CHAPITRE XI
Controverse de Bossuet avec Molanus, abbé de Lokkum, et Leibniz, sur un projet de réunion des luthériens. — Conduite équivoque de Leibniz. — Motifs politiques de la conduite de Leibniz. — Le papeClément XI consulte Bossuet sur un projet de réunion des luthériens. — Deuxième Instruction pastorale de Bossuet sur les promesses de Jésus-Christ à son Église- — Affaire de Bichard Simon. — Discussion de Bossuet avec le chancelier de Pontchartrain. — Bossuet publie la condamnation de la Version du Nouveau Testament de Bichard Simon. — De la Défense de la tradition et des saints Pères. — Dissertation sur Grotius.
Un philosophe célèbre étonnait l'Allemagne et l'Europe par l'étendue et la variété de ses connaissances. Théologien , géomètre , métaphysicien , jurisconsulte , historien, politique, Leibniz s'était placé à la tête de tous les savants de son siècle. Il voulut avoir la gloire de se mesurer avec Bossuet , et des motifs dignes d'un évêque engagèrent Bossuet à accepter cette lutte. Leibniz se présentait comme un médiateur utile et éclairé , qui promettait à l'Église romaine la réunion de toute l'Allemagne luthérienne. Tout porte même à croire que ses premières ouvertures étaient l'ex-
2j8 HISTOIRE
pression sincère de ses sentiments et de ses dispositions.
Jamais peut-être l'âme de Bossuet ne s'ouvrit à une ambition plus digne d'animer son génie et d'enflammer son zèle. Après tant d'essais inutiles et décourageants , le moment paraissait favorable au succès d'une entreprise si longtemps désespérée.
Toutes les difficultés qui avaient fait échouer tant de fois de semblables projets paraissaient aplanies -, toutes les opinions étaient conciliées , ou du moins il était facile de s'apercevoir qu'elles se réuniraient sur les points les plus essentiels. Ce qu'il y avait de plus heureux encore , et ce qui n'était jamais arrivé dans de semblables négociations , tous ceux qui y avaient pris part avaient montré autant de candeur et de vérité dans leurs sentiments et leurs procédés, que d'estime mutuelle pour leur nation et leur caractère.
Les princes les plus puissants et les hommes les plus sages du corps germanique , appréciant le bonheur de la paix que le traité de Westphalie leur avait rendue , étendirent leur vue jusque sur l'avenir , et voulurent fonder la paix religieuse sur des bases encore plus immuables que celles que la politique venait de fixer entre tant de princes ennemis et de puissances rivales. Il fut souvent question , dans plusieurs diètes de l'empire , de différents projets de conciliation entre les Églises
romaine et luthérienne de la confession d'Augsbourg. Ces projets vagues et indéterminés ne furent d'abord suivis d'aucun résultat utile. Mais une circonstance heureuse fit naître, quelques années après , l'espoir assez fondé de voir accomplir des vœux que la religion et la politique s'empressaient également de favoriser.
Christophe Royas de Spinola , évêque titulaire de Tina en Bosnie , avait souvent recherché les occasions de conférer avec les ministres luthériens. Il unissait une connaissance profonde des sujets de controverse qui divisent l'Église romaine et la confession d'Augsbourg, à beaucoup de modération , de douceur et d'esprit de conciliation. Ces qualités le firent écouter avec intérêt des ministres luthériens. D'ailleurs on commençait à perdre en Allemagne l'habitude de ces déclamations violentes et grossières contre la nouvelle Babylone et son anlechrist; et les ministres les plus respectables cherchaient plus à excuser le langage de Luther , qu'ils n'étaient disposés à l'imiter : aussi l'évêque de Tina n'eut pas de peine à leur faire sentir que Luther n'avait fait un schisme que par humeur et emportement.
Ce prélat avait même fait l'essai d'une méthode de conciliation entre les principaux articles de la confession d'Augsbourg et les décrets du concile de Trente, et les ministres luthériens avaient observé avec élonnement que, sur un grand nombre
de points , la confession d'Augsbourg |ne s'éloignait du concile que par des expressions peu exactes qu'il était facile de rectifier.
L'empereur Léopold , instruit des heureux effets qu'avait déjà produits la méthode de l'évêque de Tina, et de l'estime et de la confiance qu'il avait su inspirer aux ministres luthériens par la sagesse de son caractère et de son esprit , voulut le rapprocher de lui. Il le nomma à l'évêché de Neustadt , petite ville à huit lieues de Vienne , et par un rescrit impérial du 20 mars 1691 , il l'investit d'un plein pouvoir pour traiter avec tous les États , communautés , ou même particuliers de la religion protestante, et travailler à leur réunion en matière de foi , et à l'extinction ou diminution des controverses non nécessaires.
Revêtu de ce caractère auguste , l'évêque de Neustadt se montra digne du titre et de la confiance que l'Empereur lui avait accordés. Il se rendit d'abord dans les États de la maison de Hanovre, où tous les esprits paraissaient plus favorablement disposés qu'ailleurs. Le duc Jean-Frédéric de Brunswick avait déjà renoncé aux erreurs de Luther pour embrasser la religion catholique. Le duc de Hanovre, Ernest-Auguste, créé électeur de l'Empire par Léopold , désirait avec ardeur la réunion des deux communions. Lévêque de Neustadt eut également le bonheur de trouver dans le chef ou le directeur des Églises consislo-
riales du Hanovre, l'homme, le théologien le plus propre à seconder ses vues.
Gérard Walter , connu sous le nom de docteur Molanus , abbé de Lokkum , était le plus habile de tous les docteurs luthériens de son temps -, et ce qui le rendait encore plus recommandable , il en était aussi le plus modéré et le plus conciliant. L'évêque de Neustadt et l'abbé de Lokkum commencèrent par écarter toutes les discussions , toutes les controverses inutiles qui ne servent ordinairement qu'à alimenter l'amour-propre ou l'entêtement, et qui finissent toujours par éloigner les esprits au lieu de les rapprocher. Ils reconnurent que la méthode employée par Bossuet avec les protestants, celle d'une simple exposition delà doctrine qu'on professe , était la plus courte , comme la plus simple pour s'expliquer et se faire entendre : ce fut dans de telles dispositions que l'évêque de Neustadt et l'abbé de Lokkum conférèrent ensemble pendant sept mois entiers. Le résultat de ces conférences fut un écrit intitulé : Règles touchant la réunion générale de tous les chrétiens , que l'abbé de Lokkum présenta à l'évêque de Neustadt, au nom de tous les théologiens du Hanovre.
Le premier soin de l'évêque de Neustadt en recevant cet écrit , qui ne remplissait pas toutes ses vues , fut de recourir aux lumières et aux conseils de Bossuet , dont le nom était aussi respecté en
Allemagne qu'en France. Bossuet, après avoir pris connaissance de l'écrit de Molanus , que l'évêque de Neustadt lui avait transmis, rendit compte à Louis XIV d'une négociation qui ne pouvait que lui être agréable. 11 autorisa Bossuet à donner à l'évêque de Neustadt tous les encouragements que méritait son zèle, et même à lui annoncer de sa part qu'il goûtait ses pensées et qu'il les favoriserait de tout son pouvoir.
Bossuet ne prévoyait pas encore qu'il serait bientôt appelé lui-même à diriger cette grande entreprise , qu'une circonstance extraordinaire transporta tout à coup entre ses mains.
La princesse palatine , Louise-Hollandine , fille du malheureux Frédéric V , élu un moment roi de Bohême, et petite-fille de Jacques Ier, roi d'Angleterre , était alors abbesse de Maubuisson. Cette princesse avait suivi son père et sa mère dans leur retraite en Hollande , où ils s'étaient retirés après la funeste bataille de Prague. Pendant son séjour dans ce pays, elle avait été à portée de s'instruire de la religion catholique , qu'elle résolut bientôt d'embrasser. Elle se rendit secrètement en France dans l'intention de se faire religieuse. Après son abjuration, elle se rendit à l'abbaye de Maubuisson, où elle fit profession le 19 septembre 1660 , et, quelques années après, Louis XIV la nomma abbesse de ce couvent.
Dans celte même abbave se trouvait madame
de Brinon , qui avait été autrefois première supérieure de Saint-Cyr. Elle avait pris un ascendant marqué sur l'abbesse Louise-Hollandine. Cette princesse était sœur de la duchesse de Hanovre Sophie , petite-fille de Jacques Ier , roi d'Angleterre. L'abbesse de Maubuisson désirait avec passion de conquérir sa sœur à l'Église catholique. Elle lui envoyait à Hanovre tous les ouvrages intéressants qui paraissaient en France; et madame de Brinon s'était rendue l'intermédiaire de cette correspondance. Cette dame avait déjà trouvé le moyen d'établir des relations directes entre Leibniz et Pelisson ; et c'était par ses mains que passaient toutes leurs lettres.
Aussitôt que l'abbesse de Maubuisson fut instruite qu'on s'occupait à Hanovre d'un plan de réunion entre les catholiques et les luthériens, elle chargea madame de Brinon d'exprimer à sa sœur le désir de voir Bossuet associé à cette négociation. La duchesse de Hanovre n'ignorait pas que l'évêque de Neustadt avait déjà fait passer à ce prélat Y écrit et les propositions de l'abbé de Lokkum , et elle accueillit avec d'autant plus d'empressement l'idée de réclamer les lumières et l'intervention de Bossuet , que , familiarisée avec la lecture de ses ouvrages , elle avait la plus haute opinion de son génie.
Madame de Brinon se hâta de renvoyer à Bossuet la lettre de la duchesse de Hanovre. Dans la
réponse que fit Bossuet , il déclare qu'on pouvait accorder aux luthériens certaines choses qu'ils désirent beaucoup , comme la communion sous les deux espèces ; qu'on pourrait aussi convenir de certaines explications sur la doctrine. « Mais de croire que l'on fît jamais aucune capitulation sur le fond des dogmes définis , que la constitution de l'Église ne le souffrait pas , et qu'il était aisé de voir que d'en agir autrement , c'était renverser les fondements et mettre toute la religion en dispute. »
La franchise et la précision de la réponse de Bossuet , loin d'aliéner l'abbé de Lokkum et les principaux théologiens luthériens, ajouta à l'estime qu'ils lui portaient. Non-seulement on lui fit passer une nouvelle copie des premières propositions de Molanus, qu'il avait demandée , mais on y joignit un nouvel écrit latin de cet estimable docteur , sous le titre de : Cogitationes privatœ de methodo reunionis Ecclesiœ protestantium cum Ecclesiâromanâ catholicâ.
Quant à la discipline , Molanus demandait en faveur des luthériens des concessions et des facilités que Bossuet se montra disposé à accueillir. 11 désirait : 1° qu'on dispensât les ministres luthériens d'une rétractation publique ; 2° que le pape accordât aux luthériens la communion sous les deux espèces-, 3° que le pape reconnût pour légitimes les mariages contractés ou à contracter
par les pasteurs protestants ; 4° qu'il confirmât et ratifiât , d'une manière que les deux partis pussent accepter, les ordinations faites jusque alors par les protestants; et, quant aux ordinations qui se feraient après la réunion , elles devaient être conformes au rit romain ; 5° enfin , que les princes , comtes et autres États de l'Empire ne seraient point troublés dans la jouissance des biens ecclésiastiques dont ils étaient en possession par la transaction de Passau et par le traité de Westphalie , et que le pape transigeât avec eux sur ces biens d'une manière qui les rendît favorables au saint et salutaire projet de cette réunion.
« A ces conditions , l'abbé de Lokkum, offrait au nom des luthériens , de reconnaître le pape pour le premier de tous les évêques , et en ordre et en dignité parle droit ecclésiastique , pour souverain patriarche, et en particulier pour le patriarche d'Occident , et de lui rendre dans le spirituel toute l'obéissance qui lui est due ; de tenir pour frères tous les catholiques romains , nonobstant la communion sous une espèce et les autres articles , jusqu'à la décision d'un légitime concile. Enfin les luthériens s'engageaient à se conformer aux principes de l'Église romaine sur sa constitution hiérarchique formée du pape, des archevêques , des évêques et des prêtres. »
Ces propositions n'avaient besoin que d'être modifiées ou exposées avec un peu plus d'exac-
titude pour obtenir l'assentiment de Bossuet. Cependant un vice essentiel tendait déjà à les rendre illusoires. Les théologiens du Hanovre se refusaient à reconnaître la légitimité du concile de Trente , et ils demandaient à conserver leur doctrine jusqu'à la décision d'un nouveau concile général. Il est vrai qu'ils consentaient que ce concile fût convoqué et présidé par le pape, et qu'ils s'engageaient à se soumettre à ses décrets.
Bossuet employa une partie des mois d'avril , mai , juin et juillet 1692 , à l'examen des propositions de l'abbé de Lokkum -, et lorsqu'il eut fixé son opinion sur tous les points , il lui transmit sa réponse en latin et en français , sous le simple titre de Réflexions sur l'écrit de M. l'abbé Molanus. Il répondait à chaque article des mémoires. Il était facile de reconnaître que la proposition de laisser en suspens les décrets de Trente ne tenait qu'à un vain point d'honneur. Bossuet, appuyé sur plusieurs exemples de l'histoire ecclésiastique , voulut porter la condescendance jusqu'à ménager cette faiblesse de l'amour-propre. Il consentait à ne point faire usage du nom et de l'autorité du concile de Trente , en se bornant à emprunter de ses décrets la doctrine qui servirait de fondement à la profession de foi que les luthériens présenteraient au pape , et cette profession de foi se trouvait presque entièrement conforme aux aveux et aux explications puisés dans les derniers écrits
de l'abbé de Lokkum. Bossuet concluait que , d'après l'exposition même des théologiens du Hanovre sur les points de doctrine, rien ne serait plus facile que de s'entendre ; qu'il ne paraissait , selon leurs propres aveux, rester aucune difficulté importante sur l'autorité du texte original de l'Écriture , sur la Vulgate , sur la tradition , sur l'infaillibilité de l'Église et des conciles œcuméniques, ni même sur la primauté du pape \ que les choses étant si heureusement amenées à une disposition favorable , il ne restait qu'à dresser une confession ou déclaration de foi conforme aux principes et aux sentiments avoués par l'abbé de Lokkum lui-même , en faire convenir les autres théologiens luthériens , et la présenter au pape.
Quant aux demandes présentées par les théologiens de Hanovre, et qui concernaient uniquement la discipline, on va voir jusqu'à quel point Bossuet porta l'amour de la paix , l'esprit de conciliation et le sentiment de la charité chrétienne. Jamais peutêtre l'admirable sagesse de ce grand homme ne se montra d'une manière plus éclatante et dans une circonstance plus solennelle.
« Les théologiens du Hanovre, écrivait Bossuet, ne veulent point qu'on parle de rétractation, et on peut n'en point exiger. Il suffira de reconnaître la vérité par forme de déclaration et d'explication , à quoi les sentiments des livres symboliques des luthériens donnent une ouverture manifeste.
« Cela fait, on pourrait disposer le pape à écouter
les demandes des protestants , et à leur accorder :
« 1° Que , dans les lieux où il n'y a que des luthériens, et où il n'y a point d'évêques catholiques, leurs surintendants qui auraient souscrit la formule de foi , et qui auraient ramené à l'unité les peuples qui les reconnaissent , soient consacrés pour évêques , et les ministres pour curés ou pour prêtres sous leur autorité.
« 2° Dans les autres lieux , les surintendants , aussi bien que les ministres , pourront aussi être faits prêtres sous l'autorité des évêques, avec les distinctions et subordinations qu'on aviserait.
« Dans le premier cas , on érigera de nouveaux évêchés, et on en fera la distraction d'avec les anciens. On soumettra ces nouveaux évêchés à un métropolitain catholique.
« 3° On assignera aux évêques , prêtres et curés nouvellement établis , un revenu suffisant par les moyens les plus convenables, et on mettra les consciences en repos sur la possession des biens d'Église , de quelque nature qu'ils soient. Je voudrais en excepter les hôpitaux , qu'il semble qu'on ne peut se dispenser de rendre aux pauvres, s'il y en a qui leur aient été ôtés.
• -4° Les évêques de la confession d'Augsbourg , dont la succession et l'ordination se trouveront constantes, seront laissés en leur place après avoir souscrit la confession de foi , et l'on fera le même traitement à leurs piètres.
« 5* On aura soin de célébrer les messes des fêtes
solennelles avec toute la décence possible; on y fera la prédication ou le prône , selon la coutume. On pourra mêler dans quelques parties de l'office, des prières ou quelques cantiques en langue vulgaire. On expliquera soigneusement au peuple ce qui se dira en latin , et on pourra en donner des traductions avec les instructions convenables, selon que les évoques le trouveront à propos.
« 6° L'Écriture sainte sera laissée en langue vulgaire entre les mains du peuple. On pourra même se servir de la version de Luther, à cause de son élégance et de la netteté qu'on lui attribue, après qu'on l'aura revue et qu'on en aura retranché ce qui a été ajouté au texte, comme cette proposition : La seule foi justifie, et d'autres de celte sorte. La Bible , ainsi traduite , pourra être lue publiquement aux heures qu'on trouvera bon , avec les explications convenables. On supprimera les notes et apostilles qui ressentiront le schisme passé.
« 7° Ceux qui voudront communier seront exhortés à le faire dans l'assemblée solennelle , et l'on tournera toutes les instructions de ce côté-là. Mais s'il n'y a point de communiants , on ne laissera pas de célébrer la messe.
« 8° On donnera la communion sous les deux espèces à ceux qui auront professé la foi, sans autre nouvelle précaution. On prendra soigneusement garde à la révérence qui est due au saint Sacrement.
« 9° On n'obligera point les évêchés et les paroisses nouvellement créés à recevoir des couvents de religieux et religieuses, et l'on se contentera de les y inviter par des exhortations, par la pureté de la vie des moines, et en réformant leurs mœurs, selon l'institution primitive de leurs Ordres.
« 10° On retranchera du culte des saints et des images tout ce qui sent la superstition et un gain sordide ; on réglera toutes choses suivant le concile de Trente, et les évoques exerceront l'autorité que ce concile leur a donnée sur ce point.
« 11° Les prières publiques, le missel, le rituel et les bréviaires seront corrigés à l'exemple des Églises de Paris , de Reims , de Vienne , de La Rochelle et autres aussi illustres, et même du célèbre monastère de Cluny, en retranchant les choses douteuses, suspectes et superstitieuses, en sorte que tout y ressente l'ancienne et solide piété. »
Il restait un point très-important de discipline auquel les théologiens du Hanovre se montraient singulièrement attachés. Rien n'indique plus sensiblement le désir passionné qu'avait Bossuet d'arriver à une réunion qu'il jugeait aussi utile à l'Église catholique qu'à la paix de toute la chrétienté , que la condescendance qu'il apporta dans une matière si délicate. Il fut aussi loin que pouvaient le lui permettre la charité chrétienne et la discipline invariable de l'Église. En un mot , Bossuet fit espérer que le pape pourrait accorder aux
surintendants et aux ministres luthériens qui , après avoir souscrit la profession de foi, seraient, élevés à l'épiscopat ou à l'ordre de prêtrise , de conserver leurs femmes. A leur mort , on leur donnera des successeurs d'un âge mûr, d'une régularité éprouvée, soumis à la loi du célibat.
Tous les obstacles paraissaient s'aplanir ; les théologiens des partis opposés , ce qui ne s'était jamais encore vu dans une controverse religieuse , s'étaient réunis dans des sentiments de modération , d'amour de la paix , de bonne foi et de condescendance mutuelle. Cependant cette négociation, commencée sous d'aussi favorables auspices , ne fut pas suivie du succès qu'on avait le droit d'en attendre.
Leibniz , si sage , si modéré , avait fait concevoir les plus heureux présages au moment où il intervint dans cette négociation. Il était en correspondance, comme nous l'avons dit, avec Pélisson, par l'intermédiaire de madame de Brinon. On voit dans cette correspondance môme que Leibniz désirait vivement de s'établir en relation directe avec Bossuet, et il profita d'une occasion assez naturelle qui s'offrit à lui ou qu'il fit naître. Il se chargea de faire passer à Bossuet , par madame de Brinon , les écrits de Molanus qui avaient servi de base à la négociation entamée avec l'évêque de Neustadt. Leibniz s'était fait une singulière idée de la possibilité de rétablir la communion ecclé-
siastique entre Rome et Augsbourg, « nonobstant des discussions sur certains points qu'un parti tient pour vrais et pour définis , et que l'autre ne tient pas pour tels. »
Bossuet, pour fixer des principes certains qui pussent servir de base à une véritable réunion ecclésiastique , s'était hâté de déclarer : 1° que le projet donné à l'évêque de Neustadt ne lui paraissait pas encore suffisant (il n'entendait parler que du premier écrit de Molanus , et non pas du second, intitulé : Blés pensées particulières, que Bossuet n'avait pas encore reçu ) -, 2° qu'il était cependant fort utile, parce qu'il faut toujours quelque commencement; 3°queRome nese relâchera jamais d'aucun point de la doctrine définie par l'Église , et qu'on ne saurait faire aucune capitulation làdessus ; 4° que la doctrine définie par le concile de Trente est reçue en France , et partout ailleurs par tous les catholiques romains; 5° qu'on peut satisfaire aux protestants à l'égard de certains points de discipline et d'explication, et qu'on l'avait fait utilement en quelques-uns touchés dans le projet de M. de Neustadt.
Une déclaration aussi nette et aussi précise n'effaroucha pas Leibniz ; il déclara formellement , dans sa réponse à madame de Brinon , qu'il tient pour très-véritables les cinq peints établis par Bossuet. Mais, à l'égard du concile de Trente, il prétendait que si la France suivait sa doctrine, ce
n'était pas en vertu de la définition de ce concile, et qu'elle n'avait jamais déclaré qu'il fût véritablement œcuménique.
Bossuet , à qui la lettre de Leibniz fut communiquée , et qui avait à le remercier de lui avoir envoyé les écrits de Molanus , se hâta de lui répondre : « Si vous êtes, Monsieur, véritablement d'accord des cinq propositions mentionnées dans votre lettre, vous ne pouvez pas demeurer longtemps dans l'état où vous êtes sur la religion, et je voudrais bien seulement vous supplier de me dire :
« 1° Si vous croyez que l'infaillibilité soit tellement dans le concile œcuménique, qu'elle ne soit pas encore davantage , s'il se peut , dans tout le corps de l'Église, sans qu'elle soit assemblée ;
•• 2° Si vous croyez qu'on fût en sûreté de conscience après le concile de Nicée ou de Chalcédoine, par exemple, en demeurant d'accord que le concile œcuménique est l'infaillible, et mettant toute la dispute à savoir si ces conciles méritaient le titre d'oecuméniques ;
« 3° S'il ne vous paraît pas que réduire la dispute à cette question , et se croire par ce moyen en sûreté de conscience, c'est ouvrir manifestement la porte à tous ceux qui ne voudront pas croire aux conciles, et leur donner une ouverture à en éluder l'autorité ;
• 4° Si vous pouvez douter que les décrets du concile de Trente soient autant reçus en France
et en Allemagne par tous les catholiques , qu'en Espagne et en Italie , en ce qui regarde la foi , et si vous avez jamais ouï un seul catholique qui se crût libre à recevoir ou à ne point recevoir la foi de ce concile ;
« 5° Si vous croyez que dans les points que le concile de Trente a déterminés contre Luther, Zuingle , Calvin , et contre les confessions d'Augsbourg, de Strasbourg et de Genève, il ait fait autre chose que de proposer à croire à tous les fidèles ce qui était déjà cru et reçu quand Luther a commencé de s'en séparer.
« Si vous voulez , Monsieur, prendre la peine de répondre à ces cinq questions avec votre brièveté , votre netteté et votre candeur ordinaires , j'espère que vous reconnaîtrez facilement que , quelque disposition qu'on ait pour la paix , on n'est jamais vraiment pacifique et en état de salut jusqu'à ce qu'on soit actuellement réuni de communion avec nous. •
Leibniz ne fit pas attendre sa réponse à cette interpellation de Bossuet. Comme il s'agissait surtout de l'autorité du concile de Trente, Leibniz fit passer à Bossuet un mémoire qu'il avait composé quelques années auparavant sur ce concile , et où se trouvaient développés avec plus d'étendue les principes qui avaient servi de base à sa réponse aux cinq questions de Bossuet.
L'étendue de cet écrit et de la réponse de Bos-
suet , ainsi que la nature de cette controverse, qui appartient plus à la théologie qu'à l'histoire , ne nous permettent pas de transcrire ici ces deux ouvrages remarquables ; seulement nous ferons remarquer qu'une des principales objections de Leibniz contre Y œcuménicité du concile de Trente, était qu'aucune déclaration formelle de la législation française ne l'avait consacrée. Qu'au contraire , des actes publics constataient l'opposition du gouvernement français à cette œcuménicité. Il citait entre autres la protestation de Henri II , lue dans le concile même par Amyot, et surtout l'abjuration de Henri IV à Saint-Denis, où les évêques, en lui donnant l'absolution, évitèrent de parler du concile de Trente dans la profession de foi qu'ils lui firent signer.
La réponse de Bossuet à ce mémoire combat victorieusement tous les arguments de Leibniz. Il est impossible d'y observer le plus léger indice de subtilité théologique , ni ce vain étalage d'érudition dont on aime trop souvent à se parer dans des discussions savantes mêlées à de grands intérêts. Bossuet était trop élevé pour descendre à ces petitesses de l'amour-propre. Il n'est personne qui ne puisse suivre tous les raisonnements de Bossuet, et qui ne soit frappé de la droiture et de la simplicité avec laquelle il s'explique.
On doit rendre cette justice aux théologiens du Hanovre , qui avaient deviné , pour ainsi dire ,
les pensées sages et raisonnables de Bossuet , et ils s'y étaient conformés dans l'exposé de leur plan de réunion. Il paraîtra toujours singulier que, dans cette négociation, les théologiens luthériens et les théologiens catholiques . dont Bossuet était l'organe , se soient montrés plus conciliants que Leibniz , dont l'esprit était naturellement sage et le caractère modéré.
C'est surtout dans ses réponses à cette lettre de Bossuet, qu'on observe une sorte d'hésitation et d'embarras qui décèle les inutiles efforts d'un homme de beaucoup d'esprit, qui essaie de résister à l'ascendant d'un homme de génie. Il ne fait que se traîner sur les mômes considérations qu'il avait présentées avec beaucoup plus de force dans ses premières lettres.
On peut juger par la nouvelle forme que Leibniz avait imaginé de donner à cette controverse , combien il s'était éloigné de la marche sage et mesurée qu'avaient d'abord suivie les théologiens du Hanovre. Ce système de subtilité n'était propre qu'à multiplier les obstacles , au lieu de les aplanir, et à créer de nouvelles difficultés, lorsqu'on n'aurait dû s'attacher qu'à concilier celles que la nature même d'une pareille négociation rendait déjà si délicates et si épineuses. Le premier résultat de l'intervention de Leibniz fut d'en écarter le sage abbé de Lokkum, qui y avait apporté un si excellent esprit et des intentions si estimables. On ne
le voit plus en effet paraître dans cette correspondance , et Leibniz , qui ne s'était d'abord présenté que comme intermédiaire , finit par éclipser entièrement le principal ministre des églises luthériennes. Bossuet ne cessa jamais de regretter qu'on n'eût pas laissé achever cette grande entreprise à celui qui l'avait commencée, et qui était si digne d'y mettre la dernière main par ses talents et sa sagesse. Il parait môme que Leibniz parvint à faire entendre à Molanus qu'il s'était engagé trop loin par les facilités qifil avait montrées à Bossuet , et par les aveux qu'un excès de sincérité lui avait arrachés.
Bossuet s'aperçut apparemment de la marche un peu tortueuse de Leibniz et du refroidissement subit de l'abbé de Lokkum; il fut peut-être aussi un peu fatigué de l'obstination de Leibniz à revenir sur les mêmes objections. Quoi qu'il en soit, Bossuet laissa tomber sa correspondance avec lui. Leibniz chercha à la renouer cinq à six. ans plus tard ; ils discutèrent encore quelques points de théologie, tels que la question sur les articles fondamentaux on non fondamentaux , et sur la canonicilé de tous les livres de la Bible qui composent aujourd'hui la Fulgale; mais cette nouvelle discussion n'eut pas un résultat plus heureux que la première.
Il paraît que des considérations politiques influèrent sur la rupture de celte négociation , de la
part de Leibniz et des docteurs hanovriens. Par l'effet de circonstances imprévues, le trône d'Angleterre allait se trouver vacant ; mais les plus proches héritiers en étaient exclus, parce qu'ils étaient catholiques , de sorte que la maison de Hanovre , quoique ses droits fussent moins directs , avait été préférée, uniquement parce que les princes de cette maison professaient la religion protestante. L'expectative d'une couronne aussi brillante devait les rendre très-attentifs à n'offrir à leurs rivaux ou à leurs ennemis aucun motif de les écarter d'un trône auquel ils n'avaient d'autres droits que ceux qu'ils empruntaient des animosités religieuses. On conçoit dès lors qu'ils durent cesser de favoriser le projet d'union, et même interdire à tous les théologiens de leurs États de continuer celte négociation.
Cependant ce travail important de Bossuet ne fut pas entièrement perdu. Dans le moment où venait de finir sa correspondance avec Leibniz , il fut consulté par le pape Clément XI pour une négociation du même genre avec le duc de Saxe- Gotha , qui avait fait connaître ses dispositions au pape par ses nonces , et à Louis XIV par ses ministres. Ce prince avait même fait le voyage de Rome, pour écarter les difficultés et accélérer le succès d'un plan de conciliation.
Clément XI avait été instruit, par des Allemands qui négociaient à Rome leur retour à l'Église , de
la correspondance de Bossuet avec Leibniz et l'abbé de Lokkum , malgré le secret qu'ils s'étaient mutuellement imposé. Le pape s'empressa de lui faire demander par son nonce la communication des actes les plus importants de cette négociation , et lui confia, sous le secret, l'usage qu'il se proposait d'en faire pour la réunion à l'Église d'un prince d'Allemagne très-instruit et tres-éclairé , dont l'exemple pouvait avoir la plus heureuse influence sur tous les princes de la confession d'Augsbourg.
Bossuet s'occupa de ce nouveau projet pendant tout l'été de 1701 , et il ne put y mettre la dernière main qu'à la fin de décembre de la même année. En comparant ce mémoire à celui qu'il avait rédigé pour l'abbé de Lokkum , on observe qu'il en est l'abrégé. C'est, du reste, le même plan; ce sont les mêmes principes et les mêmes moyens de conciliation. On y remarque seulement plus de précision , de netteté , et il en supprime tout ce qui ne pouvait pas offrir de difficulté importante.
Ce mémoire était écrit en latin ; Bossuet en traça en français un court précis qu'il remit à Louis XIV, qui avait désiré en prendre connaissance.
La guerre qui embrasa toute l'Europe au commencement de l'année suivante , et à laquelle tous les princes de d'Allemagne prirent part contre Louis XIV , ne laissa pas au duc de Saxe-Gotha la liberté d'exécuter un projet qui avait besoin
du calme de la paix pour arriver à sa maturité.
A la fin de cette même année 1701 , Bossuet publia sa seconde Instruction pastorale sur les promesses de Jésus- Christ à son Eglise. Ainsi , dans le temps même où il s'occupait avec une vive sollicitude des intérêts de l'Église universelle , on voit qu'il ne négligeait pas l'instruction des fidèles spécialement confiés à son ministère.
Le ministre Basnage avait publié un Traité des préjugés faux et légitimes , dans lequel il attaquait la première Instruction de Bossuet sur les promesses de Jésus-Christ à son Eglise. Sans vouloir s'engager dans une nouvelle controverse , il jugea important de prémunir la foi chancelante des nouveaux convertis contre les erreurs auxquelles pourraient les entraîner la célébrité et le mérite réel d'un auteur tel que Basnage. C'est ce qui le détermina à publier su seconde Instruction.
Ce qui caractérise d'une manière particulière tous les ouvrages de controverse de Bossuet, et ce qui en fait disparaître la sécheresse, c'est l'art admirable avec lequel , sans jamais sortir de son sujet, il trouve le moyen de rappeler les faits les plus importants de l'Histoire ecclésiastique, et de les dégager de tous les nuages dont on cherche trop souvent à les envelopper.
C'est ce qu'on peut observer dans celte Instruction pastorale de Bossuet , comme dans ses autres écrits du même crenre.
Peu de temps après , Bossuet se vit engagé dans une discussion encore plus vive et plus animée avec Richard Simon , dont le système et les écrits lui parurent tendre à ébranler les fondements mêmes de la révélation.
II avait déjà eu à lui ter avec Bossuet lorsqu'il voulut publier en 1678 son Histoire critique de ï Ancien Testament. Au moment où cet ouvrage allait sortir de chez l'imprimeur, le docteur Arnauld fit passer à Bossuet un exemplaire de la préface et de la table des chapitres. A la seule lecture de celle préface et de celte table , Bossuet jugea que ce livre était un amas d'impiétés et un rempart de libertinage. Alarmé des conséquences que pourrait avoir la publication d'un tel ouvrage , il en fit prévenir l'autorité. On saisit immédiatement chez l'imprimeur tous les exemplaires de YHistoire critique de l'Ancien Testament , et l'on ordonna en même temps un nouvel examen de cet ouvrage. Cet examen eut pour résultat de faire condamner le livre à être brûlé.
Richard Simon parut d'abord se soumettre avec résignation, et Bossuet, satisfait des dispositions qu'il montrait , voulait employer ses connaissances dans les langues savantes à un travail utile à l'Église et lucratif pour lui ; mais Richard Simon, craignant sans doute pour son indépendance, se refusa à cette proposition.
En 1702, il publia une Version du Nouveau
Testament, et il se flatta d'y avoir apporté assez d'exactitude pour braver la critique et le jugement de Bossuet , d'autant plus que cet ouvrage avait été soumis à l'examen de théologiens choisis par le cardinal de Noailles et par Bossuet , sur la demande de M. de Malezieu , chancelier du duc du Maine , qui exerçait les droits de la souveraineté sur la ville de Trévoux , où Richard Simon voulait faire imprimer son livre. Cet ouvrage reçut même les éloges du Journal des Savants , qui faisait alors autorité.
Bossuet, à qui M. de Malezieu en avait fait remettre un exemplaire, se proposa d'en faire l'examen le plus rigoureux. Il passa près de deux mois à cet examen, qui produisit quatre-vingt-douze ou quatre-vingt-treize remarques , dont la plupart , selon Bossuet , regardaient des points de foi et des sentiments où l'auteur substituait ses propres pensées à l'esprit même de l'Évangile ; il ajoutait qu'il avait de quoi pousser ses remarques jusqu'à la démonstration.
Bossuet adressa ses remarques au cardinal de Noailles , à M. de Malezieu et à l'approbateur même de la Version du Nouveau Testament. Il écrivit en même temps à un ecclésiastique trèsinstruit , ami et protecteur de Richard Simon : «Je consentirais , Monsieur, à avoir pour l'auteur et pour les censeurs toute la complaisance possible , mais sans que rien puisse entrer en comparaison
avec la vérité. Je suis assuré que vous ne serez pas plus d'humeur que moi à laisser passer tant de singularités affectées , tant de commentaires et de pensées particulières de l'auteur mises à la place du texte sacré, et, qui pis est, des erreurs; un si grand nombre d'affaiblissements des vérités chrétiennes , ou dans leur substance , ou dans leurs preuves, ou dans leurs expressions, en substituant celles de l'auteur à celles qui sont connues et consacrées par l'usage de l'Église... »
Les amis de Richard Simon , qui était alors en Normandie, lui firent connaître les dispositions de Bossuet et ce qu'il attendait de lui. 11 répondit que, quoique ce prélat lui eût été contraire en plusieurs choses , il n'avait jamais perdu l'estime et le respect qu'il devait avoir pour son mérite, et qu'il en avait donné des preuves dans plusieurs ouvrages. Il annonçait en même temps qu'il profiterait avec reconnaissance de ses remarques , si elles lui paraissaient fondées.
Mais , à son retour à Paris , Richard Simon , se sentant appuyé par des protecteurs puissants , se montra moins disposé à se reconnaître aussi coupable qu'on le prétendait. Il déclara même , avec une sorte de jactance , que ses querelles avec M. de Meaux n'étaient que des querelles d'auteur à auteur; que chacun avait son sentiment; qu'il n'avait pas besoin de se concerter avec lui pour soutenir ses opinions, et qu'il n'était obligé à au-
cune mesure envers un prélat qui, dans tous les temps, n'avait cessé de le persécuter.
Bossuet, voyant l'inutilité de ses efforts pour le ramener à une rétractation volontaire , résolut de se déclarer hautement contre l'ouvrage et de le condamner par une censure solennelle. Mais il voulut attendre que le cardinal de Noailles eût prononcé lui-même. La censure du cardinal de Noail- 1 s, du 15 septembre 1702, portant condamnation de la Version de Richard Simon , fut publiée dans toutes les églises de Paris le 24 du même mois.
Au moment où Bossuet se disposait à publier la sienne avec une instruction, il apprit que l'imprimeur avait reçu du chancelier Pontchartrain une défense formelle de l'imprimer sans l'approbation d'un docteur en théologie. Il fut profondément blessé d'un pareil procédé. Toutes ses lettres au cardinal de Noailles, sur cette affaire, montrent une indignation dont il ne cherche ni à affaiblir l'expression, ni à dissimuler l'amertume.
Le roi mit un terme à toutes ces discussions en déclarant à son chancelier qu'il reconnaissait que M. de Meaux était dans son droit. Ce magistrat leva alors toutes les défenses qu'il avait portées , et autorisa Anisson à imprimer tous les ouvrages de Bossuet sans aucune formalité. Il fit même prononcer , le 22 janvier 1703, un arrêt du conseil qui supprimait la Version du Nouveau Testament de Richard Simon.
Bossuet, libre de toutes les entraves qu'on avait prétendu lui imposer, se hâta de faire publier dans son diocèse son ordonnance contre celle version , avec quelques légers changements dont on était convenu.
On sera moins étonné de la sévérité de Bossuet contre Richard Simon , en apprenant qu'il avait déjà composé contre ce critique téméraire un ouvrage important, qui n'a élé imprimé que depuis sa mort, sous le titre de Défense de la Tradition et des saints Pères. L'objet que s'y est proposé Bossuet est de réfuter {Histoire critique des principaux commentateurs du Nouveau Testament, et surtout de venger saint Augustin. Richard Simon représentait ce Père de l'Église comme un novateur, qui avait créé sur la doctrine de la grâce et de la prédestination un système entièrement différent de celui que tous les Pères de l'Église grecque avaient professé jusque alors; et l'accusait d'avoir entraîné par celte innovation toute l'Église d'Occident dans des opinions dures et monstrueuses, dont Luther et Calvin s'étaient ensuite prévalus pour j ustifier leurs excès.On sent combien une accusation aussi injurieuse était faite pour indigner Bossuet, qui avait tant de vénération pour la doctrine et le caractère de ce Père de l'Église. Il commença à écrire sa Défense de la Tradition et des saints Pères en 1693 , et il s'en occupait encore dans les derniers moments de sa vie. On peut
dire de cet ouvrage de Bossuet , ce que lui-même dit d'un ouvrage de saint Augustin contre Julien le Pélagien, qu'il est mort sur ce livre.
Ce fut également son zèle pour la gloire de saint Augustin qui excita Bossuet à prendre sa défense contre les accusations du célèbre Grotius. Tout en condamnant plusieurs opinions de Grotius , il rend justice à ses grandes qualités, à ses vastes connaissances , et surtout à ce caractère de bonne foi qui se fait remarquer jusque dans ses incertitudes et ses variations.
Les ouvrages de Bossuet contre Bichard Simon et contre Grotius furent les derniers travaux importants qui occupèrent la fin de sa vie. Il observait avec inquiétude la tendance de tous les esprits vers des opinions hardies et nouvelles. A peine entré dans io xvme siècle , il semblait être averti par un triste pressentiment du danger qui menaçait toutes les institutions politiques et religieuses. Tout ce qui portait l'empreinte de la nouveauté l'alarmait et lui était suspect. 11 fit entendre cette voix prophétique qu'on était accoutumé depuis si longtemps à respecter, et qui allait s'éteindre dans le silence du tombeau.