‹ Histoire de Bossuet, évêque de MeauxChapitre 11 sur 14 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

De l'Explication de l'Apocalypse. — Bossuet dénonce les ouvrages de l'abbé Dupin — Maximes de Bossuel sur la comédie — Affaire du Quiéiisme. — Conférence d'issy. — Imprudence de madame Guyon. — Fénelon publie le livre des Maximes des Saints.

— Bossuet publie son Instruction sur les (lais d'oraison. — Le pape condamne le li.re des Maximes des Saints. — Le bref d'Innocent XU est soumis à l'acceptation des assemblées métropolitaines — Mandement de Bossuet pour l'acceptation de ce bref.

— Bossuet est nommé conservateur des privilèges de l'Université de Paris. — 11 est nommé conseiller d'État et premier aumônier de madame la duchesse de Bourgogne. —Mort du frère

Le furieux Jurieu faisait retentir toute l'Europe de ses prophéties. On les avait écoutées longtemps avec le dédain qu'elles méritaient-, mais depuis que la révolution de 1688 avait placé le prince d'Orange sur le trône d'Angleterre , Jurieu se vantait d'avoir prédit ce grand événement ; et la populace de Hollande le comparait à ces prophètes de l'Ancien Testament, que Dieu choisissait pour désigner et sacrer les rois. Enivré de cette faveur populaire , et dupe de ses propres illusions , il con-

çut l'extravagante idée de fixer avec une précision chronologique année par année , et , pour ainsi dire , jour par jour , la date de la ruine du saintsiége et de toute la catholicité , dans les pays où elle était le plus florissante. Dans cetie vue , il publia son Accomplissement des prophéties , dans lequel , rappelant le décret du synode de Gap de 1603 , et faisant une profanation scandaleuse de l'Apocalypse , il déclarait que le Pape était l'Antéchrist; qualification qui avait paru si choquante et si ridicule aux protestants eux-mêmes, qu'ils l'avaient abandonnée depuis longtemps , et semblaient désirer qu'elle fût entièrement oubliée.

Pour répondre à cet écrit , Bossuet se détermina à publier en 1669 son Explication de l'Apocalypse. « L'Apocalypse , selon Bossuet, est l'Évangile de Jésus-Christ ressuscité, vainqueur de la mort , parlant et agissant dans tout l'éclat de sa gloire. »

11 propose d'abord une manière générale d'expliquer l'Apocalypse , dont saint Augustin a posé les fondements dans sa Cité de Dieu. Celte explication consiste à nous montrer deux cités, deux villes mêlées selon le corps et séparées selon l'esprit. L'une est Babylone, ou le monde, c'est-à-dire les méchants et les impies; l'autre est Jérusalem, ou l'Église considérée dans sa partie la plus haute, c'est-à-dire dans les saints et les élus. Quelque juste que soit cette explication , Bossuet fait voir

qu'elle ne remplit pas toute l'étendue de la prophétie de l'apôtre. Son dessein n'est pas d'approfondir les différents sens de cette célèbre prophétie, qui a si souvent et si inutilement exercé la sagacité de plus d'un homme de génie. Il se propose uniquement de montrer qu'elle a été accomplie par la chute de l'empire romain, qui pesait sur la terre entière. Quant aux prophéties de l'Apocalypse pour les temps à venir, Bossuet , en les regardant comme possibles , les regarde comme impénétrables à ses faibles lumières-, et il ajoute, avec celte modestie qui sied toujours si bien au génie : « L'avenir se tourne presque toujours bien autrement que nous ne pensons ; et les choses mêmes que Dieu en a révélées, arrivent en des manières que nous n'aurions jamais prévues; qu'on ne me demande donc rien sur l'avenir. »

Telle était l'autorité que les vertus et les lumières de Bossuet lui donnaient dans toutes les questions où la religion était intéressée, qu'on le voyait exercer une sorte de surveillance universelle sur toutes les controverses ecclésiastiques.

Louis-Ellias Dupin , docteur de Sorbonne, avait, encore assez jeune, publié en 1691 les premiers volumes de sa Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques. Bossuet fut frappé dès le premier moment de la présomption et de la légèreté avec laquelle un jeune docteur prononçait sur le caraclère, le mérite , les sentiments et la conduite des plus

grands personnages de l'antiquité chrétienne. Indigné de tant de témérité , il déclara , dans une assemblée publique , que l'abbé Dupin hasardait des opinions qui ne s'accordaient pas avec la doctrine de l'Église.

La Faculté de théologie de Paris nomma des commissaires pour lui faire un rapport sur les ouvrages de l'abbé Dupin. Bossuet composa un mémoire dans lequel il relève toutes ses erreurs ; mais il a soin d'ajouter que, bien loin d'avoir de la malveillance pour l'abbé Dupin , il n'avait dans le fond que de l'amitié pour lui , et qu'on pouvait même rendre ses travaux utiles à l'Église , si on cessait de le flatter.

On voit, par une lettre de Fénelon , que Bossuet lui avait communiqué ce mémoire. 11 lui écrivait avec celte familiarité et cette confiance que rien encore n'avait altérées : « J'ai été ravi de voir la vigueur du vieux docteur et du vieux évoque. Je m'imaginais vous voir en calotte à oreilles , tenant M. Dupin comme un aigle tient dans ses serres un faible épervier. »

Bacine , parent et ami de M. Dupin , et qui était lié de goût et d'estime avec Fénelon , eut recours à lui pour disposer Bossuet à accueillir avec indulgence les explications qu'il était prêt à donner. Ces considérations engagèrent Bossuet à recevoir avec bonté l'abbé Dupin, qui lui fut présenté par Bacine lui-même. L'abbé Dupin lui déclara qu'il était

prêt à donner toutes les explications qu'il croirait devoir lui dicter. Bossuet se montra satisfait de sa sincérité, et il l'encouragea dans le dessein où il était de consacrer au service de l'Église ses heureuses dispositions. Celte indulgence de Bossuet ne fut pas partagée par M. de Harlai , archevêque de Paris. Ce prélat condamna la Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques par une censure , et en fit défendre la vente par un arrêt du parlement de Paris.

Bossuet ne négligeait aucune occasion de manifester au public ses principes et ses sentiments sur toutes les questions qu'il regardait comme essentiellement liées à la morale chrétienne. En 1694 , Boursault avait fait imprimer , à la tête d'une édition de ses comédies , une apologie du spectacle attribuée au père Caffaro , religieux ihéalin de la maison de Paris, mais qui ne contenait que quelques fragments traduits d'un écrit latin que ce religieux avait composé quelques années auparavant sur cette matière , sans avoir intention de lui donner de la publicité. Mais la dissertation , telle que Boursault l'avait fait paraître en l'attribuant au père Caffaro , avait causé un grand scandale , et Bossuet se crut obligé de prendre toutes les mesures nécessaires pour en solliciter la réparation. Il adressa en conséquence une lettre confidentielle au père Caffaro pour l'inviter à désavouer publiquement récrit qu'on lui attribuait. Celle lettre

eut tout l'effet qu'il en avait attendu et espéré ; et l'on voit, par la réponse humble et modeste de ce religieux , combien on avait abusé de sa bonne foi et de sa simplicité, en publiant des réflexions qu'il n'avait jamais destinées à voir le jour. Il désavoua ensuite publiquement les maximes qu'on lui avait attribuées. De son côté, Bossuet fut fidèle aux règles de discrétion et de charité qu'il s'était prescrites: il ne donna connaissance à personne de sa lettre au père Caffaro , et ce n'est qu'en 1758 que cette lettre parut pour la première fois dans le recueil de M. Desprez de Boissy sur les spectacles.

Cependant, comme cette affaire avait fait de l'éclat, Bossuet cru devoir prémunir le public contre l'impression qui pouvait encore rester dans l'esprit de quelques personnes. Il fit paraître, la même année 1 694 , ses Maximes et Rc flexions sur la comédie. Cet ouvrage , qui renferme les mêmes principes que ceux qu'il avait exposés dans sa lettre au père Caffaro, contient une explication plus étendue de la véritable doctrine de saint Thomas , dont on avait cherché à abuser en faveur des spectacles.

Bossuet se trouvait investi, par l'opinion publique , d'une espèce de suprématie dans tout ce qui appartenait à la doctrine de l'Église. On lui déférait, pour ainsi dire, la discussion et le jugement de toutes les controverses qui avaient pour objet la conservation des dogmes et des traditions. Mais jusque alors il n'avait combattu que des ennemis de

l'Église , ou les opinions hasardées de quelques théologiens indiscrets. Nous sommes arrivés à une époque où une controverse d'une nature bien différente s'ouvrit entre Bossuet et Fénelon, le disciple, l'ami , l'admirateur de Bossuet.

En parlant ici de cette controverse du qm'étisme, nous n'entrerons pas dans les mêmes détails qui étaient nécessaires à Y Histoire de Fénelon. L'affaire du quiétisme a rempli , pour ainsi dire , la vie entière de Fénelon , en troublant son bonheur et sa tranquillité. Elle n'est qu'un épisode dans l'histoire de Bossuet.

On sait à quels honteux égarements les singulières opinions de Molinosle conduisirent, ainsi que quelques-uns de ses disciples. Ce grand scandale était encore présent à tous les yeux et faisait la matière de tous les entreliens , lorsque les ouvrages de madame Guyon furent soumis à l'examen de Bossuet. 11 est certain qu'il n'apportait alors aucune prévention contre sa personne ni contre sa doctrine : à peine avait-il entendu prononcer son nom. C'était l'évêque de Chartres , qui , alarmé de l'effet produit par les écrits de madame Guyon, retirée alors à Saint-Cyr, avait fait part de ses craintes à madame de Mainlenon. Celle-ci consulta les théologiens les plus vertueux et les plus éclairés du clergé de Paris. Tous s'expliquèrent sévèrement contre le livre et la doctrine de madame Guyon. Ce fut alors que le duc de Che-

vreuse , de concert probablement avec Fénelon , vint proposer à Bossuet de se charger lui-même d'examiner la doctrine et les écrits de madame Guyon. Bossuet eut beaucoup de peine à se rendre à celte invitation ; cependant il céda aux instances du duc de Chevreuse, autant peut-être par un sentiment de déférence que par le désir de connaître les mystères de cette nouvelle spiritualité. Madame Guyon lui livra tous ses papiers, et même sa vie manuscrite , avec un abandon de confiance qu'elle n'avait pas eu pour Fénelon lui-même.

Bossuet fut aussi étonné que scandalisé de cet amas d'extravagances, d'illusions et de puérilités , dont elle avait rempli toutes les pages de ses manuscrits. Cependant, comme une telle confiance pouvait paraître un témoignage non équivoque de sa bonne foi , il se montra pour elle aussi indulgent qu'éclairé. Il se borna à lui donner des conseils, dont il eût été à désirer qu'elle eût fait un meilleur usage.

Bossuet avait été peut-être moins étonné des illusions de madame Guyon, que de la confiance que ces illusions avaient pu inspirer à des esprits éclairés , à des hommes d'un mérite aussi supérieur que Fénelon, les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, et à madame de Mainlenon elle-même.

Lorsque madame Guyon fit la faute irréparable de sortir tout à coup du silence et de l'obscurité dans laquelle Bossuet l'avait exhortée à se tenir

toujours renfermée , et qu'elle eut obtenu des commissaires pour l'examen de sa doctrine, il se trouva naturellement à la têle de cette commission , dont les conférences se tinrent à Issy.

Pendant ces conférences , Fénelon crut s'apercevoir que Bossuet lui mon'rait une réserve et une sorte de méfiance à laquelle il était loin de s'attendre. Il lui écrivit les lettres les plus humbles et les plus soumises, qui annonçaient la disposition sincère où il était d'adhérer à toutes ses décisions. Bossuet ne crut pas devoir répondre aux. lettres de Fénelon. Engagé malgré lui dans l'examen des livres de madame Guyon . il voulait étudier avec attention les auteurs mystiques , qu'il connaissait peu, et il s'était interdit de rien écrire dans un sens ou dans un autre, jusqu'à ce qu'il se jugeât fondé à s'expliquer avec la conviction nécessaire pour donner à son opinion toute l'autorité qu'elle devait avoir.

Pendant le cours de ces mêmes conférences , Fénelon avait été nommé archevêque de Cambrai , et il fui alors admis à ces réunions. On sait comment elles se terminèrent. On présenta à Fénelon trente articles à signer. Il en fit ajouter quatre aulres , ou plutôt on les ajouta sur sa demande , et il signa les trente-quatre articles avec les autres commissaires. Cette affaire paraissait donc terminée, et les signatures des articles d'Issy avaient calmé les inquiétudes de tous ceux qui prenaient

le plus tendre intérêt à la réputation de Fénelon. L'empressement que mit Bossuet à être , avec Févêque de Chàlons, le consécrateur du nouvel archevêque de Cambrai , devenait une espèce de témoignage public du parfait accord de sentiments et de principes de tous les prélats qui avaient été mêlés à cette affaire.

Mais l'imprudence et. l'indiscrétion de madame Guyon vinrent rompre cet accord. Au lieu de se retirer à la campagne, comme elle en avait pris l'engagement avec Bossuet, elle vint se cacher mystérieusement dans un faubourg de Paris, et affecta de répandre des copies du certificat de Bossuet, comme la preuve la moins équivoque de la pureté de sa doctrine et de sa conduite. Bossuet , qui ne lui avait accordé ce certificat que pour excuser ses intentions, mais non pour approuver sa doctrine , vivement affecté de cette espèce de duplicité , se déclara ouvertement contre elle , et provoqua , à ce qu'il paraît , son arrestation. Ce coup fut le plus sensible de tous pour Fénelon , qui avait la plus haute opinion de la vertu et de la piété de madame Guyon, et acheva de briser les liens qui l'unissaient encore à Bossuet. Mais ce qui établit entre eux cette opposition constante dont les suites furent si déplorables, fut la résolution prise par Fénelon de refuser son approbation à l'ouvrage de Bossuet sur les Etats d'oraison.

Ce refus causa à Bossuet un étonnement, et, il faut le dire , une espèce d'irritation dont on ne peut se faire une idée qu'en rapportant ses propres expressions : « Tout le monde va donc voir que M. de Cambrai est le protecteur de madame Guyon! Ce soupçon, qui le déshonorait dans le public , va donc devenir une certitude î Quel scandale! quelle flétrissure! »

Fénelon n'était parvenu à faire agréer à madame de Maintenon , au cardinal de Noaiiles et à l'évêque de Chartres son refus d'approuver l'ouvrage de Bossuet , qu'en prenant l'engagement de s'expliquer lui-même d'une manière assez exacle et assez satisfaisante pour ne laisser aucun nuage sur la pureté de sa doctrine. Cet engagement , si l'on en juge par l'événement, fut la cause malheureuse de toutes les controverses qui s'agitèrent depuis entre Bossuet et Fénelon avec un éclat si affligeant.

Pour accomplir la promesse qu'il avait faite , Fénelon publia son livre des Maximes des Saints. Il était assez naturel que Bossuet portât dans l'examen de cet ouvrage l'attention la plus sévère. Les rêveries de madame Guyon n'avaient excité que sa pitié; les principes de Fénelon alarmèrent sa religion.

Le livre des Maximes des Saints était un ouvrage dogmatique. Le nom, le caractère et la réputation de son auteur pouvaient lui donner une

grande autorité. Plus Fénelon avait apporté d'attention à écarter tout ce que la doctrine de Molinos avait d'odieux et de révoltant , plus les maximes qu'il en avait conservées, quelque adoucies qu'elles parussent , pouvaient avoir des conséquences dangereuses par la piété même dont elles étaient empreintes.

Bossuet passa plus de quinze jours à l'examen de ce livre. • Dès les premières lectures, dit l'abbé Ledieu, il en avait chargé les marges de coups de crayon , aux mêmes endroits qu'il en a depuis repris, avec tant de raison. J'écrivais sous lui , continue l'abbé Ledieu, quatre ou cinq matinées, deux heures chaque séance, l'extrait des propositions citées par pages et par lignes, avec les raisons sommaires de réfutation. C'est le premier essai et le fondement de tous les écrits de M. de Meaux qui ont suivi depuis. »

M. de Pontchartrain crut devoir instruire le roi de la réclamation qui s'élevait de toute part contre le livre des Maximes des Saints. Ce priuce , dans l'étonnement où il était d'apprendre que le précepteur de ses petits-fils professait une doctrine dangereuse , dut être encore plus effrayé, lorsque Bossuet , dont l'opinion devait faire tant d'impression sur lui, «vint lui demander pardon de ne lui avoir pas révélé plus tôt. le fanatisme de son confrère. »

11 faut ici plaindre le grand homme , qui a pu

laisser échapper une si terrible expression contre un confrère respectable par tant de vertus. Pouvait-on accuser de fanatisme un archevêque qui avait été le premier à soumettre sa doctrine à l'autorité du saint-siége, et à promettre l'obéissance la plus entière à son jugement ?

Cependant Fénelon , averti du déchaînement que la publication de son livre avait excité à Paris et à la cour, était revenu de Cambrai à Versailles. 11 ne pouvait s'expliquer comment un ouvrage qu'il avait soumis à l'examen de l'archevêque de Paris et de ses censeurs, était tout à coup en butte aux plus violentes contradictions. Tandis que l'opinion publique s'expliquait d'une manière aussi éclatante contre le livre des Maximes, Bossuet publia, au mois de mars 1697, son Instruction sur les états d'oraison, avec l'approbation du cardinal de Noailles et de l'évêque de Chartres.

L'ouvrage de Bossuet et celui de Fénelon étaient entièrement opposés pour la forme et pour le fond \ et par la manière dont ils furent l'un et l'autre accueillis dans le public, on put prévoir quelle serait l'issue du grand combat qui allait se livrer.

Celui de Bossuet offrait un tableau historique très-curieux de l'origine et des progrès de la doctrine des auteurs mystiques. 11 montrait comment leur piété avait souvent surpris et égaré leur jugement. Il attribuait leurs méprises à l'espèce d'indifférence avec laquelle l'Église avait considéré

ces édifiantes spéculations renfermées longtemps dans l'obscurité des cloîires. Il s'attachait à écarter de saint François de Sales , de sainie Thérèse et du bienheureux: Jean de la Croix , le soupçon d'avoir partagé des sentiments qui auraient mérité lu censure de l'Église. Il donnait à leurs expressions , quelquefois exagérées, toutes les interprétations que sollicitaient la sainteté de leur vie et la pureté incontestable de leurs intentions.

Le livre des Maximes n'offrait, au contraire, qu'une suite d'axiomes souvent obscurs , quelquefois inintelligibles, toujours exprimés dans un langage avec lequel on était peu familiarisé. Le style en était aussi sec que les idées en étaient subtiles et raffinées. Plusieurs propositions offraient , dès leur premier aspect , un sens qui effarouchait l'imagination. Elles paraissaient plus propres à dessécher le cœur, qu'à y répandre cette douce onction que semblaient promettre le nom de son auteur et le charme habituel de son langage et de son caractère. Il est en effet assez remarquable que celui de tous les ouvrages de Fénelon auquel il a paru attacher le plus de prix, celui qu'il a défendu pendant deux ans avec de rares efforts de talent , soit précisément celui de ses ouvrages où l'on retrouve le moins l'àme , le style, le charme accoutumé de Fénelon.

Tandis que l'ouvrage de Bossuet et celui de Fénelon étaient ainsi en présence du public , leurs

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auteurs semblaient éviter encore de se placer dans une opposition déclarée. Bossuet avait annoncé à Fénelon qu'il lui donnerait en secret ses remarques sur son livre comme à un intime ami ; mais, après quatre mois d'attente , Fénelon , ne voyant pas paraître ces remarques , prit le parti de soumettre son livre au jugement du pape. Alors les trois prélats qui avaient signé avec lui les articles d'Issy , remirent au roi une déclaration pour désavouer la conformité de doctrine qui existait , suivant Fénelon, entre ces articles et son livre des Maximes. Quelques jours auparavant, Fénelon avait reçu ordre de quitter la cour et de se retirer dans son diocèse. Louis XIV avait écrit au pape une lettre très-forte et très-pressante pour le prier de prononcer le plus tôt qu'il se pourrait sur le livre de l'archevêque de Cambrai , et sur la doctrine qu'il contenait.

aussitôt que le pape eut nommé des examinateurs pour émettre leur opinion sur le livre de l'archevêque de Cambrai , on vit commencer entre Bossuet et Fénelon ce combat d'écrits qui se succédèrent pendant dix-huit mois avec la plus étonnante rapidité , mais qui , selon la sage réflexion du chancelier d'Aguesseau, affligèrent l'Église par la division de deux hommes dont l'union lui aurait été aussi glorieuse qu'utile , s'ils avaient su tourner contre ses ennemis les armes qu'ils employaient l'un contre l'autre.

Bossuet commença l'attaque ; mais à peine faisait-il paraître un écrit, que Fénelon y répondait à l'instant. Il semblait reprendre dans ses apologies la faveur que lui avait enlevée l'ouvrage qu'il défendait. Autant le livre des Maximes des Saints était sec et obscur dans un grand nombre de ses propositions , autant les explications que Fénelon présentait, paraissaient claires , favorables et satisfaisantes.

Tel fut le sujet de quatre lettres qu'il adressa à Bossuet, et qui donnèrent pendant quelque temps une nouvelle direction à l'opinion publique. Bossuet lui-même fut étonné de rencontrer dans Fénelon un adversaire aussi redoutable sur une controverse de théologie ; aussi se crut-il obligé de déployer avec une nouvelle vigueur tous les ressorts de l'éloquence et de la logique , pour vaincre la résistance inattendue qu'on lui opposait.

Malgré toute la chaleur et toute l'activité que Bossuet et Fénelon mettaient dans leur attaque et leur défense , malgré les instances pressantes de Louis XIV pour engager le pape à accélérer son jugement , Rome procédait avec sa lenteur accoutumée , et rien n'annonçait encore un jugement prochain , rien ne laissait même entrevoir si ce jugement condamnerait ou absoudrait l'archevêque de Cambrai.

Mais l'étonnement fut extrême à Paris, lorsqu'on y apprit tout à coup que les examinateurs nommés

par le pape s'étaient trouvés partagés d'opinion , après soixante-quatre congrégations , auxquelles le pape avait souvent assisté en personne.

Jusque alors la controverse de Bossuetet de Fénelon s'était renfermée dans les bornes d'une discussion doctrinale; mais elle prit un caractère plus affligeant , lorsque les discussions de fait et des accusations personnelles vinrent se mêler ù un combat déjà si animé. Dans une de ses lettres au pape , Fénelon s'était plaint des procédés de ses confrères avec une sensibilité qui n'était pas exempte d'amertume. Bossuel se persuada, peutêtre trop facilement , qu'une accusation si grave exigeait de sa part la justification la plus solennelle , et il publia sa relation sur le quic'tùme. Malheureusement cette relation était plus faite pour achever d'aigrir le cœur de Fénelon, que nécessaire à la défense de Bossuel , et le souvenir qui en est resté est également pénible pour les admirateurs de l'un et de l'autre. Celte époque de la controverse du quiet is me fui sans doute la plus affligeante. Mais il était difficile que l'intérêt de celte controverse pût seso itenirau degré de chaleur où l'avaient porté la relation de Bussuet et les réponses de Fénelon. Aussi l'attention publique commença à se refroidir, et devint presque indifférente à quelques écrits que publièrent encore les deux adversaires. Tous les regards étaient tournés vers Borne . donl on attendait enfin le jugement.

Enfin le pape Innocent XII , vivement pressé par les instances de Louis XIV , condamna , par un bief du 12 mars 1699, le livre de Y Exposition des Maximes des Saints , avec vingt-trois propositions qui en étaient extraites , sous les qualifications énoncées dans le bref. Tout le monde sait avec quel empressement Fénelon se soumit formellement , publiquement et sans réserve, à sa condamnation.

Le bref d'Innocent XII fut soumis à l'acceptation des assemblées métropolitaines du royaume , qui y adhérèrent unanimement et convinrent que chaque évêque publierait pour son diocèse un mandement particulier conforme aux décisions prises dans les assemblées. C'est ce qui fut exécuté dans toute la France aussitôt que la déclaration du roi, pour autoriser la publication du bref du pape , eut été enregistrée au parlement.

Le cardinal de Noaiiles donna le premier l'exemple ; et Bossuet, en une heure de temps, dit l'abbé Ledieu , composa son mandement dans la matinée du 16 août (1699) ; et il le publia dans le synode de son diocèse , le 3 septembre suivant. Bossuet sut y amener l'éloge de Fénelon , en rappelant son édifiante soumission au jugement qui l'avait condamné.

C'est dans ce mandement de Bossuet qu'il faut chercher le véritable jugement de ce grand homme sur la soumission de Fénelon ; et on doit oublier

que , dans sa correspondance avec son neveu , il n'avait pas d'abord rendu toute la justice qui était due à cet exemple éclatant et peut-être unique de docilité. Le mandement par lequel Fénelon adhérait au jugement qui le condamnait avait été en effet couvert des applaudissements de toute l'Europe et offre encore aujourd'hui à la postérité un de ses plus beaux titres de gloire. Le chancelier d'Aguesseau venait d'en faire l'éloge le plus magnifique devant le premier tribunal du royaume , et le pape lui-même , quoique contraint et gêné dans l'expression de ses sentiments par la crainte de déplaire à Louis XIV, s'exprime dans son bref à Fénelon , avec une sorte de bonheur et presque avec reconnaissance sur un tel acte de docilité.

Bossuet fit à l'assemblée du clergé de 1700 le rapport de tout ce qui s'était passé dans l'affaire du quiétisme et montra une modération qui acheva de rétablir le calme que l'édifiante soumission de Fénelon avait si heureusement préparé.

Tel fut le dernier acte de cette longue suite de scènes si vives et si animées , qui avaient fait tant de bruit et d'éclat , et auxquelles succéda tout à coup un silence absolu , aussi remarquable que Fintérêt extraordinaire qu'on y avait apporté.

Pendant le cours de celte controverse , Bossuet avait reçu plusieurs témoignages aussi flatteurs qu'éclatants de la considération publique et de la bienveillance particulière de Louis XIV.

A la fin de 1695 , l'Université de Paris , dans une assemblée générale présidée par le célèbre Rollin, alors recteur, nomma Bossuet conservateur de ses privilèges. Ce titre donnait précédemment des fonctions et une autorité assez étendue ; mais ce n'était plus alors qu'un titre honorifique presque toujours déféré à quelque prélat distingué.

Le 29 juin 1697 , Louis XIV nomma Bossuet conseiller d'État ; et il prit place au conseil le 3 juillet suivant. Quelques mois après, Bossuet fut nommé premier aumônier de mad:ime la duchesse de Bourgogne. Au moment où il vint prêter son serment en cette qualité, cette jeune princesse , en voyant à ses genoux cette tête que ses cheveux blancs et les souvenirs de tant de gloire rendaient si vénérable , ne put s'empêcher de s'écrier avec une touchante naïveté : « Que je suis honteuse, Monsieur , de vous voir en cet état ! » Elle n'avait alors que onze ans ; et elle annonçait déjà l'éclat , les agréments et les grâces qui parèrent sa brillante jeunesse , et qui devaient embellir un trône au pied duquel elle vint expirer à la fleur de son âge.

A l'époque où la controverse du quiétisme touchait à sa fin, Bossuet eut la douleur de perdre le dernier de ses six frères. On voit par la lettre qu'il écrit à son neveu pour lui annoncer la mort de son père, combien il fut affecté d'un malheur d'autant plus sensible à son cœur , qu'il n'y était point pré-

paré. Mais on observe en même temps tout l'empire que cette âme forte et religieuse savait prendre sur elle-même pour soumettre les affections les plus touchantes de la nature à la volonté de celui qui donne la vie et la mort.

« Vous avez bien besoin, écrit-il à son neveu qui était encore à Rome , que Dieu vous soutienne dans le coup que vous venez d'en recevoir. C'est lui qui frappe, c'est lui qui console. Vous êtes seul , et ce nous serait une espèce de consolation mutuelle de pleurer ensemble le plus honnête homme , le plus ferme , le plus tendre qui fût jamais. C'en est fait , il n'y a qu'à baisser la tête, et se consoler en servant Dieu. Vous savez mieux que personne ce que j'ai perdu. Quel frère ! quel ami ! quelle douceur ! quel conseil ! quelle probité! tout y était. Dieu m'a tout ôté , et je me trouve si seul , qu'à peine je puis me soutenir. »

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