‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 345 sur 392 · X. Judicaêl · texte numérisé non relu

X. Judicaêl

612 ou 622—627

XL [X] Salomon II .

Xn. [XI] Alain II le Long . .

Suivant Bouchart, les neuf premiers de ces douze rois descendent tous les uns des autres en ligne directe ; quant aux trois derniers, il fait de Judicaêl le « prochain parent » d’Hoél III, de Salomon II le cousin germain de Judicaêl, d’Alain le Long le neveu de Salomon IL

D’Argentré soutient contre Bouchart que Grallon n’était point fils de Conan ; mais il fait de Salomon !««• le fils de Grallon, et suit exactement pour le reste la filiation indiquée dans Geofroi de Monmouth.

fl) Voir ci-desBus p. 261 note 4, et dans la BiographU Bretonne Farticle Salomon /•' (t. II, 825-827).

(2) Voir notre tome I, p. 476 à 489.

LA DYNASTIE DE CONAN MÉRIADEC

Le P. Albert Legrand, qui a donné à la fin de sa Vie des Saints un Catalogue des rois et ducs de Bretagne, suit entièrement le système de d’Argentré quant aux noms et quant aux dates, si ce n’est qu’il fait mourir Conan Mériadec en 388, et avance ainsi de cinq ans l’avènement de Grallon, qui selon lui aurait régné de 388 à 405. Le P. Albert n’indique d’ailleurs aucune filiation ; il prétend seulement que Conan était a fils d’Agrip- 9 pinus et de Demetia, princes bretons insulaires ; » mais je ne sais où il l’a pris ; aucun auteur, à ma connaissance, n’en ayant dit un mot avant lui.

Les premiers Bénédictins qui se sont occupés de notre histoire — non seulement premiers en date, mais premiers aussi en science, en labeur et en critique — D. Lobineau, D. Le Gallois, D. Brient, etc., reléguèrent fort justement Conan et sa dynastie au pays des chimères. L’orgueil généalogique des Rohan les en retira. Cette illustre famille, qui tenait par des alliances authentiques aux plus grandes maisons meme souveraines de l’Europe, avait l’entêtement de descendre de Conan Mériadec. On ne pouvait relever Conan sans ressusciter sa dynastie ; et ce fut là certainement la cause principale de la publication de la seconde Histoire de Bretagne (1) rédigée par D. Morice et D. Taillandier. Toute la kyrielle conanienne y reparut au grand jour en l’an 1750, et cette fois appuyée sur un vaste échafaudage soi-disant scientifique, qui ne remplit pas moins de 300 colonnes in-folio d’impression compacte, à la fin du tome !«*■ de VHistoire de D. Morice.

Cette énorme dissertation était l’œuvre d’un prêtre séculier du diocèse de Saint- Brieuc, l’abbé Jacques Gallet, né à Lamballe, mort en 1726 dans une cure des environs de Paris, après avoir passé dans la capitale une bonne partie de sa vie. On ne sait au juste quel motif lui avait mis la plume eu main ; mais on ne peut douter que les Rohan ne l’eussent fort encouragé, surtout quand on apprend de D. Morice que le manuscrit original du travail de Gallet était la propriété du cardinal de Rohan (2). Pour D. Morice lui-même — qui adopta d’enthousiasme le système de Gallet, résuma ses conclusions en style lisible, et plaça ce résumé en tête de son œuvre, — il avait fait ses premières armes scientifiques comme historiographe de la maison de Rohan, et était par conséquent gagné d’avance à cette cause. Son suffrage prouve donc peu de chose en faveur de ce système, dont il a cependant fait la fortune.

Car, si depuis D. Morice beaucoup d’auteurs ont vanté et trop fidèlement suivi Gallet, je ne pense pas que personne l’ait lu jusqu’au bout. Par toutes sortes de raisons, Gallet est d’une lecture très pénible. Pour aller au-delà de la dixième page, il faut un courage rare. Comme à travers son ennui il a tout l’attirail de la science, les notes, les citations, les grands mots, etc., on le croit, on le vante sur parole et sans y aller voir. Pour moi, j’ai eu la patience de le lire jusqu'à la fin, et de le suivre pied à pied en contrôlant ses dires et ses citations par le témoignage des textes mêmes qu’il invoque. Au bout de ce labeur des plus fatigants, une seule conviction m’est restée : c'est que ce qui manque complètement dans l’œuvre de ce renommé critique, c’est la critique : il n’y en a pas l’ombre.

Je ne discuterai point ici le système de Gallet. Je dois seulement indiquer comment il est arrivé à construire son catalogue des premiers rois de Bretagne. Son principe, sa base première, c’est que la Bretagne depuis Conan forme un État monarchique unitaire. Nulle part, à la vérité, il n’essaie de prouver la vérité de ce principe; pour lui cela est l’évidence. Sujet de Louis XIV, il ne conçoit dans le présent ni

(1) Je ne parle ici, bien entendu, que des doux volumes d*Histoire publiés en 1750 et 1756, car, du vivant môme de D. Lobineau, les Etats de Bretagne avaient voté des fonds pour continuer la publication des Preuves réunies par ce religieux et ses collègues, et dont la plus grande partie était encore inédite.

(3) D. Morice, Ifist. de Bret., t. I*% préface, p. xi. Le travail de Gallet, intitulé Mémoire sur rétablissement des Bretons en Armorique et leurs premiers Rois, s’étend de la page 543 à la colonne 851 de ce volume.

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS

dans le passé, d’autre forme politique possible que la monarchie du grand roi : ses contemporains ne transportaient-ils pas sans sourciller la cour et le gouvernement de Versailles dans le siècle de Clovis? Les vrais savants, comme D. Lobineau, D. Le Gallois et quelques autres, à force de science et de discernement échappèrent aux illusions de ce mirage ; mais Gallet non. Il ne s’agissait donc pas pour lui d’établir sur de bonnes preuves son principe de Tunité monarchique de la Bretagne ; il s’agissait de l’imposer de gré ou de force aux faits et aux textes.

Le procédé employé fut des plus simples : Gallet trouvait dans nos origines, outre la lignée conanienne entièrement fabuleuse, plusieurs dynasties de princes bretons que les documents présentent comme tout à fait distinctes les unes des autres, par exemple, la dynastie des comtes de Cornouaille, celle des rois de Domnonée, etc. Mais si distinctes qu’elles puissent paraître, du moment où l’unité monarchique de la Bretagne est reçue comme un dogme, il ne peut plus y avoir dans ce pays qu’une dynastie ; et ainsi, malgré toutes les apparences, malgré tous les témoignages des plus anciens documents, ces trois ou quatre dynasties ne sont pas, ne peuvent pas être différentes ; elles ne sont en réalité qu’une seule et même. Si pourtant les noms différent dans chaque dynastie, cela ne prouve absolument rien, sinon que les mêmes princes se trouvent désignés ça et là sous des noms divers. Gallet ne se laisse nullement arrêter par cette variété de noms. Du moment qu’il est prouvé ou qu’il lui semble prouvé que deux princes bretons, donnés pour souverains, ont vécu dans le même temps, quelque différence que mettent entre eux les documents historiques, ces deux princes pour lui ne font qu’un ; et il en est de même de trois, de quatre, de cinq noms au besoin : car puisqu’il n’y a qu’un royaume, il ne peut y avoir qu’un roi.

Croit-on que j’exagère ? Voici un exemple entre cent. Gallet veut identifier Gaérec ou Erec, premier comte de Bro-Werec (vers l’an 500), et le roi breton Riothime qui alla combattre les Visigoths dans le Berri (en 470); de ces deux personnages très réels, chacun à sa part, il prétend en faire un seul — très chimérique, — roi universel de la Bretagne. Pour cela, il commence par démontrer — fort mal ~ qu’Erec et Riothime sont représentés comme exerçant dans le même temps la puissance souveraine sur tout ou partie de la nation bretonne ; puis il ajoute : « J’espère qu’on ne fera pas de difficultés sur la » différence qui se trouve entre les noms d’Erec et de Riothime; elle est très-légère, et » l’on voit assez clairement que la personne est absolument la même, puisqu’il s’agit d’un » prince des mêmes peuples, dans le même pays, dans le même temps, et dont les noms 9 se ressemblent si fort (1). »

Ainsi, il n’admet même pas comme possible la coexistence de deux petits états ou principautés souveraines, mutuellement indépendantes, chez les Bretons d’Armorique. Du moment que deux personnages sont ou lui semblent atteints et convaincus d’avoir simultanément exercé la souveraineté dans les limites de notre Bretagne, il les condamne aussitôt, ipso facto, à se fusionner en un seul individu, élevé par lui au rang de roi universel des Bretons. Signaler un tel principe suffit, le discuter serait trop (2).

Erec-Riothime n’est pas le seul prince intercalé par Gallet dans les rangs de la dynastie conanienne de Geofroi de Monmouth. Il y met aussi cet Eusèbe mentionné dans la Vie de saint Melaine, dont il fait sans balancer un Breton malgré son nom greclatin, et un roi de toute la Bretagne Armorique malgré son litre de dux ou rex Venetensis

(1) Uallet, Mémoires sur rétablissement des Bretons y chap. 111, $ 21 ; dans D. Morice, HisL de Brel., t. !•', col. 674-675.

(2) Gallet a aussi tenté, mais très faiblement, de justifier son système on essayant de prouver qne la Cornouaille et la Domnonée n’étaient pas des contrées do notre péninsule distinctes et séparées, mais de simples synonymes du nom de Bretagne Armorique. Tous les faits, tous les récits contenus dans notre tome !•' démontrent d’abondant la fausseté, on peut mémo dire, l’absurdité d’une telle opinion.

LA DYNASTIE DE CONAN MÉRIADEC

(duc ou roi de Vannes), qui indique bien formellement le siège et l’étendue de son autorité. Voici comme Gallet s’efforce de sortir de là.

La Vie originale de saint Melaine — seul et unique document où soit mentionné Eusébe — nous le montre venant avec une armée dans le canton de Comblessac, et faisant crever les yeux ou couper les mains à une foule d’habitants de ce pays. Comme, au temps où Gallet écrivait (XV1II« siècle), Comblessac faisait partie du diocèse de Saint-Malo, — originairement diocèse d’Aleth, — il conclut de la Vie de saint Melaine que l’autorité d’Eusèbe, vers la fin du V^ siècle, s’étendait sur ce diocèse tout entier. Or, Comblessac a toujours été immédiatement limitrophe de l’évêché de Vannes; au temps d’Eusébe cet évêché venait d’être fondé, celui d’Aleth ne le fut que cent ans plus tard ; la limite nord du diocèse de Vannes ne pouvait donc être fixée à cette époque. D’ailleurs, si le raisonnement de Gallet est bon, il faut dire aussi : — Les Anglais sont maîtres de Gibraltar, Gibraltar est en Espagne, donc les Anglais sont maîtres de l’Espagne ; les Français possèdent Pondichéry, qui est une ville de l’Inde, donc les Français possèdent l’Inde, etc. Est-ce sérieux?

La Vie de saint Melaine ajoute qu’Eusèbe, s’étant vu frapper en punition de ses cruautés d’une maladie terrible, en fut guéri par saint Melaine lui-même, qui était, comme on sait, évêque de Rennes. Gallet tire ainsi parti de ce fait : « Pour ce qui est » de Rennes, je ne crois pas qu’on fasse difficulté d’avouer qu’Eusébe en était aussi le » souverain, puisque l’évêque de cette ville était à sa suite et dans son armée (1). » La preuve ne serait pas décisive ; mais elle se réduit à rien, car la Vie de saint Melaine affirme tout au contraire qu’au moment de la maladie d’Eusèbe le pieux évêque de Rennes était à son monastère de Plaz, sur la Vilaine (aujourd’hui le village de Placet en la paroisse de Brain près Redon), et qu’Eusébe, instruit de la sainte renommée de l’évêque, l’y envoya chercher et supplier de se rendre près de lui (2). C’est précisément le contraire de l’assertion de Gallet ; et pourtant celui-ci n’allégue rien de plus pour prouver la domination d’Eusébe sur Rennes.

Mais il prétend aussi établir l’existence de cette domination sur le pays de Nantes ;

et il l’établit . en démontrant que les Wisigoths ne possédaient point ce territoire (3) !

S’ensuit-il qu’Eusébe le possédât? On n’en voit point la nécessité. Nantes était une des cités armoricaines, elle résista aux attaques des Franks, elle dut garder comme les autres son autonomie jusqu’au traité de 497, qui les unit, on le sait, au royaume de Clovis (4). Or, Gallet met le régne d’Eusèbe de 472 à 490.

Cet auteur ne s’en imagine pas moins avoir prouvé d’une manière précise et péremptoire que « le royaume d’Eusébe s’étendait dans le pays de Nantes, dans ceux de Rennes » et de Dol, dans le pays d’Aleth et de Vannes, et à plus forte raison dans le reste de la » province qu’on appelle aujourd’hui la Basse-Bretagne (5). » Dom Morice répète ensuite docilement, mais d’un ton encore plus assuré, dans son Histoire (p. 13) : « Il est certain » que ses états comprenaient les pays de Vannes, de Rennes, d’Aleth et de Nantes, )» Euric, roi des Wisigoths, n’ayant pas porté ses conquêtes au-delà de la Loire. » Et c’est ainsi qu’on fabrique un roi de Bretagne !

On a là un spécimen des procédés de discussion habituels à Gallet. Ab uno disce omnes.

Outre Eusébe et Erec, Gallet, à l’exemple de Bouchart, a encore intercalé le

^1) Gallet, Mémoires, III, 28; dans D. Morice, Hist., I, 684.

(2; Voir, sur l’histoire d’Eusébe et sur ses relations STec saint Melaine, notre tome I*', p. 332-333, et surtout la note 2 de cette dernière page.

(3^ Gallet, Mémoires, Ibid. col. 684-685.

, (4) Voir notre tome I", p. 327, et pour ce qui regarde Nantes, p. 3*i8<329 .

(5) Gallet, Mémoires, Ibid, col, 685-686.

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS

domnonéen Judicaêl dans la dynastie conanienne de Geofroi de Monmouth ; mais au lieu que Bouchart place Judicaêl entre Hoél III et Salomon II, Gallet Tinsère entre ce dernier et Alain II. Il met Erec et Eusèbe entre Âudren et Budic. Enfin, je ne sais trop pourquoi, il intervertit Tordre adopté par tous nos anciens auteurs entre Salomon !«*■ et Grallon ; nos vieux chroniqueurs avaient tous fait de Grallon le successeur immédiat de Conan et le prédécesseur de Salomon ; Gallet fait exécuter à ces deux princes un chassé-croisé, en vertu duquel Salomon prend la place de Grallon, et réciproquement.

Ainsi, chez Gallet, la dynastie conanienne se présente à nous forte de quatorze rois, au lieu des onze de Geofroi. De plus, par suite du système de fusion — ou plutôt de confusion — appliqué par Gallet à tous les petits souverains de nos diverses dynasties bretonnes réputés contemporains, chacun de ces rois se trouve à la tête d'une armée de noms variés à faire crever de jalousie tous les hidalgos d’Espagne.

C’est dans cette forme empesée, due aux labeurs de Gallet, que la fabuleuse dynastie des rois bretons, adoptée par D. Morice, vulgarisée par une foule de décalques et d’abrégés de ce dernier auteur, a couru le monde pendant plus d’un siècle et y a fait une fortune longtemps florissante, aujourd*bui en ruine complète. — Dans le tableau que j’en vais donner, j’aurai soin de mettre en relief les noms divers et prétendus synonymes attribués à chaque roi : c’est le trait caractéristique de cette conception.

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