EXCLUSION DES FEMMES, MIBACLE DU VOLEUR DE VIN
En attendant, des habitations s’élevaient autour du monastère, la foule dans l’église grossissait toujours. On dut même prendre quelques mesures pour l’éclaircir. Avant l’arrivée du corps de S. Philibert à Déas, l’entrée de ce monastère était interdite aux femmes, mais le jour de la joyeuse arrivée du saint, les portes s’ouvrirent au grand pour tout le monde, les femmes y firent irruption et ensuite s’y maintinrent énergiquement. Comme elles étaient assez encombrantes, on résolut de revenir à l’ancienne discipline (1). Elles poussèrent des cris de paon. Pour les apaiser un peu, les moines leur accordèrent un délai et leur permirent d’entrer encore dans l’église un peu plus d’un an, jusqu’à la Saint Philibert (c’est-à-dire jusqu’au 20 août) de l’an 837. Devant la porte extérieure du monastère on dressa à quelque distance une croix de pierre marquant la ligne que les femmes après le 20 août 837 ne devaient plus franchir, et bornant le lieu assigné à la tenue du marché (2) devenu indispensable ponr l’approvisionnement des moines, des pèlerins et des habitants de la petite ville qui se formait là rapidement.
Autour de cette place du marché il y avait, comme d’habitude, des tavernes. Dans l’une d’elles, un certain jour de l’an 837, entra l’un des nombreux pèlerins qui venaient de prier devant le sarcophage. Le setierde vin valait alors nn denier (3) ; le pèlerin en demanda un demi-setier, et comme il n’avait d’autre monnaie qu’un denier, il fut convenu que le tavernier, en lui servant le demi-setier de vin, lui rendrait un demi-denier d’argent. Par distraction, il lui versa un setier complet et lui rendit néanmoins un demi-denier. Le pèlerin sans observation emporta le setier, alla le boire en dînant avec ses compagnons, puis quelque temps après revint à la taverne, tenant en main son demi-denier et demandant de nouveau un demi-setier de vin :
— < Tu plaisantes, l’ami, dit le tavernier qui avait reconnu son erreur. Cet argent que tu tiens est à moi, car ce matin tu as eu un setier de mon vin et je n’ai eu de ton argent qu’un demi-denier. >
L’autre — équivoquant sans doute sur ce qu’il avait donné au marchand un denier, et sans tenir compte du demi-denier que celui-ci lui avait rendu — jure ses grands dieux avoir payé au complet tout ce qu’il a pris de vin :
— « Si je mens, ajoute-t-il, que saint Philibert me fasse rendre le vin que j’ai bu ! »
Le saint le prend au mot et le force à restituer immédiatement ; avec de sales hoquets il vomit sur place, devant une foule de témoins, tout le vin qu’il devait au tavernier (4). Ainsi allégé du produit de son vol mais chargé de honte , il lâche malgré lui au marchand son demi-denier — et se sauve.
Entre les miracles de saint Philibert à Déas, celui-là n’est pas le moins
(1) < Dubitatnr atrum femineus sezus cum cœteris fidelibns admitti debeat, necne t (Erment. I, 30 et I, 29, Ibid.).
(2) « Accessu feminarum prohibito« figitur crux in signum, longiascule a forinseca mooasterii porta, quousque uterque sexus admitti debebat , causa scilicet negotii , quia ibidem nundinœ exercentur v (Erment. I, 72, éd. Mabill. p. 651 ; I, 71 éd. Maître, p. 159).
(3) € Venumdabatur enim, nisi fallor, illis diebus sextarius vini uno denario » (Id. Ibid,). — Le setier (sextarius) du 1X« siècle tenait 4 litres 1/4 (Guérard, Polypt. (tirminon, Prolégom. p. 187); le denier valait environ 4 fi*, de nos Jours (voir ci-dessus p. 199).
(4) « Non placent, ait, beatissimo Filiberto, si verum est quod in me dicis, ut bine mecum vinum quod bibi deferam! » Nec mora, vix citlus boc dlcere potuit, quam cum dedecore quod injuste potaverat coram omnibus rejiceret » (Erment. 1, 72, Ibid.).