PRÉTENDUE HÉRÉDITÉ DES BÉNÉFICES EN BRETAGNE AU IX® SIÈCLE
bénéficiaire n’aurait pu mettre son bénéfice dans la recommandation d’un autre patron que celui dont il le tenait.
Aussi, pour trouver l’opposition existant entre alodis et hœredilas, au lieu d’aller chercher une signification anormale entièrement arbitraire, il suffit de suivre Je sens naturel de chacun de ces termes. — Hæreditas est une propriété pleine et entière venue à son possesseur par la voie de l’héritage, un bien patrimonial. Alodis est une propriété pleine et entière quelle qu’en soit l’origine, et puisqu’on l’oppose à hæreditas, ce mot doit désigner ici plus spécialement une propriété venue à son possesseur par une autre voie que l’héritage. Nous avons en effet démontré plus haut(p. 183-185) qu’en pays breton au IX® siècle, le mot alleu (alodis ou alodusj désigne la plupart du temps un bien acquis par achat. Ainsi , dans un acte de vente de l’an 819-820 on lit :
« A toi Loïesbritou et à ta femme Wenwoial je Roénwolon ai vendu une chose JO m’appartenant en propriété, savoir la moitié de mon héritage [dimidiam hœreditatis )) meœ) dans le plou de Lanoês (auj. Lanouée), pour en faire tout ce que vous voudrez » et en avoir la plus libre et la plus entière disposition, à titre d’alleu acheté (in alode » comparatoj, à tout jamais , sans corvée ni rente ni aucune obligation envers qui que » ce soit » etc. (1).
Ainsi, cette propriété qui, dans les mains du vendeur est une hœredilas, devient en celles de l’acheteur un alodis. Réfutation complète du système qui veut attribuer au mot hæreditas dans le Cartulaire de Redon le sens de fief ou bénéfice héréditaire : car je le demande, comment le même bien qui, entre les mains du vendeur, est une hæreditas, c’est-à-dire suivant ce système un fief ou bénéfice héréditaire, pourrait-il instantanément changer de nature et devenir entre les mains de l’acheteur un alodis, c’est-à-dire une terre complètement indépendante, libre de toute sujétion bénéficiale? C’est manifestement impossible. Il faut laisser aux deux mots alleu et héritage (alodis, hæreditas) leur sens naturel, et tirer de ce sens la distinction naturelle qui sépare les deux choses désignées par ces deux termes et les oppose l’une à l’autre : hæreditas, bien patrimonial, — alodis, propriété non successorale ; en l’un ni en l’autre , pas l’ombre de bénéfice héréditaire. Et loin que l’hérédité des bénéfices fût générale en Bretagne au IX« siècle, comme le croit l’éditeur du Cartulaire (2), on n’en trouve pas dans les actes de ce temps un seul exemple.
L’illusion de l’éditeur sur la floraison prématurée des institutions féodales en Bretagne vient, si je ne me trompe, de ce qu’il avait pris les chefs de plou pour des seigneurs ou patrons, les hommes du plou pour leurs clients ou vassaux, tandis que — nous l’avons vu (ci-dessus p. 158) — le lien qui unissait ceux-ci au machtiern n’avait rien de bénéficiai ni de féodal; il procédait de la communauté du sang, du régime du clan et de la tribu, nullement de la recommandation ni du bénéfice.
(1) « Magnifico viro Loïesbritou et conjugi suæ nomine Wenwoial eg^Rocnwolon constat me vobis vendere et ita vendidi rem proprietatis meœ, hoc est, dimidiam hæreditatis meæ in pebe nuncupante Lanoës... ita [ut] faciatis ezinde quicquid volueritis jure proprietario , liberam ac firmissimam in omnibus habeatis potestatem ad faciendum, in alode comparato, et in dicombito, sine renda et sine opéré et sine alla re uUi bomini sub cœlo > (Cartui. de Redon, n« 164, p. 127;. Cf. n» 165, p. 128.
(2) Voir Cartui, de Redon, Prolégom. , p. ccxlv. L’éditeur invoque encore à l’appui do son système la charte de Wrwoten et Pivetat concernant Ran Jamoc que j’ai citée ci-dessus p. 169 note 3. Je n’ai pu comprendre quel profit il en voulait tirer, d’autant plus que cette charte institue très explicitement un bénéfice temporaire révocable à la volonté du patron.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
L’ÉVANGÉLIAIRE DE L’ABBAYE DE SAINT-BERN. (Voir ci-dessus, p. 262-263.)
ES prêtres et moines de Bretagne ayant été contraints par les invasions normandes, d’abord en 878-888, puis après 907 (mort d’Alain le Grand) et surtout depuis 919 (invasion de Raghenold) de quitter la Bretagne avec leurs reliques, leurs ornements sacrés, leurs livres liturgiques et historiques, — il suit de là que nous n’avons plus en Bretagne de manuscrits bretons antérieurs au XD siècle. Le plus ancien manuscrit né sur notre sol et qui y ait encore sa résidence, c’est le Cartulaire de Landevenec, tracé en 1047, dont l’original est aujourd’hui à la bibliothèque de la ville de Quimper.
Les manuscrits bretons des IX« et X^ siècles, s’il y en a, il faut les chercher hors de Bretagne. — Anowareth, le machtiem d’Anast, quand il donna en 843 sa terre d’Anast à l’abbaye de Saint-Maur de Glanfeuil (ci-dessus p. 285 note 1), en fit la tradition en déposant sur l’autel de ce monastère une magnifique Bible in-folio , conservée de nos jours encore à la Bibliothèque Nationale sous le 3 du fonds latin, — « manuscrit non moins remarquable par son poids et ses dimensions que par la beauté de son parchemin et de son écriture, » superbe et énorme monument de la calligraphie carolingienne (1). — La Bibliothèque Nationale possède aussi, sous le no 12,021 du fonds latin, un bel in-folio manuscrit contenant une collection de canons (dont beaucoup d’origine scotobrelonne), écrite par un Breton nommé Arbedoc, avec l’autorisation de son abbé Haëlhucar, qui pourrait bien être l’/fe'/ocar abbé de Gaël et évêque d’Aleth en 816.
L’évangéliaire de l’abbaye de Saint-Bern au diocèse d’Aleth, dont il a été question plus haut (p. 262-263), est un manuscrit du Xo siècle transporté hors de Bretagne par suite de V inondation normande de 919; il est aujourd’hui à Tongres, près Liège. Un recueil archéologique publié dans cette dernière ville en a donné une description intéressante que nous allons reproduire textuellement.
« Description d!un Évangéliaire da trésor de Notre-Dame de Tongres, par M. J. Petit de Rosen (2).
» L’Évangéliaire que l’on présentait à baiser aux chanoines de l’ancienne collégiale de Tongres, les dimanches et les jours de fête, après Tévangile de la messe capitulaire, avec ces paroles : Ecce lex sacra, est un ancien manuscrit dont nous signalerons d’abord la riche couverture (3).
» Sur le dos et le revers, c’est un ample velours rouge avec une bordure festonnée et cinq têtes de clou en argent; mais un splendide repoussé en argent et vermeil, appliqué sur du cuir, recouvre en entier le plat supérieur. Sur la charmante bordure qui encadre ce petit bas-relief, des chapiteaux gothiques, de larges feuillages, qui se tordent en
(1) Sur cette Bible et sur son donateur Anowareth , voir ci-dessus p. 284-385 , et aussi le Cartul. de St-Maur sur Loire « dans Marchegay, Archives d* Anjou, I, p. 362 à 364.
(3) Bulletin de l*îtutUut archéologique de Uègc, année 1852.^ Liège, imprimerie de J. -G. Carmanne, place Saint- Pholien , 13-153.
(3) Hauteur 33 centimètres 6 millimètres; largeur 35 centimètres 2 millimètres.
l’évangélïaïre de l’abbaye de saint-bern.
arabesques, supportent et enveloppent, pour ainsi dire, de petits sujets sacrés. D’après un usage constant, les animaux évangéliques, ciselés sur de petits médaillons carrés, sont placés aux coins de la couverture (1). Quatre grosses perles de cristal montées en argent complètent la décoration de cette bordure, en même temps qu’elles la protègent lorsque le manuscrit est ouvert. Au centre de la couverture on voit, sous une sorte de niche ogivale d’un dessin déjà indécis, la Vierge tenant l’Enfant, entre saint Pierre et saint Paul. La mère du Christ dépasse de toute la tête les deux apôtres qui se tiennent à côté; c’est là une de ces significations symboliques, habituelles à l’esprit mystique des artistes qui décoraient nos cathédrales.
» Ce bas-relief central s’harmonise bien avec son riche encadrement, et le premier aspect est éblouissant. Mais on reconnaît bientôt que l’éclat et l’heureux mélange de l’argent et du vermeil en font presque tous les frais, avec la délicatesse des détails, dans la bordure du moins; car, dessinées sur une plus large échelle, les figures de la Vierge et des deux apôtres sont vraiment assez grossières. A tous ces caractères on reconnaît l’ouvrage d’un artiste que ne guident plus les sévères traditions de l’école ogivale. Cependant, si l’année 1617 n’était gravée sur un des fermoirs, je ne placerais pas la date de notre repoussé en dehors du XVI® siècle, bien que les réminiscences gothiques se soient longtemps mêlées, chez nous surtout, aux fantaisies de la Renaissance.
» Si quelque archéologue un peu susceptible nous reproche ces deux paragraphes consacrés à la description d’un ouvrage aussi récent, nous espérons racheter cette faute par l’examen de l’Évangéliaire qui en est orné. Ce n’est rien moins, en effet, qu’un manuscrit du X® siècle environ. On le reconnaît assez à sa belle écriture onciale, à l’emploi de majuscules rustiques dans toute une page, etc.
» C’est un manuscrit in-4® magno, à deux colonnes, sur vélin blanc, en encre noire, avec les initiales et les rubriques parfois en rouge. Il est décoré de quelques enluminures que leur date reculée rendrait dignes d’être reproduites par la gravure. Ce sont quatre grandes initiales d’une rare fantaisie , quatre portiques romans à double ou quadruple arcade (2), qui occupent chacun toute une page et où sont écrits les canons; enfin deux miniatures, simples images si vous voulez; mais, où chercher quelque vestige de la peinture à ces époques reculées, si ce n’est dans les enluminures souvent grossières des manuscrits ?
9 De ces deux miniatures, qui représentent saint Mathieu et saint Jean, l’une occupe toute une page, l’autre est resserrée dans une colonne; nous citons ceci comme un exemple du dédain naïf des artistes de ce temps pour toutes les précautions qui ne visent qu’à Veffet, Trois filets de diverses couleurs dessinent un encadrement autour de ces miniatures. Les deux apôtres se détachent sur un fond rose, et sont représentés assis. Le siège de saint Jean, sorte de chaise curule, rappelle le trône que l’on donne à plusieurs évêques de Liège ou de Cologne sur leurs sceaux et leurs monnaies. Tant pour le dessin et l’aspect général que pour la disposition, sinon pour l’éclat des couleurs, on ne peut mieux comparer ces portraits, celui de saint Jean surtout, qu’aux œuvres des peintrés chinois. Pour les vêtements, les nus et les accessoires, le peintre s’est contenté d’étendre une couleur principale sur chaque partie et de marquer, sur cette teinte, les détails et les saillies par de simples traits noirs à la plume. Renchérissant ainsi sur une manière
(1) Ce sont des plaques d’émaux chamployés, qui ont perdu complètement leurs couleurs; les figures étaient tout entières exprimées par le métal.
(a) Ar. Schaepkens, Trésor de Tart ancien, Bruxelles, 1846, in-fol. pl. XII, fig. 3, donne le dessin d’un de ces chapiteaux, — On sait que, dans les anciens manuscrits dos Evangiles, les canons sont souvent écrits dans des décorations de ce genre; nous citerons, entre autres, doux ms. de la Bibliothèque de Bourgogne, les numéros 5,573 et 18,383. Ce dernier ms , qui provient de l’ancienne abbaye de Saint-Laurent à Liège, a plus d’une analogie avec celui que nous décrivons et paraît aussi appartenir an X* siècle.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
fort expéditive déjà, il n*a pas même indiqué les clairs et les ombres par des hachures de tons différents , comme le faisaient souvent les artistes de ce temps. On ne peut rien imaginer de plus froid et de plus sec. C’est le procédé, retourné, des enfants qui croquent une figure en noir et Tenlurainent de teintes unies. Quant à la pureté des formes, le moindre croquis expliquerait mieux qu’on ne pourrait dire les bizarres incorrections de ce dessin conventionnel, pour ainsi dire, en usage dans les écoles hiératiques des premières époques du moyen âge.
> Le manuscrit commence par ces mots :
JNCIPIT PRAEFATIO SCI hiERONIMI raAES BITR IN EVANGL
» Après cette préface et le prologue de saint Jérôme, « Incipit epistola Easebii episcopi de Evangelio. » Celte introduction occupe quatre feuillets. — Les canons sont écrits sur les quatre pages suivantes, entre les colonnes de ces curieux portiques dont nous avons parlé, et qui ne sont pas sans intérêt pour l’histoire de l'architecture à ces époques reculées. — Quarante feuillets (il y en a un de coupé) donnent une partie de l’évangile de saint Mathieu. — On a relié à la suite 28 feuillets d’un missel en caractères gothiques, du XV® siècle tout au plus. — Après cette lacune si grossièrement comblée, le manuscrit reprend dans l’évangile de saint Marc, dont il manque environ les 6 premiers feuillets. — La fin, ainsi que les deux autres évangiles sont complets et remplissent 99 feuillets et demi. Les sommaires (Capilalatio seu Capitulare evangelioram) occupent les dix derniers feuillets et demi.
» Après avoir tourné tous les feuillets du manuscrit, nous trouverons à la dernière colonne une inscription tout entière en capitales rustiques; elle mérite d’être citée :