LIVRE DIXIKME. IjC
Celui de Bossuet oflVoit un tableau historique très-curieux de l'origine et des progrès de la doctrine des auteurs mystiques. Il montroit comment leur pieté avoit souvent surpris et égaré leur jugement. S'il se permet toit de sourire quelquefois de leurs pieux excès et de leurs amoureuses extriwagances , il excusoit et justifioit leurs intentions; il rectifioit ce qui avoit pu leur échapper de peu exact , ou de répréhensible , par d'autres passages, oii ils s'exprimoient d'une manière plus conforme aux véritables maximes du christianisme. Il attribuoit leurs méprises à l'espèce d'indifférence avec laquelle l'Eglise avoit considéré ces édifiantes spéculations renfermées long- temps dans l'obscurité des cloîtres, et qui n'avoient eu jusqu'alors aucune influence dangereuse sur la morale.
Bossuet avoit surtout rais beaucoup d'art à écarter de saint François de Sales, de sainte Thérèse, et du bienheureux Jean de la Croix, le soupçon d'avoir partagé des sentimens , qui auroient mérité la censure de l'Eglise. Il donnoit à leurs expressions , quelquefois exagérées, toutes les interprétations que sollicitoient la sainteté de leur vie et la pureté incontestable de leurs intentions. L'abus qu'on prétendoit faire de leur autorité , lui recommandoit de laisser leur mémoire à l'abri de tout reproche , et de prévenir les inductions indiscrètes qu'on auroit cherché à appuyer de la faveur de leur nom. Mais il ne craignoit pas de les abandonner, lorsqu'il ne pouvoit entièrement les défendre, et se bornoit à les justifier par le silence que l'Eglise avoit gardé jusqu'alors sur cette matière. Le iivre des Maxipies des saints n'offroit aij
"èf^O HISTOIRE DE BOSSUET ,
contraire , qu'une suite d'axiomes souvent obscurs, quelquefois inintelligibles , toujours expri' mes dans un langage avec lequel on étoit peu familiarisé. Le style en e'toit aussi sec, que les ide'es en étoienl subtiles et raffinées. Plusieurs propositions olTroient , dès leur premier aspect , un sens qui effarouchoit l'imagination. Elles paroissoient plus propres à desse'cher le cœur, qu'à y répandre cette douce onction que sembloient promettre le nom de son auteur, et le charme habituel de son langage et de son caractère. Ce n'étoit pas lout-à-fait sans raison que M. Tronson avoit écrit à Fénélon , après avoir lu la première ébauche de son ouvrage : Je ne puis qu estimer ce que j'entends j et admirer ce que je n entends pas.
Il est en effet assez remarquable que celui de tous les ouvrages de Fénélon, auquel il a paru lui-même attacher le plus de prix , celui qui lui a coûté le plus de soin et de travail, celui qu'il a défendu pendant deux ans entiers avec des efforts de talens et d'esprit dignes d'une meilleure cause, soit précisément celui de ses ouvrages , ou l'on retrouve le moins l'ame , le style, l'intérêt, le charme accoutumé de Fénélon.
Il est vrai que le livre des Maximes des saints n'étoit que le précis d'un ouvrage beaucoup plus étendu , que le cardinal de Noailles invita Fénélon à réduire sous une forme plus abrégée. C'est ce qui peut servir à expliquer comment , dans les écrits qu'il publia pour la défense de son lii're , il se montra plus persuasif, plus éloquent, plus exact, plus intelligible, que dans le li^re inême.
Mais ce qui est vraiment étonnant, c'est que
les censeurs à qui Fcnclon avoit soumis rcxamen du livre des Maximes des saints, n'eussent pas observé combien l'auteur s'y e'toit écarté de la doctrine des trente -aiialre Articles cVlssy, en prétendant toujours y rester fidèle. On peut le concevoir jusqu'à un certain point de la part de Fénélon. Lorsqu'un auteur s'est fortement préoccupé d'un système dont il s'imagine avoir bien établi les principes et enchaîné les conséquences par une suile de raisonnemens qui ont pris dans son esprit le caractère de l'évidence , il ne voit plus dans tout ce qui frappe sa pensée , que de nouvelles preuves de l'idée dont il est habituellement dominé. Mais le cardinal de Noailles et ses théologiens, M. Pirot (0, M. Tronson , étoient à l'abri d'une pareille illusion. Les préventions mêmes déjà répandues contre Fénélon, dévoient les avoir prémunis contre son penchant pour une doctrine suspecte , et les disposer à apporter à l'examen de son ouvrage une attention plus sévère.
Cependant il n'en est pas moins vrai que la doctrine du livre des Maximes des saints s'éloignoit de celle des Anicles dTssy en des points importans.
(ï) « Il éblouit en effet le docteur Pirot , approbateur de w cet ouvrage , qu'il Fappeloit un liwre tout d'or, où les li^ » mites du vrai et du faux étoient si exactement marquées, w qu'on ne pouvoit plus s'y méprendre, w ( Mémoires du chancelier d'Aguesseau. )
Ou doit cependant dire, à la justification de ce docteur, cju'il n'en avoit fait qu'une seule lecture , en présence de fauteur; manière très-peu sûre de bien juger un ouvrage , suitout dans une matière atissi abstraite. '
BoSSUET. III, H
Non-seulement Fe'nélon y suppdsoit îa possibilité « d'un état habituel d'amour de Dieu, où ni » la crainte des châtimens , ni le de'sir des récom- » penses n'ont plus de part; où l'on n'aime plus » Dieu ni pour le me'rite, ni pour la perfection, » ni pour le bonheur qu'on doit trouver en l'ai- *) mant. » Mais il admettoit un cas hypothe'tique, « où une ame pouvait consentir au sacrifice absolu V de son salut ('). »
Il est vrai que Fénélon , ainsi que la plupart des auteurs qui ont partagé cette singulière opinion , suppose toujours, qu'en consentant ainsi à être privé éternellement du boniieur de voir Dieu, on ne cesseroit pas pour cela de l'aimer.
Sans examiner si une pareille supposition n'implique pas contradiction , et n'est pas une véritai»le abstraction métaphysique, il est au moins certain que l'esprit des trente -quatre Articles d'issy etoit absolument opposé à la doctrine du livre des Maximes des saints,
Fénélon supposoit encore « que les pasteurs et » les saints de tous les temps avoient eu une es- » pèce d'économie et de secret pour ne parler du li pur amour qu'aux âmes à qui Dieu en donnoit ï) déjà l'attrait et la lumière; que cette doctrine >> étoit la simple et pure perfection de l'Evangile
(ï) Le yc Article iVIssr porte : « Tout Chrétien en toufc :?7 état, quoique non à tout moment, est obligé de vouloir, 3) désirer, et demander explicitement son salut éternel. »
Le ixc Article : (c II nVst pas permis à un Chrétien d'être >> indifférent pour son salut. »
Le xxxie Article : « Il ne faut point permettre aux âmes « que Dieu tient dans les épreuves, d^acquiescer à leur dc- 7) sespoir et cbmuation apparente. »