sur ces simulacres de la douleur qui semblent pleurer autour d'un tombeau ; sur ces fragiles images d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste ; sur ces faibles restes de la vie humaine et cette triste immortalité qu'on donne aux héros ; c'est lorsque son âme oppressée succombe sous la pensée que rien ne manque à ces honneurs que celui à qui on les rend, et que dans sa profonde douleur il brise lui-même ces colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage du néant de l'homme \ c'est alors que l'imagination croit voir l'ombre du grand Condé s'élever sur ces pompeux

débris , et triompher du temps et de la mort , qui peuvent tout détruire, excepté les vertus que la religion a couronnées.

Quelle majestueuse douleur dut se répandre dans lame de tous ceux qui l'écoutaient, lorsqu'on entendit Bossuet appeler d'une voix lamentable toutes les grandeurs de la terre aux funérailles du grand Condé !

« Venez , peuples, et vous qui jugez la terre, et

vous qui ouvrez aux hommes les portes du ciel

Venez , princes et princesses , nobles rejetons de tant de rois , lumières de la France , obscurcies maintenant et couvertes de votre douleur comme

d'un nuage Approchez en particulier, ô vous

qui courez avec tant d'ardeur dans la carrière de la gloire ! Voilà celui qui vous menait dans les hasards ; sous lui se sont formés tant de renommés capitaines, que ses exemples ont élevés aux premiers honneurs de la guerre. »

Quelle onction touchante dans les paroles de Bossuet , lorsque, levant ses yeux mouillés de larmes , il semble vouloir les essuyer pour offrir aux amis du grand Condé les seules consolations qui restent à leur douleur commune! Ce n'est plus la majesté de l'éloquence, c'est l'accent de la plus douce et de la plus vertueuse sensibilité. Il paraît craindre qu'ils n'aient pas même la force de remplir ce triste devoir de la religion et de l'amitié.

« Et vous , ne viendrez-vous pas à ce triste mo-

miment , vous , dis-je , qu'il a bien voulu metîre au rang de ses amis ? tous ensemble , en quelque degré de sa confiance qu'il vous ait reçus , environnez ce tombeau ; versez des larmes avec des prières; conservez le souvenir d'un héros dont la bonté avait égalé le courage. Ainsi puisse-t-il toujours vous être un cher entretien ! ainsi puissiezvous profiter de ses vertus , et que sa mort , que vous déplorez , vous serve à la fois de consolation et d'exemple! »

On devrait croire que l'éloquence de la douleur ne peut plus rien , lorsqu'elle a déjà laissé une si profonde émotion; mais il restait à Bossuet sa propre douleur.

« Pour moi , s'il m'est permis , après tous les autres, de venir rendre les derniers devoirs à ce tombeau , ô prince , le digne sujet de mes louanges et de nos regrets ! vous vivrez éternellement dans ma mémoire , votre image y sera tracée , non point avec cette audace qui promettait la victoire 5 non , je ne veux rien voir en vous de ce que la mort y efface ; vous aurez dans cette image des traits immortels. Je vous y verrai tel que vous étiez à ce dernier jour sous la main de Dieu , lorsque sa gloire sembla commencer à vous apparaître -, c'est là que je vous verrai plus triomphant qu'à Fribourg et à Rocroi... Agréez ces derniers efforts d une voix qui vous fut connue. Vous mettrez fin à tous ses discours. Au lieu de déplorer la mort des

autres, grand prince, dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte. Heureux si , averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration , je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie , les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint. »

En lisant les oraisons funèbres de Bossuet , on est frappé de surprise et d'admiration , en voyant avec quelle étonnante supériorité de talent il traite tous les sujets qu'il aborde , quelle que soit leur variété ou leur différence. Si le sujet est grand , élevé, sublime, son vol hardi s'élève sans peine au-dessus 5 s'il est simple , ordinaire, peu saillant, il se baisse un instant , le saisit et l'élève bientôt à la hauteur de son génie.

En parlant de ces dernières oraisons funèbres , nous devons ajouter que de tous les genres de travaux qui ont rempli la vie de Bossuet , c'était celui pour lequel il avait moins de goût; et cependant c'est dans ce genre où il a montré une élévation d>e génie, de grandeur, d'imagination et de sensibilité, qui l'a placé au premier rang des orateurs modernes, et qui permet encore de douter s'il n'est pas égal aux orateurs les plus vantés de Rome et d'Athènes. 11 disait lui-même en parlant de ses oraisons funèbres , « qu'il n'aimait pas naturellement ce travail qui est peu utile, quoiqu'il cherchât toujours à le tourner vers l'instruction et

l'édification publique. Il ajoutait que c'était le plus grand témoignage de respect , d'amitié et de reconnaissance qu'il eût pu donner aux personnes qui lui avaient demandé de vaincre sa répugnance pour ce genre de travail. »

Bossuet était évêque , et ne voulait jamais être autre chose. Défendre la vérité , l'annoncer au peuple, l'édifier et l'éclairer, ont été les seules occupations de sa vie , et les seules qu'il ait crues dignes de l'épiscopat. C'est sous ce rapport que nous allons surtout l'envisager désormais.

Une des plus belles et des plus vastes compositions du génie étonnant de Bossuet , est sans contredit Y Histoire des Variations des Églises protestantes. La pensée d'un tel ouvrage et son exécution demandaient à la fois le concours du génie et les connaissances les plus profondes dans l'histoire , la religion et la politique.

Mais ce qui est remarquable , c'est que ce fut un écrivain protestant qui fit naître à Bossuet l'idée d'écrire un ouvrage qui devait être si fatal à la cause des Églises protestantes. Lorsqu'il publia son Exposition de la Foi, un ministre protestant, nommé La Bastide , l'accusa d'avoir varié dans sa doctrine. L'écrit de ce ministre tomba sous les yeux de Bossuet en 1682. Il était alors occupé à lire le Syntagma confessionum , récemment imprimé à Genève. Cet ouvrage est un recueil de toutes les professions de foi des Églises proies-

tantes depuis la confession d'Angsbourg en 1530, jusqu'à celle des derniers temps.

Il fut frappé des variations et des contradictions qu'offrait cet amas de doctrines , non-seulement opposées entre elles , mais dont les auteurs avaient sans cesse varié dans leurs systèmes et dans leurs principes. La première pensée de Bossuet s'était bornée d'abord à présenter ces variations sous la forme d'un discours préliminaire , qu'il se proposait de placer à la tête d'une nouvelle édition de son Exposition de la Foi catholique . Mais à peine avait-il commencé ce travail , que son plan s'étendit -, les idées et les faits , les raisonnements et les preuves se pressèrent en foule , et ce qui ne devait être qu'une préface , devint un des plus magnifiques ouvrages de Bossuet.

Lorsqu'on a lu Y Histoire des Variations , on est, pour ainsi dire, accablé des études et des recherches que suppose un pareil ouvrage. 11 exigeait l'examen le plus attentif et le plus scrupuleux d'une multitude d'actes dont le plus grand nombre n'existait que dans les pays étrangers, et sa correspondance , à cette occasion , montre le soin presque minutieux qu'il apportait à n'alléguer aucun fait et à ne citer aucun acte qui ne fût appuyé sur des témoignages authentiques , dont les protestants eux-mêmes ne pouvaient contester l'autorité.

Il était facile à Bossuet de montrer que les pre-

miers réformateurs , tels que Luther , Mélanchthon , Bucer et Calvin , avaient varié dans leurs opinions , et Bossuet produit en effet les témoignages les plus singuliers de leurs variations.

Mais le véritable objet de Bossuet était de montrer par des actes authentiques que les Églises protestantes, tantôt amies, tantôt ennemies , embarrassées de s'expliquer elles-mêmes sur ce qu'elles croyaient ou sur ce qu'elles ne croyaient pas , avaient abrogé dans le court espace de quelques années , leurs premiers symboles de doctrine, et avaient successivement adopté les professions de foi les plus opposées , en reproduisant les unes et les autres comme la pure et fidèle interprétation de la parole de Dieu.

A la tête de ces symboles , Bossuet place la célèbre profession de foi présentée à Charles-Quint à la diète d'Augsbourg , en 1530 , la première de toutes dans l'ordre du temps , celle qui sert encore de règle de foi à une grande partie de l'Allemagne et aux royaumes du nord , et qu'affectent de respecter ceux mêmes qui la rejettent. « Elle fut rédigée par Mélanchthon , le plus éloquent et le plus poli , aussi bien que le plus modéré de tous les disciples de Luther. » {Préface de l'Histoire des Variations.)

Tandis que Luther et Mélanchlhon présentaient une profession de foi à la diète d'Augsbourg, Zuingle en adressait une autre à la même diète , où il établissait une doctrine absolument opposée à

celle des luthériens: et Bucer, de son côté , en présentait une troisième au nom de la ville de Strasbourg et de trois autres villes d'Allemagne , qui ne s'accordait ni avec la doctrine de Luther , ni avec celle de Zuingle.

Bucer , alarmé de la division qui avait éclaté entre Luther et Zuingle , imagina , pour les mettre d'accord, une profession de foi adroitement conçue, qui produisit l'accord de Wittemberg en 1536; mais, un an après cet accord, Luther rédigea à Smalkalde de nouveaux articles, où il s'exprimait plus fortement que jamais en faveur de la présence réelle contre la doctrine de Zuingle. Dans ces articles, destinés à être présentés au concile de Trente , il commençait par déclarer que le pape était le vrai Antéchrist.

En 1551, Maurice, électeur de Saxe, assembla les principaux docteurs luthériens à Leipsick , et là , Mélanchthon rédigea une nouvelle confession de foi connue sous le nom de confessio?i saxonique , où il fait une véritable abjuration de la confession d 'Augsbourg , tout en déclarant que sa nouvelle confession n'en est qu'une répétition.

En 1557, les luthériens se rassemblèrent à Worms et, dans cette conférence ils offrirent aux catholiques le spectacle de leur acharnement et de leurs divisions. Ils ne s'accordèrent entre eux que sur un seul point, et ce fut pour décider « (pie les bonnes œuvres ne sont point nécessaires au salut. »

En 15G1 , un an après la mort de Mélanchthon , les docteurs luthériens s'assemblèrent à Naumbourg, ville de la Thuringe , pour choisir entre les éditions de la confession d'Àugsbourg celle qu'on réputerait pour authentique. Il est assez remarquable que, depuis trente ans qu'avait été présentée la confession d'Augsbourg , il en avait été imprimé un grand nombre d'éditions, sous les yeux même de Luther et de Mélanchthon , et que toutes ces éditions offraient entre elles des différences et des contradictions notables. Mais on ne fut pas plus avancé. L'assemblée de Naumbourg, en adoptant une des éditions, déclara qu'elle n'entendait pas improuver les autres, quoiqu'elles fussent en opposition avec celle qui avait obtenu la préférence ; et ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'on est encore à savoir laquelle des éditions fut adoptée à Naumbourg.

Enfin , en 1579, parut le livre de la Concorde , en exécution des délibérations prises en 1576 et 1577, dans les assemblées de Torg et de Berg. Les luthériens voulurent réunir dans ce livre tout ce qu'il y a de plus authentique parmi leurs théologiens. Mais, jusque dans cette compilation, la communionluihériennese montre invariablement fidèle à son habitude de variation.

Après avoir tracé X Histoire des Variations des luthériens, Bossuet passa à celles des calvinisies.

En 1557, les calvinistes français avaient envoyé

en Allemagne leur adhésion pure et simple à la confession d'Augsbourg, et même à l'article X, qui consacrait la présence réelle contradictoirement à la doctrine de Calvin. Quatre ans après , au colloque de Poissy, ils rejetèrent formellement cet article.

La plus étrange de toutes les transactions du même genre fut celle qui eut lieu en 1571 entre les luthériens, les zuingliens et les bohémiens, à Sendomir, en Pologne. Les députés des trois communions souscrivirent à la fois à Sendomir « la « confession helvétique , la bohémique et la saxo- « nique, la présence réelle et la -présence figu- « rée , c'est-à-dire les deux doctrines contraires, « avec des équivoques qui les flattaient toutes « deux. On ajouta tout ce qu'on voulut aux paroles « de Jésus-Christ, et en même temps on approuva « la confession de foi où l'on posait pour maxime « qu'il n'y fallait rien ajouter; tout passa, et par « ce moyen on fit la paix. » (Hist. des pariât., liv. X&.)

Le synode de Dordrecht , où s'était réuni la presque universalité des Églises de Calvin , en 1618, renversa, à la face de toute l'Europe, le principe fondamental de toutes les Églises réformées. Elles avaient toutes refusé de se soumettre aux décrets du concile de Trente , sous prétexte que le pape et les évêques y étaient jvges et parties. Les arminiens cités au synode de Dordrecht

lui opposèrent mot pour mot les reproches et les raisonnements que les luthériens avaient allégués au concile de Trente. Malgré cette récusation basée sur les principes mêmes de la Réforme , le synode, composé en totalité des adversaires des arminiens, les condamna, les excommunia, et les priva de toute fonction ecclésiastique , jusqu'à ce qu'ils eussent satisfait à l'Église.

Les décrets du synode de Dordrecht , auquel n'avaient pu assister les protestants français, par suite de la défense qu'en avait faite le gouvernement, furent reçus dans leurs synodes nationaux , et notamment dans celui de Charenlon , en 1620. Ces décrets de Dordrecht étaient contraires à la doctrine des luthériens en plusieurs points , ce qui n'empêcha pas les calvinistes de France, dans leur synode de Charenton , en 1631 , d'admettre les luthériens à leur communion. Le motif prétendu de cette admission était que les luthériens et les calvinistes s'accordaient sur les points fondamentaux, mais on se garda bien de définir et de spécifier ces points fondamentaux.

Bossuet passe ensuite aux variations de l'Église d'Angleterre. Cette Église forme un corps à part; sa constitution a quelques rapports avec l'Église catholique dans l'ordre de la hiérarchie, et pour quelques points de discipline. Elle repousse les calvinistes, les luthériens et toutes les sectes innombrables sorties de leur sein ; mais en cessant

de rester attachée à un centre d'unité , elle s'est montrée aussi féconde en variations que les luthériens et les calvinistes.

Sous Henri VIII , elle se borna à faire schisme avec l'Église romaine , mais elle en conserva les dogmes ; sous Edouard VI , elle participa du luthéranisme et du calvinisme ; sous Elisabeth, qui affecta d'envelopper sa doctrine d'expressions équivoques, elle reprit de la pompe et de la dignité ; sous Charles II , elle se conforma à la doctrine de Calvin sur le sacrement de l'Eucharistie.

Gilbert Burnet , évêque de Salisbury, avait publié, quelques années auparavant, son Histoire de la Reformation de l'Eglise anglicane, et c'est en copiant cet ouvrage même que Bossuet constate les variations de celte Église. Depuis le règne de Charles II , il est certain que l'Église anglicane n'a éprouvé aucun changement extérieur très-sensible et très-important. Mais cela tient à ce que celle Église est plutôt une constitution politique qu'une constitution religieuse, et qu'elle doit plus l'espèce de prépondérance dont elle jouit dans le pays où elle est établie , aux effets civils que les lois du parlement ont attachés à ses actes religieux , qu'à la conviction des esprits et des consciences pour la doctrine qu'elle enseigne.

Si aujourd'hui il n'existe plus de ces variations étranges entre les disciples de Luther el de Calvin , c'est qu'ils ont cessé d'avoir un corps de doc-

trine. Le calvinisme actuel de Genève n'a plus aucune conformité avec les priucipes fondamentaux de la doctrine de Calvin. Être luthérien ou calviniste, n'est tout simplement que n'être pas catholique , et toutes les communions séparées de l'Église romaine, depuis le seizième siècle, ont fini par se précipiter dans l'abîme du socinianisme , ainsi que Bossuel l'avait prédit.

Au spectacle de tant de variations et de contradictions , Bossuet oppose l'immobilité de l'Église catholique dans sa doctrine et ses principes. Ici rien ne change , rien ne varie , parce que la doctrine de l'Église catholique a reçu d'abord sa perfection de son auteur, et cet auteur est Jésus- Christ. Ce qu'elle enseigne aujourd'hui, elle l'enseignait hier, elle l'enseignait dès les premiers jours du christianisme , et elle continuera de l'enseigner jusqu'à la fin des siècles.

Dans cette Histoire des f aviations , ce qui contribue le plus à répandre un intérêt continu , ce sont les portraits d'un grand nombre de personnages célèbres qui se montrent sur le théâtre de tant d'événements dont les suites ont laissé des traces si profondes. Bossuet , comme on le sait , excellait dans cette partie de l'histoire; jamais il ne peint les hommes avec ses principes ou ses opinions ; mais il les montre tels qu'ils se sont montrés eux-mêmes dans les actes publics de leur vie, ou dans l'épanchement de la confiance et de

l'amitié. On peut être curieux surtout d'entendre Bossuet parler de Luther et de Calvin ; mais ce qui frappera le plus dans la manière dont il les représente, c'est qu'il est impossible d'y observer la plus légère trace d'amertume ou de prévention.

« Les deux partis qui partagent la Réforme ont également reconnu Luther pour leur auteur, dit Bossuet. Ce n'a pas été seulement les luthériens , ses sectateurs, qui lui ont donné à l'envi de grandes louanges; Calvin admire souvent ses vertus, sa magnanimité , sa constance , l'industrie incomparable qu'il a fait paraître contre le pape. C'est la trompette, ou plutôt c'est le tonnerre, c'est la foudre qui a tiré le monde de sa léthargie. Ce n'était pas Luther, c'était Dieu qui foudroyait par sa bouche.

« Il est vrai qu'il eut de la force dans le génie , de la véhémence dans ses discours, une éloquence vive et impétueuse qui entraînait les peuples et les ravissait ; une hardiesse extraordinaire , quand il se vit soutenu et applaudi, avec un air d'autorité qui faisait trembler devant lui ses disciples, de sorte qu'ils n'osaient le contredire ni dans les grandes choses ni dans les petites.... Ce ne fut pas seulement le peuple qui regarda Luther comme un prophète; les doctes du parti le donnaient pour tel. Mélanchthon , qui se rangea sous sa discipline dès le commencement de ses disputes , se laissn d'abord tellement persuader qu'il y avait en

cet homme quelque chose d'extraordinaire et de prophétique , qu'il fut longtemps sans en pouvoir revenir malgré tous les défauts qu'il découvrait de jour en jour dans son maître, et il écrivait à Érasme , en parlant de Luther : Vous savez qu'il faut éprouver, et non pas mépriser les prophètes.

« Cependant ce nouveau prophète s'emportait à des excès inouïs 5 il outrait tout. Parce que les prophètes , par l'ordre de Dieu , faisaient de terribles invectives, il devint le plus violent de tous les hommes et le plus fécond en paroles outrageuses. Luther parlait de lui-même d'une manière à faire rougir tous ses amis. Enflé de son savoir, médiocre au fond , mais grand pour le temps , et trop grand pour son salut et pour le repos de l'Église , il se mettait au-dessus de tous les hommes , et non-seulement de ceux de son siècle, mais encore des plus illustres des siècles passés. »

Bossuet paraît douter que , si Calvin fût venu avant Luther , il eût pu opérer la grande révolution qui ébranla l'Europe chrétienne au commencement du seizième siècle. « Je ne sais , dit-il , si le génie de Calvin se serait trouvé aussi propre à échauffer les esprits et à émouvoir les peuples , que le fut celui de Luther. Mais, après les mouvements excités, il s'éleva en beaucoup de pays, principalement en France, au-dessus de Luther même , et se fit le chef d'un parti , qui ne cède guère à celui des luthériens. Par son esprit péné-

trant et par ses décisions hardies , il raffina sur tous ceux qui avaient voulu en ce siècle-là faire une Église nouvelle , et donna un nouveau tour à la réforme prétendue. Mais il est un point qui lui donna un grand crédit parmi ceux qui se piquaient d'avoir de l'esprit. C'est la hardiesse qu'il eut de rejeter les cérémonies , beaucoup plus que n'avaient fait les luthériens. Calvin fut inexorable sur ce point ; il condamnait Mélanchthon , qui attachait assez d'indifférence à la question des cérémonies ; et si le culte que Calvin introduisit parut trop nu à quelques-uns, cela même fut un nouveau charme pour les beaux esprits, qui crurent par ce moyen s'élever au-dessus des sens et se distinguer du vulgaire...

« Par ce moyen , Calvin raffina au-dessus des premiers auteurs de la nouvelle Réforme. Le parti qui porta son nom fut extraordinairement haï par tous les autres protestants , qui le regardèrent comme le plus fier et le plus inquiet qui eût encore paru... Calvin fit de grands progrès en France, et ce grand royaume se vit à la veille de périr par les entreprises de ses sectateurs ; de sorte qu'il fut en France à peu près ce que Luther fut en Allemagne. Genève , qu'il gouverna , ne fut guère moins considérée que Wittemberg , où le nouvel Évangile avait commencé; et il se rendit chef du second parti de la nouvelle Réforme. »

On a parlé des jactances de Luther; mais rien

n'est comparable à la vanité et à l'amour-propre de Calvin ; Bossuet en rapporte de nombreux témoignages puisés dans ses propres lettres; ils peuvent seuls donner une idée du délire où l'orgueil peut porter l'esprit humain.

« Ceux qui ont rougi des injures que l'arrogance de Luther lui a fait écrire , ne seraient pas moins étonnés des excès de Calvin. » La plume se refuse à transcrire celles dont il a souillé chaque page de ses écrils polémiques. « Catholiques et luthériens, rien n'est épargné ; auprès de cette violence , Luther était la douceur même-, et, s'il faut faire la comparaison de ces deux hommes, il n'y a personne qui n'aimât mieux essuyer la colère impétueuse et insolente de l'un , que la profonde malignité et l'amertume de l'autre, qui se vante d'être de sangfroid quand il répand tant de poison dans ses discours. » La mémoire de Calvin est restée chargée parmi ses disciples mêmes du reproche ineffaçable d'avoir préparé , conduit et déterminé le jugement terrible qui condamna Servet à mourir sur un bûcher.

L'Histoire des Variations fit une grande sensation aussitôt qu'elle fut connue. Les faits dont Bossuet avait exposé le récit étaient tous fondés sur des actes authentiques dont les protestants eux-mêmes ne pouvaient contester la véracité. Jacques Basnage de Beauval , ministre à Botterdam , entreprit de répondre à Bossuet. Basnage

était digne à plusieurs égards de prêter à la cause des protestants toute la force et tout l'appui dont elle avait besoin dans cette espèce de crise. Il était connu par sa grande érudition ecclésiastique , et par une certaine modération qui honorait son caractère; mais, en se hasardant à lutter contre Bossuet , il ne sut pas faire un usage fort heureux de son érudition , et il manqua même de cette mesure qui aurait pu lui conserver une sorte de dignité, en succombant dans un combat où il était impossible de triompher. En réponse à l'ouvrage de Basnage parut bientôt la Défense de F Histoire des Variations, où l'on trouve la discussion d'un grand nombre de faits historiques , qui prouvent jusqu'à quel point Bossuet possédait la science et la critique de l'histoire. Mais ce qu'il y a de singulier, c'est que Bossuet eut le bonheur de pouvoir opposer à Basnage les raisonnements et l'autorité d'un protestant, dont l'esprit, l'érudition et la critique étaient hors de toute comparaison dans sa communion , et que Basnage lui-même faisait profession d'aimer et d'estimer. Peu de temps avant que Bossuet publiât sa Défense de l'Histoire des Variations , le fameux Bayle avait fait imprimer en Hollande son Avis aux réfugiés. Or il est assez remarquable qu'aucun écrivain catholique , à l'exception peut-être de Bossuet, n'a plus rigoureusement démontré les variations politiques et théologiques des protestants , que cet écrivain

protestant. Cet écrit de Bayle est peut-être celui de tous ses ouvrages où il a déployé la dialectique la plus pressante.

Basnage n'avait pris la plume pour venger la cause des Églises protestantes , que parce qu'elle avait été si mal défendue par Jurieu , que les hommes les plus habiles de sa communion étaient eux-mêmes honteux et embarrassés de l'indiscrétion et de la maladresse d'un pareil apologiste. En effet , à peine l'Histoire des Variations eut-elle paru en 1688, que Jurieu, qui y était personnellement dénoncé à toute l'Europe pour l'extravagance de ses visions et de ses prophéties, se crut obligé plus particulièrement que tout autre à se mesurer avec Bossuet. Il composa un grand nombre de lettres pastorales, qu'il crut devoir adresser à tous les protestants réfugiés, comme s'il eût été revêtu dans son Église d'un titre et d'un caractère qui lui donnât une sorte de juridiction sur ce troupeau dispersé.

L'objet de ces lettres pastorales était moins d'offrir des instructions et des consolations à ceux à qui elles s'adressaient, que de détourner ou d'affaiblir l'impression que Y Histoire des Variations avait déjà produite sur un grand nombre d'entre eux, qui apprenaient pour la première fois la trop fidèle histoire des contradictions et des emportements de leurs réformateurs. Avec beaucoup de travers, Jurieu avait beaucoup d'esprit et de con-

naissances ; mais il était si peu le maître de commander au dérèglement de son imagination, qu'il lui était impossible d'observer cette tactique sage et mesurée, qui lui aurait permis de se maintenir avec un peu moins de désavantage dans la position difficile où il eut l'imprudence de se placer. Au lieu de se borner , comme Basnage essaya de le faire , à tâcher de produire quelque illusion sur la multitude, en élevant des doutes sur les témoignages fournis par Bossuet, Jurieu trouva plus court et plus simple de déclarer que rien n'était plus commun dans le christianisme que de varier ; que la profession de foi des premiers siècles était absolument différente de celle des siècles suivants, et que la religion chrétienne avait été composée pièce à pièce.

Il ne fallait ni beaucoup de temps ni beaucoup d'étude à Bossuet, pour abattre un adversaire aussi maladroit, qui venait, pour ainsi dire, lui offrir lui-même les armes les plus propres à le terrasser.

C'était aux protestants que Jurieu avait adressé ses Lettres pastorales; ce fut aux protestants que Bossuet adressa les réponses, sous le titre $ Avertissements aux protestants.

Bossuet démontre contre Jurieu dans son premier Avertissement aux protestants , que , conformément à la doctrine de saint Vincent de Lérins et à celle de tous les Pères , « l'Église de Jésus-Christ, soigneuse gardienne des dogmes

qui lui ont été donnés en dépôt, n'y change jamais rien , qu'elle ne diminue point , qu'elle n'ajoute point . que tout son travail est de polir les choses qui lui ont été anciennement données, de confirmer celles qui lui ont été suffisamment expliquées, de garder celles qui ont été confirmées et définies , de consignera la postérité par l'Écriture ce qu'elle avait reçu de ses ancêtres par la tradition. »

Après avoir repoussé les accusations téméraires de Jurieu contre l'invariabilité de la doctrine des premiers siècles de l'Église , Bossuet fait voir en terminant que le système de Jurieu tend à livrer le christianisme tout entier à l'invasion des sociniens.

Dans le deuxième avertissement , Bossuet répond à une objection de Jurieu , qui lui avait demandé comment il prétendait concilier la liberté de l'homme avec la grâce efficace et la prémotion physique des thomistes. '< M. Jurieu , dit-il , voudrait que je lui apprisse comment s'accorde le libre arbitre , ou le pouvoir de faire ou ne pas faire , avec h grâce efficace et les décrets éternels. Faible théologien , qui fait semblant de ne pas savoir combien de vérités il nous faut croire , - quoique nous ne sachions pas toujours le moyen de les concilier ensemble. Que dirait-il à un socinien qui lui demanderait d'expliquer comment s'accorde l'unité de Dieu avec la Trinité ? Entrerat-il avec lui dans cet accord , et s'engagera-t-il à

lui expliquer le secret incompréhensible de l'Être divin? Ne croirait-il pas l'avoir vaincu , en lui montrant que ces deux choses sont également révélées, et, par conséquent, malgré qu'il en ait , et malgré la petitesse de l'esprit humain , qui ne peut les concilier parfaitement , qu'il faut bien que l'infinité immense de l'être de Dieu les concilie et les unisse. »

Le sujet du troisième avertissement rentre en grande partie dans ce qui a fait la matière du second. On y trouve une discussion très-intéressante au sujet de l'Écriture sainte. On sait que la maxime fondamentale des prolestants est de ne reconnaître que l'Écriture sainte pour juge des questions de foi. On sait également qu'ils rejettent du nombre des livres canoniques de la Bible quelquesuns de ceux auxquels l'Église romaine attribue ce caractère. Bossuet demande au ministre Claude et à Jurieu comment les simples fidèles pourront distinguer les livres canoniques des livres non canoniques , puisqu'il faut bien commencer par savoir de quelles parties est formée l'Écriture sainte , avant de la prendre pour règle de sa foi. En suivantcette discussion aussi loin qu'elle peut aller , il ne leur laisse que l'une de ces deux alternatives, celle d'abandonner l'interprétation de l'Écriture à l'inspiration de chaque individu , ce qui conduit nécessairement aux illusions et aux illuminations des quakers; ou de s'en rapporter au jugement

d'une autorité infaillible, ce qui est finir par où les catholiques commencent.

Le quatrième avertissement est le plus court de tous, et l'on admire comment Bossuet a pu dire tant de choses en si peu de mots. Cet avertissement traite de la sainteté et de la concorde du mariage, fondement sur lequel repose l'ordre de la société et le bonheur des familles. La célèbre consultation de Luther, Mélanchthon et Bucer, qui autorisaient le landgrave de Hesse à garder deux femmes à la fois comme épouses légitimes , avait été l'objet de l'attaque de Bossuet dans son sixième livre de V Histoire des Variations. Jurieu , qui n'avait pu contester la vérité d'un fait connu de toute l'Europe, osa en entreprendre l'apologie, en cherchant à obscurcir par des équivoques et des subtilités la question la plus simple et la plus claire. Il osa dénaturer l'essence même du mariage , et le représenter comme une pure institution humaine , qui n'existe que par des lois positives. Bossuet oppose aux licences honteuses de Jurieu la sainte inflexibilité de la discipline de l'Église catholique, qui ne permet jamais les secondes noces à l'une des parties, qu'après que les preuves delà mort de l'autre sont constantes. On n'a point égard aux captivités ni aux absences les plus longues. « L'Église , dit Bossuet , parle toujours pour l'absent , et ne permet pas qu'on l'oublie , ni qu'on mette au rang des morts celui pour qui le soleil se lève aussi. »

Le cinquième avertissement aux protestants est peut-être le plus beau traité de politique qui ait jamais été offert à la méditation des philosophes et des hommes d'État. Bossuet avait établi , dans son Histoire des Variations , que les réformés du seizième siècle avaient consacré la révolte à main armée contre les souverains légitimes, par principe de religion, par des délibérations expresses et solennelles de leurs synodes nationaux et provinciaux , par des consultations raisonnées de leurs plus célèbres théologiens. Les protestants les plus habiles, tels que Bayle et Basnage, évitèrent de contredire les faits allégués par Bossuet , ou de justifier la doctrine et les décrets séditieux des synodes protestants. Ils se bornèrent à éluder la rigueur des conséquences qu'il en avait tirées , en prétendant que, dans ces querelles, la religion n'avait été qu'un prétexte. C'était sans doute ce qu'il y avait de plus sage et de plus adroit pour éviter d'entrer dans une discussion qu'il était impossible de soutenir avec quelque espérance de succès.

Mais Jurieu , incapable de tant de circonspection, établit tout à coup en maxime générale que les peuples ont le droit de se révolter contre leurs souverains , lorsqu'ils en sont opprimés, et que la défense de la religion est surtout un titre légitime pour se soustraire à leur autorité, et il osa établir celte étrange assertion sur des exemples tirés de l'Écriture sainte.

Il ne fut pas difficile à Bossuet de montrer que Jésus-Christ, les apôtres et les docteurs de l'Église ont prêché la soumission aux autorités temporelles , môme au milieu des plus grandes persécutions, et que les chrétiens de tous les siècles, jusqu'à la naissance des hérésies, qui donnèrent le premier exemple de prendre les armes pour cause de religion, s'étaient conformés fidèlement à la doctrine de Jésus-Christ et des apôtres.

C'était de Buchanan que Jiuieu avait emprunté ces principes, ainsi que celui de la souveraineté du peuple. Il établissait entre autres :

« Que c'est le peuple qui fait les souverains et donne la souveraineté 5

« Qu'il est contre la raison qu'un peuple se livre à quelque souverain sans quelque pacte , et qu'un tel traité serait nul et contre nature;

« Que le peuple n'a pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes. »

Quelle raison , demandait ensuite Jurieu , pourrait avoir un peuple de se donner un maître si puissant qu'il puisse abuser de sa puissance , sans craindre de la perdre ?

« Il m'est aisé de lui répondre, dit Bossuet. C'est la raison qui a obligé les peuples les plus libres, lorsqu'il faut les mener à la guerre , de renoncer à leur liberté pour donner à leurs généraux tin pouvoir absolu. On aime mieux hasarder dépérir, même injustement, pur les ordres de son

général , que de s'exposer par la division à une perle assurée de la main des ennemis.

« C'est par le même principe qu'on a vu un peuple très-libre , tel qu'était le peuple romain , se créer, même dans la paix. , un magistrat absolu , pour se procurer certains biens , et éviter certains maux , qu'on ne peut ni éviter , ni se procurer qu'à ce prix... C'est pour de semblables raisons qu'un peuple qui a éprouvé les maux , les confusions et les horreurs de l'anarchie, donne tout pour les éviter-, et comme il ne peut donner de pouvoir sur lui , qui ne puisse tourner contre luimême , il aime mieux hasarder d'être maltraité quelquefois par un souverain que de rester exposé à souffrir de ses propres fureurs , s'il se réservait quelque pouvoir.

« Il ne croit pas pour cela donner à ses souverains un pouvoir sans bornes. Car, sans parler des bornes de la raison et de l'équité , si les princes n'y sont pas assez sensibles , il y a les bornes du propre intérêt qu'on ne manque guère de voir, et qu'on ne méprise jamais quand on les voit. C'est ce qui fait tous les droits des souverains, qui ne sont pas moins les droits de leurs peuples que les leurs.

« Le peuple , forcé par son propre intérêt a se donner un maître , ne peut rien faire de mieux que d'intéresser à sa conservation celui qu'il établit sur sa tête; lui mettre l'État entre les mains, afin

qu'il le conserve comme son bien propre , c'est un moyen très-puissant de l'intéresser.

« Mais c'est encore l'engager au bien public par des liens plus étroits, que de donner l'empire à sa famille , afin qu'il aime l'État comme son propre héritage , et autant qu'il aime ses enfants. C'est mêmeunbien pour le peuple, que legouvernement devienne aisé ; qu'il se perpétue par les mêmes lois qui perpétuent le genre humain , et qu'il aille, pour ainsi dire , avec la nature. Ainsi les peuples où la royauté est héréditaire se sont privés en apparence d'une faculté , qui est celle d'élire leurs princes ; dans le fond , c'est un bien de plus qu'ils se procurent. Le peuple doit regarder comme un avantage de trouver son souverain tout fait , et de n'avoir pas, pour ainsi parler , à remonter un si grand ressort. »

Jurieu n'avait pas manqué , pour soutenir son système, de faire la supposition la plus absurde ; et l'on n'a pas manqué de nos jours de faire la même supposition pour justifier les plus grands attentats. Il demandait ce qu'il faudrait faire à un prince qui commanderait à la moitié d'une ville de massacrer l'autre , sous prétexte de refus d'obéissance à un commandement injuste ?

Bossuet avait sans doute raison de s'écrier : « Comment un homme peut-il se mettre dans l'esprit de fonder des règles de droit et des maximes de gouvernement sur des cas bizarres et inouïs

200 nisTOiRE

parmi les hommes?.. Demander ce qu'il faudrait faire à un prince qui aurait conçu un semblable dessein , c'est demander en d'autres termes ce qu'il faudrait faire à un prince qui deviendrait furieux et frénétique au delà de tous les exemples que le genre humain connaît. En ce cas, la réponse serait trop aisée. Tout le monde répondrait à M. Jurieu qu'on a donné des tuteurs à des princes moins insensés que celui qu'il nous propose. Sa prétendue souveraineté du peuple n'est ici d'aucun usage. Le successeur naturel d'un prince dont le cerveau serait aussi malade, ou les transports si violents, ferait naturellement la charge du régent. »

Ce serait bien mal connaître et bien mal juger Bossuet, que supposer qu'il attribue aux princes le droit d'être injustes et oppresseurs; mais il pense qu'il importe à la stabilité des gouvernements et au bonheur môme des peuples , que les rois soient indépendants de la justice humaine ; «mais à condition d'en répondre à la justice de Dieu , à laquelle ils demeurent d'autant plus sujets, qu'ils sent plus indépendants de celle des hommes. » Et c'est en ce sens qu'il explique le droit du roi , lorsque Samuel l'exposa atix Juifs avec toutes ses prérogatives et tous ses abus , quand ils lui demandèrent un roi.

Ce n'est pas assurément qu'il ne fût très-facile de prévoir tous les inconvénients de cette indépen-

dance absolue attribuée aux rois. Toute l'histoire dépose eu effet qu'on a vu un grand nombre de mauvais princes et d'insupportables tyrans. « Mais c'est qu'on a vu encore moins d'inconvénients à les souffrir quels qu'ils fussent , qu'à laisser à la multitude le moindre pouvoir.

« Les païens mêmes , par leur simple raison naturelle , ont bien vu qu'il fallait souffrir les violences des mauvais princes , en souhaiter de meilleurs, les supporter quels qu'ils fussent, espérer un temps plus serein pendant l'orage , et comprendre que la Providence, qui ne veut pas la ruine du genre humain , ni de la nature , ne lient pas éternellement le peuple opprimé par un mauvais gouvernement , comme elle ne bat pas l'univers par une continuelle tempête. Les beaux jours pourront donc refaire ce que les mauvais auront gâté; et c'est vouloir trop de mal aux choses humaines, que de joindre aux maux d'un mauvais gouvernement un remède plus mortel que le mal même, qui est la division intestine. »

Jurieu semblait avoir voulu accuser Bossuet de s'établir le flatteur des rois ; mais il oubliait qu'il s'exposait lui-même au reproche bien plus grave d'èlre le fiai leur des peuples.

« Tout flatteur , quel qu'il soit, est toujours un animal traître et odieux. Mais s'il fallait comparer les flatteurs des rois avec ceux qui vont flatter dans le cœur des peuples ce secret principe d'in-

docilité et cette liberté farouche qui est la cause des révoltes , je ne sais lequel serait le plus honteux. Les gens d'un caractère si bas, sous prétexte de flatter les peuples , sont en effet les flatteurs des usurpateurs et des tyrans. Le peuple se laisse flatter et reçoit le joug. C'est à quoi aboutit toujours la souveraine puissance dont on le flatte ; et il se trouve que ceux qui flattaient le peuple sont en effet les suppôts de la tyrannie. C'est ainsi que les États monarchiques se font des maîtres plus impérieux que ceux qu'on leur fait quitter, sous prétexte de les affranchir ; les lois , qui devaient servir de rempart à la liberté publique , s'abolissent ; et le prétexte d'affermir une domination naissante rend tout plausible. »

Mais il faut observer avec soin que Bossuet ne prétend ni censurer , ni blâmer aucune forme de gouvernement. Il est bien éloigné de supposer que tous les peuples doivent être gouvernés par des monarques plus ou moins absolus. Il se borne à combattre le principe général de Jurieu , qui soutenait que dans toutes les monarchies quelconques la souveraineté réside dans le peuple comme dans sa source, et qu'il est le maître d'en conférer ou d'en ôter l'exercice au gré de sa volonté. C'est ce principe subversif de tous les gouvernements que Bossuet a voulu combattre.

Ce ne fut qu'en 1691 que Bossuet publia son sixième avertissement aux protestants. Jurieu ,

pour excuser les variations des Eglises protestâmes, s'efforçait de prouver que l'Église elle-même avait varié sur le premier et le principal mystère du christianisme , celui de la Trinité. Bossuet expose, dans cet avertissement , tout ce que la théologie la plus sublime , puisée dans les écrits des premiers Pères de l'Orient et de l'Occident , nous enseigne sur ce dogme fondamental. Puis il fait voir que Jurieu , qui s'était établi le grand adversaire des sociniens, se trouvant ainsi placé entre eux et les catholiques , est forcé , bon gré mal gré, et par ses propres raisonnements, de choisir entre les uns et les autres, car il ne peut exister de juste milieu entre l'erreur et la vérité.

Page 1