‹ Histoire de BourgogneChapitre 68 sur 177 · DE GRANDSON · texte numérisé non relu

DE GRANDSON

ET DE MORAT. dc dix-huit picds qu ils manœuvraient des deux mains, ils formaient une infanterie redoutable par sa cohésion et sa discipline. « Lorsque nous marcherons ensemble contre l'ennemi, disait leur code militaire, chacun se rangera sous sa bannière et combattra autour d'elle, en brave, selon la coutume de nos ancêtres. On défendra le champ de bataille et on harcèlera l'ennemi jusqu'au dernier moment. » Fort de ses compagnies d'ordon-

1. Lindner, Die Zusammenkunfl Friedrich III mil Karl dem Kilhnen zu Trier, 1894.

TROISIÈME Les Ducs de la maison de Valois.

nance et des mercenaires italiens que lui avait amenés le condottiere Campo-Basso, Charles méprisait cette armée de « bouviers » et ne doutait pas du succès. Lorsqu'il vit les Suisses arriver par la route de Neuchâtel à Grandson, il se crut tellement assuré de la victoire qu'il ne laissa pas à son artillerie le temps d'amorcer le combat et commanda immédiatement la charge. Serrée dans un étroit vallon, l'armée bourguignonne ne put se déployer, et les montagnards la mirent en déroute presque sans difficulté (2 mai 1476). Toutes les dépouilles des Bourguignons tombèrent entre leurs mains. Ils ramassèrent quantité de plats, des écuelles d'argent, « les plus beaux et riches pavillons du monde », des bijoux, des pierreries, des étofîes, des tapisseries dont quelques-unes sont conservées au musée de Berne, et « le gros diamant du duc où pendait une grosse perle, qui était un des plus gros de la chrétienté ».

Charles déclara que sa défaite était le résultat d'une surprise et que les Suisses ne perdraient rien pour attendre. Le 22 juin, il revint en efTet et rencontra l'ennemi près de Morat ; mais, attaqué à Timproviste, il perdit la tête, donna des ordres contradictoires et s'enfuit. « Le carnage fut effroyable; les archers tiraient à coup sûr dans la mêlée, et les Suisses, connaissant bien le terrain, maîtres des deux seules routes de retraite, celle de Lausanne et celle du pays de Vaud, tombaient sur les fuyards à tous les carrefours, à tous les plis de terrain, et ne faisaient point de quartier. 15 000 hommes, dit-on, jonchèrent le champ de bataille, et on put élever l'ossuaire de Morat sur les bords du lac. »

Charles le Téméraire fut atterré par sa BATAILLE doublc défaite. Il se réfugia dans la solitude, DE .v.i.vcr. laissant croître sa barbe, buvant de la tisane et mangeant de la conserve de roses pour se rafraîchir. Et cependant l'idée de la revanche ne le quittait pas. Il rassemblait dans sa mémoire les noms des personnages historiques qui avaient été sauvés au moment où ils

Le Duché de Bourgogne. chapitre

se croyaient perclus, Octave, les empereurs romains, le roi de Naples Ferdinand I", le roi Jean d'Aragon. Pourquoi les Bourguignons, jadis vainqueurs des Romains, montreraientils moins de constance? Au fond, le duc de Bourgogne en ce moment fatal n'élait plus, comme on l'a fort bien dit, un chef d'État ni un chef d'armée, « mais un impulsif sanguin animé par la passion, aveuglé de rage ». Cette fureur se tourna contre le duc de Lorraine.

René, apprenant les événements de Suisse, était rentré dès le 5 octobre dans sa capitale. Sans écouler ses conseillers qui lui demandaient de refaire d'abord ses forces dans le Luxembourg et les Pays-Bas, Charles le Téméraire se précipita sur Nancy, qu'il commença d'assiéger le 22 octobre. Déjà les Bourguignons avaient tenté, sans succès, plusieurs assauts quand, le 5 janvier 1477, leur arriva la nouvelle qu'une armée, composée en partie de Suisses, se concentrait à Saint-Nicolas, pour délivrer la place. Laissant un certain nombre de soldats maintenir une apparence de blocus, le duc de Bourgogne se porta, avec le gros de ses troupes, dans la direction de Saint-Nicolas, par les marais à moitié gelés et le lit de la Meurthe. Son armée, harassée par les fatigues de la guerre et les rigueurs de l'hiver, rencontra l'ennemi bien reposé et nourri.

Ce fut alors qu'une épaisse furie Hacha menu des Bourguignons la vie *.

Trahi par Campo-Basso, Charles fut vaincu et tué, et trois jours après, son corps, nu et à demi dévoré par les loups, fut retrouvé dans la boue glacée d'un étang.

ixcoRPORATiox Lorsquc la nouvelle du désastre de Nancy

DE parvint en Bourgogne, elle fut vivement res-

LA BOURGOGNE gentic par les habitants. Sincèrement, les

A LA FRANCE. t> • i x a i t ] 1

Bourguignons pleurèrent la mort de leur duc. Mais ils avaient eu trop à souffrir de sa domination,

1. La Nancéïde, poème latin de 5ooo vers, composé par un Lorrain peu après la bataille et traduit en français au xvii'^ siècle.

TBOisiÈME Les Ducs de la maison de Valois.

ils lui avaient fait trop de sacrifices, pour ne pas se sentir, dans une certaine mesure, délivrés. Charles le Téméraire ne laissait qu'une fille, Marie de Bourgogne, alors âgée de quinze ans. Louis XI écrivit aussitôt aux habitants du duché, pour leur rappeler qu'ils étaient « de la couronne et du royaume » et qu'ils ne devaient se mettre « à nulle main ni sous autre, fors en la sienne ». Sa requête ne souleva, pour ainsi dire, aucune objection. L'armée royale, commandée par Georges de la Trémoille, sire de Craon, entra, sans coup férir, dans Dijon le 1" février. Jean de Damas, gouverneur du Maçonnais, obtint facilement la soumission da pays où il commandait; le Charolais et l'Auxerrois furent entraînés. « Sur tous les chemins, on rencontrait- des seigneurs bourguignons guidant les soldats du roi. » Cependant Louis XI avait mal choisi son représentant. La Trémoille était un brave soldat, mais le militaire se changeait souvent chez lui en un soudard avide et l'énergie dégénérait &fi brutalité; comme dit Commines, « Craon était sûr pour son maître, mais un peu trop aimant à son profit ». Ses troupes et lui vivaient comme en terre conquise. Une violente révolte éclata à Dijon les 26-29 juin, au cours de laquelle périt le président du Parlement de Bourgogne, Jean Jouard. L'exemple de Dijon fut suivi par Beaune, Semur, Châtillon-sur-Seine, Verdun, Seurre et autres places de moindre importance.

Le roi de France agit avec une extrême énergie. Chaumont d'Amboise, envoyé avec mission de « punir et faire punir tous ceux qui auront fait crime pour rébellion, et murmurations quelles qu'elles soient», réoccupa les villes; les chefs de la sédition furent exécutés, proscrits; des châteaux, construits aux portes de Beaune et de Dijon, furent occupés par des garnisons royales et répondirent de la sujétion da pays. Louis XI fit son entrée solennelle à Dijon, le 31 juillet 1479. Le maire, les échevins, les procureurs, vêtus de robes rouges, allèrent au-devant de lui comme ils allaient naguère au-devant des ducs; le clergé en chapes portait les saintes reliques. Le roi se rendit d'abord à

Tabbaye Saint-Bénigne, où les Dijonnais lui jurèrent amour comme à leur naturel seigneur et le prièrent de les avoir en sa bonne grâce, puis, précédé de trompettes, de tambourins et de ménétriers, il alla loger au palais ducal. On fit disparaître sous des couches de chaux les armes de Bourgogne, on brisa les vitres de la Chambre des comptes où elles se trouvaient et on mit à leur place celles du roi avec le cordon de Saint-Michel et les armes du dauphin.

Louis XI aurait bien voulu s'approprier TRAITÉS D-ARRAs aussi Ics Pays-Bas , TArtois, la Franche- ET DE SEXLis. Comté ; il occupa même un instant Besançon et Arras; mais Marie de Bourgogne ayant épousé l'archiduc Maximilien apporta ces contrées à la maison d'Autriche. Le roi essaya de lutter. Après une bataille indécise à Guinegate (août 1479), il obtint le traité d'Arras qui lui laissait la possession du duché et la jouissance de la Franche-Comté et de l'Artois attribués en dot à Marguerite, fille de Maximilien et de Marie de Bourgogne et fiancée au dauphin Charles (23 décembre 1482). Ce mariage ayant été rompu, le traité de Senlis restitua la Franche-Comté et l'Artois à Maximilien (23 mars 1493).

Ainsi finit, par le démembrement de l'État bourguignon, le rêve du dernier Valois de Bourgogne. Charles le Téméraire n'a été ni un fou, ni un dégénéré, comme on l'écrit quelquefois, mais simplement un ambitieux, dont les plans ne manquaient pas de grandeur, et encore moins de logique. De Philippe le Hardi jusqu'à lui, au fur et à mesure que leur puissance grandissait, les ducs avaient peu à peu oublié la fleur de lis d'où ils étaient sortis ; ils avaient cessé d'être des princes français pour devenir uniquement des Bourguignons. Un moment devait venir où un duc, plus hardi que les autres, voudrait donner à ce duché qui était plus qu'un duché un autre nom, à ce duc qui était plus qu'un duc un titre supérieur. Charles, que nous appelons le Téméraire et qu'on appelait autrefois le Hardi ou <( le Tra-

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vaillant», fut celui-là. Malheureusement pour lui, les conditions historiques et géographiques dans lesquelles il se trouvait placé ne lui permettaient pas de réussir. L'État bourguignon n'était qu'une « agrégation artificielle de contrées, où les races, les mœurs, les droits, les lois, n'étaient pas les mêmes, et qu'il fallait administrer chacun par des procédés différents ». D'autre part, le duché n'avait pas « l'ampleur et la force nécessaires pour fixer un centre de gravité politique. Il manqua toujours à la Bourgogne une base territoriale en rapport avec l'étendue des relations qui s'y croisent. La position est propre à inspirer des tentatives illimitées d'accroissement et de grandeur : on s'explique le rêve de Charles le Téméraire ; mais il y a dans la structure géographique un principe de faiblesse interne pour les dominations qui essayèrent d'y prendre leur point d'appui ^ »

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