‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 265 sur 392 · MALADIE ET GUÉRISON DU PRINCE WEREC · texte numérisé non relu

MALADIE ET GUÉRISON DU PRINCE WEREC

coup on annonce à son père qu’il vient d’être frappé d’un mal subit, terrible, et se trouve sur le point de mourir. Un homme appelé Linworet, demeurant dans la villa de Bren Hermelin au plou d’Âlair, l’avait recueilli en sa maison. Le malheureux père y court. II trouve son fils expirant : fou de douleur, dédaignant tout secours humain comme impuissant, il se tourne vers Dieu. Au chevet du mourant était Fulcric, l’abbé de Redon, accouru à la première nouvelle. Alain écrit sur un bout de parchemin quatre lignes donnant à Redon les paroisses de Marsac et de Massérac ; il jette cet écrit à l’abbé, il le supplie de courir à Redon le déposer sur l’autel de Saint-Sauveur et mettre tous les moines en prière pour le salut du prince. L’abbé part. Dans la maison de Linworet le roi atterré, l’œil fixé avec stupeur sur les traits mourants de son fils, attend le fatal dénouement... Tout à coup un grand son de cloches argentines venant de Redon traverse, comme une volée d’oiseaux chanteurs, le silence de la nuit. Ce sont les moines qui se prosternent dèvant l’autel, qui versent devant Dieu pour le prince Werec leurs larmes et leurs prières. Quelques instants après, une sueur abondante baigne le corps du jeune prince, la douloureuse oppression qui étreignait sa poitrine s’allège, il respire librement... il est sauvé ! (1)

Inutile de demander si après cela Alain resta l’ami des moines de Redon. Les relations entre eux et lui étaient fréquentes et intimes. Le roi allait souvent leur faire des visites à Redon (2) ; l’abbé de Redon, sur la demande du roi, venait les lui rendre à Rieux. En 895 l’abbé Bernart étant dans ce château, le roi lui présenta pour faire partie de sa communauté un très jeune oblat, presque un enfant, qu’en raison de son âge trop tendre et malgré sa riche dot l’abbé hésitait à accepter : sur l’intervention du roi il l’admit (3). On voit combien ce prince s’intéressait aux choses de ce monastère. Pendant tout son règne la prospérité de Redon se soutint, ainsi que celle de son annexe, Plélan ou Maxent, qu’une charte de 904 nous montre fort bien organisée, ayant un prévôt spécial « le prévôt de Plélan », et un moine de Lehon en résidence (4).

Reste à parler de la famille d’Alain le Grand. Dans plusieurs de ses diplômes sa femme figure sous le nom d'Oreguen, Ohurguen, Orgain (5). — Il eut au moins cinq fils, peut-être six, et une ou deux filles. Voici les noms des cinq fils certains, et même très probablement, d’après la place respective qu’ils tiennent dans les chartes, leur ordre de naissance, savoir : 1® Rudalt ou Rodald qui devait être l’aîné, — 2® Werec, Guerech ou Quérac (dont on a parlé plus haut), — 3® Pascweten, — 4® Derien ou Bergen, — - 5® Budic (6). Quelques auteurs ont

(1) Voir tout ce récit dans le Cartulaire de Redon, append. 51 et 52, p. 375 note.

(2) Voir Cartul de Redon, n®» 238 et 239, p. 186, 187.

(3) Tbid,, n® 266, p. 216.

(4) Ibid., n® 281, p. 227.

(5) Dans la donation de Canabiac, Oregnen (Chron. Namn. édit. Merlet, p. 70) ; dans celle de l’abbaye de Saint-André Ohurguen {Id,, ibid., p. 75) ; dans celle de l’abbaye de Saint-Serge, Orgain (D. Morice, Preuves 1, 333).

(6) Dans certains actes on trouve, parmi les témoins, plusieurs fils d’Alain, groupés ensemble au nombre de trois ou quatre, savoir :

1® Dans un acte de 895 : a Weroc, Pascueien, Budic * {Cart, de Redon, n® 266, p. 216).

2® Après le 5 février 897, dans la donation de l'abbaye de Saint-André : « Rodald, Guerech, Pascuitan, Budic » {Chron. Namn., éd. Merlet, p. 77).

LA FAMILLE d’aLAIN LE GRAND — SA MORT (907).

contesté à Rudalt sa qualité de fils d’Âiain, elle est cependant incontestable : dans une charte de Tan 909 on le désigne comme étant « comte de Vannes après la mort de son père (1). * Le dernier comte de Vannes mort avant 909 était Alain le Grand, trépassé en 907; c’est donc de lui que Rudalt avait hérité ce comté ; par conséquent, au témoignage de cet acte, il était son fils, même probablement son fils aîné.

Dans la donation du plou d’Arzon faite par Alain comte de Bro-Weroc à l’abhaye de Redon — 12 juin 878, — il n’y a pas moins de vingt-six témoins, dont le dernier nommé s’appelle « Haervi fils d’Alain, Haervi testis, filins Alani (2). d Ne figure dans cet acte nul autre Alain que le comte de Bro-Weroc ; il est donc naturel de voir dans cet Haervi son fils. Mais que le fils du comte soit nommé le dernier, le fait est étrange : explicable toutefois, en le supposant très jeune, presque enfant. Mais s’il était fils d’Alain le Grand, il mourut de bonne heure avant son père, car on ne le retrouve nulle part.

On ignore le nom des filles; il y en a une dont l’existence est certaine, qui épousa Matwidoë ou Matuédoi, comte de Poher (3). — Un comte Tanchi ou Tanki, que les chartes de Redon mettent au nombre des héritiers d’Alain le Grand (4), avait dû en épouser une autre.

La paix de la Bretagne, la prospérité du règne d’Alain durèrent jusqu’à sa mort, advenue (on vient de le dire) en l’an 907 (5). Malgré cette belle couronne de fils rangée autour de lui, si sa fille mariée à Matuédoi n’était devenue la mère d’Alain Barbetorte, Alain le Grand serait dans la tombe descendu tout entier.

Je ne m’attarderai pas à faire l’éloge de ce roi. Cet éloge éclate dans les documents trop rares relatifs à son histoire ; malgré les immenses lacunes qu’ils y laissent, ils en disent assez pour justifier le nom de Grand décerné à ce prince par ses contemporains et maintenu par la postérité. Il fut le dernier roi des Bretons, car son faible successeur ne compte guère. Mais ce n’est pas pour la Bretagne une mince gloire d’avoir eu, en trois quarts de siècle, quatre rois comme Nominoë, Erispoë, Salomon, Alain le Grand; le premier un héros, un génie de premier ordre et dont, s’il avait eu un plus grand théâtre, le nom illuminerait l’histoire; le second brave et habile capitaine; le troisième grand capitaine aussi

3® Après le 5 févr. 897, dans la donation de l’abbaye de Saint-Serge : « Werech, Pascwiten, Budic » (D. Morice, Preuves I, 333).

4® Dans le jugement de 903 : « Pascwethen, Bergen, Budic n {Cart, de Red., app. n® 54, p. 377 note).

Trois des fils d’Alain sont aussi mentionnés isolément, savoir : en 888, Quérac ou Werec [Cart. de Red., app. n®* 51-52, p. 375 note) ; — en 908, Derien (Ibid., n® 279, p. 226) ; — en 909 et 913, Rudalt {Ibid , n®« 278 et 274, p. 225 et 222).

(1) Acte du 30 nov. 909, où l’évêque et le comte en exercice à Vannes sont désignés ainsi : « Bili episcopo in Venetica urbe, Rudalt comité post mortem patris sui » (Cart. de Redon, n® 278, p. 225).

(2) Ibid., n® 235, p. 183.

(3) « Mathuedoi, cornes de Poher... Alanum qui postea cognominatus est Barbatorta... ex filia Alani Magni, Brittonum ducis, genucrat » (Chron. Namnet. éd. Merlet, p. 82-83).

(4) Voir Cartul. de Redon, n* 279, p. 226, acte du 27 nov. 908 (daté à tort 910 par l’éditeur).

(5) Voir à la note suivante le témoignage de Réginon ; voir aussi A. de la Borderie, Chronologie du Cartul. de Redon, dans Annales de Bretagne, V, p. 587. — Le Baud, d’après les anciennes chroniques bretonnes, donne formellement la date de 907 : « Après le departement des Normans, ledit Allain régna longuement en paix, c’est à sçavoir Jusques en l’an de Notre Seigneur 907, auquel il mourut, selon aucuns Annaux » (Le Baud, liist. de Bret. impr. p. 128).

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