‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 30 sur 392 · NOMINOE CONFIRME LA FONDATION DE REDON · texte numérisé non relu

NOMINOE CONFIRME LA FONDATION DE REDON

La charte de cette donation est peut-être, de tous les actes de Nominoë, celui OÙ sa politique se découvre le mieux. Cet acte va directement à l’encontre de la volonté de l’emperenr; au fond c’est une rébellion formelle contre son autorité. Il semble donc natnrel, nécessaire, que l’auteur de cet acte prenne parti pour les ennemis de ce prince alors au plein de leur triomphe, et soutienne leur faction. Non seulement il n’en fait rien, mais il fait le contraire : dans cette charte même il se prononce hautement contre eux et donne à sa désobéissance le caractère d’une touchante protestation de fidélité envers le vieux souverain détrôné :

s Moi Nominoë, délégué (misstisj de l’empereur Louis (dit-il), en considération des cmgoisses et des tribulations que supporte en ce moment notre seigneur l’empereur Louis (1) ; en raison aussi de la gravité de mes péchés et de la bonté de Dieu qui dit : Faites l'aumône et vons serez purgé de vos fautes, — je donne à perpétuité aux moines du monastère de Redon le territoire appelé Ros, dépendant anciennement de l’église de Bain, et je le leur donne à titre d’aumône à eux faite par l’empereur Louis, afin que Dieu, se laissant toucher aux prières de ces moines pour leur bienfaiteur, lui veuille bien venir en aide (2). »

Si Louis le Débonnaire reprend le pouvoir, comment pourrait-il ne pas confirmer cette donation, touchant témoignage de la fidélité inébranlable de Nominoë et des moines de Redon envers sa cause pendant l’insolent triomphe de ses ennemis? — Si au contraire l’impiété des fils de l’empereur triomphe jusqu’au bout, le style de cet acte dit nettement à tous — Bretons et Franks — que Nominoë est décidé à ne plus reconnaître en Bretagne, après l’empereur Louis, aucun souverain étranger. Dévouée aux intérêts de la Bretagne et en même temps résolue à garder la foi jurée à Louis le Débonnaire, mais à lui seul, — telle est la politique exprimée en cet acte (3); sous ces protestations de fidélité sincère à la personne de l’empereur, on voit poindre sans grand peine pour l’avenir la déclaration d’indépendance.

T^uis le Débonnaire reprit sa puissance dans les premiers mois de 834 et

parte de antiqua ecclesia Bain, sita in parte quœ diciiur Spiluc pervenientis (leg. perveniente), per finem hereditatis Wethencar et per finem villulœ qnœ dicitur Mutsin, usque ad flumen Ult. > (Cartul. de Redon, n» 2, p. 2). Le canton ou territoire de Ros, dit ici pars Ros, faisait originairement partie de l'ancienne paroisse de Bain f antiqua ecclesia Bain J; il en fut détaché par cette charte de Nominoë pour former une paroisse séparée dépendante de Redon. Le canton ou territoire de Spiluc, dit pars Spiluc, dans lequel se trouvait située l’église de Bain, continua à faire partie de cette paroisse. On voit sur notre carte la ligne séparative de ces deux territoires, Ros et Spiluc. Cette ligne borde au Nord les terres dépendantes de la villula ou petit village de Mutsin (auj. Musain) et touche la chapelle Saint-Jean qui, étant située sur le territoire de Spiluc, s’appelait primitivement Saint-Jean de Spiluc et se nomme aujourd’hui Saint-Jean VEpileur. De Saint-Jean de Spiluc ou de Spileuc on a fait successivement Saint-Jean d'Espileuc, d'Epileux, d'Epileu, d'Epileur, et enfin cette singulière épithète VEpileur, aujourd’hui très burlesquement Jointe au nom du saint patron.

(1) « Ego, in Dei nomine missus imperatoris Lodovici, Nominoë, considerans querelam ac tribulationem quant habet domnus noster imperator Lodovicus, et gravitudinem peccatorum meorum, b etc. {Cartul. de Redon, p. 2, n® 2).

(2) « Hoc totum dedi snpradictis monachis (Rotonensibus) in elemosina Hlodovici imperatoris, ut eum Dominus per orationes eorum adjuvare dignetur. n (Ibid.)

(3) Il y a sur la date de cette charte une difficulté : la teneur de l’acte prouve évidemment (comme on le voit par les passages cités plus haut) qu’il fut rédigé pendant la captivité et la déposition de Louis le Débonnaire ; cependant ce prince fut rétabli sur son trône le mars 834, et la charte de Nominoë est datée du 18 Juin suivant : — parce que sans doute, Nominoë ayant obtenu de l’empereur après son rétablissement l’approbation de cet acte, on en fit une nouvelle expédition portant, au lieu de la date primitive, celle de l’approbation.

l’abbaye de REDON FERME LA BRÈCHE

fut solennellement rétabli le 1®^ mars de cette année. Nominoë peu de temps après l’envoya complimenter par un seigneur breton, Worworet, qui menait avec lui Convoion. Ils virent l’empereur d’abord à Attigni, puis à Thionville, et rencontrèrent dans le palais impérial deux évêques de Bretagne, Félix de Quimper et Ermor d’Aleth, celui-ci Breton, celui-là Frank : le Frank ne regarda même pas Convoion, le Breton le soutint chaudement, Worworet au nom de Nominoë fit de même (1), la résistance de l’empereur tomba. Il ne se contenta pas de confirmer aux moines la possession du canton de Ros, que leur avait attribué Nominoë : par un diplôme solennel daté d’Attigni, 27 novembre 834, € sur la prière et Vintervention (dit-il) de notre fidèle Nominoë » (2), il leur donna le plou de Bain tout entier et la paroisse de Langon limitrophe de Bain.

En 836, Nominoë envoya de nouveau à l’empereur une députation pour lui dénoncer les incursions ravageuses des comtes de la Marche franko-bretonne contre la Bretagne (ci-dessus p. 31). Convoion se joignit encore à ces envoyés. Les brigandages de ces comtes étaient la suite d’un complot formé pour enlever le gouvernement de la Bretagne à Nominoë et la livrer de nouveau à l’exploitation odieuse et cruelle des Franks : complot qui avait des intelligences et des complices à la cour impériale. A Aix la Chapelle, où la députation bretonne alla trouver l’empereur, il existait, entre autres, un comte Gonfred féroce contre les Bretons, qui afhchait hautement la prétention d’expulser Nominoë du comté de Vannes et de l’y remplacer bientôt. Il contrecarrait effrontément la mission des agents du gouverneur de Bretagne, et ayant su que Convoion avait obtenu de l’empereur la possession de ce lieu de Redon auquel les Franks attachaient tant de prix pour maintenir la Bretagne sous leur joug, il accablait le pieux abbé d’avanies et de menaces (3), au point de prétendre lui interdire l’audience de l’empereur. Mais Convoion peu intimidé par son tapage et le bravant en face, se présenta aussitôt à Louis le Débonnaire :

— Seigneur, lui dit-il, permettez, permettez, je vous en prie, à votre petit serviteur de vous parler.

— Parlez mon frère, répondit Louis, dites-moi tout ce que vous avez à me dire.

Convoion, tenant en main le diplôme impérial qui lui avait donné Bain et Langon, en rendit de grandes actions de grâces :

— Mais maintenant, seigneur Auguste, ajouta-t-il, le nombre de nos moines est, grâce à Dieu et à vous, fort augmenté... nos ressources sont devenues insuffisantes...

— Eh bien, reprit l’empereur, qu’y faut-il donc ajouter? dites-le moi, mon frère.

Convoion sollicita le don de trois autres paroisses, Renac et Plaz (aujourd’hui

(1) Gcsta SS. Roton. I, 11, édit. Mabillon, p. 201-202 ; D. Morice, Preuves I, 241.

(2) « Ciyus (Conwoionis) precatu permoti (dit l’empereur), simul et oraiii atque interuentu fidelis noslri Nominoë commoniti » (D. Morice Preuves I, 270 ; Cartul. de Redon, p. 355).

(3) K Quidam cornes Gonfred us, qui sperabat totam provinciam Venetiæ ex jussione imperatoris possidere, audierat quod impcrator dedisset locum Rotouensem Convoiono et suis monachis : qui cœpit objurgare eos et minas cis imponere, quia nolebat ut illi sancti Dei locum habitarent. Stetitque venerabilis Convoion ante imperatorem, diceus » etc. {Gesta SS. Roton. I, 12, édit. Mabill., p. 202 ; D. Morice Pr. I, 242).

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