X. — Défense de l'Histoire des variations
Bossuet a donné une Défense de son Histoire des variations : et quoiqu'elle n'ait paru qu'en 1691 , au moment où il venoit de publier son cinquiènie Avei^tissemeni aux ProtestanSj nous croyons que c'est ici le lieu d'en parler.
On n'aura pas de peine à comprendre que Y Histoire des variations dut faire une grande impression aussitôt qu'elle fut connue. Il étoit difficile de contester les faits dont Bossuet avoit exposé le récit. Ils étoient tous fondés sur des actes authentiques dont les Protestans eux-mêmes avoient réuni les monumens et les preuves dans les archives publiques de leur histoire.
Il étoit sans doute possible de s'égarer , et d'égarer les lecteurs dans une suite de discussions subtiles sur les variations théologiques dont Bossuet avoit accusé les Eglises protestantes.
Quoique ces variations fussent sensibles et manifestes pour tous les hommes instruits et de bonne
ter toutes les circonstances de sa mort; la faction luthérienne qui lui étoit opposée , dominoit alors en quelques parties de TAllemagne; mais il les fait asàez entendre.
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foi, on sait assez combien il est facile d'environner de nuages et d'e'quivoques ces sortes de questions, qui demandent des hommes exerce's par leur état et par des e'tudes profondes dans la connoissance de ces matières.
Mais parmi les accusations que Bossuet avoit portées contre les premiers réformateurs , il en. étoit doux qui étoient à la portée de toutes les classes de lecteurs, et dont tout le poids retom- Loit sur le corps entier de la réforme, par les conséquences qui en résultoient contre les principes et les maximes qu'elle avoit professés.
Premièrement, Bossuet avoit établi en fait et constaté par les témoignages les plus irrécusables , que les Protestans de France avoient pris les armes pour la défense de leur religion contre l'autorité légitime, en vertu des délibérations expresses et formelles de leurs synodes nationaux et sur l'avis de leurs théologiens. Il avoit opposé à cette conduite violente et si contraire à la tranquillité publique, la patience et la soumission inaltérable des premiers Chrétiens et de l'Eglise entière pendant trois cents ans de persécutions.
La décision doctrinale de Luther, Mélancliton etBucer, pour permettre au landgrave de Hesse d'avoir deux femmes à la fois, étoit une seconde accusation d'une nature si grave et si opposée à la morale du christianisme, qu'elle laissoit une flétrissure éternelle sur la mémoire de ces célèbres réformateurs, qui s'étoient donnés au monde comme suscités de Dieu, pour rendre à l'Eglise de Jésus- Christ la pureté et la sainteté des premiers jours.
Burnet , qui étoit blessé au vif de la manière flont Bossuet avoit relevé dans VHistoire des va-
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nations toutes les erreurs de son roman de la re- Jormalion de l'Eglise anglicane ^ avoit publié un petit écrit de trente-six pages ; mais il y avoit plutôt cherché à attaquer Bossuet, qu'à se défendre lui-même. « (") Car, dit Bossuet , Biirnct lui » passait tous les faits cjuil avoit rapportés sur sa » reforme anglicane , et sur son Cranmer , aussi » bien que sur ses autres héros , sans en contrarier » aucun ; et comment auroit-il pu les contredire , » puisque je les ai pris de lui-même? »
D'ailleurs dans cet écrit si court Burnet montroit une si grande ignorance du droit public français, qu il ne fit que s'attirer une leçon sévère de Bossuet, qui l'invita à s'instruire avec un peu plus de soin des matières qu'il vouioit traiter, avant d'en parler au public.
Jurieu n'auroit pas mieux demandé que de s'établir le vengeur des Eglises protestantes. Mais Jurieu étoit si décrié dans son parti même , par ses extravagances et les inconséquences où l'entraînoit toujours le dérèglement de son esprit ; « 0 1 était si las , comme dit Bossuet^ ip) de 31. Ju- » rieu et de ses discours emportés^ •» qu'on crut devoir confier la défense commune à des mains plus habiles, et à un homme doué d'un jugement plus sage et plus réfléchi. Ce fut sur Jacques Basnage dj Beaiival , ministre à Roterdam , qu'on jeta les yeux. Il faut convenir que Basnage étoit digne à plusieurs égards de prêter à la cause des Protestans toute la force et tout l'appui dont elle avoit besoin dans cette espèce de crise. II étoit
C"' Défense de l'Histoire des Variations ; OEiipres de Bossuet, tom. xsi, p. 553, cdit. de Vers. w-S^ — (*) Ihid. p. 483.
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connu par sa grande érudition ecclésiastique et par une certaine mode'ration qui honoroit son caractère ; mais en hasardant de lutter contre Bossuct , il ne sut pas faire un usage fort heureux de son érudition j et il manqua même de cette mesure, qui auroit pu lui conserver une sorte de dignité, en succombant dans un combat où il étoit impossible de triompher. Mais il faut attribuer un pareil désavantage autant à la foiblesse des moyens qui étoient à sa disposition , qu'à la prodigieuse supériorité de l'adversaire qu'il avoit osé combattre.
Cependant il paroît que les Protestans s'étoient si bien flattés d'avoir trouvé dans Basnage le défenseur le plus habile qu'ils pussent opposer à Bos- Suet, que Burnet , avec l'inconsidération habituelle de son caractère , se pressa d'annoncer au public, a cjuon préparoil une dure réponse à M. de » Meaux. » Cette réponse fut celle de Basnage, « («) et elle parut ^ dit Bossuet, ai'ec toutes les du- » retés que Burnet avoit promises. Mais , ajoute » Bossuet, les injures et les calomnies sont des » couronnes à un Chrétien et h un évéque. »
Bossuet avoit rappelé dans V Histoire des varialions le supplice de Servet , qui fut très-certainement l'ouvrage de Calvin. Basnage ne le conteste pas ; mais il étoit difficile de s'attendre à la manière dont il prétend excuser Calvin : il dit que c étoit en lui un reste de papisme. Un aussi bon esprit que Basnage n'auroit jamais sans doute imaginé de lui-même une justification aussi singulière. Mais il avoit eu la foiblesse de l'emprunter à Jurieu; et Bossuet eut droit sans doute de lui en faire une espèce de honte.
(«) Défense de l'Histoire des variationsi ibid. p. 4^3, 4^4-
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Basnage vouloit se prévaloir de la tranquillité dont toutes les religions jouissoicnt sous la domination des Protestans : et Bossuet lui demande («), « si la Suède a re'voquë la peine de mort qu'elle »> a décernée contre les Catholiques? si le bannis- ♦) sèment , la confiscation , et les autres peines » ont cessé en Suisse, en Allemagne, et dans les ») autres pays protestans? si l'Angleterre a renoncé » à ses lois pénales contre les non-conformistes ? » si la Hollande elle-même a abrogé les décrets » du synode de Dordreclit contre les Arminiens? ) car il importe peu d'examiner si ces lois pénales étoient exécutées à tous les moraeusj ou si, n'étant pas abrogées , elles ne pouvoient pas être remises en vigueur d'un moment à l'autre.
Quant à l'accusation générale portée par Bossuet contre toute la réforme , d'avoir autorisé les révoltes et les séditions par des décisions formelles de ses synodes nationaux j Basnage cherche à affoiblir la force de cette accablante accusation pat* quelques faits particuliers ; Bossuet les discute successivement les uns après les autres, dans sa Défense de r Histoire des variations ^ et après avoir démontré, selon les règles de la critique, que tous les faits allégués par Basnage étoient ou mal exposés ou contredits par tous les monumens de l'histoire, Bossuet le rappelle au véritable état de la question. Il ne s'agissoit pas de savoir si dans les premiers siècles quelques Chrétiens entraînés par un zèle irréfléchi , s'étoient abandonnés à des actes répréhensibles j car, dit Bossuet, « (^) en faisant » V Eglise infaillible ^ nous ne faisons pas pour celcc
(") Défense de l'Histoire dts p^ariationsj ibid. p. ^^i\ et suiv. — C*) Ihid. p. 49»*
Bossuet. nu 6
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» les peuples et les Chrétiens impeccables. Pour ■fi nous produire des exeinples de l'ancienne Eglise, » qui est notre question , il ne suffit pas de mon- » trer des Jaits anciens , il faudroit encore monyt irer que l'Eglise les ait approm'e's , comme nous ») montrons à nos réformés que leurs Eglises en » corps ont approuvé leurs réi>oltes par des décibels »> exprès^ » et Bossuet fait voir par les témoignages unanimes de toute la tradition, que « même 5) dans le quatrième siècle , où l'Eglise étoit la plus A forte , loin de rien attenter contre la personne A des princes , elle a persisté dans V obéissance par » maxime , par piété ^ par devoir , autant que dans » les siècles où elle étoit plusfoible, »
On trouve dans cette partie de la Défense de V Histoire des variations , la discussion d'un grand nombre de faits historiques, qui prouvent jusqu'à quel point Bossuet posse'doit la science et la critique de l'histoire.
Mais ce qu'il y a de singulier, c*est que Bossuet eut le bonheur de pouvoir opposer à Basnage les raisonnemens et l'autorité d'un Protestant , dont Fesprit, l'érudition et la critique étoient hors de toute comparaison dans sa communion , et que Basnage lui-même faisoit profession d'aimer et d'estimer. Peu de temps avant que Bossuet publiât sa Défense de l'Histoire des variations , le fameu3f: Bayle avoit laissé transpirer dans le public sou jdvis aux Réfugiés. Quoique des ménagemens pojitiques pour le prince d'Orange l'eussent forcé ile désavouer un ouvrage qui lui attira en effet îa disgrâce de ce prince , malgré son désaveu, personne ne douta dans le temps que Bayle n'en fût véritablement l'auteur; et c'est ua fait dont les
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plus habiles critiques conviennent aujourd'hui. Or il est assez remarquable qu'aucun écrivain catholique, à l'exception peut-être de Bossuet , n'a plus rigoureusement démontré les variations politiques et théologiques des Protestans , que cet écrivain protestant. Cet écrit de Bayle est peutêtre celui de tous ses ouvrages où il a déployé la dialectique la plus pressante. On sent combiea Bossuet en fut frappé par la manière dont il en parle dans sa Défense de l'Histoire des variations.
« On peut voir, dit Bossuet, beaucoup d'autres » choses également convaincantes sur cette ma- » tière, dans un livre intitulé : Avis aux Réfuxt giés , qui vient de tomber entre mes mains, » quoiqu'il ait été imprimé en Hollande au com- » mencement de l'année passée.... Si l'auteur de ») ce bel ouvrage est un Protestant, comme la pré- » face et beaucoup d'autres raisons donnent sujet » de le croire, on ne peut assez louer Dieu de le » voir si désabusé des préventions où il a été ») nourri, et de voir que , sans concert ^ nous soyons » tombés lui et moi dans les mêmes scntimens » sur tant de points décisifs. Je ne dois pas re- ») fuser cette preuv^e de la vérité; elle se fait sen- » tir à qui il lui plaît ; et lorsqu'elle veut faire )) concourir les pensées des hommes au même » but, nulle diversité d'opinions ou de pensées » ne lui fait obstacle. »
Le double mariage du landgrave de Hesse, (i C^) l'éternellç confusion de la réforme , et l'écueil v inévitable où se brisent à jamai- tous les reproches « qu'elle nous fait des abus de nos conducteurs , » étoit une seconds accusation que Bossuet avoit C"*) Défense de l'Histoire des variations^ ibid. p. 6o5.
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portée au public, et qui attestoit la folLIesse et la versatilité' des principes des premiers réformateurs. Basnage avoit trop d'esprit et de lumières pour essayer de justifier Luther, Mélanchton et Bucer d'une si coupable preVarication. Mais il cherche assez maladroitement à atténuer leurs torts par des récriminations contre l'Eglise romaine; et on conviendra que les exemples dont il les autorise, ne sont pas heureusement choisis. Il parle d'abord de la dispense de Jules II, qui permit à Henri VIII, alors prince de Galles, d'épouser la veuve de son frère. Mais, comme dit Bossuet, « («) il n'y a nulle bonne foi à comparer ces deux ti exemples; afin qu'ils fussent égaux, il faudroit » qu'il fut aussi constant que le mariage contracté » avec la veuve de son frère, est réprouvé dans » l'Evangile, qu'il est constant que le mariage con- » traclé avec une seconde femme, la première enî) core vivante, y est rejeté. Mais M. Basnage sait » bien le contraire. »
Basnage étoit en effet d'autant plus mal fondé à rappeler cette dispense de Jules II, qu'à l'époque où Henri VIII sollicitoit toutes les universités catholiques d'émettre une opinion favorable à sa passion, il hasardoit également des démarches auprès des premiers réformateurs pour les disposer en sa faveur. Mais il arriva par une disposition singulière de la Providence , que les chefà mêmes de la réforme , <t (*) tels que Mélanchton et Bucer, approuvèrent » la dispense de Jules II , et improuvèrent par » conséquent le divorce d'Henri VIII ; Genève » même pensa à cet égard comme les Protestans » d'Allemagne; et il demeure constant, dit Bos-
- {<*)' Défense de l'Histoire de§ variations j ibid. p. 6i6. — ib) Ibid. p. 6i6, 617. '• -
7, IVRE NEUVILME. ICID
» suet , que la dispense de Jules II éloit si favo- » rable, qu'elle fut approuvée de ceux même qui » cherclioient le plus à critiquer la conduite des » papes. »
Le second exemple alle'guë par Basnage pouvoit paroi tre plus spécieux. 11 est certain que le pape Grégoire II, consulté « si l'Eglise romaine » croyoit qu'on pût épouser une seconde femme, » lorsque la première , détenue par une longue » maladie, ne pouvoit souffrir le commerce de son » mari, avoit donné trop légèrement une réponse » affirmative.
» Mais on voit déjà, dit Bossuet {^) , que ce n'est » pas là prendre deux femmes , comme M. Bas- » nage veut le faire entendre , mais en quitter » une pour une autre ; ce qui est bien éloigné de la » bigamie, que Luther, Mélancliton et Bucer ont j> autorisée par une décision doctrinale. Au reste » ce curieux décret de Grégoire II, que M. Basnage » daigne bien m'apprendre , n'est ignoré de per- » sonne : toutes nos écoles en retentissent , et nos » novices en théologie le savent par cœur.»
Ce décret de Grégoire II se trouve parmi ses lettres ; il a même été inséré dans le corps du droit canonique. Mais Basnage auroit dû. observer, et faire observer, qu'à la suite du décret , et de l'autorité des souverains pontifes ; successeurs de Grégoire II , on a placé la note suivante : Cette f) réponse de Grégoire II est contraire aux saints » canons , et même à la doctrine évangc'lique et » apostolique,
» Les papes, s'écrie Bossuet (*) , ne sont donc
('»; Défense de l'Histoire des variations j ibid. p. 619. — ^*} Ibid. p. 620.