‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 358 sur 392 · SUR LA BATAILLE DE QUESTEMBERT · texte numérisé non relu

SUR LA BATAILLE DE QUESTEMBERT

ne gênait ses évolutions, cette cavalerie les cerna et les sabra à loisir. D’après les meilleures autorités il resta quinze mille Northmans sur le carreau.

» Au bord méridional de cette vaste lande où les habitants assurent avoir souvent trouvé des débris d’armes, se voit un pauvre village prétendant avoir été gratifié des droits de bourgeoisie par le vainqueur, en récompense du vaillant concours de ses habitants à la bataille. Leurs descendants montrent encore avec fierté les ruines de leur important château de Coêtbihan (1) sur une éminence d’où l’on découvre à perte de vue la plaine de Limmerzel du côté de la Vilaine. Il ne peut avoir été placé là, par Alain le Grand ou ses descendants les seigneurs de Rieux et de Rochefort, que pour garder la route des Northmans.

» Dans une pièce de terre voisine dite Champ des Châsses, au commencement du siècle, on a découvert un gisement de cercueils en granit avec l’emplacement de la tête creusé en trilobé, comme beaucoup de similaires ayant servi à des personnages du sixième au onzième siècle en Bretagne, et dont il existe encore, dit-on, un spécimen servant d’abreuvoir de bestiaux dans une ferme du pays.

» Près du village de l’Isle situé à six ou sept cents mètres dans le Nord de Coêtbihan, on voit une croix antique, dite croix de l’Isle ou des Briéres, haute d’environ 1>» 50, mutilée actuellement de son bras droit et que la tradition rattache aussi à la bataille d’Alain le Grand ; elle porte une inscription où l’on a cru à tort lire le mol AMO, mais qui en réalité doit se lire ÆNIOMOR, sans doute le nom d’un vaillant Breton tombé dans cette journée.

» Tout concorde donc à confirmer les traditions et documents plaçant à Questembert la victoire mémorable qui mérita au comte Alain le titre de Grand et la royauté de toute la Bretagne. »

Charles de Keranflec’h.

(1) A 4,600™ environ danf le Snd-Est de Questembert, à 3 kilom. S.-E. du village de Serguin ; sur la limite des communes de Questembert et de Limmerzel.

Let croix de Questembert : croix de liste ou des Briires,

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS

LES FABLES DE DÜDON DE SAINT-QUENTIN

(Voir p. 350 note 3, p. 373-383, et 395-396.)

UDON, le premier historien ou quasi-historien des Normands de la Seine, naquit vers 965, non point en Normandie, mais dans le comté de Vermandois. Il était prêtre et membre d’un collège de chanoines existant à Saint-Quentin. En 986 ou 987, Albert Fr comte de Vermandois l’envoya vers le duc de Normandie Richard !«**, chargé d’une mission délicate dans laquelle il réussit très bien. Le duc Richard, qui aimait les lettrés (et Dudon l’était beaucoup pour son temps), lui fit bon accueil ; il lui donna plusieurs bénéfices ecclésiastiques et s’efforça de le retenir en Normandie. Dudon y resta quelque temps, visita les principaux monastères, et s’il retourna ensuite dans son pays, il revint souvent à la cour du duc Richard qui le combla de bienfaits, de marques d’affection très vive, avec qui il vécut sur un pied d’intime familiarité et dont il se proclamait l’humble serviteur. Deux ans avant sa mort, c’est-à-dire de 994 à 996, le duc le prit un jour entre ses bras, le serra tendrement sur son cœur, et avec les instances les plus vives, les mots les plus flatteurs, ce prince le supplia de satisfaire un de ses plus ardents désirs, en écrivant l’histoire de la Normandie depuis l’arrivée de Rollon (1). Dudon, après s’en être longtemps défendu en alléguant son insuffisance, finit par céder au vœu du duc. Mais la mort de celui-ci, survenue avant le commencement de l’œuvre, en retarda l’exécution. Richard II, successeur de Richard et Raoul comte d’Ivri frère utérin de ce dernier, étant au bout de quelque temps revenus à la charge, Dudon se mit à l’œuvre et composa son ouvrage de 1015 à 1020 environ ; il était devenu à cette époque doyen du chapitre de Saint-Quentin.

Son ouvrage a été publié en 1619 par André Du Chesne dans son recueil Historiœ Normannorum scriptores aniiqui, sous le titre : De moribus et actis primorum Normanniæ ducum libri très. En 1863, M. Lair en a donné pour la Société des Antiquaires de Normandie, d’après plusieurs manuscrits que Du Chesne n’avait pu consulter, une édition excellente, précédée d’une introduction fort intéressante, mais dont nous avons le regret de ne pouvoir accepter les conclusions en ce qui touche la Bretagne. M. Lair a partagé avec raison l’œuvre de Dudon en quatre livres (au lieu de trois) : le premier consacré à Hasting précurseur de Rollon, les trois autres aux trois premiers ducs de Normandie : Rollon (911-932), — Guillaume Longue-Epée (932-943), — iîichord /er (943-996).

Parmi les sources de Dudon il faut compter certainement les chroniques du siècle, relatives aux Normands, dont avec la protection du duc de Normandie il lui fut aisé d’avoir connaissance. On a prétendu qu’il s’était peu soucié de consulter ces chroniques, n’ayant cure des dates exactes ni de la précision historique (ce qui d’ailleurs est vrai), se contentant des traditions orales, c’est-à-dire des racontars venus jusqu’à lui, notamment de ceux de Raoul d ivri, que Dudon appelle en effet son « raconteur » (relatorj et sur les récits duquel se fonde en grande partie son histoire. Qu’il ait reçu de ce seigneur des

(ij Dans sa préface, adressée à Adalbéron évêque de Laon (977-1030), Dudon dit: «Ante bicnnium mortis ejus, more frequentativo fui apnd oximium ducem lUcardum, volens ei reddere meae servitutis officium propter innumera bénéficia qum mihi dignatus erat impertiri. Qui quadam die adgrodiens capil brachiis piissimi cunoris me amplecti, suisque dulcissimis scrmonibus trahere, quin etiam detestari et jurare in charitate ut, si qua possem raüone, animi sui diu desideratis medere, scilicet, ut mores actusque telluris Normannicae, quin etiam et proavi sui Rollonis, quæ posait in regno, jura describerem » (Dudon, édit. Lair, p. 119>.

LES FABLES DE DUDON DE SAINT-QUENTIN

communications, cela est incontestable (1). Mais un esprit aussi lettré que Dudon, aussi amoureux des œuvres littéraires sous toutes les formes, ce serait bien mal le connaître, bien mal l’apprécier, de le croire capable de négliger les sources écrites ; non qu’il tînt à les reproduire fidèlement, mais pour ses fantaisies il fallait un point de départ qu’il trouvait là, nous en aurons la preuve bientôt. Quant aux renseignements tirés des conversations avec Raoul d’Ivri, cette origine est loin de leur donner, comme certains le disent, un caractère bien sérieux d’exactitude. Raoul tenait de très près plus ou moins régulièrement à la maison ducale, les deux ducs Richard avaient pour lui beaucoup d’affection et le trmtaient fort bien. La splendeur, la grandeur de la maison ducale était intimement liée à celle de l’établissement fondé à Rouen par Rollon et les Normands de la Seine. Nulle part donc les préventions favorables à ces Normands et à leurs princes, les préjugés, les fables, les sentiments hostiles contre leurs rivaux et leurs adversaires ne devaient avoir autant de force qu’à la cour des ducs normands. Le comte d’Ivri ne pouvait manquer de les partager et de les communiquer à Dudon, qui avec sa rhétorique d’amplificateur et son zèle peu désintéressé, pour la gloire des ducs de Normandie, devait encore enchérir sur Ivri. — Aussi la plupart des critiques de notre siècle, même les Normands, n’accordent aucune créance aux assertions fondées sur l’unique témoignage de Dudon. Seul ou à peu près, son dernier éditeur a soutenu avec beaucoup de chaleur et d’esprit l’autorité historique du doyen de Saint-Quentin. Je doute qu’il ait rallié à son opinion beaucoup de monde. Voici comme s’exprime sur ce sujet un historien moderne fort distingué et critique habile, dans un ouvrage récent :

« Le récit de Dudon de Saint-Quentin (dit-il) présente un mélange de fables, d’invraisemblances, d’exagérations de toutes sortes ; il y prodigue des louanges hyperboliques en faveur de ses bienfaiteurs les ducs de Normandie. Les discours qu’il prête à ses personnages sont ridicules et d’une fausseté criante. Le ton de la narration est romanesque. Enfin l’auteur conclut ce beau récit en réclamant son salaire :

Sed mea mens tenui meditans conatur avena Si poterit munus quoddam captare bonorum Exiguæ modico mercis de fenore sumptum.

« Nous avons donc toutes sortes de raisons de nous défier de Dudon. Aussi de tous temps les critiques n’ont pas manqué à ce chroniqueur. Dom Bouquet le tenait en si mince estime qu’il se refusa tout d’abord à l’admettre dans le Recueil des historiens des Gaules et de la France. Mais ce sont les érudits normands et anglais de notre siècle qui ont peut-être été les plus sévères. Auguste Le Prévost a tout particulièrement attaqué le récit de Dudon et l’a combattu pas à pas (2) ; Freeman ne l’utilise que faute de mieux (3). Il ne faudrait pas néanmoins pousser ces critiques à l’excès... Nous sommes en présence d’un récit qui dénature la physionomie de certains faits , mais dont le fond peut être véritable (4). »

Ces derniers mots marquent assurément une très médiocre confiance en la véracité de Dudon ; en ce qui touche les rapports des Bretons avec les Normands c’est encore

(1) Une des nombreuses pièces de vers placées en tête de Touvrage de Dudon est intitulée : Verstu ad comitem Rodulfum, hufus operis rtlatorem. Et dans cette pièce, en parlant de ce comte l’auteur dit :

Cujus (Rodulfi), quœ constant libro hoc conscripta, relata Digessi attonitus , trémolos , hebes , anxius , anceps.

(Dudon, édit. Lair, p. 125, 126.)

Ainsi Dudon avoue qu’il ne pouvait mettre sur le papier les racontages de Raoul d’Ivri sans hésitation (anxius, anceps) et même sans en éprouver un étonnement profond allant jusqu’à l’hébétement (attonitus , hehes). Singulier aveu.

(2) Dans ses notes pour l’édition du Roman de Rou de Ploquet. Et de même Licquet, dans son Histoire de Jiormandie.

(3) Voir History of the Norman conquest of England I, 235.

(4) Ferdinand Lot, Les derniers Carolingiens (1891) , p. 34G-347.

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS

trop , car ici Dudon a altéré la physionomie des faits au point d*en changer la nature et d’en faire disparaître la vérité.

Examinons le premier passage de son œuvre relatif aux Bretons, la prétendue cession de la Bretagne à Rollon par Charles le Simple en vertu du traité de Saint-Clair sur Epte de l’an 911. Selon Dudon, le territoire cédé aux Normands pour s’y établir, depuis la rivière d’Epte jusqu’à la mer, étant inculte et très dévasté, le roi leur donna, pour en tirer des vivres, toute la Bretagne : « Dédit (Rolloni) totam Briianniamy de qua posset vivere » (Dudon, édit. Lair p. 169). Et pourquoi la Bretagne plutôt qu’un autre pays? Parce que la Bretagne, selon Dudon, était limitrophe du pays cédé aux Normands en 911 : « Britanniam quæ erat in confînio promissœ terræ • (Ibid. p. 168). Ce qui est complètement faux de l’aveu même de Dudon, puisqu’il borne ce pays par la rivière d’Epte et par la mer : « Terram determinatam a flumine Epiæ asquc ad mare » (Ibid, p. 168 et 169). Ailleurs, paraît-il, il se contredit, ce qui montre bien le sérieux de sa prétendue histoire ; mais nous avons sur ce point un témoignage beaucoup plus certain que le sien, le témoignage contemporain de Flodoard, suivant lequel le territoire concédé aux Normands comprenait « quelques cantons situés au bord de la mer, la » ville de Rouen presque ruinée par eux, et d’autres villes qui en dépendaient (1). » Le territoire embrassait donc tout au plus le diocèse de Rouen dont les limites sont fort éloignées de la Bretagne. Dès lors il eût été tout à fait absurde de donner ce dernier pays aux Normands pour leur subsistance , car en y allant chercher leurs vivres, il leur eût fallu passer sur un pays qui ne leur appartenait pas et que leur passage n’aurait pas manqué de ruiner.

Il y a mieux. Regardons maintenant la Bretagne, consultons les actes authentiques du Cartulaire de Redon. Jusqu’en 914 nous y voyons fonctionner régulièrement toutes les institutions bretonnes, notamment, en 913, Rudalt comte de Vannes, Matuédoi comte de Poher, s’inclinant devant l’autorité du roi de Bretagne Wrmaêlon. Dans cette hiérarchie sociale exclusivement bretonne et très régulière, allant du machtiern au comte et du comte au roi, nulle place pour Rollon, mais aussi nulle mention de lui, nulle intrusion ou intervention quelconque, directe ou indirecte, des Normands de la Seine en pays breton (2). — On dira peut-être : Rollon attendit, pour profiter de la concession de Charles le Simple, l’an 914. — Mais en 914 justement , nous l’avons vu plus haut (p. 349-351), la Bretagne fut envahie parla grande armée et flotte Scandinave d’Ohtor et de Hroald qui la ravagèrent jusqu’en 918 et n’étaient nullement d’humeur à céder la place aux Normands de Rollon. L’année suivante (919), survint l’inondation des Normands de la Loire qui couvrit, qui occupa toute la Bretagne jusqu’en 937 (3). Il n’y a donc aucun moment où ait pu se réaliser cette prétendue cession soi-disant faite à Rollon par Charles le Chauve, qui eût été, selon les auteurs normands du dernier siècle, le principe de la suzeraineté de la Normandie sur la Bretagne , mais n’est en réalité qu’une fable.

La base des prétentions normandes sur la mouvance de Bretagne s’effondre donc complètement. La suite ne vaut pas mieux , car l’autorité de Dudon — en ce qui touche les affaires de Bretagne — quelle qu’elle puisse être en d’autres matières — est ruinée radicalement par sa flagrante et perpétuelle contradiction avec la chronique contemporaine, véridique, irrécusable de Flodoard. Contradiction parfaitement irréductible,'—

(1) « Post bellum quod Robertas cornes contra eos (Normannos) Gamotenus gessit, fidem Christi suscipere cœpe* mnt, concessis sU>i maritimis quibusdam pagis cnm Hotomagensi, quant pene deleverant, urbe, et aliis (urbibus) eidom (urbi) subjecUs a (Flodoardi Uistor. eccL Remetuis , lib. iv cap. 14, dans Bouquet, Rec, des hist, de Fr. VIII, p. 163).

(2) Voir Cartul, de Redon, n«> 274, 275, 276, 277, 280, p. 222, 223, 224, 226, 227 ; cf. p. 348-349 ci-dessus.

(3) Voir ci-dossus p. 355-360 et 373-383.

Gooje

LES FABLES DE DUDON DE SAINT-QUENTIN

car de 919 à 937 Flodoard ne voit en Bretagne que les Normands de la Loire, Raghenold, Felekan, Incon, jamais Rollon ni Guillaume Longue-Epée ni un seul Normand de la Seine. Dudon au contraire n*y voit que des Normands de la Seine ; de ceux de la Loire et de leurs chefs il ne s'en doute pas, il semble n’en avoir jamais ouï parler. En ce conflit, sans aucune hésitation possible, c'est Dudon qui succombe et dont le château de cartes pseudo-historique s’écroule en bloc dans l'abîme sans fond de la fable et de la chimère. Son dernier éditeur l'a fort bien senti ; pour essayer de sauver, en partie au moins, la crédibilité de son auteur, il affirme hardiment « la concordance de Dudon et de Flodoard y interprétés jusqu’ici dans un sens trop » étroit (1); » et pour établir cette prétendue concordance, il imagine un système fort ingénieux, un partage de la Bretagne entre les Normands de la Loire et ceux de la Seiue, dont il n’y a aucune trace dans l’histoire. Il veut bien accorder que les Normands de la Loire possédaient « une partie de la Bretagne, mais il les réduit au comté Nantais et à la Basse-Bretagne, interprétant à tort in cornu Galliœ dans le sens de Cornouaille. Le Nord de la péninsule demeure ainsi à la disposition des Normands de la Seine ; puis, ajoute-t-il, « reste la Haute-Bretagne [apparemment le pays de Rennes] que les Normands » de la Loire pouvaient piller en même temps que leurs compatriotes de Neustrie (2). »

Malheureusement les deux auteurs qu'on veut concilier sont de tout point récalcitrants et protestent l’un et l'autre contre la concordance qu’on prétend leur imposer. Flodoard affirme très positivement en 919 que les Normands de la Loire occupèrent, ravagèrent toute la Bretagne, omnem Britanniam, qu'ils conquirent ou chassèrent tous les Bretons, cuNCTis Britonibus (ci-dessus p. 355-356). En 921, les Franks cèdent à ces Normands « la Bretagne qu'ils avaient ravagée, » c’est-à-dire encore toute la Bretagne (p. 359). En 931, nous l’avons prouvé (p. 376- 377) les Normands répandus en Bretagne, contre lesquels s'insurgent les Bretons sont tous, d’après Flodoard, des Normands de la Loire, et ce sont des Normands de la Loire qui écrasent cette insurrection , s’emparent de nouveau de toute la Bretagne, en chassent tous les Bretons et y demeurent seuls maîtres (p. 378) : situation prolongée sans nul changement jusqu'au retour (en 936-937) d’Alain Barbetorte et des Bretons exilés.

D’autre part Dudon, au nom des Normands de la Seine, ne veut pas davantage entendre à un prétendu partage de la Bretagne avec les Normands de la Loire. Il la donne explicitement tout entière aux Normands de la Seine. Tout à l’heure (p. 498) nous l’avons vu affirmer positivement que Charles le Simple livra à Rollon totam Britanniam. Lors de la prétendue révolte des Bretons contre Guillaume Longue-Epée en 932, Dudon déclare très explicitement que celui-ci, domptant la rébellion et rétablissant la Normandie dans ses droits, passe le Coésnon, s’empare de toute la Bretagne (omnem terram Britannorum), la ravage et force tous les Bretons, y compris leur duc, à reconnaître son autorité (3), — et cela au moment même où, selon Flodoard, la Bretagne appartenait tout entière à Incon, chef des Normands de la Loire. Ainsi les deux auteurs que l'on prétend concilier repoussent l’un et l’autre cette conciliation. Dudon donne toute la Bretagne aux Normands de la Seine, et Flodoard aux Normands de la Loire ; la t concordance » est en pièces, le conflit irréductible! Dans ce conïit c'est nécessairement Dudon qui sombre ; tout ce qu’il nous dit des Bretons, étant contredit par Flodoard, est faux.

Mais d'où Dudon a-t-il tiré ses histoires? De Flodoard lui-même. Ce que celui-ci disait des Normands de la Loire, il l'a transporté aux Normands de la Seine. Ne voyant

(1) Dudon, édit. Lair, introd. p. 68.

(2) Ibid., p. 69.

(3) « Willelmus ivit super fluvium Coysnon... oecupayit exercitu suo omnbm tirram Britannorum... hineque

doTastavit terram illorum . Berengerum, ducem Britannorum , gratuits pietate recepit » (Dudon, édit. Lair, p. 185).

Cf. ci-dessus p. 383, 383.

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS

plus en son temps d’autres Normands que ceux-ci, peut-être a-t-il été de bonne foi, au fond cela ne l’inquiétait guère: quant à la transformation, par lui accomplie, des Normands de la Loire en ceux de la Seine, elle est incontestable.

Ainsi, Dudon lit dans Flodoard que les Normands de la Loire s’emparent en 919 de toute la Bretagne (omnem Briianniam) et que les Franks leur donnent cette même Bretagne en 921 : aussitôt il écrit que Charles le Simple a donné à Rollon et aux Normands de la Seine toute la Bretagne, totam Briianniam (ci-dessus p. 498). — En 931, Flodoard mentionne une grande révolte des Bretons contre les Normands dont le dernier résultat est d’alourdir encore davantage sur la pauvre Bretagne le joug des Normands de la Loire : Dudon invente et raconte, à peu près sous la même date (en 932), une prétendue révolte des Bretons contre Guillaume Longue-Epée et les Normands de la Seine, qui a exactement le même résultat (ci-dessus p. 381-383). — En 936-937, Flodoard nous montre les exilés Bretons, sortis de leur pays depuis 919, y rentrant et s’y rétablissant à force ouverte en chassant les Normands qui les en avaient chassés, c’est-à-dire les Normands de la Loire : Dudon nous montre aussi les Bretons, exilés (selon lui) par les Normands de la Seine, rentrant en Bretagne en 936 et s’y rétablissant, mais uniquement par la grâce et la permission du duc de Normandie (1), ce qui est juste le contraire du procédé de rétablissement que leur attribue Flodoard.

Que Dudon ait connu la Chronique de Flodoard, cela n’est pas douteux : le rôle prêté au roi Athelshan vis à vis des Bretons dans le texte cité à la dernière note, l’emploi en 932 de l’expression terra Britonum (ci-dessus p. 382) en sont des preuves palpables, matérielles (2). Mais loin de copier Flodoard, il prenait à tâche dans son récit de le réfuter ; gardant l’événement mentionné par Flodoard il en changeait absolument le caractère et en attribuait le mérite aux Normands de la Seine, qu’il substituait sans scrupule à ceux de la Loire. Après le retour et le rétablissement des Bretons dans leur pays en 936-937, Dudon continue à suivre Flodoard, à le réfuter et le rectifier à sa manière, pour la plus grande gloire des successeurs de Rollon. Nous en citerons encore un exemple, qui n’est pas le moins curieux.

En 942, nous l’avons vu, Alain Barbetorte duc de Bretagne vint à Rouen avec Guillaume Tête d’Etoupes duc d’Aquitaine, et tous deux rendirent directement l’hommage féodal au roi des Franks Louis IV d’Outremer : preuve irrécusable que la Bretagne relevait directement de la couronne de France et nullement du duché de Normandie (ci-dessus p. 410 et note 4). Dudon ne fait nulle allusion à ce fait, qui eût renversé à lui seul tout son échafaudage anti-breton. Mais, l’année suivante 943, il nous sert un récit où figurent les chefs des Bretons Bérenger et Alain (les deux seuls connus de Dudon parce qu’il n’y en a pas d’autres dans Flodoard) et il nous les montre dans une attitude qui, si elle était vraie, serait une réfutation péremptoire du témoignage de Richer et de Flodoard concernant l’hommage direct de la Bretagne au roi de France en 942.

(1) Voir ci-dessas p. 395-396. La date de 936 résulte positivement do synchronisme, rappelé dans le texte de Dudon, du retour d’Alain en Bretagne et de celui en France du roi Louis d'Outremer : a Alstemns (Athelstan) rex Anglorom misit ad eum (Willelmum dneem Northmannorum), deprecans ut Ludovicum, Karoli regis capti fliium,

revocaret ad Francise regnum... atque pro amore sui reciporet Alannum Britannia offensionis culpa ejectom. Illico .

Alannnm cum Ludovico regressum Willelmns, pro amore regis Alstemi, recepit et quidquid Britannicæ regionis posséderai reddidit ; ipseque Alannus postea Willelmi mandatis indesinenter inhæsit > (Dudon, édit. Lair, p. 193-194). — Nous avons dit plus haut (p. 395-396) ce qu’il faut croire des impudentes assertions de ce texte. Mais le rôle de protecteur attribué ici à Athelstan vis à vis les Bretons, prouve clairement que Dudon s’est inspiré du passage de Flodoard relatif au retour des Bretons en 936 (ci-dessus p. 388 note 1), tout en l’altérant profondément à l’avantage des Normands de la Seine.

(2) C’est aussi à Flodoard (Chron., ann. 944) que Dudon a emprunté les deux seuls noms bretons qu’il connaisse, Alain et Bérenger, et comme Flodoard ne dit pas que celui-là est comte de Poher et de Nantes, celui-ci comte de Rennes, Dudon n’en sait rien non plus et s’en tient purement et simplement à leurs noms, sans leur donner aucun titre.

LES FABLES DE DUDON DE SAINT-QUENTIN

C*est après Tassassinat de Guillaume Longue-Epée par Arnulf comte de Flandre ; on est à enterrer le pauvre duc, son fils Richard tout jeune, âgé de neuf ou dix ans, est là présent. Avant qu’on mette le mort dans sa tombe éclate la scène suivante, que je vais traduire — car il faut lire ces choses-là pour juger le sérieux et Tautorité de Dudon :

a Alors (dit-il) les Normands et les Bretons, à la vue de cet enfant plein de beauté et de dignité, s’écrièrent unanimement à travers leurs larmes, leurs sanglots, leurs gémissements, leurs soupirs :

— « Voilà celui à qui, du vivant de son père, nous avons donné notre foi, promis notre obéissance et notre service militaire.

» Et Bérenger, principal comte de Bretagne f plein de chagrin et de larmes, parla ainsi le premier pour tous les autres :

— a Seigneurs, malgré la douleur, la tristesse et les pleurs où nous a plongés la trahison d’ Arnulf et la mort du très pieux marquis (Guillaume Longue-Epée), avant de mettre dans la tombe son lamentable corps, il nous faut établir sur nous un seigneur. Mettons cet enfant sur le trône de son père, pour qu'il soit notre duc et notre patrice. Pour empêcher les races étrangères de se jeter sur nous, de revendiquer le territoire normand et breton, il nous faut établir cet enfant prince de ce royaume. Ainsi nous remplacerons par un nouveau bouclier le bouclier de son père que nous avons perdu, nous relèverons la postérité du duc Guillaume, nous repousserons ceux qui veulent nous imposer leur domination. »

« Toute l’assistance applaudit ce discours ; les comtes et les princes en foule se pressent avec grand respect autour de l’enfant Richard. Le tumulte du peuple s’étant apaisé et le silence s’étant fait, Bérenger et Alain et les autres comtes de Normandie et de Bretagne mettent leurs mains dans celles de Richard et se soumettent à lui volontairement, comme ils l’avaient promis du vivant de son père. Puis, selon la forme du serment chrétien, ils confirment sur les reliques des saints l’assurance de leur fidélité et de leur service militaire (1). »

Cette scène est tellement extravagante, tellement fausse de fond et de forme, que l’éditeur de Dudon, pour en atténuer le mauvais effet, se' croit obligé de dire qu’il n’y a là autre chose qu’ « une sorte d’alliance entre les Normands et les Bretons (2). » Il ne s’agit nullement d’une alliance ; ce qu’il y a ici, c’est l’absorption totale des Bretons par les Normands, la fusion des deux races en une seule nation, la complète soumission des Bretons aux ducs de Normandie, soumission soi-disant acceptée par les Bretons avec enthousiasme, à ce point que le plus enflammé pour la défense, la sûreté et la gloire du royaume normand, celui qui prend le premier la parole et qui fait de l’éloquence pour cette cause, c’est le principal comte de Bretagne. Et quand on songe que tout ce déploiement de loyauté féodale et d’ardente vassalité des Bretons à l’égard du duc de Normandie en 943, est contredit, réfuté, annulé de la façon la plus formelle par un acte solennel certain, incontestable, de l’année précédente, — la prestation d’hommage direct du duc de Bretagne au roi de France, — que penser de ce pompeux récit de Dudon, sinon que c’est d’un bout à l’autre une invention mensongère ? — et alors quelle foi mérite le fabricant de pareilles bourdes ?

Enfin — quand on examine dans leur ensemble les textes de Dudon relatifs aux Bretons, on est frappé de l’affectation mise par l’auteur à les représenter constamment comme ne faisant avec les Normands qu’une seule et même nation, et professant la plupart du temps des sentiments de loyalisme et de patriotisme normand plus ardents que ceux des Normands eux-mêmes.

(1) Dudonifl De moribtu et actis primer. Normann, ducum, édit. Lair, p. 223.

(2) Dadon, édit. Lair, p. 223 note b.

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS

Quand on admettrait pour vraie la prétendue suzeraineté de la Normandie sur la Bretagne, cela ne détruirait pas la personnalité politique et nationale de ce dernier pays. Depuis Texpulsion des Normands en 937, il est incontestable que les Bretons ont eu à leur tête un chef national portant le titre de duc de Bretagne ; si la suzeraineté normande avait existé, le duc de Bretagne aurait fait au duc de Normandie Thommage féodal, mais la Bretagne, pour cela, n'en eût pas moins formé une nation, une principauté entièrement distincte de la Normandie. Ce n’est pas ainsi que l’entend Dudon : pour lui Normandie et Bretagne ne font qu’un seul peuple et une seule principauté, ayant un seul chef, duc à la fois de Normandie et de Bretagne ; et c'est même, nous venons de le voir, le principal comte breton qui proclame, qui intronise avec enthousiasme le souverain de cette nation mi-partie, double et unique à la fois, dans laquelle les Bretons, bien que toujours sacrifiés et réduits à une vassalité humiliante, semblent être meilleurs Normands que les Normands. — Le duc Guillaume, comme son fils Richard, s’intitule a marquis et duc des Normands et des Bretons. » Son état s’appelle « duché ou royaume du pays normand et breton » ou simplement « royaume normand et breton (1). » — Il n’y a plus pour les deux peuples qu’une seule armée, « V armée de Bretagne et de Normandie, ou Varmée des Normands et des Bretons ; » et de même il n’y a qu’une seule église, « Véglise du pays normand et breton (2). » Car décidément Normandie et Bretagne ne font plus, vous le voyez, qu’un seul pays.

Qui veut trop prouver ne prouve rien. Sans doute les patrons, les maîtres de Dudon, ceux dont il réclamait son salaire, c’est-à-dire les princes normands, lui avaient prescrit d’insister autant que possible sur la soumission, la sujétion féodale des Bretons vis à vis de la Normandie ; Dudon leur en donnait pour leur argent ; même il leur en donnait trop. Ces inventions ridicules suintent le mensonge ; rien que pour leur exagération, leur forme anti-historique, on les rejetterait comme fausses. Mais nous avons mieux ; nous avons une preuve patente et irrécusable de leur fausseté : c’est l’hommage direct rendu en 942 par le duc de Bretagne au roi des Franks, et rendu à Rouen même, en présence du duc de Normandie qui n’y opposa avant ni après aucune protestation (3). Par ce fait inniable toutes les élucubrations plus ou moins ingénieuses — sinon plus ou moins grotesques — de Dudon en l’honneur de la suzeraineté normande sont balayées dans le domaine des chimères, et même pour la plupart, quand on les étudie de près — dans la classe des mensonges voulus et de parti-pris.

Pourquoi ce parti-pris ? Sans doute parce que Dudon avait reçu de ses patrons, comme je le disais tout à l’heure, l’ordre d’inculquer par tous moyens dans son ouvrage, le dogme historique de l’infériorité des Bretons et de leur vassalité sous les ducs de Normandie. — Mais pourquoi cet ordre ? Il n’est peut être pas impossible d’en découvrir la cause.

Les premières relations authentiquement constatées entre les princes bretons et les ducs de Normandie sont celles de Conan le Tort avec Richard 1®**. En 991, après l’échec de l’expédition bretonne devant Angers, le duc Richard, qui était alors à Orléans comme Conan le Tort, intervint en faveur de celui-ci, et l’année suivante (992) il lui envoya un secourjs important pour aider au siège de la ville de Nantes occupée par les

(1) « Marchio duxque Northraannonim et Britonam Willelmus. — Ducamen Britannicæ Norihmaniiicæqae regionis. — Regnum Northmnnnicæ Britaimicæque regionis. — NorthiqanQorum Britonumque regnam » (Dudon, édit. Lair, p. 196, 201, 263, 265;.

(2) <• Britanniæ Northmanniæque exercitum. » — c Northmannorum Britonumque exorcitum. » — Omnem ecclesiam Northmannicæ Britonicæque regionis » (Ibid., p. 204, 206, 230). Les Normands et les Bretons, selon Dudon, s’unissaient même dans des exercices de dévotion pour le salut dos princes normands ; « Northmannorum et Britonam precibus continnis, jejuniisque singulis mensibus devotissime exorcitatis placatus, Dominus eripuit Ricardum puorum, » etc. (Ibid., p. 230.)

(3) Voir ci-dossus p. 410 et notes 2, 3, 4.

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LES FABLES DE DUDON DE SAINT-QUENTIN

partisans de Foulque Nerra (ci-dessus p. 432 et 433). Cette alliance entre Conan et Richard remontait probablement au temps où, par suite de la vieillesse de Jubel Bérenger père de Conan, la maison des comtes de Rennes, dominée, humiliée par Tarcbevêque Wicoben, était tombée dans une grande faiblesse (ci-dessus p. 422) ; Richard très probablement l’aida à en sortir et à remettre l’archevêque à sa place. A ce moment les comtes de Rennes Jubel Bérenger et Conan le Tort, sans devenir en nulle façon les vassaux de Richard , durent rester lontemps vis à vis de lui dans l’attitude de protégés et de « petits seigneurs » vis à vis d’un grand et puissant seigneur leur protecteur. Après la mort de Conan, entre la cour de Normandie et les comtes de Rennes les bonnes relations persistèrent , car Geofroi R»*, fils et héritier de Conan le Tort épousa Havoise fille du duc Richard Rr, et maria sa sœur Judith au duc Richard II fils et héritier (depuis 996) de Richard R»*.

Mais la maison de Rennes était alors dans une situation tout autre qu’au début de ses relations avec les princes normands. Elle avait la moitié au moins de la Bretagne dans son domaine proche, savoir, les comtés de Rennes et de Vannes, la Domnonée jusqu’à la rivière de Morlaix, et le Poutrocoét ; — elle était en pleine et paisible possession de la dignité ducale , c’est-à-dire de la souveraineté de la Bretagne. Elle ne pouvait plus rester vis à vis des ducs de Normandie dans la situation déprimée, inférieure, qui avait été lontemps celle de Jubel Bérenger et même de Conan le Tort. Elle s’était relevée maintenant en face des fiers descendants de Rollon, et avait la prétention très juste de traiter avec eux sur le pied d’égalité. Naturellement, cette nouvelle attitude déplut aux Normands, qui dans les successeurs de Conan le Tort voulaient toujours voir des inférieurs en puissance et des protégés. L’antique amitié entretenue jusqu’alors entre la maison de Rennes et celle de Normandie tourna peu à peu en rivalité, en jalousie. Pour s’assurer le bon bout dans cette lutte de prétentions et d’orgueil , les princes normands faisant écrire l’histoire de leurs origines ne voulurent pas manquer cette bonne occasion de rabaisser la fierté des comtes de Rennes. Leur historiographe fut chargé de bien établir les droits de supériorité, de suzeraineté, voire de souveraineté des ducs de Normandie sur la Bretagne. On a vu comment il s’acquitta de cette mission.

Ce n’est point là une conjecture gratuite, car dix ans à peine après la composition du livre de Dudon , nous verrons plus tard (vers l’an 1030) le duc de Normandie , s’appuyant sur ce livre, prétendre imposer aux ducs de Bretagne une suzeraineté jusque là entièrement chimérique et inconnue.

Au reste, quoi qu’il en soit de cette conjecture, deux faits positifs, incontestables, ôtent toute valeur aux assertions de Dudon concernant cette prétendue suzeraineté, et les relèguent irrémissiblement dans la catégorie la plus décriée des chimères et inventions pseudo-historiques. Ce sont :

lo La contradiction flagrante, irréductible, existant entre la véridique Chronique de Flodoard et les fabuleuses narrations de Dudon — qui transporte intrépidement aux Normands de la Seine ce que Flodoard attribue à ceux de la Loire ;

2o L’hommage direct rendu au roi de France par le duc de Bretagne en 942, devant le duc de Normandie, sans la moindre opposition de celui-ci.

Reste à examiner brièvement, sur cette question de la mouvance de Bretagne, l’opinion de nos anciens historiéns bretons, par où j’entends les auteurs de nos deux histoires bénédictines, — - dom Lobineau, dom Morice. Le premier rejette absolument la donation de la Bretagne à Rollon et toute suzeraineté de la Normandie sur la Bretagne. La plupart de ses arguments contre Dudon ont peu de valeur et ne touchent point à la

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS

question en litige ; pourtant il a bien vu la contradiction de Flodoard et de Dudon, et la substitution des Normands de la Seine aux Normands de la Loire opérée par ce dernier ; mais il n’y a pas assez insisté ; il n’a pas assez discuté, ni fouillé assez avant — pour le démolir — le texte de Dudon. Il n’a même pas mentionné l’hommage direct d’Alain Barbetorte au roi Louis IV en 942; il n’avait pas, il est vrai, le texte de Richer, plus explicite , plus concluant que celui de Flodoard ; mais de ce dernier pourtant on pouvait tirer un bon parti. — Nous n’avons presque rien emprunté à la dissertation de Lobineau (1).

Quant à dom Morice (2), là comme en beaucoup d’autres circonstances, il a donné des preuves évidentes de son défaut de critique. Il débute assez bien en rejetant la prétendue donation de la Bretagne à Rollon en 911, attendu, dit- il, que la Bretagne avait alors un roi breton, Wrmaéllon, — que les Normands de la Loire s’emparèrent de la Bretagne en 919, — et que les Franks la leur donnèrent en 921. Tout cela est très bon ; mais à la seconde étape, sa critique lassée d’un si grand effort l’abandonne. Il admet pour vraie, comme Dudon la raconte, la prétendue révolte des Bretons contre Guillaume Longue-Epée après la mort de Rollon (en 932) et la conquête de la Bretagne par ce duc. Il fait même des additions à Dudon, car, selon lui, Guillaume dans cette expédition conquit « le comté de Vannes et l’hommage du comté de Rennes. » Où il a trouvé cela, mystère ; car Dudon dit simplement qu’il s’empara de toute la Bretagne. Dom Morice ne s’aperçoit même pas que, depuis la re-conquête de la Bretagne et l’expulsion de tous les Bretons en 931 par Incon, il ne pouvait plus y avoir pour maîtres, pour habitants en ce pays que des Normands de la Loire, — et que si, en 932 (après la mort de Rollon) Guillaume.avait eu l’idée de guerroyer en Bretagne, c’est à Incon et ses bandes qu’il aurait eu affaire, nullement aux Bretons, lesquels, au témoignage de Flodoard, n’y étaient plus. — Par exemple, dom Morice ne fait nulle difficulté d’admettre que, depuis la prétendue conquête de Guillaume Longue-Epée, les comtes et ducs de Bretagne reconnurent la suzeraineté du duc de Normandie ; mais de l’hommage direct porté au roi de France par Barbetorte en 942, pas un mot. — Bref ce n’est pas de la critique, c’est de la fantaisie et du caprice, admettant ceci et rejetant cela, sans savoir pourquoi.

(1) Elle se troaye dans le tome II de son Histoire de Bretagne (contenant les preoyes et les pièces originales), col. 76 à 79.

(2) Voir dans son Histoire de Bretagne, tome I«', la note xlii, col. 969 à 973.

Ler^h bas de Saint-Colombier.

(Voir ci'dessous note sur les Ler*hs bretons.)

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