Raoul Glaber, Hisloires, IV, /, (à l'année jo
Le Duché de Bourffosfne. chapitre
céda au roi en toute propriété la ville et le comté de Dijon. Les seigneurs bourguignons reconnurent le droit du vainqueur. Otte-Guillaume se contenta à tout jamais de la possession du comté de Bourgogne (1016).
Robert le Pieux prit possession du duché LA PAIX et l'administra aA'ec une grande libéralité'. DE DIEU. Accompagné par Hugue de Chalon, il visita Dijon, Auxerre, Avallon, distribuant aux pauvres d'abondantes aumônes; il détruisit le château de Mirebeau qui était devenu un véritable repaire de brigands, et propagea la paix de Dieu. A Héry, près d'Auxerre (1018), dans le Chalonnais, le Beaunois, le Dijonnais, se tinrent de grandes assemblées, « où furent rédigées, une par une, les dispositions relatives à ce qu'il ne fallait pas faire et aussi à ce qu'il fallait faire pour être agréable au Seigneur ». La foule se pressait autour de l'autel chargé des rehques des saints; les évoques discouraient; une proclamation suivie de serments terminait la cérémonie.
Chrétiens, dit un de ces documents, écoutez le pacte de la paix. .le m'engage à ne point violer les asiles, si ce n'est contre tout malfaiteur qui enfreindrait la i)résente paix. Je n'attaquerai ni le clerc, ni le moine, ni ceux qui les accompagnent sans armes. Je ne me saisirai point du bœuf, de la vache, du porc, du mouton, de l'agneau, de la chèvre, de l'âne, de l'ânesse, ni du fardeau dont ils sont chargés; il en sera de même des oiseaux, du coq et de la poule, à moins que je n'en aie besoin pour des éperviers, et, dans ce cas, je les paierai deux deniers^ Je n'enlèverai pas la jument non ferrée ni son poulain encore indompté. A aucun je ne prendrai son mulet, sa mule, son cheval ou d'autres animaux qui seraient en pâturage, à moins qu'ils ne m'aient causé quelque dommage; et, s'ils m'ont causé quelque dommage, je ne les tuerai point, mais les rendrai à leur maître, s'il a réparé le dommage dans l'espace de huit jours. Je ne brûlerai ni ne détruirai les moissons, à moins que je ne trouve mon ennemi à cheval et armé. Je ne couperai pas les vignes d'autrui ni ne les arracherai. Je ne vendangerai que celles qui m'appartiennent.
1. Robert le Pieux, sans doute pour ménager les susceptibilités des Bourguignons, donna en ioi5 le titre de duc de Bourgogne à son second fils Henri, alors âgé de neuf ans; mais il gouverna sous son nom, et quand Henri devint roi désigné, à la mort de son frère aîné Hugue (1027), le titre de duc de Bourgogne fut supprimé.
PREMIER Les Ducs capétiens.
Je n'attaquerai ni ne dépouillerai les charretiers qui conduisent les grains, les vivres et autres marchandises. Je ne détruirai pas les moulins et n'en enlèverai pas les denrées excepté en temps de guerre. Je n'aurai point à mon ser^'ice des voleurs et ne favoriserai point leur brigandage '.
Tant de bienfaits n'empêchaient pas les %TlTmÏiZI' Bourguignons de regretter leur ancienne CAPÉTIENNE, autonomic et d'en souhaiter le retour. La reine Constance favorisa leurs vues. Cette femme, autoritaire et sans scrupules, préférait à son fils aîné Henri, son second fils, Robert, parce qu'il avait, disaitelle, « une volonté plus forte et une énergie plus grande que son frère », et, à défaut du trône, elle désirait lui assurer un bel apanage. Poussés par elle, les deux jeunes princes se révoltèrent contre leur père. Tandis que Henri enlevait le château de Dreux, Robert .se jetait sur la Bourgogne, occupait Beaune et Avallon. La mort de Robert le Pieux et l'avènement de Henri, qui devint le roi de France Henri I", interrompirent momentanément les hostilités; mais Constance forma bientôt contre le nouveau roi une coalition dans laquelle entrèrent de nombreux seigneurs, parmi lesquels le comte de Troyes. Les rebelles s'emparèrent de plusieurs villes du domaine royal, Senlis, Sens, Béthizy, Poissy. Après une nouvelle série de combats livrés autour de Tonnerre et de Sens, Henri fut trop heureux d'obtenir la soumission de son frère en lui abandonnant la Bourgogne.
H la lui cédait « pour en jouir en pleine propriété et passer à ses héritiers », selon les termes d'un document déposé jadis au trésor des chartes de Dijon, c'est-à-dire qu'après avoir acquitté leurs obligations féodales envers le roi de France, leur suzerain^ les ducs de Bourgogne étaient libres désormais de gouverner l'État à leur guise et de le transmettre à leur descendance (1032). En un mot, ils constituaient une dynastie.
1. Petit, Histoire des ducs de Bourgogne de la race copclienne, t. I, p. 129-130.
Le Duché de Bourgogne. chapitre
Le nouveau duché était moins étendu que DIJON, CAPITALE cclui des ducs bénéficiaires. Il ne comprenait DU DUCHÉ. ni TAuxerrois, ni le Sénonais, ni le Nivernais, ni le Langrois, el il ne conservait qu'un droit de suzeraineté sur le comté de Troyes. Cependant, il lui restait les diocèses d'Autun, de Chalon, de Mâcon, presque en entier, la partie méridionale du diocèse de Langres, et ainsi ses chefs continuaient de régner des deux côtés de la montagne. Ils se choisirent en outre une bonne capitale.
Autun, Chalon-sur-Saône, Auxerre, avaient été jusque-là les villes principales de la Bourgogne. Dijon fut désormais la tête du pays {capiit Burgimdiœ^).Lai\i\\e avait beaucoup grandi depuis Grégoire de Tours; en dehors du castrum romain, deux nouveaux quartiers s'étaient formés autour de la basilique Saint-Jean et de Tabbaye Saint-Bénigne : la Chrétienté, dont le doyen de Saint-Jean était le chef, le Cloître, habité par les serviteurs de Tabbé de Saint-Bénigne et placé sous sa juridiction. D'autre part, Dijon était doué d'une grande force de résistance, ainsi que lavaient prouvé les événements du x'= siècle. Lorsque les moines fuyant les Normands arrivèrent avec leurs reliques, ils les déposèrent de préférence dans ses églises, parce que, dit un contemporain, « ils ne pouvaient trouver nulle part une plus sûre retraite ». Celui qui possède Dijon, déclare un autre, « est certain de ranger sous la loi la majeure partie de la Bourgogne ».
Les débuts de la nouvelle dynastie furent ROBERT I" néanmoins difficiles, car elle était extrême-
SASS TERRE , , i • i i
(I0S2-I0-6). ment pauvre : seuls quelques droits de garde et de gîte sur les terres des abbayes et les droits régaliens, inaliénables de leur nature, lui appartenaient. Robert I" a raconté lui-même comment il fit rechercher, aussitôt après son avènement, « les droits que ses prédécesseurs avaient exercés, les terres qui relevaient de lui,
1. Vie du prévôt Gantier, dans Pérard, liecueil de pièces curieuses, p. laS.
PREMIER Les Ducs capétiens.
en un mot tout ce qui lui revenait en vertu de la loi d'hérédité », Cette enquête, dont il attendait « anxieusement » les résultats, lui apprit qu'à la faveur des dernières guerres, les seigneurs s'étaient approprié presque entièrement les biens du duc Henri. Voulant empêcher que l'Auxerrois ne sortît du duché, il se fit battre. Incertain sur son titre, il s'appelle, tantôt « duc des Bourguignons », tantôt « duc et recteur de la Bourgogne inférieure ». On l'a surnommé de nos jours Robert sans Terre.
^^^ Ses successeurs immédiats, Hugue I"
SUCCESSEURS (1076-1079), Eude I" dit Borel ou le Roux
DE ROBERT I'' (1079-1102), Huguc II (1102-1143), Eude II
(1143-1162), sont presque aussi effacés que lui.
Pacifiques et pieux, dévoués au roi et surtout à l'Église,
haïssant l'infidèle et toujours prêts à le combattre, tels sont
les traits sous lesquels ils se confondent.
Hugue I", ayant perdu sa femme au retour d'une expédition contre les Sarrasins d'Espagne, se retire à Cluny, où il finit ses jours dans l'humilité la plus grande, allant jusqu'à cirer les souliers des religieux. Eude I" est le bienfaiteur des moines de l'abbaye de Molesme, qui lui font cadeau d'une cuirasse du prix de trente livres; suivant l'exemple de son prédécesseur et frère, il passe les Pyrénées et assiège Tudela pendant deux ans. Hugue II ne paraît que pour jouer le rôle d'arbitre entre ses sujets; il trouve dans la duchesse Mathilde de Turenne la digne compagne de sa vie, et meurt au retour d'un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Eude II assiste au concile de Soissonsde 1155, où il est décidé que « de la Pâque prochaine, pendant une durée de dix ans, toutes les églises du royaume et toutes leurs possessions, tous les cultivateurs qui les habitent avec leurs troupeaux et aussi les marchands, jouiront de la sécurité des chemins, obtiendront justice, vivront en un mot dans la paix et la sécurité ». Sa mauvaise santé ne lui permet pas de combattre pour la foi, mais il autorise ses officiers à prendre part à la seconde croisade. Il nous reste
Le Duché de Boiwgogne. chapitre
de ces ducs quatre cents chartes environ : ce sont presque exclusivement des actes par lesquels, considérant leurs fautes et la nécessité d'acheter le salut de leur âme, ils confirment les privilèges des évêchés et des abbayes, ou bien leur abandonnent les rares parcelles de terre qui leur restent encore'.
Mais la nécessité de vivre détermine parfois chez eux d'étranges revirements. Robert I" pille les terres de Fabbé de Saint-Bénigne, tourmente les évêques de Chalon et d'Autun. Eude le Roux, apprenant que saint Anselme, archevêque de Cantorbéry, accompagné d'une riche escorte, traverse la Bourgogne pour se rendre à Rome, monte aussitôt à cheval avec ses hommes et se lance à la poursuite du prélat; ayant rejoint le cortège, il demande à grands cris et avec un regard terrible qui est l'archevêque, et, sans l'attitude calme de celui-ci, il lui ferait un mauvais parti. Il est vrai que, sentant sa fin prochaine, il accuse devant les moines de saint Bénigne « l'énormité de ses crimes », fait solennellement pénitence, et part pour l'Asie, où il meurt à Tarse en Cilicie, après un violent combat livré aux Musulmans près de Rama.
Les seigneurs imitent ces exemples. Sou- LE BRIGANDAGE j^gj^^ pg^j. g^j^ frèrc Éticnue et par Humbert,
AU XII* SIÈCLE, sirede Beaujeu,lecomte deMâcon, Girard de Vienne, se jette sur les terres de l'évêque de Mâcon, du sire de Beaugé et du comte de Forez; il les met au pillage, et terrorise les habitants qui, craignant d'être assassinés, n'osent plus sortir de leurs demeures. Pour ce « tyran », cette « bête féroce », les sentiments ne comptent, ni les trêves. Le vicomte de Mâcon partant pour la Terre Sainte lui remet ses châteaux et sa fille, à condition qu'il la marie avec son fils; Girard prend l'héritage, mais laisse la fiUe.
Les grandes abbayes bourguignonnes s'étaient prodi-
1. Voir Petit, Histoire des ducs de la race capétienne, t. 1 et il (pièces justificatives et catalogue des actes).
PREMIER Les Ducs capétiens,
gieusement enrichies depuis le x® siècle. L'abbaye de Cluny possédait, sur toute lélendue de la Bourgogne, des fermes, des champs, des prés, des vignes, d'où elle tirait d'abondantes ressources. Le comte de Chalon, Guillaume I''', à la tête d'une troupe de Brabançons, envahit à plusieurs reprises les domaines des Clunisiens, semant partout l'incendie, le vol, le carnage. « A tous les maux que nous subissons, écrit un témoin oculaire, est venue se joindre cette peste des Brabançons, qui, assoiffés de sang, dévastent toutes les localités. Personne ne se sent en sûreté sur cette terre où non seulement les princes, mais aussi les voleurs, sont devenus inutiles. Cette race, de bêtes plutôt que d'hommes, n'est pas nombreuse : ils sont à peine quatre cents, Mais, personne ne leur résistant, ils ne tiennent compte ni de l'âge, ni du sexe, ni de la condition de chacun; ils n'épargnent ni une église, ni un village, ni un château. » Les bourgeois de Cluny ayant osé sortir de leur ville avec les moines qui portaient la croix et le saint sacrement, furent égorgés, et les moines dépouillés de leurs ornements sacerdotaux.
LOUIS vu EX BOURGOGNE.
Les ducs auraient dû mettre un terme à ces méfaits, mais ils n'en avaient pas la force, et, à cause de leurs propres violences, ils inspiraient de la défiance au clergé. Il n'en était pas de môme du roi de France, qui avait une bonne armée et se considérait comme le protecteur-né de toutes les églises du royaume. Sur la demande de l'évêque de Mâcon et de l'abbé de Cluny, Louis VII s'achemina en 1166 vers la Bourgogne. L'armée royale s'empara de Chalon et de Mont-Saint- Vincent; les Brabançons faits prisonniers furent pendus; le comte Guillaume fut dépouillé momentanément de son fief; Girard de Vienne, cité devant la cour du roi, reconnut « qu'il n'avait rien à prétendre sur les terres de l'évêché de Mâcon ». Mais il était difficile aux seigneurs du xii*' siècle de dépouiller leurs mauvaises habitudes, et bientôt Girard recommença la série de ses exploits. Louis VII
Le Duché de Bourgogne.