‹ Histoire de BourgogneChapitre 83 sur 177 · PHILIPPE POT · texte numérisé non relu

PHILIPPE POT

de la Toison d'or, Philippe Pot (1428-septembre 1494) vécut d'abord à la cour des ducs; il négocia les trois mariages de Charles le Téméraire et prit une part importante à l'administration des Pay.s-Bas. Il passa ensuite au service de Louis XI, qui rétablit en sa faveur la charge de sénéchal de Bourgogne. La régente Anne de Beaujeu exprima personnellement le vœu qu'il fût délégué aux États, « à cause de la grande discrétion, sens et conduite, qui étaient en sa personne ». Elle n'eut pas lieu de le regretter. Deux doctrines sur le pouvoir royal étaient en présence : Tune admettait que, sous un roi mineur, les princes du sang devenaient de droit ses tuteurs légitimes et les gouverneurs du royaume; l'autre, favorable à la régente, plaçait la souveraineté dans la nation et lui reconnaissait le droit de choisir le conseil du roi. Cette dernière doctrine fut admise par les représentants de la Bourgogne et de la Normandie, et Philippe Pol, dans la séance du 9 février, se chargea de la formuler en leur nom :

« Que veut-on dire quand on parle des lois du royaume? Sur ce point, il n'y a aucun lien légal qui engage la question, aucune ordon-

1. Journal de Jean Masselin, édition Bernier, dans la Collection des documents inédits de l'iiisloire de France. Pélicier, La Bourgogne aux Etals généraux de l4Si, dans Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 1886.

PREMIER Le Seizième siècle.

nance fondamentale qui attribue aux princes du sang, ou à l'un d'entre eux, la direction des affaires. Tout est donc à régler, et il faut le faire sans hésiter. Ne laissons rien flotter dans le vague; n'abandonnons pas le salut de l'État à l'arbitraire d'un petit nombre; car qui nous garantit que les princes seront toujours justes et bons? En cette circonstance comme toujours, il faut fixer une règle et tracer une conduite.

« Or il est constant que la royauté est une dignité, et non la propriété du prince : l'histoire raconte qu'à l'origine le peuple souverain créa les rois par son suftrage et qu'il préféra particulièrement les hommes qui surpassaient les autres en vertu et en habileté. En effet, c'est dans son propre intérêt que chacun s'est donné un maître. Les princes ne sont pas revêtus d'un immense pouvoir afin de s'enrichir aux dépens du peuple, mais pour enrichir l'État et le conduire à des destinées meilleures. S'ils font quelquefois le contraire, ce sont des tyrans, et ils ressemblent à des pasteurs qui, loin de défendre leurs brebis, les dévoreraient comme des loups cruels. Il importe donc extrêmement au peuple quelle loi et quel chef le dirige : si le roi est bon, la nation grandit; s'il est mauvais, elle s'appauvrit et s'abaisse. Qui ne sait et qui ne répète que l'État est la chose du peuple? S'il en est ainsi, comment le peuple pourrait-il en abandonner le soin? Comment de vils flatteurs attribuent-ils la souveraineté au prince, qui n'existe lui-même que par le peuple?

<• Dès lors, quelle est la puissance en France qui a le droit de régler la marche des affaires quand le roi est incapable de gouverner? Évidemment cette charge ne retourne ni à un prince, ni au conseil des princes, mais au peuple donateur du pouvoir. Le peuple a deux fois le droit de diriger ses affaires, parce qu'il en est le maître, et parce qu'il est toujours victime, en dernière analyse, d'un mauvais gouvernement... Il n'a pas le droit de régner, mais, entendez-le bien, il a le droit d'administrer le royaume par ceux qu'il a élus. J'appelle peuple, non seulement la plèbe et les vilains, mais encore tous les hommes de chaque ordre, à ce point que, sous le nom d'États généraux, je comprends même les princes... Ainsi vous, députés des Trois États, vous êtes les dépositaires de la volonté de tous 1. »

Ce discours, prononcé d'une voix vibrante par Torateur debout à sa place, servit à faire échouer les prétentions des grands. Les députés de la province accordèrent au roi un subside de 45 000 livres. Philippe Pot fut nommé, le 5 avril suivant, lieutenant de Bourgogne en l'absence du gouverneur.

1. PicoL, Histoire des Étais généraux, t. 1, p. 4io-4i2, traduit du laliu sur le texte de Masselin.

La Bourgogne Monarchique. chapitre

Peu de temps après, les princes se révol- CHARLES VIII talent avec Louis d'Orléans. Les contingents E.\ BOURGOGNE, bourguignous, conduits par Jean de Baudricourt, gouverneur de Bourgogne, et Antoine de Bessey, bailli de Dijon, se joignirent à Tarmée royale, et contribuèrent à la victoire de Saint-Aubin-du-Cormier (27 juillet 1488). Assailli par le duc d'Orléans lui-même, Antoine de Bessey, placé à lavant-garde avec des Suisses qu'il était allé chercher dans leurs montagnes, « tint ses soldats en si bon ordre et combattit si virilement qu'il soutint sans branle cet assaut ». En 1494, Charles VIII traversa la Bourgogne. Il y reçut un charmant accueil. Les bourgeois de Chalon le conduisirent de mystère en mystère, le long des rues tapissées, jusqu'à un pavillon où une belle jeune fille lui offrit un cœur d'or; à Dijon, il admira « plusieurs ébattements et jeux sur l'échaffaut ».

,r, r,r.^,. r. c Ccpcndan t Maximl licH d ' Au trichc , ma Igxé

LE SlhOE Dh ^* i i- .

DIJON les traités d'Arras et de Senlis, revendiquait

^-^^ la Bourgogne comme « le vrai patrimoine et

LES SUISSES. , I • , « ' 1 p • ■ r

tronc de sa maison et de ses armes » ; il faisait réunir par les juristes des pièces pour établir son droit; à plusieurs reprises, il invita les Bourguignons à se retirer de « l'obéissance due aux rois de France ». Les guerres d'Italie favorisèrent ces prétentions. Les traités de Blois (septembre 1304) donnèrent la Bourgogne en dot à Claude de France, fille du roi Louis XII, fiancée à Charles d'Autriche, petit-fils de Maximilien, le futur Charles-Quint, et, sans l'énergique protestation des États généraux du royaume, ce projet aurait pu aboutir. L'attaque de Dijon par les Suisses alliés de l'Empire mit sérieusement la province en péril.

En l'année 1513, les redoutables montagnards se mirent en marche, au nombre de 16 000 environ, sous le commandement d'un capitaine bernois, Jacques de "Vatteville. Traversant la Franche-Comté, ils s'adjoignirent le corps de cavalerie allemande du duc Ulrich de Wurtemberg avec un peu d'artillerie, et se présentèrent devant Dijon dont ils

ri. 16, p. ÏS2.

PREMIER Le Seizième siècle.

commencèrent le siège le 7 septembre. La ville avait des remparts délabrés et une médiocre garnison. A l'appel du gouverneur Louis de la Trémoille, une partie des chefs de la noblesse bourguignonne courut à Dijon, tandis que les autres s'établissaient à Beaune, à Auxonne et au château de Talant; puis chacun se mit à Touvrage, et « n'y eut pas jusqu'au clergé qui ne voulût y avoir part ». Malgré cette résistance, le cercle formé par l'armée assiégeante se resserrait; les canons allemands réussirent à pratiquer une brèche par laquelle l'assaut fut donné dès le 10; les faubourgs de Saint-Pierre et de Saint-Nicolas furent réduits en cendres. Le 12 septembre, les défenseurs de la place, unis dans une même prière, promenèrent autour de l'église Notre-Dame une vieille image de la vierge en bois sculpté qui passait pour avoir des vertus miraculeuses, l'image de Notre-Dame de Bon-Espoir. Au même moment, la Trémoille réussissait à convaincre les Suisses qu'ils n'avaient aucun intérêt à mettre la maison d'Autriche en possession de la Bourgogne et leur rappelait adroitement que leur allié négligeait de payer leur solde. Malgré l'opposition du duc de Wurtemberg, les Suisses signèrent, le 15 septembre, un traité aux termes duquel ils rentraient chez eux, moyennant une somme de 400000 écus, dont la moitié était payable comptant.

Il était à craindre que la Bourgogne, voi-

TRAITE . , , x;, un.- ? " ' .

DE NEUTRALITÉ smc dc la T rauche-Comte, province autri- ENTRE LES DEUX chienue, redevînt le théâtre de la lutle; de BOURGOGNES. ^^^ ^^^^^ Margucritc d'Autriche, comtesse de Bourgogne, désirait éviter à ses sujets comtois les malheurs de la guerre. Des ambassadeurs se réunirent à Saint-Jeande-Losne, pour rechercher les bases d'un accord. C'étaient, pour le roi de France, le gouverneur Louis de la Trémoille et son frère Georges, Girard de Vienne, seigneur de Ruffey, et le premier président du Parlement de Dijon, Hugue Fournier; pour Marguerite d'Autriche, quatre légistes comtois, le président Marmier, les conseillers Simon de Quingey,

La Bourgogne Monarchique. chapitre

Antoine de Salins et Nicolas Pernet. Le 8 juillet 15:22, ils conclurent un traité dit « traité de neutralité entre les deux Bourgognes », qui fut fréquemment renouvelé dans le cours du xvi'= siècle, notamment en 1549 et lo62. D'après ces arrangements, s'il y avait rupture de paix entre le roi de France et Tempereur, « nonobstant » devait « demeurer toujours la même amitié, cessation darmes et vraie neutralité, entre le duché et le comté de Bourgogne ». Les manants et habitants du duché et du comté pouvaient « hanter, converser, fréquenter, trafiquer et marchander des choses léales et non prohibées, aller, demeurer, séjourner et retourner de pays et autre, avec leurs marchandises, librement et sans que respectivement ils pussent être constitués prisonniers de guerre, ni leurs biens arrêtés ». Les armées impériale et royale s'interdisaient de faire « aucune entreprise, ni prises de prisonniers, marchandises et autres choses » sur les terres du comté et du duché.

La Bourgogne donna ainsi de grandes LES BouRGui- preuvcs de dévouement à la rovauté. Fran-

COGNAC 6*^^^ ^ ^^^ ^^ ^^^'^ "^ ^ oublier. Prisonnier de Charles-Quinl, il signa le traité de Madrid, par lequel il cédait à son vainqueur la Bourgogne « avec ses dépendances et toutes les terres que le duc Charles possédait à sa mort (1526) ». Une dépulation des Bourguignons, ayant à sa tête Claude Patarin, premier président du Parlement de Dijon, se rendit auprès du roi, à Cognac, pour protester. Les députés déclarèrent que <> depuis les enfants de Clovis, à qui ils avaient promis d'obéir, ils n'avaient cessé de faire partie de la monarchie, tantôt comme royaume possédé par les enfants de la première race, tantôt comme gouvernement donné par les princes de la seconde race, et que le roi, dont ils respectaient le pouvoir et l'autorité souveraine, n'avait pas eu celui de les aliéner sans leur consentement, puisque le serment qui unit les sujets au Souverain lie en même temps le Souverain aux sujets, et par conséquent ne peut être détruit que dun consentement mutuel,

PREMIER

La Réforme.

qu'au surplus ce lien n'unissait pas seulement les Bourguignons au Roi mais à tous les autres membres de la monarchie, qui avaient le droit de s'opposer à un engao-ement contraire aux lois et destructif de toute liberté ». Et comme François I" feignait d'excuser sa conduite, alléguant « la nécessité où il avait été », priant « qu'on le mît à môme de tenir son serment », l'orateur de la Bouro-oo-nP cette réponse :

Sire, ce serment est nul, parce qu'il est contraire à celui aue vous avez prêté à votre couronnement, aux libertés de votre neuDle et aux lois fondamentales de la monarchie. D'ailleurs, il a été arraché par la violence à un roi prisonnier. Si toutefois vous persistez à rejeter des sujets fidèles, si les États du royaume nous retranchent de leur association, alors c'est à nous-même de disposer de nousrendez-nous à notre ancienne liberté, et nous adopterons telle forme de gouvernement qui nous plaira : nous déclarons d'avance que nous n'obéirons jamais à des maîtres qui ne seront pas de notre

Le vice-roi de Naples, Lannoy, qui représentait Cliarles- Qumt à Cognac, écrivit alors à son maître c< qu'il ny avait apparence quon rendît la Bourgogne ». Ayant voulu conquérir le comté d'Auxonne, il y trouva la noblesse rassemblée en armes, et n'eut que le temps de fuir. La maison d'Autriche comprit qu'elle ne devait plus voir dans la reprise du duché « une affaire de famille et d'honneur «. Par le traité de Grespy, elle reconnut à jamais la réunion de la Bourgogne à la couronne de France (18 «entembre 1544). ' ^

ORIGINES ■ '^.^"^^^ ^^^® ^^^ événements s'accom-

plissaient, d'autres, non moins graves, modi-

DE

LA RÉFORME, fiaient la physionomie de la province. Placée à la frontière orientale du royaume, elle était proche de l'Allemagne et de la Suisse, c'est-à-dire des pays où les doctrines protestantes avaient rencontré la plus grande faveur. Ce voisinage eut pour effet d'y introduire la réforme. Dès le mois de décembre 1524, Michel d'Arande compagnon d'études de Lefèvre d'Étaples, prêche à Màcon

La Bourgogne Monarchique. chapitre

la doctrine [luthérienne] de la justification par la grâce. Neuf ans après, un réformateur violent, Alexandre Camus, le collaborateur de Froment à Genève, se fait entendre à Tournus, et bientôt il transforme sa mission en une sorte de « ministère itinérant sur les bords de la Saône ». Dos prédicateurs, envoyés du séminaire calviniste de Genève, d'humbles gens, continuent cette tâche : ils convoquent leurs adhérents en plein champ, prononcent un sermon sur une hauteur, font chanter des psaumes, puis disparaissent.

Le terrain était favorable à ces entre- ÉTAT prises, car le clergé bourguignon, depuis

DU CLERGÉ. deux sièclcs, s'était singulièrement corrompu. Les prêtres négligeaient leur instruction. Invités aux repas des confréries, beaucoup mangeaient et buvaient sans retenue, profitaient de l'occasion pour supprimer une partie de l'office, ou bien se montraient à l'église en état d'ivresse. A Dijon, les curés exigeaient des parents de leurs paroissiens décédés des droits excessifs, refusaient la sépulture aux morts jusqu'à ce que leurs héritiers eussent composé, obligeaient les pauvres à recourir à la charité publique pour satisfaire leurs exigences ; ils demandaient aussi plus qu'il n'était dû pour l'administration des sacrements de baptême et de mariage. Des prélats donnaient le mauvais exemple : tel le cardinal Rolin, possesseur de douze abbayes et prieurés, corrompu, avide, violant avec des femmes mariées et des religieuses la règle de la chasteté. Les couvents d'hommes et de femmes étaient le théâtre de scandales plus fâcheux encore.

Quelques évêques, appuyés par les pouvoirs publics, cherchèrent à enraj'er le mal. En 1527, l'archevêque de Lyon, François de Rohan, réunit autour de lui les évêques d'Autun, de Langres, de Ghalon, de Mâcon, et leur fit promettre de veiller à ce que « la discipline ecclésiastique fût maintenue dans leurs églises; que les vices du clergé fussent réprimés ; que les châtiments prescrits par les

PREMIER La Réforme.

anciens canons fussent appliqués à ceux qui pratiquaient publiquement le concubinage et l'incontinence ; que les prêtres illettrés, sans mœurs, accoutumés aux travaux serviles, imberbes, qui finissaient par recevoir les ordres sacrés et par s'immiscer dans l'église pour son opprobre, fussent écartés, et ceux-là seuls admis à l'ordination qui, par leurs mœurs, leur science, leur esprit, leur renommée, seraient dignes d'y être reçus ». Le Parlement de Dijon manda à sa barre l'official de Langres, pour lui dénoncer les vices des monastères et linviter à y mettre fin, sous peine d'intervention directe de sa part. Il ne semble pas que ces menaces aient produit d'effet. Dans une lettre pastorale de 1534, Jacques Hurault, évoque d'Autun, déplore avec amertume la façon dont le clergé se recrute. Après avoir défini en quelques lignes le prêtre idéal, dont « la vie doit être si pure qu'on n'y remarque rien même qui puisse le faire soupçonner » et qui a pour but d'instruire les hommes « de tout ce qui est bien », il s'écrie tristement :

Oh douleur! Je ne sais par quelle infortune nous en sommes venus à ce point que les plus lâches et les plus indignes sont presque les seuls qui aspirent à une profession si honorable, et que, soit avec une apparence de droit, soit en transgressant les règles, ils font invasion dans le sanctuaire, et obtiennent d'y être admis.... L'ignorance de plusieurs de ceux qui sont chargés du ministère sacré et tenus d'enseigner le peuple est si notoire que si vous ne mettez entre leurs mains de simples abrégés de la doctrine et des bonnes règles, ils ne sont capables ni de sentir, ni de comprendre ce qui doit être fait ou senti dans les choses divines et humaines '.

Les réformateurs trouvèrent un précieux concours dans la diffusion de l'imprimerie.

L'IMPRIMERIE. ^ . , , , ,• i

Le premier en date des ateliers bourguignons est celui de Chablis, où Jacques le Grant imprima, avant d'aller s'établir à Paris, le Livre des Bonnes Mœurs (1"'" avril 1478). Puis vient l'atelier de Dijon, créé en 1490, rue Saint-Philibcrl, par Pierre Metlinger d'Augsbourg, sur la demande de Jean de Cirey, d'où sortit,

1. Abord, Histoire de la Réforme el de la Ligue dans la villed'Aulun, l. III, p. 16.

La Bourgogne Monarchique. chapitre

le 4 juillet 1491, le Recueil des privilèges de l'ordre de Cîleaux. L'un des plus illustres imprimeurs de Bâle, le Strasbourgeois Michel Wensler, appelé par Jacques d'Amboise, abbé de Cluny, se rendit en Bourgogne « par dévotion plus que par goût du lucre », et fit paraître à Cluny le Missel clunisien [Missale chiniacense, 9 juin 1493), à Mâcon, le Diurnal maçonnais {Diurnale malisconense, 27 mars 1493/94) '. Des bourgs, de simples villages, Châtillonsur-Seine, Is-sur-Tille, Marigny, eurent aussi leurs presses. En même temps, les libraires ouvraient boutique. Ceux de Dijon, les Grangier, les Desplanches, groupés autour de légUse Saint-Étienne, constituèrent de véritables dynasties. Ils vendaient des ouvrages irréprochables au point de vue catholique, mais aussi des livres pleins d'idées nouvelles, comme les Épigrammes de Dolet, la Manière de se confesser d'Érasme, les Commentaires de Melanchton, VlnstiUition de la religion chrétienne de Calvin.

Le Parlement de Bourgogne résolut d'ar-

suprucES rêter cette propagande par tous les moyens,

D'HÉRÉTIQUES. \\ rendit un arrêt prescrivant de détruire les

livres suspects et punissant de mort les

libraires qui les tiendraient. Les Psaumes de Marot furent

solennellement brûlés. Il fut interdit aussi de recevoir les

gens suspects d'hérésie et d'acheter leurs biens, sous peine

d'être battu de verges et banni. Puis commencèrent les

supplices.

A Dijon, la série s'ouvre avec Pierre Masson, pasteur des vallées vaudoises, arrêté comme il revenait dAllemagne (1530); elle se continue avec un jeune Dijonnais de dix-neuf ans, Hubert Burrel, et un lunetier de Soissons, Simon Laloé (1533), Au mois de janvier 1337, le bruit s'étant répandu qu'une peinture figurant la sainte hostie avait été mutilée, on brûle un marchand et deux apothicaires de la ville ; un avocat de Paris, Nicolas du Rousseau, est arrêté à Auxonne,

1. Voiries notes et documents sur MichelWensler recueillis par MM. Lacroix et Gloria, tlans les .-l;i/ia/es de l'Académie de Mâcon, 1870-1878.

PREMIER

La Réforme.

ainsi que deux jeunes gens trouvés porteurs de lettres de quelques écoliers de Paris « adressantes à Genève «; il meurt en prison et son corps est « mis en cendres sur la place publique ». A Autun, deux habitants, maître Pierre Moreau, praticien, et Nicolas Charbonnier, un prêtre, Andoche Minard de SauHeu, sont, après un interrogatoire sommaire, brûlés « comme luthériens » sur le champ Saint-Ladre, au milieu d un grand concours de peuple (loi!, looG). Jean Cornon, du pays de Bresse, « simple laboureur et sans lettres, mais tellement exercé en la parole de Dieu qu'il rendait étonnés tous ses adversaires », est supplicié à Mâcon (1535). A Auxerre, maître Thomas Ansel, médecin-chirurgien, et sa femme, Perrette Genille, sont condamnés « à être menés dans une charrette depuis les prisons d' Auxerre devant l'église Sainte-Etienne, pour y crier merci, demander pardon à Dieu, à la glorieuse Vierge Marie, et ce fait, être ramenés sur la place commune appelée la Fénerie, pour y être brûlés » (1538). Dans la même ville, le bourreau étrangle, « après leur avoir fait subir un peu de feu », Blanc Chuppier (1548), Etienne Berthier, prêtre, natif de Gien, qui a épousé une rehgieuse dont il a eu trois enfants (1551), et Michel Gaborel (1555) '.

Ces violences ne produisirent pas les LE PARTI résultats attendus. La plupart des victimes REFORME. montrèrent sur l'échafaud une « merveilleuse constance », faisant de « magnifiques confessions de foi » et priant pour leurs bourreaux. La Réforme conquit en Bourgogne de nombreux adhérents dans les rangs de la bourgeoisie. C'étaient des petits marchands, menuisiers, serruriers, cordonniers, drapiers, horlogers, pâtissiers, chaussetiers. apothicaires et libraires, ou bien des artisans aisés. Parmi eux, les uns, craignant pour leur vie, s'enfuirent à Genève, ou, comme on disait alors,

1. lUMoire ecclésiastique des églises réformées du royaume de France éd Cun.lz et Baum, t. I. Crespin, Ilisloire des marlyrs, xChq ' ^^■

La Bourgogne Monarchique. chapitre

« s'absentèrent* »; les autres demeurèrent, et ils furent assez influents pour faire élire, comme représentant du tiers état bourguignon aux États de Pontoise, un homme acquis à leurs idées, le maire d'Autun, Jacques Bretagne.

Après que l'orateur du clergé, un Autu-

JACQUES nois également, nommé Ouintin, eut parlé

BRETAGNE. coutrc la toléraucc et la liberté, Bretagne,

que le tiers avait désigné pour prendre la

parole en son nom, entreprit de soutenir la thèse contraire.

Il le fit avec un grand courage et beaucoup d'éloquence :

Vous voyez, Sire, les divisions et désordres qui pullulent en votre royaume, i)Our le fait de la religion. Oncques roi ni monarque ne fut mieux occasionné de regarder au livre de vie, pour connaître la loi et la faire observer. Cela dépend de votre autorité. 11 est écrit au Deutéronomc que le roi doit lire la loi et ordonnance de Dieu, afin de la craindre et de la révérer. En effet la religion et l'amour de Dieu apporte avec soi toute union et concorde, conserve en intégrité les royaumes et monarchies, est mère-nourrice de paix et d'amitié entre les hommes, et est de telle force et vigueur que, semée et imprimée au cœur des hommes, en toute fermeté et constance, elle les rend j)ropres à exposer leurs biens, vies et personnes pour la maintenir.

Or les opinions diverses que tiennent vos sujets ne proviennent que du grand zèle qu'ils ont au salut de leurs âmes, divisées en deux parts, dont l'une suit l'Église romaine et l'autre se dit suivre l'Évangile en sa pureté, confessant un seul Dieu et celui qu'il a envoyé, Jésus-Christ son fils, mais le reconnaissant par moyens fort divers et différents, d'autant que ceux qui se disent tenir la partie de l'Évangile croient ne pouvoir communiquer aux cérémonies de l'Église romaine sans jacture de leur salut; l'autre partie se promettant de son côté même condamnation, si elle contrevient aux cérémonies introduites en l'I^glise romaine.

A cela, Sire, vous donnerez ordre facilement, s'il plaît à Votre Majesté faire cesser toute persécution contre les prévenus et accusés pour le fait de la religion, ne permettant qu'ils soient travaillés et molestés en leurs biens, offices ou personnes. Aussi, afin d'éteindre cette diversité d'opinions, restituer et remettre la religion en la première splendeur et pureté de la primitive église, il vous plaira assigner un concile national, libre et légitime, de sûr accès et retour, en

1. Voir les noms des réfugiés bourguignons admis à la bourgeoisie de Genève, depuis iSSg, dans Coveile, Le livre des bourgeois de l'ancienne république de Genève, 1897.

pREMiEB La Réforme.

octroyant à cette fin des sauf-conduits à toutes personnes qui voudront y assister...

Mais pourtant, Sire, il ne suffit donner ordre pour l'avenir, s'il n'est pourvu au mal présent. Vos très humbles sujets sont d'avis de permettre à ceux de votre peuple qui croient ne pouvoir communiquer en saine conscience aux cérémonies de l'église romaine, qu'ils se puissent assembler publiquement en toute modestie, en un temple ou autre lieu à part, soit privé ou public, en plein jour et lumière, pour être là instruits en la parole de Dieu, faire prières et oraisons en langue vulgaire et intelligible, pour la rémission des péchés de l'église, pour la reine voire mère, le roi de Navarre votre oncle, nos seigneurs les princes du sang, et pour la nécessité de vos sujets. Par ce moyen, chacun sera conduit à bonne fin, formera ses vies et mœurs selon l'Évangile, et aura repos el tranquillité. A faute de quoi et si par vous, Sire, est différé d'y pourvoir, il est à craindre grandement que partie de vos sujets ne tombent en nonchalance et méconnaissance de l'honneur et gloire de Dieu...

Serez alors assuré. Prince très vertueux, que par telle réformation vous verrez le siècle doré renouveler, votre sceptre royal fleurir sur tous autres, l'amour et dilection de vos sujets grandir et l'esprit de Dieu arriver, vos hauts faits, vos entreprises augmenter de jour à autre à votre grandeur, pour laquelle prieront incessamment vos très humbles sujets i.

Avant de quitter la cour, Bretagne vint encore trouver la reine-mère Catherine de Médicis, pour la conjurer « de faire impartir et octroyer à ses fidèles sujets les temples qu'ils demandaient es villes et villages de ce royaume ». Il y a tout lieu de croire que ses exhortations ne furent point étrangères à la signature de TÉdit de janvier, qui reconnaissait aux réformés le droit d'exercer leur culte publiquement, mais sans armes, dans les faubourgs et les campagnes, hors de l'enceinte des cités (1562).

Les premières communautés protestantes LES PREMIÈRES ^^ Bourfirog-ne datent de celte époque. Les

COMMUNAUTES . . ^ ^ . , t^-- t>

PROTESTANTES, principalcs se trouvaient a Uijon, Beaune,

Chalon, Mâcon, Autun, Is-sur-Tille; mais il

y en avait aussi à Cluny, Arnay-le-Duc, Scmur, Vitteaux,

Châtillon-sur-Seine, Saulieu, Nuits, Auxonne, Mirebeau,

1. Abord, flixloire de la Réforme el de lu L'ujne dans la ville d'Auhm, t. I, p. i3/,-i35.

La Bourgogne Monarchique. chapitre

Touinus, Noyers. Des pasteurs venus de Genève, Pierre Leroy, Sébastien Tiran, Michel V'ignot, « distribuaient et annonçaient la parole de Dieu »; chaque communauté avait son ministre, son consistoire d'anciens, son lieu de réunion. C'était à Beaune une grange du faubourg Bretenières, à Aulun la salle où se faisaient les banquets de la confrérie de saint Jean. Plus nombreux que les autres et aussi plus agités, les réformés dijonnais avaient leur quartier général rue des Forges, dans la demeure de Jean Soillot. lis allaient par bandes h travers les rues, en chantant des psaumes; ils baptisaient, faisaient la cène à la mode calviniste; ils se rassemblaient au son du cor « comme un vachier corne pour assembler le bétail », prêchaient « de beau jour et les portes ouvertes », et même, afin de favoriser leurs « conventiculcs », ils avaient établi des communications intérieures entre leurs maisons. Ils demandaient aussi qu'on leur concédât « à la porte d'Ouche et près le pré des Cliartreux » un cimetière spécial pour ensevelir leurs morts. L'un d'eux écrit à Calvin qu'il y a dans la ville « une congrégation de fidèles suffisante pour fonder une belle et honorable église ». La propagande faite par ces communautés fut active et heureuse. Le tiers du chapitre d'Autun, le maire et leséchevins de Beaune, la riche famille màconnaise des Dagonneau, presque tous les marchands de Chalon, furent bientôt acquis aux idées nouvelles. Le maire de Dijon disait des réformés : « Nous ne pouvons tant bien faire qu'ils ne croissent de nombre et fassent de mal en pis* ». Un chanoine de Beaune écrit sur son journal : « L'erreur est partout ». Les protestants se laissaient même aller à des prétentions illégales et à des violences de langage. Ceux de Beaune voulaient prêcher à l'intérieur de la ville; ceux de Dijon raillaient publiquement le culte des saints. L'un deux déclara « qu'il y avait trop longtemps que l'on mangeait des messes à Dijon, qu'il les fallait revomir et que les habitants étaient vrais bâtards du pape ».

1. Correspondance de la mairie de Dijon, l. II, p. 24; la lettre entière est intéressante.

PREMIER i^a Réforme.

Malgré ces progrès, la réforme élait loin LE PARTI d'avoir pour elle la majorité des Bourgui- CATHOLiQUE. gnoiis. A quelques exceptions près, la noblesse, le clergé, la magistrature, le menu peuple lui étaient hostiles. Le Parlement, d'accord avec la Chambre des comptes, refusa d'enregistrer l'Édit de janvier, comme « contraire en plusieurs articles à la police du pays de Bourgogne et grandement dommageable pour plusieurs raisons » ; il installa la Chambre de vacations, créée par lettres patentes du roi Henri II pour juger, dans l'intervalle des sessions ordinaires, « les gens soupçonnés d'hérésie, et, avec eux, les meurtriers, les voleurs, les parricides, les faussaires et autres criminels qui n'avaient pas été jugés pendant les séances de la Tournelle ». La Chambre de ville de Dijon soutint les magistrats. Le maire. Bénigne Martin, organisa des troupes armées qui pillèrent les maisons protestantes; il fit défendre « à cri public » les prières et chants des psaumes en français « à peine de la hart », et rebaptiser plusieurs enfants ; un prédicateur catholique fut mandé de Paris et payé sur les deniers de la fortification. Les protestants ayant, de leur côté, fait venir deux ministres, Martin se rendit au Parlement, « remontrant qu'encore que les deux religions fussent reçues par tout le reste du royaume, si ne devaient-elles pas être permises en Bourgogne ». A l'opposition des corps constitués se joignait celle du gouverneur, Claude d'Aumale, frère du duc de Guise, et de son lieutenant général, Gaspard de Saulx-ïavanes.

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