LIVRE DIXIEME
» prie de ne le point nommer; car fai un petit » sujet de me plaindre de son silence. L'abbé Ber- » lier demanda la permission de rapporler celte )» conversa lion à M. de Lamoignon , en ne nom- » mant point le duc de Beauvilliers, et M. de » Meaux y consenlit.
» Dans cette même promenade, l'abbé de Saintyi André s'offrit de faire un voyage en Flandre; » ayant été seize ans chanoine d'x\rras, étant ami » de l'évéque, qui lui-même, malgré la différence » des senlimens , l'avoit toujours été de M. de » Cambrai^ il pouvoit espérer par ce moyen de » travailler utilement à la paix. M. de Meaux ré- » pondit que le temps nétoit pas encore venu, » Mais deux mois après, le même abbé de Saint- » André Vêtant allé voir à Paris , et lui ayant dit )) qu'il alloit faire un voyage de quinze jours, le » prélat lui demanda s'il se souv^enoit de ce qu'il » lui avoit dit d'un voyage d'Arras. L'abbé lui ré- » pondit qu'oui. Eh bien, dit M. de Meaux, c'est w celui que je vous prie de faire , et vous me Jerez » plaisir. »
Mais une suite d'incidens imprévus, dont le récit n'offriroit aujourd'hui aucun intérêt, et une maladie dont l'abbé de Saint-André fut attaqué pendant ce voyage, ne lui permirent point de se ménager un entretien particulier avec Fénéloii, pour lui porter les paroles de paix dont il étoit chargé. « («) M. de Meaux en fut très-fâché. Ce » voyage servit cependant à justifier la droiture de » son cœur , et le désir qu'il avoit d'une réunioa » entière avec M. de Cambrai. »
C*) Mis. de Winslou.
HISTOIRE DE BOSSUEï ,
XXIV. — Réflexions sur le résultat de la controverse du Quiétisme.
La controverse du Quiétisme a été un événement important dans Thistoire ecclésiastique du dix-septième siècle. Les deux plus grands évéques de l'Eglise gallicane se montrent en présence de toute la France et de toute l'Europe dans une opposition éclatante. Leur célébrité attire toute Tattention de leurs contemporains sur ce grand combat. Ils se servent de toutes les armes du génie et de la science pour s'attaquer et se défendre. L'Europe retentit, pendant trois ans entiers, du bruit €t de l'agitation qu'excitentleurs écrits. L'éloquence dont la nature les a doués, attache à ces écrits un intérêt et une chaleur , qu'on est étonné d'y retrouver après tant d'années. Louis XIY intervient avec tout le poids de son nom et de son autorité dans une controverse oii les évéques les plus respectables de son royaume réclament sa protection. Des personnages illustres, des noms plus ou moins célèbres, se mêlent à ces événemens , et y portent leurs affections, leurs passions et tous leurs moyens de crédit et de pouvoir. Rome, affligée et indécise, voit à regiet, au pied de ses tribunaux, les deux plus grands évéques de la catholicité se diviser, se combattre, et demander un jugement, qui peut, en condamnant l'un des deux, ouvrir une nouvelle source de divisions dans l'Eglise. Elle s'efforce de modérer leur ardeur, de tempérer la vivacité' de leur zèle, et d'adoucir par toutes les expressions de îa plus touchante bonté la rigueur d'une sentence nécessaire.
IIVRE DîXlÈ^iE. !28()
Certainement un pareil sujet appartient au domaine de l'ijj&toire. Il ajiparlient surtout à celui <jui écrit l'histoire des deux grands hommes qui y jouent le principal rôle: ce n'ctoit pas au bout de cent vingt ans , qu'il y avoit à craindre que le récit historique de l'afïaire du Quiétisme renouvelât des divisions dans l'Eglise et dans l'Etat ; la doctrine de Fe'nélon a commence et a fini avec lui, et sa plus grande gloire a été de n'avoir point voulu laisser de disciples. Tous les personnages célèlires qui ont pris part à ces démêlés, ont disparu depuis longtemps de la scène du monde ', et trois généralious se sont écoulées sans que l'on se soit aperçu que l'opposition de senlimens qui a régné entr'eux, ait laissé des haines héréditaires dans ceux qui ont; succédé à leurs noms^ à leurs titres, et à leur considération.
Sans doute la controverse du Quiétisme offre, comme routes les disputes des hommes, le mélange des passions humaines, qui s'associent trop souvent à la dignité des sentimens les plus nobles cl les plus respectables. Souvent l'amour-propre blessé, la fierté irritée par la contradiction, viennent dénaturer le langage de la vertu et de la charité. Des considérations politiques, des ménagemens conseillés par la prudence, inspirés par la bonté , suggérés peut-être par la foibiesse ou la timidité, agissent sur ceux même qui ne veulent suivit- que les règles invariables de la justice; et les mouvemens de tant d'intérêts, qui se choquent et se combattent, viennent donner tout-à-coup aux controverses religieuses les tristes couleurs de^ discordes profanes. Mais c'est préçiséinent du récit de toutes BossuET, m. i3
2i9^ niSTOIRE DE BOSSUET,
les agitations des hommes que se compose Thistoire^et elle n'a pas le droit de les dissimuler, lorsque les e'vënemens, placés dans un long éloignement, ont laissé à toutes les passions le temps de se calmer, et qu'il est permis de dire la vérité^ sans craindre de blesser aucune vanité, de réveiller aucun ressentiment, et d'appeler de nouveaux combats.
Mais au milieu de toutes les variations des passions et des pensées des hommes, la vérité conserve toujours ses droits et fait respecter son autorité.
« Dieu , comme dit Fénélon lui-même («) , veille » toujours, afin qu'aucun motif corrompu n'entraîne ^ jamais contre la vérité ceux qui en sont les dépo- » sitaires. Il peut y avoir dans le cours d'un examen » certains mouvemens irréguliers, mais Dieu en y> sait tirer ce qu'il lui plaît j il les amène à sa fin, î> et la conclusion promise vient infailliblement au » point précis qu'il a marqué. »
Ces paroles sont remarquables dans la bouche de Fénélon. On ne peut guère douter que lorsqu'il s'exprimoit avec cette pieuse conviction de l'autorité et de l'infaillibilité de l'Eglise, sa pensée ne l'ait ramené à cette époque de sa vie où il s'étoit persuadé peut-être que certains mouvemens irré- ^uliers s'étoient mêles à V examen de son livre. Mais la conclusion qu'il tire contre lui-même, devient un nouveau témoignage de la sincérité de sa soumission au jugement qui Tavoit condamné.
Ceux en effet qui, s'élevant au-dessus de toutes ces considérations mobiles et passagères, aiment à jL") Instruction pastorale du 2 mars 1 705.