LIVRE DIXIKME
» marquée dans toute la tradition; mais que les » anciens pasteurs ne proposoient d'ordin;iire au » commun des justes, que les pratiques de VA- » nwi/r intéressé pio^orlioimées à leur grâce. »
Il falloit que Fénélon eût entièrement perdu de vue V article xx d'issy (') , qwi condamnoit d'avance ce système chimérique d'une tradition secrète.
Rien d'ailleurs n'étoit plus propre qu'une pareille supposition à justifier tous les soupçons de secte et de cabale , qui s'élevoient contre ces associations mystiques où l'on prétendoit être dépoéitaire d'une tradition secrète inconnue au commun des justes et à la plupart des Pères de l'Eglise , quoiquelle ne J'ai que la simple et pure per^ fection de V Evangile.
Fénélon sembloit révéler lui-même rinutilite de toutes ces subtiles spéculations, en convenant « («) que l'amour de Dieu qui est mélangé du mo- )> tif de l'intérêt propre , a fait néanmoins dans » tous les siècles un grand nombre de saints , et » que la plupart même des saints ne pan'iennent » jamais en cette vie au pur amour. »
Bossuet étoit assurément fondé à dire, dès le premier m.onient où le livre des Maximes des saints parut, « C^) que dans un temps où \e faux
(") Maximes des Saints. — (*) Lettre de Bossuet à l'évêque de Chaitres, du 18 février 1697. Manuscrits.
(0 Article xx« d'issy : a II n'y a point de traditions que » celles qui sont reconnues par toute l'Eglise , et dont fauw torité est décidée par le concile de Trente. La proposition a contraire est erronée, et les prétendues traditions apostoj) tiques secrètes, seroient un piège pour les fidèles, et un y moyen d'introduire toutes sortes de mauvaises doctrines, i'
Îl44 HISTOIRE DE BOSSUET ,
» mystique faisoit tant de mal, il ne falloit écrire -V que pour le condamner, et abandonner le vrai y> mystique à Dieu ; que le vrai mystique est si M rare et si peu nécessaire , et que le faux est si M commun et si dangereux , quofi ne pouvait trop y> sy opposer. »
La doctrine des Articles cV Issy tendoit à inculquer fortement la nécessité de se conformer dans tous les états quelconques aux commandemens de l'Eglise sur les pratiques et les œuvres du christianisme ; et cependant, contre l'intention de Fénélon lui même , et contre les exemples qu'il n'a cessé 4e donner dans les détails de sa vie publique et privée, le système de son livre, en exaltant la perfection de VOraisoji contemplatii^e , tendoit indirectement à affoiblir le mérite et la nécessité des œuvres et des pratiques de la religion.
En vain Fénéion s'étoit persuadé qu'il ne faisoit que m.archer sur les traces de saint François de Sales, de sainte Thérèse et d'un grand nombre de pieux auteurs ap])rouvés dans l'Eglise , l'évéque de Chartres lui avoit répondu d'avance « («) que si » l'on trouve dans des auteurs approuvés des ex- » pressions dont les nouveaux mystiques faisoient » un abus si manifeste, leurs sentimens et le fond » de leur doctrine étoient infiniment opposés dans M les points les plus essentiels j que ces expres- » sions , empruntées par la fausse piété pour imi- )> ter la véritable , étoient des termes innocens » dans ces pieux écrivains, dont ils ont usé rare- » ment, et qui sont comme échappés de leur » plume, quoiqu'ils aient écrit dans un temps noa (") Ordonnance de Tévêque de Chartres, du 21 novembre
LlVRli DlXlÔlE. 1^^
» suspect; mais que ces termes deveaolcnt ciiini- » nels y lorsqu'on les recherciioit avec adectation , » nonobsLaut l'abus qu'on eu avoil lait si rcccm- » ment. »
Plusieurs personnes censurèrent aussi dans le livre des Maxinics des saints ce qui n'y c'toit pas, comme ce qui y e'toil. On reprochoit à l'auteur le silence qu'il avoit gardé sur la condamnation des Qiiictistes jnodemcs, en rendant compte dans son a^'ei^tl s sèment des opinions des différens auteurs qui, de siècle en siècle, ont abusé de la contemplation ^ et ce silence paroissoit une afiectation dans un temps où la condamnation de Molinos étoit encore si récente et avoit fait tant d'éclat.
Enfin tous les sentimens paroissoient se réunir sur un point. On s'étonnoit, on s'afïligeoit , on blâmoit Fénéion , ou du moins on le plaignoit de s'être cru obligé de faire connoître ses sentimens sous une forme plus propre à confirmer, qu'à dissiper tous les soupçons.
Tandis que l'ouvrage de Bossuet et celui de Fénéion étoient ainsi en présence du jDublic, leurs auteurs sembloient éviter encore de se placer dans une opposition déclarée.
Quoique l'opinion et le plan de Bossuet fussent déjà arrêtés, il s'étoit encore borné à annoncer à Fénéion « (0 qu'il lui donncroit en secret ses ?ry> marques sur son livre comme à son intime ami. » Mais ces remarques se firent attendre quatre mois et demi. Bossuet eut besoin de ce long intervalle pour fixer les mcertitudes de M"»^ de Maintenon , du cardinal de Noailles et de l'évéque de Cliar-
(i) Réponse de Fàiclon à la lidation du Quiétcsme.
li^Ô niSTOiRE DE L'OSSUET,
très, et pour les convaincre de la nécessité de faire prononcer une condamnation solennelle des erreurs de Fénélon.
Quoique M"'*' de Maintenon , le cardinal de Noailics et l'évéque de Chartres fussent sincère - Mienl affiigés de l'éclat fâcheux que le livre des Maximes des saints avoit produit dans le public, ils ne ponvoieut se résoudre à abandonner entièrement Fcnéion. Il éloit toujours défendu dans leur coeur par l'opinion de sa vertu et la conviction de la pureté de ses intentions. Dans tous les entretiens qu'il avoit avec eux, il les séduisoit par la candeur de son langage et par les explications plus ou moins spécieuses qu'il donnoit, ou qu'il ofFroit; et le cardinal de Noailles surtout, toujours ami delà paix^ se flattoit d'amener Bossuet à se contenter de ces explications.
Mais Bossuet trouvoit ces explications ou peu sincères, ou insuffisantes.
11 disoit aux deux prélats : « («) Je vous rends » responsables de la division que vous allez faire « éclater dans l'épiscopat. Prenez le parti qui vous 5) plaira j pour moi, je vous déclare que j'élèverai :») ma voix jusqu'au ciel contre ces erreurs que y> vous ne pouvez plus ignorer. J'en porterai mes 7> plaintes jusqu'à Home et par toute la terre; et ii •» ne sera pas dit que la cause de Dieu sera ainsi » abandonnée. Fussé-je le seul, j'entreprendrai la •» chose dans la connoissance que Dieu me donne y) du péril des âmes, et dans la confiance où je suis, >) qu'il ne m'abandonnera ni moi , ni son Eglise ; -» mais que la vérité triomphera, et que l'erreuv •» sera confondue. »
^'0 Mis. de Ledicu.
llVRE DIXIÈME. 247
t'énelon ne recevant point les remarques que Bossuet lui avoit promises depuis trois mois, prit le parti, à la (in d'avril 1^)9- , de soumettre son livre au jugement du Pape; mais il ne fit cette démarche qu'après avoir obtenu l'agre'ment du roi, et après avoir mis sous les yeux de ce prince la minute de la lettre qu'il se proposoit d'adresser au souverain pontife.
Bossuet fit valoir cette démarche comme un nouveau motif qui devoit obliger le cardinal de Noailles et l'évéque de Chartres à se déclarer hautement contre la doctrine de l'archevêque de Cambrai. Il avoit déjà établi à l'archevêché des conférences avec ces deux prélats, dans lesquelles il leur exposoit toulesles erreurs du livre des Maximes des saints (')• Mais ce ne fut pas sans une peine extrême qu'ils consentirent enfin à se déclarer.
Louis XrV lui-mcme , dont l'esprit étoit toujours si juste et le caractère si modéré, sembloit se refuser à l'éclat que l'on vouloit donner â cette controverse.
« Après la publication du livre des Maximes » des saints , •>-> écrit l'abbé Ledieu , qui ne fait que répéter ce qu'il tenoit de Bossuet lui-même, « quelque bruit qui s'élevât contre cette nouvelle » doctrine, le E.oi demeura incertain et irrésolu î> sur le parti qu'il avoit à prendre , et ce fut » M. de Meaux qui détermina Sa Majesté à de-
(,') a Ces conférences avoient lieu à rarchevêché trois ou ;> quatre fois par semaine , depuis trois heures jusqu à six , ea M présence de M. de Paris, de M. de Chartres, de îJ. de 3) Meaux, de M. Beaufort, de M. Pii'otj elles durèrent plus » de deui mois. » Mts. Je LedUu.
-i48 KISTOIRE DE EOSSUET,
» mander et à poursuivre la condaninalion de ce » livre , après qu'il lui eut expliqué en parlicu- » lier tous les faux principes de cet ouvrage, et .» les conséquences qu'il y en avoit à craindre; i> qu'il lui répondoit du succès, et que la con- » damnation étoit immanquable. »
Qualrc mois entiers s'étoient écoulés dans cette succession d'incertitudes et de négociations, et ce ne fut guère que vers la fin de juin (1697), qu'il fut convenu et arrêté entre les troi^ prélats de rédiger et de publier une déclaratioJi contre le livre des Maximes des saints.
C'est alors que le cardinal de Noailles transmit à Fénélon les remarques de Bossuet sur son //Vre. Mais les expressions lui en parurent si dures, et les injonctions si impérieuses de la part d'un confrère , qu'elles achevèrent de l'aigrir.
Bossuet avoit à la vérité proposé quelque temps auparavant des conférences , où Fénélon seroit admis. Fénélon a fait connoître lui-même les moiifs de son refus (0. On ne les lui proposa que longtemps après que l'examen et la censure de son Ihr'i'e avoient déjà élé arrêtés entre les trois prélats dans les conférences tenues sans sa participalion. Il prétendit que ce n'étoit plus des explications qu'on lui demandoit, mais une simple adhésion de sa part à un jugement déjà déterminé par des collègues, qui s'arrogeoient un pouvoir qu'aucune loi ne leur attribuoit. Il parut égalejiient redouter la véhémence de Bossuet dans une discussion de vive voix sur des questions subtiles, qui avoient besoin d'être éclaircies et fixées avec une attention scrupuleuse. Ce fut par cette consi-
C') Koyez sa Réponse à lu Rdaiion dw quic'tisme^
LTVRE DIXIEME. ^4^
(îlération, que Fénclon , en consentant enfin à ces conférences ^ exigea, comme une condition indispensable , la présence et le concours des the'ologiens du cardinal de Noaillcs ; et qu'on y tînt un procès-verbal fidèle de tout ce qui lui seroil objecté par son adversaire , et de tout ce qu'il croiloit devoir alle'guer pour sa de'fense.
Ces conditions ne furent point acceptées; et les conférences continuèrent à avoir lieu à l'archevèché pendant tout le mois de juillet ( 1697 ) dtre le cardinal de Noailles , Bossuet et i'éveque de Chartres, pour arrêter et rédiger définitivement le projet de leur déclaration.
Fénélon avoit annoncé dans V avertissement du livre des IMaxinies des saints que la doctrine qu'il y proiessoit, éloit contormc à celle des trente^ quatre Articles d^lssy. Les prélats qui avoient concouru à ces Articles, étoient donc en droit de réclamer contre une conformité qu'ils désavouoient hautement, et ce désaveu servit de fondement à. leur déclaration.
XTV. — Déclaration du cardinal de Noailles , de Bossuet et de l'évêque de Chartres, contre le livre des Maximes des saints.
Fénélon eut ordre le i/*' août 1O97 de quitter la Cour , et de se retirer dans son diocèse. Dès le G du même mois , les trois prélats remirent au Roi la Déclaration C") signée de leur main (0.
Le li 7 juillet précédent, Louis XIV avoit écrit
(°) OEuvres de Bossuet, loiïi. xxviii, cdit. de Vers. i/z-S».
(0 « Elle lut rendue publique de l'aj^rément du Iloi, pour il qui M. de Meaux la mil en hançais , et que Sa Majesté lut i> elle-même, h 3Its. de Ledieu.
25o niSTOlUE DE BOSStTET,
au Pape une lettre très -forte et très -pressante « pour le prier de prononcer le plus tôt qu'il se » pourroit sur le livre de l'archevêque de Cambrai, » et sur la doctrine qu'il contenoit. »
De simples motifs de curiosité, très-e'trangers à l'affaire du Quiétisine, avoient conduit à Rome, près d'un an avant la publication du livre des Maximes des saints, l'abbé Bossuet neveu de Tévéque de Meaux, et l'abbé PhelipeaiiJC qui lui avoit servi de docteur dans ses études de théologie. Aussitôt que Fénélon eut soumis son //Vre au jugement du Pape, Bossuet écrivit à son neveu de suspendre son retour en France , sa présence pouvant devenir nécessaire a Rome. Ce fut donc sur son neveu que Bossuet jeta les yeux pour lui transmettre ses instructions et solliciter la condamnation de l'archevêque de Cambrai.
Jamais choix plus malheureux n'eut des suites plus déplorables. La correspondance de l'abbé Bossuet accuse à chaque page son caractère, ses sentimeus et ses procédés; et il est impossible de ne pas attribuer à sa fatale influence l'excès de véhémence et d'amerfume, qui est venu se mêler aux controverses de deux grands hommes, et qui laisse encore tant de tristesse dans l'ame de leurs plus sincères admirateurs (').
(*' La passion avoit tellement aveuglé ce neveu si peu digne d\in tel oncle , qu'il a cru se recommander à la postérité , en lui transmettant ces tristes monumcns de sa haine et de son emportement. I.'abbé Lcdieu rapporte dans son journal, sous la date du i*"»" janvier 1705, « que peu de » temps après la mort de son oncle, Tabbé Bossuet lui jarla 7) fort (le ses lettres île Route à M. de ]*,Ieaux , et de celles ■» que }I. dç Meaux lui ijyQÏt &rit€s de Paris , où étoit toute