LIVRE DIXIEME. l-f
tranquille sur rillusion passagère qu'il avoit fait partager aux malheureux réfugies, et sur l'esprit de vertige qu'il avoit répandu parmi la populace de Hollande. Mais il fut indigné de la scandaleuse profanation qu'il osoit faire d'un livre, dans lequel les Protestans mêmes reconnoissent les caractères de l'inspiration. Bossuet se proposa donc de publier ses pensées sur V Apocalypse ^ en renfermant ses conjectures dans ces justes bornes, que l'intenlion de l'Eglise a toujours été de respecter, et qu'un génie aussi sage étoit incapable de franchir.
Tels furent les motifs et les circonstances qui le déterminèrent à publier, en 1689, son Explication de V Apocalypse.
« L^ Apocalypse , selon Bossuet, est V Evangile ?) de Jésus - Christ ressuscité ^ vainqueur de la » mort, parlant et agissant dans tout l'éclat de sa. yy gloire. »
Il propose d'abord une mianière générale d'ex» pliquer X Apocalypse ^ dont saint Augustin a post^ les fondeniens^ et tracé le plan dans la Cité de Dieu.
Cette explication consiste à nous montrer deux cités y deux villes mêlées selon le corps et séparées selon l'esprit. L'une est Babylone , ou le monde c'est-à-dire, les médians et les impies; Taulre est Jérusalem , ou l'Eglise considérée dans sa partie la plus haute^ c'est-à-dire, dans les saints et dans les élus. Tous les caractères d'idolâtrie et de prostitution marqués dans saint Jean , conviennent exactement à la première de ces deux cités. Les souffrances, les persécutions , la foi , la patience, enfin la victoire et un parfait iriompiie, sont le partage de la seconde cité.
iSo HISTOIRE DE BOSSÎTET,
Mais quelque juste que soit cette explication j Bossuet fait voir sans peine qu'elle ne remplit point toute l'e'tendue de la prophétie de l'apôtre; et qu'à proprement parler, Y Apocalypse ne seroit pas une révélation , si elle ne eontenoit que cet unique sens. Saint Jean n'a mérité le titre de prophète ^ que par la connoissance qui lui a été donnée tie prédire des choses futures, et en particulier ce qui devoit bientôt arriver dans l'Eglise et dans VEmpire.
Aussi Bossuet ne peut être de Tavis de ceux qui Tenvoient h la fin des siècles l'accomplissement de cette prophétie. Un événement qui, malgré les profondes obscurités de ce livre mystérieux, paroU y être marqué avec la dernière évidence, doit nous faire entendre que cette prophétie est accomplie dans une de ses parties principales. Cet événement est la chute de l'ancienne Rome j et le démembrement de son Empire sous Alaric. Bossuet le prouve par une suite de témoignages respectables, qui font voir que la tradition constante de tous les siècles a reconnu la Babylone de saint Jean clans l'ancienne Rome. Ce seul fait lui suffit pour faire évanouir toutes les rêveries de Jurieu, et les illusions des esprits foibles qui avoient eu la simplicité de les adopter.
Quoiqu'il suive dans cette explication les sentimens des Pères ^ il observe cependant qu'il faut distinguer leurs conjectures d'avec leurs dogmes, et leurs opinions particulières du consentement unanime de la tradition^ c'est ce consentement unanime qui forme seul la tradition.
Bossuet établit en conséquence qu'on doit adîïieure plusieurs sens dans les ï:icritures, im seul
lilVRE DIXIEME. ifîî
n'eiant pas toujours capable d'épuiser leur fe'condité. Ainsi une interprétation littérale de V^poca-^ Ijpse ou des prophètes peut très-bien convenir avec d'aulres explications, qui proposeroient des vues nouvelles, ou plus étendues. Les sens différens qu'elles découvriroient, se trouveroient figurés dans ceux qui seroient déjà accomplis, et les faits qni en résulteroient, repiésentés par des événemens déjà arrivés.
11 établit un second principe. II prouve que bien loin qu'il soit nécessaire que les prophélies soient toujours parfaitement entendues, lorsqu'elles s'accomplissent, il entre quelquefois dans les vues d'une sage Providence qu'elles soient méconnues par ceux même qui sont témoins de leur accomplissement. Il peut même arriver que ceux qui concourent à l'exécution des desseins de Dieu^ ou sur qui les prophéties se vérifient , n'en comprennent pas le myslère , et servent, sans y penser, d'instrument à la manifestation des conseils éternels. L'Esprit saint qui a inspiré les prophéties, et qui en dirige l'exécution , n'a besoin ni de la science, ni de rattenlion, ni enfin du concert des hommes, pour conduire ses prédictions à leur fin.
Bossue t explique par là comment les anciens ne sentoient pas aussi clairement qu'on peut le faire aujourd'hui , l'accomplissement des oracles de YA~ pocaljpse , qui se réalisoit cependant sous leurs yeux. Il faut, pour ainsi dire, être tout-à-fait hors des événemens, pour bien en remarquer la suite et l'ensemble. Aussi n'est-il pas étonnant qu'on ne trouve pas dans les écrits des Pères tout ce que nous apercevons maintenant dans )! Apocalypse sur la chute de l'Empire romain.