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LES LIMITES DE SON ROYAUME. — SES RÉSIDENCES

il est vrai — et Salomon et Erispoë. — Son royaume comprenait le Cotentin, car la villa de Canabiac qu’il donna à Landramn se trouvait dans ce territoire, — et de plus la ville de Saint-Lô, en 890, était une dépendance de la Bretagne (1). — Comme Erispoë et Salomon, Alain possédait aussi une partie de la cité d’Angers, car il donna l’abbaye de Saint-Serge, sise en cette ville, à l’évêque d’Angers Rainon, par un curieux diplôme où il appelle ce prélat « son cher ami j> et où il déclare que cette donation est faite pour le salut des âmes de son frère Pascweten mort en 877 et du roi Charles le Gros trépassé en 888 (2), association assez singulière : diplôme attesté, entres autres, par l’évêque Foucher(3), par conséquent postérieur au 5 février 897. — Ainsi la monarchie bretonne rétablie par Alain le Grand avait gardé, à l’Est de la Bretagne proprement dite, le large territoire acquis sous les règnes d’Erispoë et de Salomon.

Dans les deux comtés formant son domaine héréditaire (Bro-Weroc et le comté Nantais), Alain avait deux villes, Nantes et Vannes, qui eussent fort bien pu l’une et l’autre lui servir de capitale. Si Nantes avec ses ruines lui semblait trop triste, il en était autrement de Vannes, qui grâce à son enceinte gallo-romaine n’avait point encore été prise par les Normands. Mais Alain, fidèle aux mœurs bretonnes, préférait à la clôture des villes le libre espace des campagnes. Ses chartes lui assignent trois résidences : le château de Rieux (castellum Reus/ sur la rive gauche de la Vilaine, — le château de Sei ou CastelSei, dans le plou de même nom, aujourd’hui Plessé (4), — et l’abbaye de Redon. — Le 12 juin 878, quand Alain se fit sacrer comme prince de Bretagne par l’évêque Hermengar dans l’église d’Alair (ci-dessus p. 323), il habitait déjà Rieux, mais Rieux n’était qu’un château, il n’y avait point là de centre religieux, donc pas d’église (5), et l’on dut aller à l’église la plus voisine célébrer cette cérémonie religieuse. En novembre 888, après avoir détruit, chassé de Bretagne les Normands, c’est à Rieux qu’Alain va se reposer de ses glorieuses fatigues (6). D’autres actes nous le montrent encore résidant là avec toute sa famille en 895 et en 903 (7). En 897 et années suivantes, aussi en l’an 903, nous le voyons également à Castel-Sei (8). Ces deux postes étaient d’ailleurs fort bien placés pour dominer l’un le Bro-Weroc, l’autre le Nantais, avec, entre les deux, la Vilaine large et rapide, offrant en cas d’alerte un chemin facile pour se porter promptement, d’un côté ou de l’autre, là où il fallait.

(1) «c An. 890... Nortmanni Britanniœ finibus classem trajiciunt. qnoddam castellum quod ad Sanctum Loth dicebatur obsident » (Reginon. Chron. lib. 11, édit. 1566, f. 49). St-LÔ était donc « in Britanniœ finibus, » c’est-à-dire sous la frontière bretonne.

(2) « Dilectus amicus nobis venerabilis Raino, Andegavensis ecclesiæ episcopus » — et plus bas : « pro remedio animæ Karoli et Pascwiten » (D. Morice, Preuves I. 332).

(3) c S. Fulcherii episcopi ». D. Morice {Preuves I, 333) a imprimé par erreur Fulcherici au lieu de Fulcherii.

(4) L’emplacement de CasteUSei (Châteaucé), sur les bords de l’Isac, a été parfaitement déterminé par M. Bizeul, dans sa monographie intitulée Castrum Seium du IX* siècle. (Cat. de Nantes, n** 1601, d’après une remarque de M. François Desmars).

(5) Dans le Cartulaire de Redon, Rieux {Reus ou Rex) est qualifié castellum, jamais plebs ni ecclesia.

(6) Cartul. de Redon, append. n° 61, p. 373 et 375 note, et ci-dessus p. 332.

(7) Cartul. de Redon, n» 266, p. 216 ; app. n» 54, p. 377 note.

(8) Chronic. Namnet., édit. Merlet, p. 74; D. Morice, Preuves 1, p. 143 et 333 ; Cartul. de Redon, append. n» 54, p. 377 note.

LA COUR ET LES JUGEMENTS d’aLAIN LE GRAND.

Rieux paraît avoir été dès lors une forteresse de pierre, élevée avec les matériaux abondamment fournis par les ruines de la station romaine de Duretie (1). Castel- Sei devait être couvert par des fortifications en terre, retranchements énormes, larges et profonds fossés, butte factice portant une tour, comme Bourbriac, Kamp d’er Roué, Minez-Morvan. Dans ces deux châteaux de Sei et de Rieux Alain le Grand tenait sa cour, toujours nombreuse. Toutefois on y voyait rarement les grands comtes qui jadis décoraient toujours celle de Salomon. Depuis la réaction aristocratique qui avait suivi la mort de ce roi, ils vivaient habituellement chez eux dans un fier isolement. Mais à leur défaut, autour du roi, de la reine de Bretagne et de leurs enfants, — outre les évêques, les abbés, les prêtres, — abondaient, attirés par la bravoure et la glorieuse renommée d*Alain, ces guerriers d’élite que Ton commençait déjà à appeler milites, chevaliers. Alain lui-même le constate ; dans le préambule d’une de ses chartes il dit :

c Au nom du Dieu tout-puissant, nous le roi Alain, le chef suprême des Bretons, D résidant à Castel-Sei avec une multitude de chevaliers, nous voulons faire connaître

à tous les fidèles du Christ , à tous les évêques et tous les seigneurs bretons la » visite que nous a rendue familièrement, comme un fils à son père, le vénérable » Foucher évêque de Nantes (2). »

Nous n’avons que deux jugements d’Alain le Grand ; ils prouvent combien ce prince avait à cœur de rendre et faire rendre à ses sujets une exacte justice. — Dans les dix dernières années du IX® siècle (888 à 899), un grave procès s’était ému entre les moines de Redon et plusieurs tierns touchant les limites des plous de Pipriac et de Langon ; il nécessita la constitution d’un tribunal (mallum! sur le lieu même du litige : Alain vint le présider en personne, diriger l’enquête, et confirmer la sentence (3). — En 892, un personnage important appelé Coletoc ou Coledoc, mentionné avec honneur dans plusieurs des chartes d’Alain le Grand, et très probablement l’un des comtes de Bretagne ou un allié de la famille royale, — ce Coledoc donna à l’abbaye de Redon la tenue d’un colon qui lui appartenait dans le plou de Felgeriac (Fougerai) ; pendant une dizaine d’années et jusqu’à la mort du donateur, cette libéralité ne souleva aucune difficulté. En 903 seulement, des héritiers revendiquèrent l’objet de cette donation, et bien qu’elle eût été faite « pour le salut de l’àme du roi de Bretagne, aussi bien que pour l’âme de Coledoc, v Alain le Grand parut admettre le bien fondé de cette revendication et cita les moines pour y répondre devant lui à Castel-Sei. A la suite de leur comparution une enquête fut ordonnée par le roi ; elle démontra le bon droit des moines et les mensonges de leurs adversaires. Pour que la réparation fût complète , Alain les manda quelque temps après au château de Rieux ; là , devant une nombreuse assistance qui garnissait sa cour et formait un tribunal d’élite, entre autres trois de ses fils, Pascweten, Derien, Budic, un Frank de haute lignée, Guido, dont le

(1) Voir notre tome I*»*, p. 95 note 1.

(2) « Nos, in nomine omnipotentis Dei Alanus rex, summus Brittonum dux, in loco ac castello nomine Seio cum multitudine militum consistentes, percognitum et manifestum fore cupimus Christi fidclibus omnibusque Brittonum episcopis et ducibus quoniam accessit ad nostrœ Pietatis et Paternitatis familiaritatem venerandus Namneticorum Folcherius episcopus » etc. (Chron, Namn., éd. Merlet, p. 74-76).

(3) Voir ci-dessus p. 131 note 4.

SES RELATIONS AVEC l' ABBAYE DE REDON.

père Odon ou Eude avait été roi de France de 887 à 898, et avec eux nombre de guerriers et de prêtres, — en présence de cette assemblée présidée par Alain le Grand, ce prince prit en main une baguette de buis et la remit au représentant des moines, confirmant solennellement par la remise de ce symbole la donation de Coledoc (1).

Ce jugement curieux nous amène naturellement à parler des relations d’Alain le Grand avec Fabbaye de Redon. Il ne semble pas dans cette dernière affaire lui avoir été d’abord très favorable ; en réalité le roi agissait ainsi uniquement pour assurer à tous ses sujets une justice exacte et impartiale ; car fidèle aux traditions constantes des rois et princes de Bretagne depuis Nominoë, Alain à toutes les époques de son règne témoigna au monastère de Conwoion une grande amitié.

Au lendemain de son avènement, non comme roi suprême des Bretons mais comme comte de Nantes et de Bro-Weroc et prince co-partageant de la Bretagne, Alain donne à Redon, pour don inaugural, le plou de Buléon au diocèse de Vannes (2), le 3 mai 878. Le mois suivant, 12 juin 878, pour remercier Dieu de l’avoir guéri d’une maladie mortelle, nouveau don à la même abbaye d’un autre plou, celui d’Ardon ou Arzon dans la fertile péninsule de Ruis (3). — Le !«>■ août 888, à la veille d’entreprendre contre les Normands la campagne décisive où va se jouer le sort de la Bretagne, en quel sanctuaire va Alain solliciter la protection divine et pour la cause qu’il défend et pour sa propre vie (4) qui est l’enjeu de cette lutte? A Redon encore, et en cette occasion il enrichit ce monastère de la villa de Bron-Concar dans le plou de Felkeriac. — Trois mois plus tard, après la fin de cette campagne, après le splendide triomphe d’Alain suivi aussitôt de son avènement à la royauté suprême de Bretagne, tout à coup survint un événement qui entre le vénérable moutier de saint Conwoion et le vaillant roi de Bretagne resserra de plus en plus les liens existants.

Au commencement de novembre 888, le glorieux vainqueur des Normands était à Rieux, se proposant sans doute d’y prendre le délassement de la chasse, car malgré les pertes subies par la grande forêt centrale de la péninsule bretonne, il y avait encore par là assez de grands bois pour fournir en abondance de beau gibier. Selon sa coutume, Alain vivait là avec toute sa famille. — Un jour le second de ses fils, que les chartes appellent Werec, Guérec ou Quérac, était allé faire aux environs une joyeuse promenade. Il était parti brillant de santé ; tout à

(1) c Iterum tradidit monachis supradictam donationem in manu monachorum legati cum faste buxea quant manu tenehat. Et hœc alBrmatio fuit in castello Reus, coram multis testibus, Alanus princeps qui afQrmavit, Pascwethen et Bergen et Budic filii ejus, Guida filius Otonis régis Franciæ qui tune erat cum Alano 9 etc. (Cartul. de Redon, append. n« 54, p. 377 note). Ce jugement fut rendu le 28 août 903.

(2) « Plebem quœ vocatur Buluuron » {Cartul. de Redon, n® 238, p. 186). Telle est la forme du nom dans Tédition du Cartulaire, et dans ce nom l’éditeur voit la paroisse de Bouvron, ai^ourd’hui com>>® du c^®>' de Blain, arrond. de Saint-Nazaire (Loire-Inférieure). Mais dans la charte de donation Kenmonoc, évêque de Vannes, est indiqué comme ayant juridiction sur cette plebs. Or Bouvron est tout à fiait en dehors de la presqu’île guérandaise et fort loin de la Vilaine ; il n’y a nul lieu de croire que l’usurpation des évêques vannetais dans le diocèse de Nantes ait pu s’étendre jusque là. Ce n’est donc pas Bouvron. Mais en corrigeant très légèrement Buluuron, on a Buluuion répondant à Buléon qui a toqjours fiait partie du diocèse de Vannes. Dès lors plus de difficulté.

(3) Cartul. de Redon, n® 235, p. 182-183, et ci-dessus, p. 323.

(4) c Pro incolumitate sua s Ibid., n® 239, p. 187.

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