GENRE DE VIE DE BOSSUET DANS SON DIOCESE ET DANS SON INTÉRIEUR
Bossuet prend possession de l'évêché de Meaux. — Voyages de Bossuet à la Trappe- — Lettres de Bossuet sur l'adoration de la Croix. — Séminaire de Meaux. — Des missions. — Des conférences ecclésiastiques. — Visites pastorales. — Synodes. — Sagesse et modération de Bossuet. — Catéchisme de Bossuet.— Instruction des nouveaux convertis- — Lettre pastorale de Bossuet sur la communion pascale. — Douceur de Bossuet pour les protestants de son diocèse. — Élévations sur les mystères, — Mtdilalions de l'Évangile. — Affaire de l'abbaye de Farremonstiers. — Affaire de l'abbaye de Jouarre. — Genre de vie de Bossuet dans son intérieur. — Amis de Bossuet. — Santeuil. — Conversation de Bossuet. — Modestie de ce prélat.
Après que l'affaire de la régale eut été terminée, l'assemblée de 1682 avait suspendu ses séances pour préparer et méditer sa déclaration. Bossuet profita de ce court intervalle pour se rendre à Meaux et se faire installer. Il y arriva le 7 février 1682, et l'installation eut lieu le lendemain. Il se retira ensuite à Germigny , maison de campagne
des évoques de Meaux , pour se préparer pendant quelques jours à ouvrir lui-même le carême dans sa nouvelle église. Il revint à Meaux le mercredi matin, et donna lui-même les cendres à un peuple immense , que cette cérémonie si religieuse et si morale avait conduit aux pieds de son nouvel évêque.
Ce fut en cette circonstance que, montant pour la première fois dans sa chaire épiscopale, Bossuet prit avec son peuple l'engagement de se consacrer tout entier à son instruction , annonçant qu'il prêcherait lui-même dans son église toutes les fois qu'il officierait ponlificalement. Jamais aucune affaire , de quelque nature qu'elle fût , jamais aucune considération de bienséance, pas même les fonctions qu'il avait à la cour, ne l'empêchèrent de remplir cet engagement , et de se rendre à Meaux à l'approche des fêtes solennelles.
Le premier séjour de Bossuet à Meaux ne put être que d'une courte durée ; il fut obligé de revenir bientôt à Paris , prendre part aux travaux de l'assemblée du clergé. Mais à peine fut-elle dissoute, que Bossuet se crut libre de se consacrer exclusivement au gouvernement de son diocèse. Pour mieux s'y disposer, il exécuta alors le dessein qu'il avait formé depuis longtemps d'aller se recueillir quelques jours dans les déserts de la Trappe , et puiser dans les entretiens de son ami l'abbé de Bancé , et dans la discipline des religieux
qui avaient embrassé sa réforme , le courage , la force et la piété qu'il voulait porter dans l'exercice de ses fonctions épiscopales.
Pendant son épiscopat , Bossuet a fait , à différentes époques , huit voyages à la Trappe. Après son diocèse c'était le lieu, à ce qu'il disait luimême , où il se plaisait le plus. Il assistait à tous les exercices de la communauté pendant les huit jours que durait ordinairement son voyage. Il montra la même assiduité jusqu'à l'âge de soixanteneuf ans, en y joignant toujours l'austérité de la vie d'un Trappiste : ce ne fut qu'à l'un de ses derniers voyages qu'il se permit de faire usage d'un peu de vin. « Il trouvait , dit l'abbé Ledieu , un charme particulier dans la manière dont on y célébrait l'office divin. Le chant des Psaumes qui venait seul troubler le silence de cette vaste solitude , les longues pauses des Complies , les sons doux, tendres et perçants du Salve Regina, lui inspiraient une sorte de mélancolie religieuse. »
L'abbé de Rancé admirait encore plus Bossuet en le voyant assister à tous les offices du jour et de la nuit, s'asseoir à la même table, et se mêler à tous les exercices des religieux , qu'un si grand exemple était bien fait pour encourager. Avant Vêpres, on se promenait quelques instants sur l'étang , ou dans les bois qui environnaient ce désert. Alors Bossuet et l'abbé de Bancé se séparaient du groupe des religieux , pour s'entretenir ensemble.
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L'abbé de Rancé regardait les voyages de Bossuet à la Trappe comme de véritables grâces de la Providence. Au mois d'août 1699 , se croyant près de sa fin , il disait à l'abbé de Saint-André, depuis grand-vicaire de Meaux : « Je mourrai content , si je puis le voir ici encore une fois , et recevoir sa sainte bénédiction. »
Au moment où l'assemblée de 1682 venait de se séparer, le basard fit tomber entre les mains de Bossuet le manuscrit d'un ouvrage de l'abbé de Rancé, sur la sainteté et les devoirs de la vie monastique, ouvrage destiné uniquement à l'instruction des religieux de son monastère ; mais Bossuet jugea que le mérite d'un tel écrit ne devait pas être renfermé dans l'enceinte d'un cloître , il crut qu'il pouvait et qu'il devait servir à l'édification de toute l'Église. L'abbé de Bancé opposa une résistance sincère aux premières instances de Bossuet, il ne céda qu'à regret et par un sentiment de déférence au vœu d'un juge si éclairé en matière de religion. Ce fut Bossuet qui présida lui-même à tous les détails de l'impression et de la publication de cet ouvrage.
Bossuet eut occasion de voir à la Trappe un nouveau catholique , nommé le frère Arnaud. C'était un gentilhomme français , réfugié en Hollande , où. il s'était attaché au service du prince d'Orange. Touché par les lectures de quelques ouvrages de Bossuet, il revint en France, fit abjuration, se
retira à la Trappe , et fut admis à faire des vœux , après que sa vocation eut été longtemps éprouvée. L'abbé de Rancé, qui était singulièrement attaché à ce nouveau prosélyte, le fit connaître à Bossuet, et l'autorisa à s'entretenir avec ce prélat sur des matières de religion , et même à lui écrire. C'est ce qui donna lieu à une réponse que Bossuet lui fit, et qui a été imprimée sous le titre de : Lettre de M. l'éoêque de Meaux , sur l adoration de la Croix.
Dans cette lettre , Bossuet montre l'intention que s'est proposée l'Église, en rendant de si grands honneurs au signe de la rédemption des hommes. « L'Église , en montrant la croix , a ramassé sous cette simple figure toutes les merveilles de la mort de Jésus-Christ. Là , comme dans un langage abrégé, tout ce que le Sauveur a fait pour nous se retrace à notre cœur et à notre pensée. Des volumes entiersne rempliraientpascequiestexprimé par ces deux signes, par celui de la croix, qui nous dit tout ce que nous devons à Jésus-Christ , et par celui de nos soumissions , qui exprime au dehors tout ce que nous sentons pour lui....
« Quels honneurs , dit Bossuet , ne rend-on pas en public à l'Évangile? Les protestants euxmêmes prêtent leurs serments sur le livre de l'Évangile. Par ces honneurs on témoigne son attachement , non pas à l'encre et au papier, mais à la vérité éternelle qui nous y est représentée. Je
DE BOSSLET. lo5
n'ai encore trouvé personne d'assez insensé pour accuser ces pratiques d'idolâtrie. Je demande à présent : Qu'est-ce donc que la croix , sinon l'abrégé de l'Évangile , tout l'Évangile sous un seul signe et sous un seul caractère ?...
« Il ne faut qu'une seule chose pour confondre les esprits contentieux : c'est que le culte extérieur n'est qu'un langage pour signifier ce qu'on ressent au dedans. Si donc à la vue de la croix tout ce que je sens pour Jésus-Christ se réveille, pourquoi à la vue de la croix ne donnerais-je pas toutes les marques extérieures de mes sentiments ?...
« Les protestants traitent ce culte de superstitieux , parce qu'il n'est pas commandé 5 et ils sont si grossiers, qu'ils ne songent pas que le fond de ces sentiments étant commandé , les marques si convenables que nous employons pour les exciter, ne peuvent être que louables et agréables à Dieu et aux hommes....
« Voilà pour ce qui regarde les choses , après quoi c'est une trop basse chicane de disputer des mots. En particulier celui dWorer a une si grande étendue , qu'il est ridicule de le condamner sans en avoir déterminé tous les sens. On adore Dieu , et en un certain sens on n'adore que lui seul. »
Malheureusement celui à qui cette instruction si sage était adressée, ne persévéra pas dans les sentiments qui lui avaient mérité l'estime de Bossuet et l'affection de l'abbé de Rancé.
Prêt à se renfermer dans les soins qu'allait exiger de lui le gouvernement de son diocèse, Bossuet crut devoir rendre publics deux ouvrages qu'il avait composés avant d'être nommé évêque de Meaux. Le premier est la relation de sa Conférence avec le ministre Claude ; le second est son Traité de la communion sous les deux espèces. Aussitôt qu'il eut fait imprimer ces deux ouvrages , il se consacra entièrement à l'administration de son diocèse.
Le séminaire de Meaux fut le premier objet de ses soins et de son intérêt paternel. Ce qu'il recommandait le plus aux. supérieurs de son séminaire , c'était d'accoutumer de bonne heure leurs élèves à parler en public , parce que le ministère de la parole est le véritable ministère évangélique que Jésus-Christ a laissé à son Église pour linstruction des peuples. C'était également ce qu'il recommandait avec encore plus de force aux curés de son diocèse, lorsqu'il les réunissait tous les ans dans ses synodes. Il les exhortait à ne point rechercher avec affectation ou avec inquiétude le pénible soin de donner à leurs discours une forme trop élégante et trop étudiée , dont la parole de Dieu n'a pas besoin pour toucher les cœurs ; à -éviter toute prolixité inutile, pour ne pas ennuyer el rebuter ceux qu'ils doivent consoler et instruire. « Abandonnez-vous, leur disait-il , aux seuls mouvements de la charité chrétienne , et l'Esprit-Saint
vous inspirera les paroles que vous devez dire. Ce n'est pas l'homme qui parle , qui agit , mais Dieu seul qui se fait entendre par son organe , et qui agit seul par sa grâce toute-puissante. »
Bossuet estimait surtout les ecclésiastiques qui remplissaient les fonctions les plus simples et les plus habituelles de leur ministère avec piété et avec ce recueillement extérieur qui parle aux yeux de la multitude avant même de toucher les cœurs par l'onction de la grâce que Dieu attache aux paroles de la liturgie.
Il voulait qu'on ne négligeât point les plus petits détails des cérémonies ecclésiastiques, et il donnait lui-même l'exemple à cet égard ; mais il évitait toute affectation minutieuse en ce genre comme en tout autre. Une longue habitude lui avait donné cette facilité qui exclut toute hésitation et toute lenteur. « Il faut remplir toutes les cérémonies avec dignité , disait-il , mais avec la mesure convenable. Il ne faut pas ennuyer le peuple. •>
Bossuet recommandait enfin aux curés et aux vicaires des paroisses d'adresser toujours quelques paroles d'exhortation ou d'instruction aux assistants , surtout dans l'administration des sacrements du baptême , du mariage et de la communion publique.
La nature, qui avait favorisé Bossuet de tous les avantages extérieurs, lui avait donné une voix douce, sonore , flexible , étendue, mais en même
temps , grave , ferme , et telle qu'elle convenait à un pontife digne de représenter la religion dans toute sa majesté.
Il n'était jamais plus profond et plus sublime que dans les sermons qu'il prêchait dans son église sur les mystères de la religion. Mais depuis qu'il était devenu évêque de Meaux , il n'écrivait plus ses sermons : il se bornait à en indiquer légèrement le texte, le plan et quelques-unes des preuves et des autorités qui devaient servir à en développer les différentes parties.
Un jour, l'abbé Fleury et l'abbé Ledieu entrèrent dans son cabinet, au moment où il se disposait à monter en chaire ; ils le trouvèrent à genoux, nu-tête, un évangile à la main , recueilli dans la méditation du sujet qu'il devait traiter. Ce fut le reste de sa vie sa seule préparation pour annoncer la parole de Dieu.
Jusque dans sa dernière vieillesse , et parvenu à cette époque où ses cruelles infirmités lui permettaient à peine de se soutenir , Bossuet retrouvait encore des forces pour monter dans sa chaire épiscopale. Le 18 juin 1702, jour de l'Octave du Saint-Sacrement, Bossuet , alors âgé de près de soixante-quinze ans , parla une heure entière avec une voix très-nette et très-intelligible , et sans aucune incommodité. Ce fut la dernière fois qu'il prêcha dans son église ; et l'abbé Ledieu nous a conservé les paroles louchantes et paternelles qui
terminèrent ce sermon , et qui semblaient exprimer le pressentiment secret qu'avait Bossuet que ces paroles étaient les dernières que le peuple de Meaux entendait de sa bouche. « Je veux que vous vous souveniez qu'un certain évêque votre pasteur , qui faisait profession de prêcher la vérité et de la soutenir sans déguisement , a recueilli en un seul discours les vérités capitales de votre salut. »
La mémoire des succès qu'il avait obtenus autrefois à Metz par des missions pour la conversion des protestants , lui fit naître la pensée d'établir des missions semblables dans le diocèse de Meaux. A peine y fut-il arrivé , qu'il donna une mission dans les paroisses de la ville de Meaux. Il choisit pour coopérateurs l'abbé de Fénelon , l'abbé Fleury , et les Pères de l'Oratoire.
M. deSéguier, l'un des prédécesseurs de Bossuet , avait établi der. conférences ecclésiastiques dans le diocèse de Meaux ; mais le relâchement s'était introduit dans cette partie du gouvernement de ce diocèse. Bossuet s'attacha à rétablir et à perfectionner une institution dont il sentait et prévoyait mieux que personne les heureux résultats. Il traça de sa propre main l'ordre des matières qui devaient former le sujet de chaque conférence. Il invitait les ecclésiastiques de son diocèse à y assister régulièrement, et lui-même il leur donnait l'exemple de l'assiduité qu'il deman-
dait , en se trouvant avec exactitude aux conférences qui se tenaient dans sa ville épiscopale , et souvent même à celles des autres cantons du diocèse.
Quand il présidait à ces réunions des différentes portions de son clergé répandues dans les campagnes, et loin du commerce des hommes, Bossuet ne laissait apercevoir que la simplicité évangélique. Il leur traçait, par le langage familier et populaire qu'il adoptait , le modèle de celui dont ils devaient eux-mêmes se servir pour parler à des hommes simples et ignorants. Après avoir entendu la discussion des différentes matières qui formaient l'objet de la conférence , Bossuet prononçait luimême sa décision sur les questions difficiles, douteuses et importantes.
Malgré les travaux de tous genres , malgré les affaires importantes qui remplissaient sa vie, Bossuet a peut-être été celui de tous les évêques qui s'est montré le plus exact à visiter son diocèse. Il croyait ne devoir s'en rapporter qu'à lui-même pour acquérir toutes les connaissances de détails , dont la variété est soumise à des circonstances locales , souvent même à des coutumes et à des dispositions singulières.
Bossuet ne se refusait à aucun genre de fatigue et de travail dans le cours de ses visites pastorales -, nuiis , au milieu de ce travail et de ce mouvement d'esprit et de corps , son extérieur n'annon-
çait que le calme et le recueillement de la religion ; il était appliqué tout entier aux actes de son ministère ; aucune circonstance extérieure ne venait le distraire de son attention. Sa gravité, sa patience et sa modestie imprimaient le respect à tous les assistants ; on pouvait observer facilement combien il était pénétré de la sainteté des fonctions qu'il allait remplir.
Il apportait une attention particulière à l'administration des hôpitaux de son diocèse, et il entrait à cet égard dans les recherches les plus minutieuses. Chaque année il faisait à l'hôpital général de Meaux d'abondantes aumônes , et dans une année de disette il les augmenta avec tant de profusion , que son intendant crut devoir les modérer. Bossuet lui répondit: « Pour les diminuer, je n'en ferai rien -, et pour faire de l'argent à cette occasion , je vendrai tout ce que j'ai. » H continua donc à répandre ses aumônes avec la même abondance; et , pour mieux assurer l'exécution de ses ordres, il voulut assister lui-même à la distribution des secours de tous les genres qu'il avait destinés aux malheureux.
Pendant les vingt-deux années que dura son épiscopat , Bossuet n'en laissa passer aucune sans tenir un synode , excepté l'année qui précéda sa mort. Après dix ans d'expérience , il rédigea les Statuts synodaux en trente-trois articles , dont les dispositions embrassent tout ce qui est le plus
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propre à maintenir la régularité du clergé et à assurer l'instruction du peuple.
Cette instruction du peuple était l'objet spécial de sa sollicitude. Alors son génie élevé savait s'abaisser pour se mettre à la portée de toutes les classes, de toutes les conditions , de tous les âges, et parler aux enfants mêmes une langue accessible à leur faible intelligence. C'est ce qu'on peut observer dans le Catéchisme qu'il donna au diocèse de Meaux.
Il avait observé qu'on s'était borné jusque alors à enseigner aux enfants les éléments de la doctrine chrétienne sans leur apprendre l'histoire de la religion , connaissance cependant si indispensable pour lier la loi ancienne à la loi nouvelle , la succession des siècles à l'origine du monde, et le genre humain à son auteur. Jusque alors on avait été arrêté par la difficulté ou par l'impossibilité apparente de renfermer tant de choses dans un ordre assez simple et assez abrégé pour que l'intelligence d'un enfant pût les saisir, les embrasser et s'en pénétrer. Mais l'abbé Fleury saisit la pensée de Bossuet , et l'exécuta complètement en publiant son Catéchisme historique , ouvrage élémentaire resté entre les mains des enfants chrétiens jusqu'à nos jours.
Le Catéchisme de Bossuet en renferme trois. Le premier s'adresse à ceux qui commencent-, le second est destiné à ceux que l'on dispose à rece-
voir la communion ; enfin le troisième , d'un genre un peu plus relevé , a pour objet tout ce qui concerne les fêtes et leur célébration. C'est un exposé de toute la législation de l'Église sur le culte public et sur les solennités religieuses. Dans cette partie on observe facilement que Bossuet ne parle plus à des enfants , mais qu'il s'adresse aux chrétiens de tout âge et de tout sexe , et il leur fait connaître tout ce qu'exige de leur part la religion qu'ils professent , et le culte qui en fait une partie si importante.
La révocation de l'édit de Nantes, en 1685, donna une nouvelle activité au zèle de Bossuet pour l'instruction des nouveaux convertis. Lorsqu'il devint évêque de Meaux , il n'existait dans son diocèse qu'environ trois mille calvinistes , dont la plupart , de basse condition , ignoraient les maximes même les plus communes de la religion qu'ils professaient, mais si entêtés dans leur ignorance, qu'on ne pouvait les instruire qu'avec beaucoup de patience dans des conférences particulières. L'abbé Ledieu rapporte un trait singulier qui donne toute la mesure de leur instruction. Le 15 décembre 1685 , les Cafets , c'est ainsi qu'on appelait les vignerons habitants du faubourg de Saint- Nicolas de Meaux , furent trouver Bossuet en son palais épiscopal , pour faire abjuration entre ses mains. En se présentant à lui , ils le saluèrent , et lui dirent : « Je ne doutons plus et sommes con-
vaincus qu'il faut être catholique et nous convertir entre vos mains. Mais , Monseigneur, je ne voulons pas obéir au Pape. •> On se doute bien que Bossuet ne perdit pas son temps à raisonner avec ces puissants théologiens. Il se borna à répondre : Qiï appelez-vous ne pas obéir au pape? Le roi lui obéit bien , et moi je lui obéis. Il n'en fallut pas davantage pour achever de les convaincre. Ainsi ils firent leur abjuration et la signèrent.
Bossuet établit à Meaux , dans la chapelle de son palais, des conférences réglées, où il réunissait les nouveaux convertis. Mais ces luttes publiques finirent par devenir tumultueuses , et il y substitua des entretiens particuliers, où l'on appelait successivement chaque famille.
Il chargea trois ecclésiastiques de faire une mission pendant l'A vent à la Ferté-sous-Jouarre , ville importante de son diocèse , et où l'on comptait le plus de protestants. Il s'y rendit souvent lui-même pour exciter le zèle des missionnaires par sa présence et ses avis.
Lorsque Bossuet jugea que les nouveaux convertis de son diocèse étaient assez disposés , par tant de conférences et d'instructions, à entendre la voix de leur évêque , il leur adressa une lettre pastorale pour les préparer à recevoir la communion pascale avec tous les sentiments de piété que l'Église demande pour cet auguste mystère.
Sans entrer dans aucune discussion sur les ques-
tions difficiles et obscures que les premiers réformateurs avaient agitées , Bossuel profite de cette occasion pour les désabuser des imputations ridicules dont leurs ministres les avaient sans cesse entretenus sur les prétendues idolâtries de l'Église romaine. Il leur parle de l'un des principaux caractères de la véritable Église , de la succession qui fait remonter les évêques légitimes jusqu'aux apôtres. Il profite ensuite d'un trait historique , arrivé à Meaux même , et il s'en sert pour rappeler aux protestants l'origine récente et peu honorable de la plupart de leurs Églises. « Souvenezvous , leur dit-il , de Pierre le Clerc , cardeur de laine. Je ne le dis pas par mépris de la profession, ni pour avilir un travail honnête , mais pour taxer l'ignorance , la présomption et le schisme d'un homme qui , sans avoir de prédécesseur ou de pasteur qui l'ordonnât , sort tout à coup de sa boutique pour présider dans l'Église. C'est lui qui a dressé l'Église prétendue réformée de Meaux, la première formée en France , 1546. •>
Bossuet reproduit les mêmes raisonnements dont il avait fait usage dans sa Lettre sur l'adoration de la croix, pour répondre aux objections populaires des protestants sur le culte que les catholiques rendent à l'image de la croix , à celle des saints et à leurs reliques. Il établit cette maxime générale : ce que l'Église tolère n'est pas notre règle , mais ce qu'elle approuve.
Bossuet, suivant l'exemple de saint Augustin comme il en suivait les maximes , ne fit usage , pour ramener les protestants , que des seuls moyens qui appartiennent à l'Église , l'instruction et la persuasion ; on ne le vit jamais implorer le secours de l'autorité temporelle. Aucune exécution militaire n'eut lieu ni dans la ville ni dans le diocèse de Meaux, tandis que plusieurs provinces étaient couvertes de gens de guerre, pour réprimer les mouvements séditieux qui s'y étaient manifestés. Une seule maison de ce diocèse fut tourmentée pendant quelques jours par la présence de sept ou huit dragons ; mais aussitôt que Bossuet en fut instruit, il fit cesser ce commencement de persécution, qui avait eu lieu par ordre de l'intendant de Paris , et obtint que les personnes qui en étaient l'objet fussent transportées dans son palais 5 il voulut même se rendre caution de leur respect pour le roi et de leur soumission à ses ordres. Un procédé aussi délicat disposa ces personnes à écouter avec moins de prévention les instructions d'un évêque si tolérant , et au bout de huit jours il eut la satisfaction de recevoir leur abjuration , et la consolation encore plus douce de les voir persévérer dans la religion qu'ils avaient embrassée.
Bossuet allait lui-même répandre ses secours et ses instructions partout où il jugeait sa présence utile ou nécessaire. Il connaissait personnellement tous les nouveaux catholiques; on les lui amenait
de temps en temps pour être instruits et pour recevoir la confirmation. Il connaissait également tous les protestants qui s'étaient refusés à abjurer; il les faisait venir très-souvent à Meaux , ou dans d'autres lieux de son diocèse, lorsqu'il était en visite pastorale , pour chercher à les éclairer par ses instructions, et à les toucher par sa douceur.
Par ces manières douces , confiantes et paternelles , il parvint à en convertir plusieurs. 11 les faisait ensuite rentrer dans leurs biens , souvent même il les faisait soulager d'une partie de leurs impositions. Son caractère et ses principes en celte matière étaient formellement opposés à tout ce qui pouvait ressembler à la contrainte et à la violence. Il en donna une preuve dans une occasion remarquable. Une troupe de sept ou huit cents religionnaires avait tenté d'exciter une émeute à Lisy. Quelques-uns des chefs furent arrêtés et condamnés à mort. Bossuet , averti à temps , se hâta d'écrire à la cour , et obtint leur grâce.
Bossuet ne négligeait aucune des portions du troupeau que Dieu lui avait confié. En même temps qu'il s'occupait de la conversion et de l'instruction des calvinistes, il donnait à la direction des religieuses de son diocèse des soins aussi assidus et aussi constants que s'il n'eût pas eu d'autres devoirs à remplir , et des travaux bien plus importants à suivre et à conduire à leur perfection. On a conservé de lui près de sept cents let-
très de direction spirituelle, adressées à de simples religieuses. On ne sait comment concilier le temps que cette correspondance a dû demander à Bossuet , avec celui qu'ont exigé de sa part tous les ouvrages qui sont restés de lui , et tant d'affaires importantes où il a joué un si grand rôle. Mais ce qui étonne encore plus, c'est le sentiment inaltérable de patience, d'indulgence et de bonté qui respire dans ces lettres. Elles montrent Bossuet sous un point de vue qui semble avoir échappé aux regards de la postérité , accoutumée à ne le contempler que comme un aigle environné des éclairs du génie et des éclats de la foudre.
On voit dans ces lettres jusqu'à quel point Bossuait possédait la science et l'esprit de la religion, non-seulement dans son ensemble et dans le vaste développement de toutes les questions qu'elle peut faire naître, mais encore dans les plus petits détails de ces questions spéculatives , sur lesquelles l'Écriture , les Pères et les conciles n'ont pas cru devoir s'expliquer ni prononcer. On y trouve une multitude de décisions précises et exactes sur des doutes et des difficultés qui arrêtent souvent les ecclésiastiques les plus éclairés et les plus familiarisés avec cette partie de leur ministère.
Outre ces lettres, nous devons également à la respectable sollicitude de Bossuet pour les religieuses de son diocèse, deux de ses plus beaux ouvrages . les Elévations sur les Mystères , et les
Méditations sur V Évangile. Dans les Élévations, Bossuet considère la religion dès son origine , et il la suit dans tous ses âges jusqu'à la prédication du Sauveur. Dans les Méditations , il développe les grandes vérités que la philosophie profane avait méconnues ou altérées, et que Jésus-Christ est venu apprendre aux hommes. Il approfondit l'ouvrage de la rédemption dans son principe , ses moyens et ses effets. Dans ces deux écrits , il ne s'astreint à aucun plan. Il parle des mystères de la religion selon qu'il les trouve indiqués dans les livres saints , et de la morale chrétienne selon que Jésus-Christ l'a exposée lui-même dans son Évangile. En lisant les Élévations et les Méditations , on apprend à connaître Dieu , les hommes et soimême; et ces deux ouvrages peuvent tenir lieu d'un grand nombre de livres sur la religion et la morale. M. de La Harpe a dit avec raison : Ceux qui n'ont pas lu les Méditations et les Élévations ne connaissent pas Bossuet.
Bossuet ne se borna point à entretenir l'ordre , la régularité et la piété dans les communautés religieuses immédiatement soumises à son autorité. Il entreprit de rétablir l'exercice de sa juridiction sur plusieurs monastères célèbres qui s'y étaient soustraits, ou qui prétendaient en être exempts en s'appuyant sur des titres équivoques ou abusifs , et il dut le succès de celte entreprise à l'esprit de suite et de fermeté qu'il savait allier à la douceur
et à la patience. C'est ainsi qu'il soumit à sa juridiction les abbayes de Faremoustier, de Rebais et de Jouarre.
En considérant l'application de Bossuet au gouvernement de son diocèse , son assiduité à remplir tous ses devoirs , on ne sait comment il a pu lui rester encore assez de temps et de liberté pour composer tant d'ouvrages que nous avons de lui. « Mais un homme accoutumé à ne perdre aucun moment a du temps pour tous ses devoirs. » A l'âge de plus de soixante ans , il voulut apprendre l'hébreu , pour se rendre plus utile à l'Église , en lisant les fondements de notre foi dans la langue originale.
Bossuet n'aurait pu suffire à tant de travaux . si la nature ne s'était plu à le favoriser de tous ses dons. Elle avait uni en lui la figure la plus noble et la plus imposante à une excellente constitution. 11 jouit constamment de la meilleure santé , qui ne fut que légèrement altérée deux ou trois fois par de courtes indispositions, jusqu'à l'année qui précéda sa mort , époque où se déclara la maladie qui le condamna à de si longues et si cruelles sou (fiances.
Il était naturellement sobre dans ses repas et peu recherché sur la variété des mets que l'on servait à sa table. De cet heureux tempérament résultait cette facilité prodigieuse que Bossuet eut toujours pour le travail et l'application continuelle
qu'il put y apporter jusqu'à la fin de sa longue carrière.
Aussitôt qu'il fut évêque de Meaux , il prit l'habitude d'interrompre son sommeil et de se relever pendant la nuit. Après son premier sommeil , qui durait ordinairement quatre ou cinq heures, il s'éveillait naturellement, sans effort et sans inquiétude. L'hiver même , pendant les froids les plus rigoureux, il n'abandonnait pas celle habitude. Il se couvrait alors de deux robes de chambre, s'enveloppait jusqu'à la ceinture dans un sac de peau d'ours, et récitait matines et laudes avec ce recueillement religieux qui s'accorde si bien avec le calme et le silence de la nuit. S'il se trouvait ensuite la tête libre, il se mettait à son travail, qu'il prolongeait aussi loin que sa tête pouvait le soutenir, une , deux et quelquefois trois heures; mais il avait toujours l'attention de le quitter aussitôt qu'il se sentait fatigué ; il se replaçait ensuite sur son lit , et reprenait son sommeil avec la même facilité que s'il ne l'eût pas interrompu. De cette manière il avait en quelque sorte doublé son existence et suspendu la rapidité du temps par cette distribution qu'il en avait faite. Il suivit constamment ce genre de vie de 1682 à 1699 , époque à laquelle un érésipèle dont il fut attaqué l'obligea pendant quelques mois de changer un peu ses habitudes, qu'il reprit ensuite jusqu'à sa dernière maladie.
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Sa manière de vivre dans sa famille , avec ses amis , même avec ses domestiques , était douce , noble et obligeante. Tous ses gens lui étaient sincèrement attachés, et le servaient par affection plus que par intérêt. Son discernement était exquis; il pénétrait les hommes jusqu'au fond de l'àme , et démêlait sans peine si c'était la vanité , l'intérêt ou un attachement réel qui les faisait agir; mais sa bonté naturelle le disposait toujours à l'indulgence , et il croyait la devoir à l'affection qu'ils lui montraient.
Cependant il paraît que Bossuet négligeait les détails intérieurs de sa maison. Ses grandes occupations, qui l'absorbaient presque exclusivement, ne lui permettaient pas d'y apporter cet esprit d'ordre et d'arrangement qu'on aime à retrouver partout , et qui contribue peut-être plus qu'on ne pense à laisser à l'esprit le calme et la liberté nécessaires pour se livrer au travail. Il est certain qu'il en résulta pour lui quelque embarras sur la fin de sa vie. Cette négligence provenait aussi de la confiance trop aveugle qu'il avait accordée à son intendant. 11 lui avait entièrement abandonné le soin de ses revenus et de ses affaires , sans se réserver cette surveillance générale qu'il n'aurait pu retenir et exercer sans consumer un temps précieux.
Mais si Bossuet n'était pas très-habile dans l'économie intérieure de sa maison , personne ne porta
jamais plus loin l'économie du temps. L'emploi qu'il en avait fait depuis qu'il était dans le monde l'avait soustrait à l'obligation de rendre et de recevoir des visites. On sentait généralement que tous les moments d'un homme tel que Bossuet appartenaient à la religion, à l'Église et à l'État, et que des considérations de société ne pouvaient pas balancer des considérations d'un ordre si supérieur. Bossuet eut beaucoup d'amis, et ses amis étaient tous des hommes du plus grand mérite. On voit que le lien qui les unissait était moins une affection de cœur que d'intérêt commun pour la gloire de la religion , et la noble ambition de réunir tous leurs talents et tous leurs efforts pour assurer son triomphe. Aussi , dans la collection volumineuse de ses lettres à ses amis, si l'on ne trouve pas de ces épanchements de l'âme qui échappent involontairement à saint François de Sales et à Fénelon , elles sont remarquables par le caractère religieux dont elles sont empreintes. Elles montrent toujours Bossuet considérant les hommes comme des voyageurs sur la terre , marchant à travers le temps pour arriver à l'éternité , et ne voyant dans leurs rapports de société que le grand but de leurs destinées. Il eut le malheur de perdre des amis qui lui étaient bien chers, et il donna des larmes sincères à leur mort. Mais on voit toujours la religion assise à ses côtés, prête à essuyer ses larmes. En 1684, il perdit, dans l'espace de quelques jours ^
trois de ces amis si distingués , M. de Cordemoi , historien -, l'abbé de Vares , garde de la bibliothèque royale , et l'abbé de Saint-Luc , aumônier du roi.
Les liaisons d'estime et d'amitié que Bossuet avait formées à Versailles conservèrent toute leur force lorsqu'il cessa d'y résider habituellement. La considération dont jouissaient ces hommes distingués, la réputation qu'ils ont laissée, font assez voir que le mérite et la vertu avaient seuls présidé à cette association respectable dont Bossuet était le chef et l'oracle. Un grand nombre d'entre eux avaient été redevables à ses témoignages ou à son influence des places honorables qu'ils remplissaient à Paris ou à la cour. On peut citer parmi ces amis particuliers de Bossuet l'abbé Fleury, dont nous avons déjà parlé et dont le nom et la mémoire seront toujours en honneur; M. de Malezieu , attaché au duc du Maine, par son influence; M. de Court, que Bossuet plaça également dans la maison du duc du Maine; Valincourt, qu'il plaça dans celle du comte de Toulouse ; le géomètre Sauveur, qu'il avait fait entrer chez Mme la Dauphine; M. d'Ormesson , d'Amboise , mort intendant de Lyon ; l'abbé Benaudot , si versé dans l'histoire et la liturgie des Églises d'Orient; d'Herbelot et Galland, les premiers qui aient introduit en France le goût des langues orientales ; Pélisson , qui s'est illustré par la défense de Fouquet ; La Bruyère , dont Bos-
suetsut démêler de bonne heure le mérite naissant et encore obscur. Tout le monde connaît le bel éloge que La Bruyère a fait de Bossuet dans son discours de réception à l'Académie française , le 15 juin 1693 ; c'est lui qui le premier donna à Bossuet le titre de Père de l'Eglise , titre qui lui est resté.
Les plus grands poètes latins et français venaient consulter Bossuet sur le mérite de leurs ouvrages. Boileau soumit à sa censure son Épître sur l'amour de Dieu , et Bacine , sa tragédie iïAtlialie ; et il a partagé avec Boileau le mérite d'avoir mieux jugé le chef-d'œuvre de Bacine que tout le reste de ses contemporains.
Bossuet blâmait chez les poètes modernes l'emploi des fictions de la mythologie païenne. Il aurait désiré que la poésie , dans son langage sublime , eût dédaigné ces ornements frivoles , imaginés pour ajouter une dangereuse séduction aux enchantements d'un culte qui ne parlait qu'aux sens , et d'une religion qui n'offrait à l'adoration des peuples que des tableaux voluptueux , des souvenirs coupables et de grands scandales. Il croyait que les grandes images , les nobles pensées, la richesse, la force , l'originalité d'expressions répandues dans les livres sacrés , pouvaient suppléer avec avantage aux plus heureuses conceptions d'une poétique étrangère à la religion , à la morale , à la législation, aux habitudes des peuples modernes. Enfin Bossuet pensait que , si la mythologie
avait élé la théologie d'une religion voluptueuse et dépravée, une religion sainte et pure devait inspirer à des poètes élevés à une école plus sainte et plus grave , des idées , des images et des expressions plus conformes à la doctrine et à la morale qu'ils y avaient puisées.
Ce système poétique était digne sans doute d'un évêque tel que Bossuet , et Racine a montré par l'inspiration sublime et la magnificence de pensées , d'images et d'expressions qu'il a répandues dans Athalie et dans Esther , que ce système était bien loin d'être une vaine théorie. On est étonné que cette opinion de Bossuet n'ait pas été partagée par tous les écrivains et les poètes si religieux du siècle de Louis XIV, qu'elle ait été môme combattue par l'auteur de X Art -poétique , tandis que de nos jours elle a été remise en honneur par quelques écrivains d'un mérite remarquable, qui ont trouvé dans la langue sacrée des livres saints et de la religion un instrument plus doux , plus harmonieux , et en même temps plus brillant et plus sonore que la lyre des muses païennes. Peut-être , au dix-septième siècle ces hommes d'une foi vive et pleine d'un saint respect pour la religion , auraient-ils craint de profaner l'arche sainte en y touchant ; ils n'osaient faire entendre dans les chants d'une poésie mondaine des accents que leurs voix avaient coutume de n'employer que dans les temples du Seigneur ,
pour célébrer ses louanges , ou dans le Silence du recueillement et de la piété pour implorer sa miséricorde.
Pour nous , tout en donnant la préférence au syslème de Bossuet , nous désirerions ne le voir suivi que par des poètes vraiment chrétiens , qui chercheraient leurs inspirations dans une foi sincère , et qui regarderaient comme un sacrilège de faire du langage religieux une simple machine à effet , moins usée que la mythologie ancienne.
Un poëte dont Bossuet admirait le génie , en lui pardonnant les singularités de son caractère, c'était Santeuil. Il allait souvent à Germigny , et c'est là qu'il fit , dans une pièce charmante , la description de ce lieu consacré par la présence de Bossuet. Quelques années après , Santeuil fit la description des jardins de Versailles ; dans un pareil sujet, Santeuil crut pouvoir faire usage de la mythologie , et les dieux des vergers, Pomone , les nymphes , les déités champêtres, furent chantés dans ses vers , mais toutefois sans sortir des bornes de la décence la plus sévère. Cependant ce cortège de Pomone , des nymphes et des dieux champêtres déplut à l'austérité de Bossuet , et il blâma hautement Santeuil de s'être cru obligé de recourir à ce luxe efféminé. Instruit du mécontentement de Bossuet, Santeuil lui adressa son apologie sous le titre de Poeta christianus , en forme d'amende honorable. Il fil graver à la tête une vi-
gnette représentant Bossuet , revêtu de ses habits pontificaux, et Santeuil à genoux devant lui sur les marches de l'église cathédrale de Meaux , la corde au cou, faisant amende honorable et jetant au feu tous ses vers profanes.
Cette pièce , d'une beauté remarquable , renferme peut-être les éloges les plus vrais et les plus noblement exprimés qu'on ait jamais donnés à Bossuet. On y remarque à la fin ce beau vers qui pourrait servir d'inscription à tous les portraits de Bossuet :
Per quem religio manet incoucussa, sacerdos.
Mais Santeuil trouva des juges moins sévères dans Fénelon et l'abbé Fleury. Le premier lui écrivait : « Faites des Pomones tant qu'il vous plaira, pourvu que vous en fassiez ensuite autant d'amendes honorables ,- ce sera double profit pour nous , la faute et la réparation. »
La conversation de Bossuet était remarquable par une extrême simplicité. Plus on était frappé de la profondeur et de la hauteur des conceptions de Bossuet dans ses ouvrages, plus on s'étonnait de rencontrer tant de simplicité et de facilité dans la conversation d'un homme qu'on ne s'était préparé qu'à admirer. On s'était senti effrayé d'avoir à paraître devant un tel génie , et on n'éprouvait
que la satisfaction de s'en trouver en quelque sorte rapproché par la conformité du langage et des manières. La conversation de Bossuet portait l'empreinte de son caractère . de ses mœurs et de ses principes. Elle était toujours grave et instructive ; jamais elle n'avait pour sujet des détails frivoles ou inutiles. La religion , la philosophie , la morale, les ouvrages importants qui paraissaient et qui avaient pour objet les sciences ou les affaires de l'Église , fournissaient assez de matières à ses utiles entretiens. Cependant il admettait dans la conversation de l'enjouement et une raillerie douce et aimable , pourvu qu'elle se renfermât dans une certaine mesure , et qu'elle ne blessât jamais ni le goût , ni les égards, ni la charité chrétienne.
La modestie de Bossuet était si simple et si naturelle , qu'elle lui inspirait une espèce de dégoût pour les louanges et pour tous ces compliments dont on est si prodigue dans la société , pour peu qu'on ait des titres légitimes ou même équivoques à la célébrité.
Dans sa simple retraite de Germigny , Bossuet offrait un spectacle digne de l'admiration des étrangers que la magnificence de la cour de Louis XIV attirait en France. Les plus distingués d'entre eux croyaient n'avoir satisfait qu'imparfaitement leur curiosité , s'ils n'avaient demandé et obtenu la faveur d'être admis à f.ermigny. Tous étaient frappés du contraste de tant de simplicité
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et de douceur avec tant de grandeur. Us se vantaient en quelque sorte d'avoir vu Bossuet chez lui , et aimaient dans la suite à rappeler ces courses passagères comme des époques remarquables de leur vie.
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