‹ Histoire de Bossuet, évêque de MeauxChapitre 14 sur 14 · AFFAIRE DD CAS DE CONSCIENCE. — MALADIE ET MORT DE BOSSDET · texte numérisé non relu

AFFAIRE DD CAS DE CONSCIENCE. — MALADIE ET MORT DE BOSSDET

Sentiment de Bossuet sur la question du Cas de conscience.— Le Cas de conscience est condamné par le pape et le cardinal de Noailles.— Commencements de la maladie de Bossuet. — 11 fait l'ouverture du jubilé de 1702. — Fondation remarquable de Bossuet.—Discours de Bossuet à son dernier synode— Progrès de la maladie de Bossuet.— Il demande son neveu pour coadjuleur. — Maladie grave de Bossuet à Versailles- — Belour de Bossuet à Paris. —Ses travaux pendant les derniers mois de sa vie. —Dernière période de. sa maladie.— 11 reçoit le viatique. — Mort de Bossuet, 12 avril 1704.

Le cardinal de Noailles était toujours sûr de retrouver dans Bossuet un ami fidèle et un guide éclairé. 11 en fit l'expérience au commencement de 1703 dans l'affaire du Cas de conscience.

Cette affaire n'ayant aujourd'hui d'autre intérêt que de rappeler celui que Bossuet fut obligé d'y prendre , nous empruntons au chancelier d'Aguesseau le récit qu'il en fait dans ses mémoires.

L'assemblée de 1700 avait, sur la demande de

Bossuet , « condamné la proposition où l'on traitait le jansénisme de fantôme. Mais la censure de cette proposition n'avait point adouci pour les Jésuites l'amertume du calice. »

La condamnation portée par la même assemblée contre la morale relâchée de plusieurs de leurs casuistes, était toujours présente à leur mémoire.

« La censure de la proposition janséniste n'avait fait qu'irriter les jansénistes , sans apaiser les Jésuites; et, par un malheur inévitable à ceux qui veulent être véritablement justes, l'égalité de la justice qu'on avait exercée contre les deux partis, n'avait servi qu'à les animer encore plus l'un contre l'autre, et à leur inspirer de nouvelles pensées de guerre, qui n'attendaient que des conjonctures et des prétextes pour éclater. Le fameux Cas de conscience, qui parut au commencement de l'année 1703, leur en fit naître une occasion favorable.

« On y supposait un confesseur embarrassé de répondre aux questions qu'un ecclésiastique de province lui avait proposées , et obligé de s'adresser à des docteurs de Sorbonne pour guérir des scrupules ou vrais ou imaginaires. Un de ces scrupules roulait sur la nature de la soumission qu'on devait avoir pour les constitutions des papes contre le jansénisme : et l'avis des docteurs portait qu'à l'égard de la question de fait, le silence respectueux suffisait pour rendre à ces constitutions toute l'obéissance qui leur était due.

« On y avait mêlé avec assez d'art quelques propositions très-plausibles sur l'amour de Dieu, sur la lecture de la sainte Écriture en langue vulgaire , et autres choses connues , pour attirer un plus grand nombre de signatures.

« La plupart des docteurs à qui la consultation fut présentée ne sentirent ni les pièges qu'on leur tendait , ni les conséquences de leur décision. Un seul , plus alerte que les autres , s'en défia , et dit, pour toute réponse, qu'on n'avait qu'à lui envoyer cet ecclésiastique si scrupuleux, et qu'il lui remettrait l'esprit. Les autres souscrivirent sans beaucoup de réflexion à la décision qui leur fut présentée , et qui devint bientôt publique par l'imprudence des jansénistes , ou par le zèle au moins indiscret des Sulpiciens , ou peut-être par l'habileté et l'industrie des Jésuites.

« Des ennemis du cardinal de INoailles répandirent le bruit, et l'ont souvent répété depuis , que ce cardinal n'avait ignoré ni la consultation , ni la réponse des docteurs, et qu'il avait approuvé ou toléré leur avis. Mais j'ai toujours eu de la peine à croire, dit le chancelier d'Aguesseau, que ce fait fût véritable; et quelque grande que fût la sécurité naturelle de ce prélat , dont le caractère paisible est rarement troublé par la prévoyance de l'avenir, il ne paraît pas vraisemblable qu'il eût porté assez loin sa tranquillité , pour ne pas sentir dans le premier moment l'orage que le Cas de

conscience allait exciter. Il devait y faire d'autant plus d'attention , qu'il n'ignorait pas que son crédit commençait à baisser auprès du roi...

«< Le Cas de conscience ne pouvait donc pas paraître dans des circonstances plus désavantageuses au cardinal de Noailles ; et comme on vit qu'il ne se donnait aucun mouvement pour en arrêter le débit dans son diocèse , ni pour le flétrir par une censure , on ne manqua pas de lui faire un crime de sa lenteur, qui passa d'abord pour une preuve de connivence. »

Au premier éclat que fit cette nouvelle attaque du parti janséniste. Bossuet prit feu. Cependant il garda le silence d'abord , et évita de s'expliquer. Le motif principal qui l'engageait à montrer cette circonspection , c'est qu'il voulait amener le cardinal de Noailles à agir de concert avec lui.

Dans cette vue , il travaillait en silence à répandre sur cette nouvelle controverse la clartéqu'il était accoutumé à porter dans toutes les questions de doctrine. Il se mit à lire tous les écrits qu'il avait composés dans sa jeunesse sur cette matière, et les principaux ouvrages des partisans et des adversaires du jansénisme. 11 dit un jour à l'abbé Ledieu : « Je viens de relire Jansénius tout entier , comme je fis il y a quarante ans, et j'y trouve les cinq propositions très-nettement, et leurs principes répandus dans tout le livre. • L'écrit qu'il composait alors à l'occasion du Cas de conscience

avait pour titre : De V Autorité des jugements ecclésiastiques. Cet ouvrage n'a point été achevé , et le manuscrit , conduit déjà à la page 107 , n'est point parvenu jusqu'à nous. Il paraît qu'il attachait beaucoup d'importance à ce travail, car il disait à l'abbé Ledieu : « Il faut faire quelque chose qui frappe un grand coup et ne reçoive pas de réplique. » Il reprit pour ce travad la lecture de tous les conciles généraux ; il en fit lui-même des extraits jusqu'au concile de Constance. Il se faisait lire, dictait ou faisait copier. Il ne s'arrêta qu'à l'époque où les cruelles souffrances qui le tourmentèrent pendant le peu de mois qu'il survécut encore , eurent presque entièrement épuisé ses forces.

Pendant que Bossuet se livrait à ce travail , le cardinal de Noailles , suivant le plan qu'il lui avait tracé , invitait les quarante docteurs qui avaient souscrit le Cas de conscience à prévenir , par une rétractation volontaire, la flétrissure d'une censure humiliante pour leur caractère , et affligeante pour leur réputation. Il fallut du temps et des négociations pour amener ces docteurs à un aveu toujours pénible pour l'amour-propre ; enfin on eut le bonheur de réussir.

Le cardinal de Noailles n'avait pas encore prononcé de condamnation dans cette affaire , lorsqu'il apprit que le pape se disposait à prononcer un bref fulminant contre le Cas de conscience; il se hâta

alors de rendre son ordonnance pour qu'elle parût avant l'arrivée du bref, et il obligea les quarante docteurs de souscrire une formule d'adhésion à la condamnation qu'elle prononçait.

Au milieu de tous ces soins et de tous ces mouvements , Bossuet ressentait déjà les atteintes de la maladie qui devait mettre un terme à sa glorieuse carrière. Pendant le cours de sa vie, sa santé n'avait presque jamais été altérée. Son excellente constitution l'avait même préservé des légères infirmités qu'occasionnent souvent une vie sédentaire et une forte application. A l'exception de quelques accès de fièvre que l'usage du quinquina, nouvellement introduit en France , avait promptement arrêtés, jamais aucune maladie ne l'avait obligé de suspendre ses travaux et Tordre accoutumé de sa vie. Sa vue était si parfaite et si distincte, qu'il ne commença à faire usage de lunettes qu'à l'âge de 75 ans. Seulement huit à dix ans auparavant , il avait pris l'habitude de se servir d'une loupe pour lire à la bougie le grec , les lettres, et les impressions en petit caractère. Au commencement de 1699, il avait été attaqué d'un érésipèle qui couvrit tout son corps ; mais cette indisposition , qui ne dura que quelques mois , ne l'avait pas même empêché de remplir avec régularité toutes les fonctions de son ministère.

Bossuet portait depuis quelques années le principe d'une maladie bien plus grave ; mais , malgré

les symptômes qui auraient dû indiquer la nature du mal, il était bien loin de se croire attaqué de la pierre. Cependant, au mois de novembre 1701, les vives douleurs qu'il commençait à ressentir dans les reins le déterminèrent à consulter les médecins les plus babiles de ce temps. Ils reconnurent sur-le-champ que c'était la pierre , mais ils ne voulurent pas le lui déclarer à lui-même , dans la crainte de l'effrayer. On l'exhorta seulement à se servir de voitures plus douces dans ses voyages de Versailles à Meaux. Bossuct suivit ce conseil , et dès lors il fit usage de litière habituellement le reste de sa vie.

A la '.fin de 1701 , et au commencement de 1702, Bossuet séjourna à Meaux, sans éprouver aucune crise fâcheuse. Il fit même l'ordination de Noël et officia ponlificalement le jour de cette solennité , mais, contre son ordinaire, il ne prêcha point. Il revint à Versailles, où l'on commençait déjà à être inquiet sur sa santé. A l'ouverture du carême de 1702 , Bossuet donna un exemple remarquable de son respect pour les règles de la discipline ecclésiastique. Il envoya l'abbé Ledieu demander pour lui, au curé de Versailles, la permission de faire gras à cause de son âge de soixante-quinze ans, et il lui recommanda de n'en point donner d'autre cause.

Pendant un séjour de trois mois qu'il fit à Meaux, où il était retourné en quittant Versailles , sa santé

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maladie mortelle, retrouver de nouvelles forces pour assister, à la tête de son chapitre , à toutes les processions indiquées pour les stations du jubilé , et y réciter à haute voix les prières prescrites par son mandement, malgré le froid très-vif mêlé de neige qui eut lieu à cette époque , quoiqu'on fût dans les premiers jours d'avril.

Cependant , au milieu de ces apparences trompeuses, la pensée de la mort était toujours présente à l'esprit de Bossuet et faisait souvent le sujet de ses entretiens. Ce fut à cette époque qu'il apprit à Germigny la mort de M. de la Brunetière, évêque de Saintes , son ancien ami. En donnant de justes regrets à la mémoire d'un évêque qui lui était cher, il dit aux ecclésiastiques qui étaient autour de lui, « qu'il fallait s'occuper de la pensée de la mort , et s'y préparer tout de bon ; que , dans cette vue , il trouvait de la douceur et de la consolation à répéter souvent le psaume XXI Deus, Deus meus; qu'il s'endormait et se réveillait dans la méditation de ce psaume; que c'était proprement le psaume de la mort , puisque le Sauveur l'y avait comme consacré en le récitant lui-même a son agonie; que l'on y trouvait toute la confiance en Dieu que l'on doit avoir à ce grand passage , et qu'il regardait cette confiance comme la meilleure préparation à la mort. »

Bossuet avait fait, en 1695, une fondation remarquable , qui prouve qu'il n'avait pas attendu

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l'âge et les infirmités pour se disposer à la mort. Il fit don au chapitre de son église cathédrale d'une somme de quatre mille francs , à la charge de célébrer tous les ans , pendant le temps qui lui restait à vivre , une messe solennelle le jour anniversaire de sa consécration épiscopale, et, après sa mort, de changer à perpétuité ce service en une messe solennelle pour le repos de son àme , le jour anniversaire de son décès. Bossuet célébra luimême la messe pontificale à cette intention le 21 septembre 1795, jour anniversaire de sa consécration. En descendant de l'autel , il écrivit à son neveu , qui était alors à Rome : Je viens de célébrer solennellement mes obsèques avec un grand concours. M. le théologal a fait un beau sermon. C'était avec ce calme religieux que Bossuet parlait de la mort. Mais ce fut au dernier synode qu'il tint le 5 septembre 1702 , qu'il laissa apercevoir avec l'expression la plus touchante combien il était occupé de sa fin prochaine. Après avoir assisté à la messe synodale , qui fut célébrée à l'église cathédrale , il vint ouvrir le synode , dans une des salles de l'évêché, par une simple exhortation à laquelle il donna pour texte ces paroles de l'Apôtre : O Timothee, depositum custodi; il appela l'attention de ses coopérateurs sur le dépôt de la doctrine, sur le dépôt de la discipline, et sur le dépôt des biens temporels affectés dans chaque paroisse au soulagement des pauvres.

Après leur avoir recommandé ces trois grands objets de la sollicitude pastorale , qui réunissent dans ce seul texte de saint Paul toutes les institutions du christianisme , il se leva tout à coup de son fauteuil , et tenant de la main droite son bonnet carré, il porta la main gauche à ses cheveux, et laissa échapper de son âme attendrie les paroles suivantes : « Mes très-chers frères , ces cheveux blancs m'avertissent que bientôt je dois aller rendre compte à Dieu de mon ministère , et que ce sera peut-être aujourd'hui la dernière fois que je vous parlerai. Je vous en conjure par les entrailles de sa divine miséricorde , ne permettez pas que tout ce que je viens de vous dire devienne inutile dans ma bouche , et que le Seigneur puisse me reprocher, lorsque je paraîtrai devant lui , de n'avoir pas rempli envers vous les obligations de mon ministère. Faites en sorte , par votre conduite, que toutes les paroles que je vous ai annoncées dans mes instructions ne soient point infructueuses. Je prends ce divin Sauveur à témoin que, pendant tout le cours de mon épiscopat, je n'ai jamais eu d'autre intention que de vous faire remplir dignement les devoirs d'un état aussi saint que le vôtre , et d'où dépend le salut des peuples qui vous sont confiés. J'espère que vous ne me refuserez pas la consolation que j'attends de vous, et que notre divin Maître ne nous reprochera pas à l'heure de notre mort , ni à vous de n'avoir pas

profité de ce qu'il m'a inspiré , ni à moi d'avoir gardé un silence continuel, pendant tout le temps de mon administration , sur les devoirs de votre état. »

Ces paroles, auxquelles la vieillesse de Bossuet, la nature de ses infirmités , qui n'étaient plus un secret, et les pensées funèbres qui étaient venues se mêler aux. accents de sa voix paternelle ajoutaient une onction si touchante , firent couler les pleurs de tous ceux qui les entendirent et laissèrent dans tous les cœurs une pieuse et profonde tristesse.

Ces pressentiments n'étaient que trop fondés. Aux mois de novembre et de décembre 1702 , de nouveaux accidents obligèrent Bossuet à confier les détails de ses souffrances au médecin Dodard , qui crut devoir appeler à son secours Fagon, premier médecin du roi. Ils conférèrent longtemps sur la nature de la maladie. Dodard avait conjecturé, dès le premier moment, qu'elle devait être attribuée à la pierre. Fagon fut d'un avis contraire, et se borna à prescrire quelques palliatifs. Soit que Bossuet cherchât à se faire illusion , soit que la réputation de Fagon lui inspirât plus de confiance, il n'hésita pas à adopter son opinion.

Dans cet état d'inquiétudes et de souffrances , Bossuet s'occupait, pour se distraire , de traduire les psaumes en vers français. Cette pieuse et innocente diversion l'arrachait à des études plus

fortes et plus fatigantes. Elle rendait en même temps toujours présents à ses pensées les merveilles et les mystères de la religion , objet continuel de ses méditations. Ii traduisit ainsi une grande partie des psaumes pendant sa maladie. Ces vers sont sans doute loin d'égaler la magnificence de la prose de Bossuet , mais ils excitent une sorte d'intérêt , lorsqu'on pense qu'ils servirent quelquefois à calmer les douleurs de Bossuet mourant.

Tournefort ne tarda pas à se convaincre que les souffrances de Bossuet devaient être attribuées à la présence de la pierre , et il insista fortement , vers la fin de février 1703, pour faire consentir Bossuet à se laisser sonder. Bossuet résista toujours à l'idée de se croire attaqué de cette cruelle maladie; mais il ne persuadait pas Tournefort, qui , n'osant rien prendre sur lui seul , réclama l'avis de Fagon et de Dodart. Le calme dont jouissait Bossuet au moment de la réunion de ces médecins leur fit penser que Tournefort était dans l'erreur , et ils déclarèrent qu'il était inutile de revenir à l'épreuve de la sonde. Comme cet avis s'accordait avec la répugnance que Bossuet avait à se laisser sonder , il se persuada d'autant plus futilement qu'il n'avait pas la pierre , que Dodard lui-même , qui avait été d'abord d'une opinion contraire , s'était rangé à l'avis de Fagon.

Mais les douleurs devinrent si vives dans le

mois de mars , qu'il reconnut que malheureusement Tournefort ne s'était pas trompé , et qu'il consentit enfin à se laisser sonder. Il exigea seulement le plus grand secret ; l'abbé Bossuet seul en fut instruit , et l'on en fit mystère à l'abbé Ledieu lui-même. L'opération eut lieu le 1er avril 1703 , et fut exécutée par Maréchal , premier chirurgien de Louis XIV , en présence de Tournefort. On reconnut sur-le-champ la présence de la pierre, mais ils différèrent de le lui déclarer , pour ne pas l'effrayer, et chargèrent l'abbé Bossuet de choisir l'instant où il croirait convenable de lui faire cette triste révélation.

L'abbé Bossuet attendit cinq jours pour annoncer à son oncle , avec tous les ménagements possibles, que Maréchal et Tournefort ne pouvaient plus douter qu'il n'eût la pierre, et qu'ils regardaient comme indispensable l'opération de la taille. Mais à peine ce mot eut été prononcé, que la tête de Bossuet , cette tête si forte et si courageuse , en fut tout à coup troublée , tant était grand l'effroi qu'inspirait alors l'opération de la taille ! Il parut cependant être résigné, et écrivit au Père Damascène, son confesseur, religieux trinitaire du couvent de Meaux, pour l'inviter à se rendre auprès de lui. Ce billet ne contenait que ces mots :

« Paris , 5 avril 1703.

« J'ai un extrême besoin , mon révérend Père ,

que vous veniez ici au plus tôt pour me déterminer à la taille, qu'il faudra peut-être souffrir au premier jour. »

Il ne put achever ; et il chargea son neveu d'inviter lui-même ce religieux à se rendre à Paris, sans entrer dans aucun détail sur sa santé. Dans l'après-midi du même jour, qui était le jeudi saint, une fièvre violente qui survint le contraignit de se mettre au lit. Dodard et Tournefort le firent saigner à l'instant ; cette saignée calma la fièvre , et il s'endormit tranquillement.

Dès le lendemain, le Père Damascène arriva à Paris. Il reçut la confession de Bossuet le jour de Pâques , de grand matin , et le prélat entendit ensuite la messe dans sa chapelle , n'ayant pas la force de la dire lui-même. 11 fit aussi venir auprès de lui le Père de Riberolles , genovéfain, supérieur de son séminaire, et l'abbé de Saint-André, prieur de Vareddes, diocèse de Meaux. En les voyant, il leur dit avec une affection paternelle : « Il y a déjà assez longtemps que je me soupçonne atteint de cette incommodité. Je n'ai jamais voulu vous en parler pour ne point vous effrayer. II est à présent bien décidé que j'ai la pierre , et j'ai tout lieu de croire que celte maladie aura de mauvaises suites et me conduira au tombeau. »

La révolution que Bossuet avait éprouvée lorsqu'on avait essayé de le disposer à subir l'opération; la crise qui avait suivi cette violente agita-

tion , et son âge si avancé , firent prendre aux médecins la résolution de lui épargner les douleurs, peut-être inutiles, d'une opération que l'art et l'expérience n'avaient pas encore perfectionnée au point où elle Test aujourd'hui. Ils prirent le parti de se borner à employer des palliatifs qui réussirent à calmer les souffrances et à prolonger son existence encore une année entière.

Pendant les intervalles de calme dont il jouit pendant tout le reste du mois d'avril, il employa tous les moments où il se trouvait seul , à la méditation de l'Écriture sainte , sur laquelle l'abbé Ledieu le trouvait toujours les yeux ouverts , lorsqu'il entrait dans sa chambre. II ne faisait diversion à ses méditations , que pour lire le tome IX de V Histoire ecclésiastique de l'abbé de Fleury et quelques autres livres d'un genre aussi sérieux, tels qu'Eusèbe et saint Cyprien. « Il était ravi , ajoute l'abbé Ledieu, de s'entretenir de ces sujets de religion et de piété avec ceux de ses amis qui étaient nourris des mêmes principes et des mêmes goûts, et qui venaient le voir ou qui l'accompagnaient à la promenade. »

Bossuet ne fut en état d'aller à Versailles que le 29 avril. Il eut le 1er mai une audience particulière de Louis XIV , dans son cabinet , et il lui remit un mémoire dans lequel , après avoir exposé l'état affligeant où ses infirmités l'avaient réduit , et l'impossibilité presque absolue où elles le met-

taient de remplir avec la même assiduité les fonctions les plus importantes de son ministère , il demandait au roi de vouloir bien lui accorder l'abbé Bossuet , son neveu, pour coacljuteur, ou même pour son successeur, si S. M. jugeait à propos de recevoir immédiatement sa démission.

Ce mémoire laisse malheureusement trop apercevoir l'espèce de faiblesse que Bossuet avait toujours montrée pour un neveu , que l'abbé Ledieu lui-même nous représente comme bien peu digne de porter un si grand nom.

Bossuet s'était rendu de Paris à Versailles la veille de l'Assomption, pour y exercer ses fonctions de premier aumônier de madame la duchesse de Bourgogne. Ce voyage imprudent , dans un temps où les médecins lui avaient recommandé un repos absolu, détermina la maladie grave dont il fut atteint peu de jours après à Versailles. Dans la nuit du 24 au 25 août , la fièvre se déclara avec des symptômes de la nature la plus inquiétante-, la tête s'embarrassa , et il perdit la parole. Cet état subsista pendant toute la journée du 26 , ce qui ne permit pas de penser à lui faire recevoir les sacrements ce jour-là. Mais dans la soirée l'emploi répété du quinquina calma la fièvre , et permit au malade de dormir assez tranquillement.

Le 5 septembre une nouvelle crise , qui se calma toutefois, fit craindre à Bossuet de retomber dans un état semblable à celui où on l'avait vu quelques

jours auparavant ; il se fit transporter à la chapelle du Grand-Commun , le 8 septembre , à six heures du matin , y assista à la messe et communia.

Pendant les trois semaines que cette maladie retint Bossuet à Versailles entre la vie et la mort , toute la cour s'empressa de lui donner tous les témoignages d'intérêt et de respect dus à tant de litres à l'homme qui à cette époque honorait le plus la France dans l'opinion de toute l'Europe. Au moment où il commença à recouvrer ses forces , sa première pensée fut de se faire transporter à Meaux -, mais les médecins s'y opposèrent de tout leur pouvoir, déclarant qu'il était nécessaire qu'il restât encore sous leurs yeux tout l'hiver et tout le printemps , pour être à portée de recevoir leurs secours. Ce ne fut qu'avec peine que Bossuet se soumit à cette décision , et consentit à se faire transporter à Paris.

Le jeudi 20 septembre avait été fixé par les médecins pour ramener Bossuet à Paris. On le porta en chaise de Versailles à Sèvres, où on le déposa dans un bateau qui remonta la Seine jusqu'à Paris. 1 1 arriva entre quatre et cinq heures à son logement , rue Sainte-Anne , paroisse de Saint-Boch , sans avoir éprouvé la moindre fatigue, et dans une disposition d'esprit et de santé qui aurait pu faire concevoir d'heureuses espérances, si son âge et la nature de sa maladie avaient permis de s'y livrer. Il se trouva sensiblement mieux depuis son retour à

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Paris. Il sentait ses forces revenir, et sa tête aussi libre que dans aucun temps de sa vie. 11 entendait la messe tous les jours, et souvent après son dîner il allait se promener au jardin de l'hôtel Coislin. Il parut se flatter lui-même sur son état , et il lui échappa cette parole : « Je vois bien que Dieu veut me conserver. »

Toutes ses journées commençaient par une espèce de conférence familière sur l'Évangile , avec les personnes qui se trouvaient auprès de lui ; et tous les soirs, après avoir dit son bréviaire, c'était sur l'Évangile qu'il ramenait la conversation. C'était sur ce sujet que roulaient tous ses entreliens à la promenade. Un jour , en l'entendant parler de l'Évangile du pharisien et du publicain , on crut entendre les accents de sa vieille éloquence, tant il paraissait ému et louché. « Il s'étendit , écrit l'abbé Ledieu , sur les beaux caractères si bien marqués dans l'Évangile. Il vanta la simplicité des paraboles , et en même temps leur force et leur sublimité. Elles se sentent fortes de leur source divine , disait-il ( il n'y a qu'un Dieu qui puisse parler ainsi. »

La marquise d'Alègre , étant venue le voir , le quitta ravie de l'entretien qu'elle avait eu avec lui. Elle rapportait « que jamais elle ne l'avait vu aussi vif sur la religion , sur l'amour de l'Église , sur la pureté de la doctrine, sur la grandeur de Dieu, sur la fidélité qu'on doit avoir dans son service. Tous

ses sentiments de piété paraissaient se ranimer et triompher des années et des maladies. »

Il mêlait à ses méditations religieuses la lecture de quelques voyages , et le soir il se prêtait à entendre un peu de musique lorsqu'il se trouvait seul. Sa santé paraissait tellement s'améliorer , qu'il sentit renaître sa confiance et l'espérance de retourner encore à Versailles , et qu'il reprit avec ardeur le cours accoutumé de ses études et de ses anciens travaux. Il ne comprenait pas comment on pouvait cesser d'étudier et de travailler tant qu'il restait un souffle de vie.

Les cruelles souffrances qu'il avait éprouvées depuis six mois ne l'avaient pas empêché d'achever et de publier sa seconde Instruction contre Pàchard Simon. Il avait revu pour la dernière fois son traité sur la Politique , et se disposait à le faire imprimer. L'ouvrage qui l'occupait le plus (Hait celui qu'il avait commencé à l'occasion du Cas de conscience , sur l'autorité des jugements ecclésiastiques. Il se fit relire ses Méditations sur les Evangiles et ses Elévations sur les mystères, pour y faire entrer de nouvelles pensées. .Mais, au milieu de cette lecture, il annonça qu'il voulait achever son grand traité de la Défense de la tradition et des saints Pères , et il chargea pour lui l'abbé Ledieu d'en rédiger un extrait raisonné, afin de rendre présent à l'esprit son premier plan, ainsi que l'enchaînement des raisons et des preuves. Il

se faisait relire aussi son Discours sur l'Histoire universelle , et il se proposait d'y ajouter de nouveaux développements. C'était se proposer bien du travail à la fois , observe l'abbé Ledieu , et se flatter d'une longue vie quand il n'y avait pas grande apparence.

Au milieu de ses plus cruelles souffrances , il ne laissait jamais échapper le plus léger signe d'impatience. 11 craignait seulement que , la douleur lui ôlant la liberté de s'occuper à son ordinaire, il ne tombât dans l'ennui et l'abattement. « Je sens bien, disait-il , que je paierai cher la vie sérieuse que j'ai menée. Je n'ai jamais pu, et je vois bien que je ne pourrai jamais m'amuser de tout ce qui remplit ordinairement la vie de la plupart des hommes. »

Dans le même temps on l'engagea à publier deux lettres qu'il avait écrites à M. de Valincour sur le prophète Isaïe, où l'on reconnaît sa dialectique et cette connaissance profonde des livres saints, dont il s'était nourri toute sa vie. Mais , en consentant à les rendre publiques , il crut devoir y ajouter une troisième lettre , qui contient une explication approfondie de la prophétie d'Isaïe. Cette dernière lettre porte la date du 8 novembre 1703.

Tandis qu'il était en proie aux douleurs les plus violentes, Bossuet conservait toute sa présence d'esprit et toute sa mémoire : c'était le sujet de l'étonnement et de l'admiration de tous ceux qui

l'entouraient. Dans les moments où il dictait à son secrétaire quelque composition sur des questions de doctrine , il faisait chercher dans les ouvrages qu'il voulait citer , les passages dont il avait besoin , en indiquant les chapitres et jusqu'aux pages des livres , comme s'ils avaient passé sous ses yeux peu de jours auparavant. On était frappé de la facilité et de la précision qu'il montrait dans le rapprochement des faits les plus éloignés , et dans la discussion des questions les plus épineuses. Celte facilité , cette présence d'esprit, cette puissance de raisonnement, paraissaient, dans un tel état d'infirmité , une espèce de prodige.

C'est ainsi que Bossuet remplit les trois derniers mois de l'année 1703. Telles étaient ses seules distractions sous la main de Dieu , qui l'éprouvait par de si cruelles souffrances.

Le 1er janvier 1704 s'annonça par une crise violente . qui fil craindre que ce jour ne fût le dernier de sa vie. Mais cette crise fut très-courte, et le lendemain , Tournefort, à son grand étonnement, le trouva tranquille , sans aucune émotion , la tète libre, et parlant avec plaisir.

Ce calme dura près de deux mois, et ne fut troublé que par des crises assez légères. Bossuet fut même en état, le 1er février , de recevoir la députation de l'Université et celle de la maison de Navarre. Il répondit en latin et avec sa facilité accoutumée aux harangues des députés, et il eut la force

de rester debout pendant toute cette cérémonie , qui dura une heure.

Il consacra tout le mois de janvier et presque tout le mois de février à des exercices de piété et à des études continuelles sur la religion. C'est à cette époque qu'il mit la dernière main à sa Paraphrase du psaume XXXIe Deus , Deus meus, respice in me. Bossuet disait qu'il regardait ce psaume comme une préparation à la mort , et il y ramenait tous ses entreliens. Il fut publié quelque temps avant sa mort , sous le titre à' Explication littérale du psaume XXI sur la Passion et le délaissement de JSotrc-Seigneur.

Dans la nuit du 2 au 3 mars , les douleurs se firent ressentir avec les plus sinistres accidents \ il perdit la parole , la connaissance et même la faculté d'entendre. Cependant les douleurs se calmèrent, mais la diminution rapide et progressive des forces ne permettait plus de se faire illusion sur sa fin prochaine. Sa tête, quoique fatiguée, restait saine et libre ; ses yeux avaient un regard perçant et presque sublime. Vers le 15 mars, le mieux parut se soutenir , et même ses forces revenir ; déjà les personnes qui entouraient Bossuet s'empressaient de le féliciter sur ces trompeuses apparences. Il leur répondit avec tranquillité : « Cessez de me tromper ; que la volonté de Dieu soit faite : je sens toute ma faiblesse. »

Le lundi saint , 17 mars , il reçut la communion

en viatique, après avoir récité le Credo avec une force et un courage admirables. Bossuet vécut encore jusqu'au 12 avril , en s'affaiblissant et en revenant alternativement à un meilleur état. Le mardi 8 avril il reçut l'extrême-onction , et une seconde fois le viatique.

Dans la nuit du jeudi au vendredi 11 avril, tous les assistants croyaient que Bossuet allait rendre le dernier soupir. Tous se prosternèrent à genoux pour lui demander sa bénédiction. L'abbé Ledieu le remercia de toutes ses bontés, en le suppliant de penser quelquefois aux amis qu'il laissait sur la terre , et qui étaient si dévoués 5 sa personne et à sa gloire. A ce mot de gloire , Bossuet , saisi d'effroi en la présence du juge suprême, dont il attendait l'arrêt , et ranimé par une sainte indignation , retrouva la force de prononcer distinctement ces paroles : « Cessez ces discours ; demandez pour moi pardon à Dieu de mes péchés. » Dans ces derniers moments , au milieu des plus cruelles souffrances, sa patience fut toujours supérieure à ses maux. On l'entendait seulement quelquefois dire à demi-voix : Domine, vimpalior,sed non confundar y scio eni/n cui credidi. Fiai voluntas tua. Enfin , un peu avant quatre heures et demie du samedi matin , 12 avril 1804, après deux ou trois soupirs assez légers , sans agonie , sans convulsions , Bossuet expira. Il était alors âgé de soixante-treize ans , six mois et seize jours.

Le mercredi 16 avril le corps de Bossuet fut transféré à Meaux avec toute la pompe convenable. Aux approches de cette ville , on voyait un peuple immense s'empresser d'accourir au-devant des précieux restes de son ancien pasteur. Au milieu du silence de cette multitude triste et éplorée, on entendait des voix qui se répétaient mutuellement dans ce langage simple et naïf , qui est toujours l'expression du sentiment et de la vérité : « C'est grand dommage qu'un si grand homme soit mort ! »

Les funérailles de Bossuet furent célébrées dans son église cathédrale le lendemain 17 avril. Le corps fut placé dans le caveau que Bossuet s'était choisi par son testament. C'était entre les deux piliers du sanctuaire , au pied de la dernière marche du grand autel, du côté de l'épître.

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