LES MARTYRS DE LANRIVOARÉ
(Voir ci-dessus, p. 359, note 1.)
Lanrivoaré , petite paroisse située dans le bas Léon , canton de Saint-Renan , à trois lieues environ dans le Nord-Ouest de Brest, existe un monument singulier, que M. Pol de Courcy décrit en ces termes :
« Sur le bord de la route de Saint-Renan se voit Téglise de Lanrivoaré. Cette église doit son nom à S. Rivoaré Tun des apôtres de l’Armorique, et sa célébrité à son cimetière, dans lequel la tradition rapporte qu’une peuplade tout entière de la terre de Rivoaré, convertie au christianisme et massacrée par une peuplade encore païenne d’un pagus voisin, reçut la sépulture. La même tradition fait monter le nombre des néophytes qui furent considérés comme de saints martyrs à 7.847, c’est-à-dire en breton , seiz mil seiz cant seiz uguent ha seiz (sept mille sept cent sept vingt et sept). M. de Fréminville, étranger à la Bretagne, a traduit ce chiffre par 7.777. Nous n’affirmons pas que le nôtre soit le véritable, mais c’est celui de la tradition et de la traduction.
« Ce cimetière vénéré, dans lequel on n’a plus enterré depuis, distinct du cimetière commun de la paroisse, est cerné, du côté de l’Ouest, d’arcades grossières, au centre desquelles est un porche qui abrite une statue de la Vierge. Le jour du pardon, on fait sur les genoux le tour de ce sanctuaire funèbre , dans lequel on ne peut entrer que déchaussé (1). Du côté opposé à la statue de la Vierge [c’est-à-dire du côté de l’Est], est une croix, sur les degrés de laquelle sont rangées sept pierres rondes qui sont, disent les habitants, autant de pains changés en pierres par S. Hervé neveu de S. Rivoaré (2), pour punir le fournier de lui avoir durement refusé l’aumône. Contre la même croix est une vieille souche d’arbre [de chêne], dont les fidèles détachent des parcelles , qui ont la vertu de préserver de l’incendie le toit qui les recèle (3). »
M. de Fréminville donne quelques détails complémentaires :
c Ce cimetière est enclos d’un mur bas, un peu plus élevé du côté de l’Occident et
percé de ce côté d’arcades grossières . Dans cet enclos un vaste emplacement
carré pavé de dalles de pierre de toutes sortes de figures irrégulières, est encadré par une espèce de pavé en marbre noir. Sous ces dalles reposent les 7.777 [lisez 7.847] saints. * — - Comme M. de Courcy, il atteste fortement la tradition populaire : « Qu’étaient-ce donc que ces saints (dit-il)? Rien autre chose qu’une peuplade entière de la terre de Rivoaré qui, nouvellement convertie au christianisme, fut dans une bataille massacrée et détruite par une peuplade encore païenne, habitant un canton voisin (4). » Laissant de côté ce chiffre invraisemblable 7.847 (ou 7.777) sur lequel on a fait des gloses étranges, tout ce qu’on peut tirer de cette tradition, c’est qu’une troupe considérable de chrétiens, comprenant apparemment presque toute la population de Lanrivoaré, aurait été massacrée par des païens. En quel temps? La tradition n’en dit rien. Les auteurs modernes rapportent le fait à l’époque de l’introduction du christianisme.
(Ij « Tête et pieds nus » dit FrëminviUe, Antiquités de la Bretagne, Finistère, fr* partie (1832^ p. 235.
(2) L’ancienne Vio latine de S. Hervé nomme son oncle (frère do sa mère) Rigurius, dont par adoucissement on peut faire Rigour, Riour, Rigoul, mais jamais Rivoaré.
(S) P. de Courcy, Itinéraire archéologique de Saint^Pol à Brest, dans la Revue de Bretagne et de Vendée, année 1859, 2* semestre, p. 315-316.
(4) FréminvUle , Ibid., p. 235 et 237.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
Pure hypothèse de leur part, et très peu vraisemblable. Les premiers chrétiens de la péninsule armoricaine sont, nous l’avons vu, saints Donatien et Rogatien vers la fin du IIP siècle, à la veille du triomphe de l’Eglise en 313. Mais dans le fond de la péninsule, les premières prédications chrétiennes ne furent certainement pas antérieures à S. Martin (fin du IVo siècle). A celte date la religion chrétienne était non seulement tolérée mais protégée par la puissance impériale, et les sévices des païens contre elle sévèrement interdits. Impossible donc de placer en ce temps le massacre des chrétiens de Lanrivoaré. Si l’on veut accorder ceÿe tradition avec les données de l’histoire sérieuse, une seule époque convient au fait qu’elle relate, celle des invasions normandes. Les pirates Scandinaves étaient, on le sait, des païens ardents et tuaient souvent les chrétiens par pur fanatisme idolâtrique. Un massacre de ce genre lors des invasions normandes, surtout lors de l’inondation des Normands de la Loire et de la désolation de la Bretagne de 919 à 921 , serait donc très vraisemblable.
Notons aussi que, d’après l’une des rares chartes authentiques du Cartulaire de Landevenec, ce territoire de Lanrivoaré qualifié trêve (tribus) appartenait en propre àEven le Grand comte de Léon. Il s’y trouvait un lieu dit Languenoc (auj. Lanvenec) qui passait pour la terre patrimoniale de S. Guenaêl, deuxième abbé de Landevenec. Peut-être ces circonstances attirèrent-elles sur Lanrivoaré les hostilités des pirates normands qui firent contre Even le Grand l’expédition racontée plus haut (p. 390-391); peut-être avant d’aller débarquer au rivage de Kerlouan pour attaquer directement ce comte , poussèrent-ils une pointe sur son domaine de Lanrivoaré pour le détruire et en massacrer les habitants. Plus tard, quand celte trêve se fut relevée de ce désastre, Even le Grand donna Lanrivoaré à un saint homme appelé Morbret, chef d’un de ces petits monastères anachorétiques nombreux en Bretagne aux IX» et X® siècles et dont nous avons décrit quelques-uns plus haut p. 212 à 215. Circonstance assez notable : le comte donna à M[orbret Lanrivoaré à titre de bénéfice ^ même de bénéfice héréditaire, car en 955, après la mort d’Even, Morbret transporta ce bénéfice à l’abbaye de Saint-Gwennolé, c’est-à-dire de Landevenec et se mit, avec ce bénéfice et tous ses autres biens, dans la recommandation de ce monastère, comme l’explique fort bien la charte-notice, ainsi conçue :
De tribu Lan Riworoe (sic).
« Hæc descriptio déclarai quod sanctus Morbretus habuit colloquium apud Sanctum Wingualoêum (1), cui et seipsum, et beneficium quod eidem sancto Morbreto dédit Eoenus cornes qui dictus est Magnus^ et omnia quæ habuit , perpetualiter — ut ilium apud Deum haberet intercessorem — commendavit , quia illius nomen célébré habebatur. Quod beneficium dicitur Lan Riivole (sic), cum omni debito et décima et omnibus ei appendiciis : Languenoc, hæreditas sancti Wenhaêli qui primus post sanctum Wingualoêum abbas fuit; Lan Decheuc, Caer Tan, Ran Maês, Caer Galveu super flumen Helorn. Ânno dccgclv. Incarnationis Domini nostri Jhesu Christi, epacte xxv., indictiones iii., concurrentes vu, terminus paschalis iiii^o Idus Âprilis, in vu» feria pridie Kal. Aprilis, luna iiii, annus embolismus (2). »
Conclusion : il est possible, probable même, que la légende des martyrs de Lanrivoaré concerne un massacre de Bretons par les Normands, lors de la grande
(1) c Chez saint GwennoU • c'ost-à-dire , au monastèro de saint GwennoU, à Landeyonec.
(2^ Cartul. de Landevenec, édit. A. de la Borderie, n* 39, p. 163. — Sauf rindiction, dont la 5* année (et non la 3*) concorde ayec 955, tous ces caractères chronologiques sont justes. Car en 955, le chiflVe do l’épacte est 25 , celui des concurreots 7 ; le terme pascal tombe le 10 avril (4 des ides d’avril) ; la veille des calendes d’avril ou 31 mars 4* jour de la lune nombre d’or 0 qui est celui de 955. Enfin le samedi 31 mars n lettre dominicale G, qui est celle de 955.
EXODE DES CORPS SAINTS HORS DE BRETAGNE
invasion de 919 ou plus tard dans les combats engagés pour la délivrance de la Bretagne. Dans ces termes, sans préciser davantage, cette tradition serait fort acceptable.
EXODE DES CORPS SAINTS HORS DE BRETAGNE
attendant sur ce sujet si intéressant un travail d’ensemble que nous appelons de nos vœux, nous croyons bon d’ajouter ici quelques faits et quelques documents à ce que nous en avons dit plus haut dans notre texte, aux pages 301-310 , 310-314 , 324-327 , 330 , 353-354 , 361-371.
§ l®^ — Saint Gildas et saint Patern dans le Berri.
D’après la Vie de S. Gildas publiée par Mabillon, dont la dernière partie fut écrite au commencement du XI® siècle quand le souvenir des invasions normandes était encore frais et vivant en Bretagne , les moines de l’abbaye de Ruis et de celle de Loc- Menech (auj. Locminé) en Moréac émigrèrent ensemble hors de Bretagne, sous la conduite de Daioc abbé de la première de ces maisons et de Taneth abbé de la seconde, pour échapper aux ravages d’une invasion normande qui dévastait le pays de Vannes, quand Alain le Grand frère et successeur de Pascweten était comte de Bro-Weroc. La seule invasion normande qui sous Alain se soit assez avancée dans l’intérieur de la Bretagne pour menacer à la fois ces deux monastères est celle de 888 dont les ravages s’étendirent jusqu’au Blavet et furent arrêtés par la victoire de Questembert (1). La Vie de S. Gildas ajoute qu’après être arrivés dans des contrées étrangères à la Bretagne, les moines des deux monastères finirent par se fixer dans le Berri et par y faire un nouvel établissement (2).
L’abbé Daioc avant de quitter Ruis laissa huit des principaux ossements de Gildas dans le sarcophage du saint qu’il enterra sous le maître-autel, où on le retrouva auXI^ siècle avec son précieux dépôt. Il emporta avec lui le reste du corps de V historien des Bretons ; puis à Vannes on confia à la caravane fugitive, pour les mettre à l’abri des païens, une partie considérable des reliques du premier évêque de Vannes saint Patern, et de celles de plusieurs autres saints de race celtique déposées en cette ville (3), entre autres, de saint Patrice apôtre de l’Irlande, de sainte Brigide abbesse de Kildare (dans la même île), et de S. Alban, premier martyr de la Grande-Bretagne, dont le nom h*ancisé (Auban ou Aubin) se confondait aisément avec celui de S. Aubin évêque d’Angers.
Les émigrés de Ruis et de Locminé ne se rendirent point directement de Bretagne en
(1) « Usque ad BlaTÎtam fluviam omnis posaessio eonim (Alani ot Judicheïl) diripitur » (Réginon, ci-dcssas p. 331 Doto I). La date de 888 assignée à cette inTasion est établie à la page 332 ci-dessus.
(3) « Piratis Danoram Britanniam longe lateque dopopulantibus... Alanns ipsam (Veneticam) provinciam regebat. Ea tempestate, dno monasteria virorum, Loc Menoch et locus Sancti Oildœ, eflugatis habitatoribus , deserta sunt atque destructa ; quorum habitatores conjuncti simul compulsi sont aliénas potere regiones atque in Bituricensi regione novas ponere sodés, secum déférentes sanctorum corpora » (Vit. S. Gildas cap. 32, dans Mabillon, A. SS. O. S. B. Sœc. I, p. 148^. Voir aussi p. 330 du présent volume.
(3) « Moriacensi coenobio, quod est Loc Menech, prœerat Taneth abbas ; monasterium vero S. Gild» regebat Daiocus abbas. Hic sub altare hujus sanctæ ecclosiœ reliqoias B. Gildas, octo videlicet de m^joribus ossibus, in sarcophago ipsius recondidit, quœ tempore nostro reperta sunt. Caetera vero simul cum reliquiis S. Paterni Venetensis episcopi et aliorum sanctorum^ cum libris et ornameutis monachi secum Iranstulerunt. » {VU. S. Gildae cap. 34, Ibid.)
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
Berri ; avant de trouver là une résidence permanente ils furent lontemps obligés d’errer de côté et d’autre; certains noms de lieux encore subsistants, fournis par les bienheureux dont les émigrés du Bro-Weroc promenaient les reliques, indiquent très probablement quelques-unes des étapes de leurs longues pérégrinations. Ainsi, près de la ville de Château du Loir (Sarthe) on trouve à petite distance l’un de l’autre un village de Saint-Aubin (pour Aubin ou Auban) et un autre de Saint-Patern. Un peu à l’Est de Langeais (Indre-et-Loire) il y a encore une paroisse dite Saint-Patrice. Nos fugitifs semblent donc avoir d’abord pérégriné au Nord de la Loire, dans le Maine et la Touraine , et ils eurent le temps d’y faire bien d’autres stations avant de passer au Sud du fleuve, car selon la Chronique de Tours et les documents anciens du Berri, les moines bretons ne pénétrèrent dans cette dernière province qu’en l’an 917 ; cette chronique porte :
n Anno Conrardi et Caroli regis xxv‘o, fundavit Ebbo dominas Castri Radulpbi Dolense cœnobium , et multos monachos a Britannia fugientes suscepit ; et ibi corpora SS. Gildasii abbatis, Albini [Albani] martyris et Brigidæ virginis collocavit (1). »
Il s’agit ici de Conrad 1er, roi de Germanis de 912 (19 octobre) à 918 (23 décembre), et de Charles le Simple roi des Franks depuis 893, déposé et prisonnier en 923, mort en 929. En 917 finissait la 5® année de Conrad et commençait la 25» année de Charles le Simple ; il ne peut donc y avoir de doute sur la date. Ainsi il y aurait eu prés de trente ans entre le départ des moines de Buis et de Loc Menech , et leur arrivée à Déols. L’auteur d’une excellente étude sur Saint-Gildas en Berri (2) objecte ici que, si le voyage avait été aussi long, « la plupart des fugitifs seraient morts en route, et en arrivant à
> Déols ils n’auraient plus été ces multi monachi a Britannia fugientes dont parle la » Chronique de Tours. » Pendant ce laps de trente années il en mourut sans doute un certain nombre ; ainsi, en Berri, il n’est plus du tout question de Taneth l’abbé de Loc Menech, qui étant avec Daioc le principal personnage de l’émigration, n’aurait pu manquer, vivant, d’être nommé dans quelqu’un des documents de cette histoire. Mais si une partie des fugitifs de 888 n’existaient plus en 917, la cruelle invasion d’Ohtor et de Hroald en 914-918 (ci-dessus p. 350-351) avait dû pousser hors de Bretagne assez de prêtres et de moines (témoins ceux de Landevenec, p. 353) pour combler les vides faits par la mort, et pour maintenir à la suite de l’abbé Daioc une troupe d’émigrés capable de justifier le multi monachi de la Chronique. Ce fut même probablement l’arrivée de ce nouveau flot d’exilés qui décida les moines à passer sur la rive gauche de la Loire pour y chercher une résidence plus commode et plus stable.
Us remontèrent alors la vallée de l’Indre jusqu’au bourg de Déols situé sur la rive droite de cette rivière, non loin du lieu où devait un peu plus tard s’élever (sur la rive gauche) la ville de Châteauroux, dont Déols forme aujourd’hui l’un des faubourgs. Ce lieu de Déols, alors fort important, donnait son nom à une puissante famille, les princes de Déols f qui dominait sur presque tout le bas Berri. Cette principauté de Déols appartenait alors à Ebbe le Noble , « qui avait succédé à son père Laune vers l’époque où son
> oncle Géronce devenait archevêque de Bourges en 910 (3). »
Daioc, pour exciter l’intérêt et la bienveillance d’Ebbe, commença par exhiber toutes les précieuses reliques nommées plus haut, et si l’on en croit une ancienne chronique
(1) Traduction. — « La 5* année du roi Conrad et la 25« du roi Charles, Ebbon, seigneur de Ghftteauroux, fonda le monastère de Déols, reçut un grand nombre do moines fugitifs venus de Bretagne, et établit là les corps (les reliques) de S. Gildas abbé, de S. Aubin (Aubain) martyr, et do sainte Brigade, vierge. » Châteauroux n’était pas encore bâti, Ebbon était seigneur de Déols. — Voir le texte dans le Rec. des histor. de France^ IX, p. 50.
(2) Un monastère breton à Châteauroux (Saint-Gildas en Berri) par M. Emile Cbénon, dans Bulletin de la Soc. archiol. éTllle-et-V Haine, XVII, p. 147-167. — Le passage cité est à la p. 153; M. Cbénon parle, il est vrai, d’un intervalle, non de vingt>neof, mais de quarante-cinq ans.
(3) Voir M. Cbénon, Ibid., p. 149.
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de Farchevêché de Bourges, aux yeux émerveillés d’Ebbe il exposa aussi un joyau bien autrement vénérable, a la coupe même dans laquelle Jésus au jour de la Cène changea » le vin trempé d’eau en son propre sang avec ces paroles : Ceci est mon sang(l). » On juge quelle put être la réponse d’Ebbe, quand Daioc termina en le priant de donner l’hospitalité à lui, à ses moines, à tous les précieux trésors dont ils étaient chargés. Ebbe, par nature fort généreux, fort ami des moines et grand constructeur de monastères , reçut fort bien les Bretons, et provisoirement il leur abandonna sur le bord de rindre un petit bois dont l’ombre couvrait quelques bâtiments jadis occupés par des ermites, avec une chapelle dédiée à la Vierge aussi à leur usage. Tout cela étant un peu délabré, on fit à la hâte les réparations nécessaires, et bientôt la chapelle fut assez propre, assez ornée, pour qu’on y pût déposer les saintes reliques (2). Elles y étaient pourtant un peu à l’étroit , car dans une île de l’Indre , en vue du château de Déols , les Bretons construisirent une autre chapelle mentionnée dans une charte de l’an 927 (3).
Pourquoi Ebbe ne bâtissait-il pas de suite, pour les émigrés et leurs reliques, une belle abbaye ? C’est qu’il était (on l’a vu) depuis 917 engagé dans une autre entreprise de ce genre fort importante, la construction de l’abbaye de Notre-Dame de Déols (Dolense cœnobiumj. Ce monastère à peine fini, il commença d’en élever un autre tout à côté, à l’usage des Bretons, sous le vocable de Saint-Sauveur et de Saint-Gildas ; cette nouvelle abbaye n’était pas encore tout à fait terminée à la mort d’Ebbe en 935 , mais il recommanda avec instance à son fils Raoul de l’achever promptement (4). Celui-ci n’y manqua pas, et en face du monastère de Saint-Gildas, sur l’autre rive de l’Indre, peu de temps après il édifia son château dit château-Raoul, autour duquel se groupa bientôt la ville de Châteauroux (Château-i?aoii/, Château-i?ou/, Château-/?ou).
Dans cette abbaye continuèrent d’être honorées les reliques de saint Gildas. Il n’en fut pas longtemps de même de celles de saint Patern. — Ebbe le Noble avait laissé un frère nommé Laune de Déols, neveu et archidiacre de Géronce archevêque de Bourges. Cet archidiacre voulant, on ne sait pourquoi, favoriser la ville d’Issoudun (5), pressa son neveu Raoul de Déols, surnommé Raoul le Large, d’agir auprès de l’abbé Daioc qui gouvernait encore le monastère de Saint-Sauveur et Saint-Gildas, et de le déterminer à tirer de cette maison les reliques de saint Patern pour les transporter à Issoudun. Cette proposition ne pouvait être du goût des Bretons ; elle allait leur enlever un des plus précieux joyaux de leur trésor, diminuer l’illustration par là, l’influence, la puissance de leur abbaye, et pourquoi ? Pour doter un nouveau monastère qui serait tout peuplé de moines franks. Bien plus, outre son saint on prenait à Saint-Gildas de Déols son abbé le vénérable Daioc; on tenait à l’avoir à Issoudun pour colorer, pallier en quelque sorte le grave préjudice causé ainsi aux Bretons.
Daioc, très vieux, presque nonagénaire (6), n’était point en état de résister. Il se laissa faire, quitta non sans peine ses compatriotes et alla s’établir à Issoudun avec le chef et les autres reliques de saint Patern, même avec une partie de celles de sainte Brigide et de S. Patrice. « Il existait dans un faubourg de cette ville , sur la rive gauche
(1) c Calicem dominicœ Coenæ, in quo TÎnom aqnœ mixtum in yeri sanguinis sui subsUntiam Christus permutavit dicena : Hic est sangois mens, noyi et œterni testamenti » (Patriarehium Bituric., dans le Gailia Christ. Il, col. 153).
(2) Id. dans Gall, Christ, II, col. 154.
(3) Voir Gall. Christ. II, Instrumenta, col. 44 ; cf. Rec, des histor. de France, IX, p. 597.
(4) Voir Rec. des hist. de Fr., IX, p. 23 et 90; Gall. Christ. II, col. 154.
(5) Située à enyiron 26 kilom. N.-E. de Châteauroux, Indre.
(6) Daioc , abbé en 888 lors de son exil hors de Bretagne , devait avoir alors au moins trente ans , ce qui mettrait sa naissance vers 858 et lui donnerait, en 947, quatre-vingt-neuf ou dix ans. M. Chénon qui trouve cet âge excessif, rajeunit Daioc de près do 20 ans en plaçant son émigration k la dernière année du règne d’Alain le Grand , en 907. Mais depuis 890 jusqu’à la mort d’Alain le Grand les Normands n’osèrent pas attaquer la Bretagne (ci-dessus p. 334 note 2 et 349 note I) ; ainsi l’émigration de Daioc ne peut être plus récente que l’année 888. Quant à l’âge de 90 ans , il n’a ici rien de bien étonnant ; les vieux saints et moines bretons ont tous la réputation d’avoir vécu fort vieux , parfois jusqu’à la centaine.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
» de la Théols, un ancien monastère dédié à S. Martin, mais alors à demi-ruiné et aban- » donné. Raoul le Large le fit rebâtir, le consacra à Notre-Dame et y installa Tabbé Daioc, » qui déposa avec vénération dans l’église qui en dépendait les reliques de l’évêque de » Vannes. Dès lors cette église prit le nom de Sainl-Patern, ainsi que le faubourg lui- » même qui garde encore ce nom aujourd’hui (1). »
L’exode des moines de Ruis et de Locminé fit donc germer sur le sol du Berri deux abbayes florissantes, qui conservèrent l’une et l’autre pendant tout le moyen-âge une notable importance. Celle de Saint-Gildas fut même, au XII® siècle (en 1128), le siège d’un concile présidé par le légat du pape. Mais elle eut une fin précoce. Au commencement du XVIIe siècle, Henri II de Bourbon prince de Condé, duc de Châteauroux, affriolé par les riches domaines de cette abbaye et de celle de Notre-Dame de Déols, obtint en 1622 du pape Grégoire XV une bulle l’autorisant à incorporer dans son domaine de Châteauroux les biens de ces deux maisons (2).
Quelles traces reste-t-il maintenant de la colonie bretonne formée dans le Berri par suite de l’émigration des moines de Locminé et de Ruis ?
De l’église de Saint-Gildas de Déols, rien; du monastère, à peine quelques pans de mur. Le faubourg où il s’élevait, et qui se nomma longtemps faubourg Saint-Gildas, a fini par changer de nom, c’est aujourd’hui le faubourg Saint-Christophe (3). — A Issoudun il n’y a guère non plus de souvenirs bretons. Cependant le faubourg où était l’église Saînt-Patern s’appelle encore faubourg Saint-Patern ; le sarcophage en pierre de saint Patern, visité et décrit en 1626 par l’archevêque de Bourges, subsiste encore, et encore fête-t-on dans cette ville, le 23 septembre, la translation de saint Patern (4).
On trouve aussi à peu de distance d’Issoudun et de Châteauroux deux localités dites Bretagne et une autre La Bertenoux (Bretenoux, Bretonoux ?). Enfin à 16 lieues Ouest de Châteauroux, sur la limite du Berri et du Poitou, dans l’arrondissement actuel de Châtellerault, existe un chef-lieu de canton du nom de Pieu-Martin, dont la première syllabe est littéralement l’une des formes fréquentes du plou breton. — Tout cela peut bien être encore des vestiges de la colonie bretonne implantée au X® siècle dans le Berri.
§ 2. — Les reliques de S, Gwennolé à Montreuil sur Mer.
On a vu plus haut (p. 369-370) avec quels honneurs le corps de S. Gwennolé avait été reçu à Montreuil sur Mer. Le comte de Ponthieu avait fondé, pour l’y mettre, une abbaye sous le vocable de S. Vinvalois ou S. Walois (c’est ainsi qu’on appelait là Gwennolé), dont la communauté se composa d’abord uniquement des moines de Landevenec qui avaient suivi dans l’exil le corps de leur patron. Plus tard, cette communauté s’étant fondue en l’abbaye de Saint-Sauve , resta néanmoins représentée par une église paroissiale dite Saint-Walois qui subsista jusqu’à la Révolution.
Dans le tome pi* du mois de Mars des Acta Sanctorum imprimé en 1648, les Bollandistes donnent des renseignements curieux sur les reliques de S. Gwennolé honorées à cette époque à Montreuil sur Mer. L’église de Saint-Walois possédait une partie des ossements de son patron. On gardait aussi (à l’abbaye de Saint-Sauve) sa chasuble faite à l’antique dont la couleur était fort bien conservée, et l’aube avec laquelle, selon la tradition, il disait la messe. Cette aube, faite d’un tissu de coton, était plissée sous les
(1) Voit Patriarch, Bituric.» cap. 53, dans Gall, Christ., II, col. 156 ; etChénon, Un monastère breton à Châteauroux, dans Bull, de la Soc. archéol. d*ille-et-ril., XVII, p. 156.
(3) Chénon, Ibid,, p. 165.
(3) Id., ibid, p. 166, 167.
(4) Id., Ibid., p. 173, 174, 176.
EXODE DES CORPS SAINTS HORS DE BRETAGNE
aisselles (1) Les dimensions de Taube et de la chasuble, ainsi que celles des os du saint conservés jusqu’au XVII® siècle, prouvaient, disent les Bollandistes, que Gwennolé devait être d’une grande taille (2).
On leur avait aussi envoyé de Montreuil sur Mer le dessin d’une peinture et d’une statue fort ancienne représentant l’une et l’autre le fondateur de Landevenec. U était figuré tenant de la main gauche une crosse abbatiale , de la droite une clochette (iintinnabalumj, et au-dessous comme attirés par le son de cette cloche des poissons sortant de l’eau sautaient aux pieds du saint (3). Peut-être avait-on voulu rappeler par là la retraite de la mer ou plutôt l’arrêt subit de la rivière du Faou retenant son cours et laissant à sec, entre l’île Topopeg (ou Tibidi) et la grève de Landevenec, un chemin suffisant pour le passage à pied sec de S. Gwennolé et de ses moines, qui après trois ans de séjour dans l’île transportèrent à Landevenec leur communauté (voir notre tome P**, p. 317). Quoi qu’il en soit, la cloche de S. Gwennolé existait encore à Montreuil sur Mer au XVII® siècle et toujours en grande vénération. D’après les Bollandistes elle était de couleur noirâtre analogue à celle du fer (fer battu au marteau probablement), mais de sa forme ils ne disent rien (4).
Nous aurions voulu savoir si quelqu’une de ces curieuses et précieuses reliques existe encore aujourd’hui. Nous avons écrit à deux reprises, pour en être informé, à M. le curé de Montreuil sur Mer — qui ne nous a pas fait l’honneur de nous répondre.
Je ne veux pas quitter saint Gwennolé sans corriger une faute d’impression , que j’ai eu le tort de ne pas rectifier à l’errata du tome !«*• de la présente Histoire. Dans ce volume p. 378 ligne 5, à propos de la messe dite par Gwennolé immédiatement avant sa mort, on lit : « Après tierce le vénérable abbé célèbre la messe et reçoit ensuite solen- » nellement le corps du Christ. » — Le mot ensuite doit être supprimé.
Enfin, puisque l’occasion s’en offre, profitons-en pour exposer ici un synchronisme omis dans notre tome I®>^ (p. 325-326) et qui établit très bien l’époque de S. Gwennolé et de l’émigration en Armorique de son père Fracan.
D’après Wrdisten , Gwennolé avait vingt et un ans quand il quitta son maître Budoc (voir notre tome I, p. 326) au moment même où il voulait aller en Irlande étudier la doctrine et la discipline de S. Patrice, qui peu de temps avant (dit Wrdisten) avait converti cette île et illuminé toutes les églises de ce pays : « Qui non multum ante temporis » cunctas Hiberniæ illuminarat ecclesias » [Cartul. de Landevenec, édit. A. de la Borderie, p. 46). La tradition authentique de l’Irlande, recueillie avant le milieu du VII® siècle dans les Collectanea Tirechani de S. Patricia et dans la Vita S. Patricii de Muirchu Maccumachteni qui est aussi du VII® siècle, place la mort de S. Patrice en l’an 436 après la Passion (5), c’est-à-dire en 465 de l’Incarnation. Et, selon Wrdisten, cette mort était advenue non multum ante temporis, c’est-à-dire peu de temps avant la vingt et unième
(1) « Cum casula adserratur alba, ex lino gossipino contoxta, qua in sacrificio missæ asus fuisse S. Winwaloëus ex antiqua traditione creditur. Est oa alba, qua parte sub axillas utrinqiie descendit, rugata sive striata » (Boll. Mart., I, p. 249). Gossipimis de gossipion ou gossimpinos (fr. gossampin) , arbre dont le fruit renferme une sorte de coton.
(2) « Fuisse S. Winwaloêum statura procerum tum sacra ejus ossa , tum dicUe albœ aniplitudo ostcndit , et hujus quidem casulœque longitudinem transmissa ad nos mensura commonstrat. » (Boll. , Ibid.). Malheureusement les Bollandistes n’ont pas songé à nous faire connaître cette mesure, qui nous eût donné sur la taille du saint des données plus précises.
(3) « Picturæ et statuæ antiquissimœ S. Winwaloêum repræsentant pedum abbatiale sinistre tenentem, dextera tintinnabulnm, infraque hoc pisces veluti ad ejus sonitum ex aquis exilientes. > (Id. Ibid.). — M. Gaultier du Mottay, dans son EsstU iconographie bretonne^ n’indique à propos de S. Gwennolé Cp. 42-43) ni cette cloche ni ces poissons.
(4) « Ea adhne campanule S. Winwaioëij uti passim appellatur, populis in veneratione est... et ferreo colore ad nigredinem vergente » (Id. Ibid.).
(5) c A Passione Domini nostri Jesu Ghristi colliguntur anni cccc. xxx. vi usquo ad obitum Patricii » (ÀnaUcta BoUandiana I , p. 548 et II , p. 36).
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
année de S. Gwennolé. Quelle étendue donner à ce non multum cuite temporis ? Environ quinze à vingt ans, au plus. Vingt ans c’est même beaucoup, toutefois prenons ce chiffre : Gwennolé ayant en 485 vingt et un ans, serait né en 464 en Armorique, un an ou deux après l’arrivée de son père en ce pays, arrivée qu’on doit par conséquent placer de 460 à 465 environ.
§ 3. — Saint Samson à Orléans.
On a émis bien des doutes, bien des opinions diverses sur l’époque de la sortie hors de Bretagne du corps de saint Samson. Longtemps on s’en est tenu et beaucoup s’en tiennent encore uniquement à cette note de D. Mabillon :
« En 878, par crainte des Normands , le corps de S. Samson fut porté à Orléans par May non évêque de Dol et déposé dans l’église de Saint-Syraphorien , qui prit plus tard le nom de Saint-Samson et appartient aujourd’hui (en 1668) aux Pères de la Compagnie de Jésus (1). »
Mainon, ou plutôt Main ou Maen, est l’archevêque de Dol dont il a été question plus haut (p. 271-272) et qui reçut deux lettres du pape Jean VIII, l’une vers 870, l’autre en 878. Mabillon, contre son usage, ne cite aucune autorité. La raison en est simple : il n’avait pu trouver ce fait que dans la Vie des saints de Bretagne d’Albert Legrand (2). Quant à Albert, très affirmatif comme toujours, il n’a ni ne cite non plus aucune autorité; il attribue à Maen ou Mainon le transfert des reliques de S. Samson à Orléans uniquement en vertu de ce faux dogme historique signalé plus haut (p. 325-326) qui place en 878 toutes les émigrations de reliques et de corps saints hors de Bretagne (3). Maen vivait en 878; on savait que le corps de S. Samson, après être sorti de Bretagne, avait trouvé asile à Orléans : donc c’était l’évêque Maen ou Mainon qui en 878 l’avait transporté là. Pour fonder son assertion Albert n’a que cela , — et nous avons contre elle aujourd’hui une preuve directe et certaine. Les prologues et l’épilogue en vers de la 2« Vie de S. Samson, composés par l’ordre et du vivant de l’archevêque de Dol Louénan, attestent formellement, quand ils ont été écrits, la présence du corps de S. Samson à Dol dans sa primitive sépulture (4). Or l’évêque Louénan était contemporain du roi Edward !«*• d’Angleterre qui régna de 900 à 924 (5). Donc en l’an 900, plus de vingt ans après Maen , le corps de S. Samson n’était pas encore sorti de Bretagne.
Il n’en sortit pas avant la grande inondation normande de 919. On a vu plus haut l’histoire de l’assemblée tenue à Lehon en 919 ou 920, immédiatement suivie d’une grande émigration de prêtres et de moines avec leurs reliques (ci-dessus p. 364-365). A peine ces émigrants avaient-ils quitté le sol breton qu’ils firent une rencontre ainsi mentionnée dans la Translatio S. Maglorii : « Ils avaient déjà franchi les frontières de la » patrie (bretonne) quand les prêtres de l’église de Dol et ceux de l’église de Baîeux,
» portant avec eux les vénérables membres du patriarche saint Samson, du glorieux » évêque S. Senieur, des pontifes S. Paterne (d’Avranches) et S. Scubilion, se joignirent » à leur cortège pour les accompagner dans leurs longues pérégrinations (6). » Voilà
(1) Mabillon, >1. 55. O. 5. B. Sœc. I, à la fin de la Vila 5. Samsonis, p. 185 note a.
(2) Voir 3" édition, p. 313.
(3) Albert Legrand a formulé plus d’une fois cette opinion d'une façon fort explicite, entre autres, au { XIV de sa Vie de S. Salomon, VUs des 55. de Bref., 3* édit. p. 243-344; édit. 1837, p. 360.
(4) Voir notre tome I*', p. 563; cf. Analecta Botlandiana VI, p. 117 et 149.
(5) Voir notre tome !•', p. 563, et ci-dessus p. 337 et 367.
(6) « Jam metas excesserant patriœ , cnm Dolensis necnon et Baiocensis ecclesiœ ministri se illorum jonxerunt comitatui, ferentes secum sancti patriarchæ Sansonis, necnon et gloriosi episcopi Senatoris sanctorumque pontificum Patemi et Scubilionis Tenerabiles artus, unà diu multumquc peregrinaturi » (Translatio 5. Maglorii, Boll. Oct. X, p. 791-793, et édit. R. Merlet dans Bibl. de VEc, des Chartes, LVI (1895) p. 244). Nous traduisons ministri par prêtres; peut-être , dans l'idée de l’auteur , ce mot désignait-il spécialement les évêques de Dol et de Baîeux , chefs de cette caravane.
EXODE DES CORPS SAINTS HORS DE BRETAGNE
bien, cette fois, la sortie du corps de S. Samson hors de Bretagne, son départ pour Orléans ; mais quand y arrivera-t-il ?
Les émigrants, unis comme on vient de le dire, demeurèrent ensemble errants de côté et d’autre assez longtemps, peut-être deux ou trois ans, mais enfin ils se séparèrent par groupes. Vers 924 il nous vient quelques nouvelles du groupe rencontré sur la frontière par les émigrants de Lebon et composé, on l’a vu, des évêques et prêtres de Dol et de Baïeux. Ceux de Baïeux devaient avoir beaucoup souffert, leur évêque probablement était mort et leur nombre fort réduit ; bref ils avaient remis leurs reliques au chapitre de Dol qui gardait, lui, toute son importance, et ils lui en avaient laissé la libre disposition.
En 924 ou 925, comme la détresse était grande aussi dans ce groupe d’émigrés, le chef du chapitre de Dol, le prévôt Rohbod, écrivit à Âthelstan roi d’Angleterre, fils et héritier d’Edward I®»*, pour implorer de lui des secours en échange des prières que les chanoines de Dol lui prodiguaient comme successeur de son père dans la confrérie de Saint- Samson, et surtout en considération des reliques qu’ils lui envoyaient consistant dans les précieux ossements de saint Senieur, de saint Pair ou saint Paterne d’Avranches et de saint Scubilion, dont le clergé de l’église de Baïeux était chargé quand les émigrants de Lehon l’avaient, au sortir de leur assemblée, rencontré sur la frontière. Nous avons donné plus haut (p. 367) la traduction de cette curieuse et importante missive ; mais comme elle ne figure point dans les recueils des pièces historiques relatifs à la Bretagne, nous croyons nécessaire d’en publier ici le texte latin.
Lettre de Rohbod, prévôt des chanoines de Dol, à Athelstan roi d'Angleterre (1).
« Summæ et individuæ Trinitatis honore, omniumque sanctorum præcellentissima intercessione, glorioso et munifico régi Ethelstano Samsonis summi pontificis ego Rohbodus præpositus istius sæculi gloriam et æternam beatitudinem.
» Benignitatis ac Sublimitatis Vestræ, piissime et in omnibus hujus temporis regibus terrenis famosa laude præcellentissime, rex Athelstane, noverit optime pietas, manente adhuc stabilitate nostræ regionis, quod pater vester Edwardus per litteras se commendavit consortio fraternitatis Sancti Samsonis, summi confessons, ac Leuenani archiepiscopi, senioris et consobrini mei, ac clericorum ejus. Unde usque hodie indefessas régi Christo, pro ejus anima et pro sainte vestra, fundimus preces. Et die noctuque, videntes magnam super nos misericordiam vestram apparerc , in psalmis et missis et orationibus nostris, quasi pervolutus ego et duodecim canonici mei genubus nostris fuissemus, promittimus Deum clementem exorare pro vobis.
» Et modo reliquias, quas vobis omni terrena superbia scimus esse cariores, transmitto vobis, id est, ossa sancti Senatoris, sancti Paterni atque sancti Scubilionis, ejusdem Paterni magistri, qui similiter uno die eademque hora cum supradicto Paterno migravit ad Christum. Isti certissime duo sancti cum sancto Paterno læva dextraque jacuerunt in sepulchro, atque illorum solemnitates nono Kalendas Octobris, sicut et Paterni, celebrantur.
» Igitur, rex gloriose, sanctæ exaltator Ecclesiæ, gentilitatis bumiliator pravæ, regni tuî spéculum, totius bonitatis exemplum, dissipator hostium, pater clericorum, adjutor egentium, amator omnium sanctorum, invocator angelorum, [vos] deprecamur atque
(1) Nous imprimons cette pièce d’après le texte publié en Angleterre par Thomas Dnffus Hardy dans son édition des Willelmi Malmesbiritnsis monachi Gesta regum Anglorum et UUtoria novella (Londres, 1840, 2 vol. in 8«) tome I, p. 222-223. Reproduit par Migne, Patrol, lat. t, 179, col. 1105-1 100.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
humiliter invocamus, [nos] qui in exulatu et captivitate, nostris merilis et peccatis, in Francia commoramur, ut non nostri oblîviscatur Vestræ Felicitatis largissimœ magna misericordia. i»
Les termes de cette lettre et surtout l’envoi des précieuses reliques dénoncent chez les auteurs de cette supplique une cruelle détresse (1). Athelstan les gratifia sans doute de quelques secours propres à soulager temporairement cette misère, mais non pas à assurer l’avenir. Il restait aux émigrés un trésor plus précieux que celui. offert par eux au roi d’Angleterre ; c’était le corps de saint Samson. L’évêque de Dol, Agan, voyant la nécessité de procurer à son clergé et aux exilés dont il était le chef une situation honorable et des ressources permanentes, fit sonder le célèbre duc de France Hugue le Grand (père de Hugue Capet), et au mois de mai 930, la dépouille de saint Samson ayant été portée à Orléans, le duc de France par un diplôme solennel donna à ce bienheureux, à son évêque Aganus, à ses chanoines et à leurs successeurs , l’abbaye de Saint-Symphorien sise dans la cité d’Orléans, pour y déposer et honorer à jamais le corps de saint Samson. Ce diplôme n’étant pas non plus entré dans les recueils historiques relatifs à la Bretagne, en voici le texte.
Donation de Vabbage de Saint- Sgmphorien d'Orléans à saint Samson (2).
(Mai 930).
« Quoniam inter nos, sicut ait Apostolus, fines seculorum devenerunt (3) , profecto unicuique convenit christiano ita præsentis seculi cursum perficere ut dum temporalibus fruitur bonis, summo ac vigilante studio caveat ne æternis subdatur pœnis, sed in stadlo hujus vitæ positus, sic utatur transitoriis ut in futuro gaudeat præmio mansuræ felicitatis.
» Quapropter ego in Dei nomine Hugo, cornes et marchio, considerans peccatorum meorum pondus et miseriarum præsentis seculi onus, quoddam proprium hereditatis meæ, videlicet, abbatiam Sancti Symphoriani, positam intra muros Aurelianis, quœ mihi paterna hereditate legaliter pertinere videtur, pro remedio animæ patris matrisque meæ atque pro redemptione meorum peccamimum cæterorumque parentum meorum, cum duabus ecclesiis in honore sanctæ Letæ sanctique Sulpitii in suburbio præfatæ urbis positis, necnon cum cæteris ecclesiis ad illam abbatiam pertinentibus, villis, vineis, pratis, aquis aquarumve decursibus, quidquid ad ipsam aspicit vel aspicere videtur, totum et ad integrum beatissimo confessori Christ i Sansoni et suo episcopo Agano suisque successoribus, necnon et canonicis ibidem Deo et sancto Sansoni servientibus et inantea servituris, perpetualiter dono ac in æternum habendum esse concedo.
» Si quis vero heredum aut proheredum meorum huic donationi contradicere aliquid voluerit (quod nullatenus fieri credimus), nostraque statuta esse inconvulsa noluerit, iram incurrat omnipotentis Dei sanctique Sansonis suaque repetitio nullum effectum obtineat; expulsusque a regione viventium æterna maledîctione damnetur, duroque anathemate percussus perpetuis incendiis nianeat sine fine cruciandus.
» Ut vero hoc scriptum meæ donationis meæque humilitatis per succedentium
(1) Voir plas haut, p. 368, notre appréciation sur cette lettre.
(3) Ce diplôme est dans le Gallia Christiana VIII, Instrum., col. 484, n« IV. Nous le publions d’après l’édition qu’en a donnée M. de Vassal, ancien archiviste du Loiret, dans une étude fort intéressante intitulée : Recherches sur U collège royal d’Orléans^ composée et publiée en 1848 dans la Revue Orléanaise, puis en volume à part chez Herluison, Orléans, 1861, in-8*. Pour base de son texte — l’original du diplôme n’existant plus — M. de Vassal s’est servi de quatre copies anciennes, surtout d’une copie coUationée de 1549, qui lui a semblé être la meilleure, il a imprimé ce diplôme en tète de ses pièces JustiflcatiTes.
(3) S. Paul. I Cor. x, 11.
EXODE DES CORPS SAINTS HORS DE BRETAGNE
temporum spatia firmias permaneat, meo nomine illud protitulavi et consignavi et nominibus nobilium, clericorum et laîcorum, roborare præccpi. Âctum Âurelianis civitate publiée.
» Hugo, cornes [Signura Hugonis comitis (1)]. Anselmüs, hamilis episcopus, Theodericas et Ermenteus, levitæ.
Signum Fulconis. Signum Theubaldi. Signum Radülphi.
» Datum in mense Maio, anno VH® régnante Radulpho rege. »
Diplôme curieux par le fond et par la forme, dont voici la traduction :
« La fin des temps étant arrivée parmi nous, comme dit Tapôtre , tout chrétien doit achever sa course dans ce siècle (2) en veillant avec le plus grand soin à jouir des biens temporels sans encourir les peines éternelles et à user au contraire, dans la carrière de cette vie, des choses périssables de façon à obtenir plus tard pour récompense une impérissable félicité.
)» C’est pourquoi, au nom de Dieu, je Hugue, comte et marquis (3), considérant le poids de mes péchés et le fardeau des misères du siècle présent, pour le salut de l’âme de mon père et de celle de ma mère, pour le rachat de mes péchés et de ceux de mes autres parents, au bienheureux confesseur du Christ Samson, à Agan, son éüêque et à ses successeurs, ainsi qu’aux chanoines qui servent et serviront perpétuellement dans le même lieu Dieu et saint Samson, je donne et cède à jamais un bien propre de mon patrimoine, savoir l’abbaye de Saint-Symphorien sise dans les murs d’Orléans, réputée m’appartenir légalement par héritage paternel ; je donne avec elle deux églises situées dans les faubourgs d’Orléans, dédiées, l’une à sainte Lète, l’autre à saint Sulpice, et toutes les autres églises dépendantes de cette abbaye, ses villas, ses vignes, ses prés, ses forêts, ses terres arables cultivées ou non, ses pièces d’eau, ses cours d’eau, enfin tout ce qui lui appartient ou est réputé lui appartenir.
» Si, (ce que nous ne pouvons croire) quelqu’un de nos héritiers ou de leurs représentants voulait s’opposer à cette donation en quelque point ou modifier les dispositions prescrites par nous, qu’il encoure la colère du Dieu tout-puissant et celle de saint Samson, et que son opposition reste sans effet. Qu’il soit chassé de la terre des vivants, frappé d’une étemelle malédiction, accablé sous les plus durs anathèmes, tourmenté éternellement dans les flammes éternelles.
» Et pour que cet acte, contenant ma donation et le témoignage de mon humilité, garde dans la suite des temps une force plus grande, j’y ai apposé mon nom et mon signe, et j’ai ordonné de le munir des noms de plusieurs personnages nobles, clercs et laïques.
(Souscriptions.)
a Hugue, comte [Ici est le signe du comte Hugue]. Anselme, humble évêque (4).
Théoderic et Ermentée, diacres.
Signe de Foulque. Signe de Thébaud. Signe de Raoul.
Donné au mois de mai, en la septième année du régne du roi Raoul (5) ».
(1) Les mots Signum HugonU comitis sont dans l’édition du GcUlia Christiana mais non dans ceUa de M. de Vassal. Au lieu de « Ermenteus, loyitœ, » le Galt. Christ, imprime fautiyement « Hermonleus, levites, > et U remplace par un etc. les trois dernières souscriptions.
(2) C’était à la fin du X* siècle, en l’an mille, que devait, selon la croyance générale, arriver la fin do monde.
(3) « Comte de Paris, marquis d’Orléans a dit M. do Vassal, Ibid.
(4) Il était évêque d’Orléans dés 923. Théoderic lui succéda [de 939 à 941 environ,] et à Théoderic succéda Ermentée qui se démit en 970 et se retira chez les Bénédictins (Vassal, Ibid. Pièces justif. p. 3.)
(5) Le roi Raoul ayant été couronné le 13 juillet 923, le mois do mai do la 7* année de son régne est le mois de mai 930.
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NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
Quelques mots de commentaire ne sont peut-être pas inutiles.
On a remarqué sans doute la dernière clause du diplôme, déclarant que cet acte est un témoignage de Vhumiliié du comte Hugue de France ; ce n’est point là un vain mot ; peut-être même conviendrait-il de traduire ici humilitas par humiliation ou par repentir. Cet acte est une application formelle du principe proclamé dans le préambule, à savoir qu’en ce X® siècle où les hommes croyaient sentir la fin du monde à leur porte, ils devaient mettre un soin particulier, en jouissant des biens de la terre, à se garder des châtiments éternels. Cette abbaye de Saint-Symphorien qu’Hugue le Grand avait reçue de son père en héritage était originairement et par essence un bien ecclésiastique (1). Le père d’Hugue en avait fait un patrimoine purement laïque ; il ne s’y trouvait même plus aucun clergé pour desservir la fondàtion primitive ; s’il y en eût eu, le diplôme de 930 en aurait parlé nécessaifement pour régler les rapports réciproques des anciens habitants de l’abbaye et des nouveaux qui leur étaient adjoints par cet acte ; mais de ces anciens habitants nulle mention, parce qu’il n’y en avait pas. Les ducs de France avaient donc purement et simplement laïcisé, sécularisé à leur profit les riches domaines de l’abbaye de Saint-Symphorien, c’est-à-dire qu’ils les avaient, contre toutes les prescriptions canoniques, enlevés à l’Eglise : vol sacrilège bien propre à leur attirer les peines éternelles. En donnant à un corps ecclésiatique, dont Agan était le chef, l’abbaye de Saint-Symphorien et ses dépendances, le comte Hugue mettait en pratique le principe proclamé par lui en tête de sa charte et sacrifiait des biens temporels pour éviter les peines de l’autre monde.
Quant à la dignité ecclésiastique dont Agan était revêtu au moment où il reçut cette donation, nul doute à cet égard ; il était évêque de Dol et le diplôme le dit formellement quand il l’appelle « l’évêque du bienheureux Samson (heaiissimo Samsoni et suo episcopo Agano], » De même Festinien est qualifié par le pape Nicolas P»* tantôt « évêque de Dol, » tantôt (( évêque de l’église de Saint Samson» (2) et ailleurs « de l’évêché de saint Samson » (3). La base et la preuve de l’épiscopat d’Agan, c’était l’insigne relique qu’il portait avec lui, le corps précieux de saint Samson, auquel plus qu’à lui évidemment fut donnée l’abbaye de Saint-Symphorien.
Le domaine attaché à ce monastère était fort considérable ; on le voit à cette énumération des diverses sortes de biens qui le composent, vignes, prés, villages, terres arables, etc., sans parler des églises qui en dépendent. L’emplacement de celle de Saint-Sulpice (détruite depuis longtemps) fut compris, vers 1848, dans la nouvelle rue Jeanne d’Arc. A celle époque l’autre (Sainte-Lète) existait encore, ou du moins était représentée par celle de Saint-Pierre en Sainte-Lée. Mais, chose singulière, on a beau fouiller les Bollandistes et tous les hagiographes, on ne trouve point de sainte Lète ; un ingénieux érudit Orléanais (4) affirme qu’il n’y en a jamais eu, qu’on a ici, par méprise, féminisé le nom de saint Lié, sanctus Letus, jadis populaire dans l’Orléanais, et que l’original (malheureusement perdu) du diplôme de 930 devait porter sancti Leti au lieu de sanctœ Letæ. Toutefois, dans le surnom de l’église Saint-Pierre en Sainte Lée, la forme du nom est bien féminine.
Voilà donc la date et les circonstances de la translation du corps de saint Samson à Orléans ; depuis lors, sauf quelques fragments ou ossements distribués à quelques églises, ce corps resta inébranlablement dans cette ville. L’abbaye prit bientôt le nom de Saint-Sarason, quoique celui de Saint-Symphorien n’ait pas disparu tout de
(1) Soivant la tradition, ello aurait été fondée en 585 par le roi mérovingien Gontran, frère de Chilpéric I*' (Vassal, Coll, roÿ, d’Orléans, p. 2).
(2) Voir ci-dessus p. 96 note 3 et p. 97 note 1.
(3) « Episcopo super episcopatum sancti Samsonis » (Gartul. do Redon, n* 109, p. 83).
(4) M. do Vassal, Ibid, Pièces justif. p. 2.
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EXODE DES CORPS SAINTS HORS DE BRETAGNE
suite ni tout à fait. Les Bretons épars dans cette région de la France se groupèrent là, mais ils conservèrent longtemps Tespoir de regagner la Bretagne avec les reliques de leur saint. En 996, ils furent tout près d’effectuer ce dessein ; le roi Robert qui se trouvait alors à Orléans mit tout en œuvre pour les retenir ; à ce moment même une flotte de pirates danois venant d’Angleterre, poussée par la tempête, aborda fortuitement au rivage de Dol et brûla encore une fois cette ville ; informé du fait, le roi Robert le fit connaître aussitôt aux Bretons d’Orléans, qui en présence de ce désastre n’hésitèrent pas à rester dans leur asile (1). Depuis lors ils ne songèrent plus à le quitter. Au XR siècle probablement, ils donnèrent à l’église de Dol des reliques de saint Samson assez importantes, qui en 1202 furent volées par les soudards anglais de Jean sans Terre et vingt ans plus tard (en 1223) rendues à l’évêque de Dol par les soins de l’archevêque de Rouen. D’après la charte de restitution, elles consistaient en plusieurs os de saint Samson et une partie de son manteau ou, si l’on veut, de son pallium (2). En 1579, Charles d’Epinai évêque de Dol ayant transféré dans une nouvelle châsse les reliques de saint Samson possédées par son église, le procès-verbal de cette translation dit qu’elles consistaient en deux tibias, un bras, et des parcelles d’os provenant des mains, des pieds et du cou (3).
Néanmoins, la plus grande partie du corps de saint Samson demeura à Orléans, dans l’église de son nom, pendant tout le moyen-âge et jusqu’au milieu du XVIe siècle. Les Bollandistes ont constaté^ par les registres municipaux de la ville d’Orléans, qu’au cours de ce siècle, jusqu’en 1540 et plus lard, on promenait ce corps par la ville dans les processions publiques. Mais en 1562, lors de la prise d’Orléans par les huguenots, le saint corps, les vases sacrés et les plus riches ornements de l’église Saint-Samson furent cachés en terre pour les sauver de la fureur des hérétiques. Après les guerres du XVD siècle, on chercha ce précieux dépôt, on fouilla partout à plusieurs reprises : jamais on ne put rien trouver (4).
Bien qu’on donne parfois le titre d'abbaye de Saint-Samson à l’établissement religieux formé dans l’ancien monastère de Saint-Symphorien lors du dépôt en cette église du corps de saint Samson, ce n’était point en réalité une communauté monastique, mais une communauté de chanoines séculiers, comme celles dont on a parlé à propos d’Eosion (ci-dessus p. 313). Le clergé émigrant de l’église de Dol en 919-920 avait à sa tête d’abord l’évêque Aganus, et à côté de lui le chapitre de Saint-Samson de Dol composé du prévôt Rohbod et de ses douze chanoines. Ce chapitre fut évidemment le noyau de celui de Saint-Samson d’Orléans, qui après la mort d’Agan n’eut plus d’évêque à sa tête mais conserva un chef appelé prévôt ou doyen (5). Ce régime dura un peu plus
(1) M Rex Robcrtiis, cum eo tempore in Aurelianis urbo quosdam cum maxima parte corporis beatissimi Sansonis demorari atque vello Britanniam repodare cognovissot, no ulterius ab urbe diBccderent monuit, qnippo cum eorum regio barbarica infoitatione depopulata atque cum ipso Dolensi Castro incondio favillata videretur. Illi autem, quibus redeundi facultas denogabatur, ipsa beatissimi Sansonis mcmbra régi doderunt, quæ ipse gratanter suscepit et in ecclesia S. Symphoriani martyria cum digno honore collocavit » {Transi. .S. Mctglor., édit. Merlet, Bihl. de TEc. des Ch. LVI, p. 247-218). Il s’agit ici seulement d’une confirmation do la donation de 930 par le roi Robert. — Sur la dcsconto des Danois Olaf et Lacman dans le pays de Dol en 996, voir Guillaume de Jumièges, liv. V, ch. 11.
(2) « Quasdam reliquias Dolensis occlesiæ, videlicet, de ossibus ac corpore beati Samsonis et de pallio ejus >• (D. Morice, Preuves I, 849).
(3) Duæ tibiœ et unum brachium, pluros particulæ ossium manunm, podum et colli ejusdem sancti (Samsonis). • (Boll., Jul. VI, p. 592, édit, de Paris.)
(4) Certe id plané indnbitatnm nnllas inde tinquam aut Parisios aut alio translatas fuisse S. Samsonis reliquias ; sed capsam ipsam integram, qualis ad annum 1540 et ultra in supplicationibus circiimferri solcbat, ut ex annuis civitatis (Aurelianensis) rationihus demonstratnr, illic mansisse publicæquo venerationi expositam fuisse, donec, metu Calvinianorum in sacra omnia sævicntium, ita cum tola prætiosiori supcllectilo abscondita est, ut eorum onmium nihil reporiri hactenus potucrit, tametsi frequentes à patribus nostris (Societatis Jesu), quoties fundamenta aliqua refodienda fuerunt, factœ sint inquisitiones. » (Boll., ibid.)
(5) Dans une charte do Louis le Gros figure « Stephanns de Warlanda, Beati .Samsonis decanus, cum canonicis ejusdem ecclesiæ » (C. de Vassal, College roy. d’Orléans, Pièces justif. C).
NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS
de deux siècles ; il eut ses jours de splendeur ; le 3 août 1108, Louis VI dit le Gros, roi de France, se fit sacrer par Tarchevêque de Sens dans Téglise de Saint-Samson d'Orléans (1), dont il accrut notablement les privilèges (2).
Quarante^quatre ans plus tard, en 1152, Louis Ml dit le Jeune modifia brusquement cet état de choses, supprima le chapitre séculier de Saint-Samson [canonia secularis) et donna cette maison aux chanoines réguliers de Saint>Angustin. Le diplôme qui opère cette révolution n’allègue pas, comme on le faisait d’ordinaire, le relâchement ou la mauvaise conduite des prêtres expulsés. Le roi raconte qu’étant allé en Terre-Sainte visiter le tombeau du Christ, il avait reçu là, lui et les seigneurs de sa suite, chez les chanoines réguliers du Mont-Sion une excellente hospitalité, dont il avait été si charmé, si édifié en même temps des vertus de ces bons religieux, qu’il avait résolu d’en faire en France a une plantation, » et pour réaliser ce dessein il conclut en leur donnant l’église de Saint-Samson d’Orléans, tous ses biens et toutes ses dépendances. Toutefois les anciens chanoines y devaient achever leur vie, et leur chapitre s’éteindre seulement par la mort des titulaires (3).
Saint-Samson d’Orléans passait ainsi sons le régime monastique, car les chanoines réguliers sont des religieux ; il ne prit pas pour cela le titre d’abbaye ; an contraire il descendit d’un cran dans la hiérarchie monastique et s’appela depuis lors le c prieuré de Saint-Samson. » En devenant une dépendance de l’abbaye du Mont-Sion, cette église tombait nécessairement à l’état de prieuré. Mais le Mont-Sion, situé en Palestine, avait en France et en Espagne de nombreuses possessions, sur lesquelles il était difficile d’exercer de si loin une surveillance efficace ; pour y faire sentir son autorité, l’abbé avait besoin d’un lieutenant, et comme, entre toutes ces dépendances, le prieuré de Saint-Samson était la plus importante, son prieur fut tout naturellement désigné pour cette fonction, et le prieuré lui-même devint en Europe comme une succursale de l’abbaye-mère, exerçant sur les autres dépendances du Mont-Sion en Espagne et en France une sorte de suprématie (4).
Ce nouveau régime dura quatre siècles et demi, et pendant sa durée, les religieux de Saint-Samson montrèrent souvent, pour la défense de leurs droits et pour le maintien ou le relèvement de la discipline, une grande énergie. Mais la lèpre de la commendo s’étant introduite (en 1551) dans cette maison ne pouvait manquer de lui devenir funeste, et en 1619, lorsque le dernier commendataire résigna aux Jésuites le prieuré de Saint-Samson, il ne s’y trouvait plus que quatre religieux et trois novices (5).
Les Jésuites, récemment établis à Orléans, installèrent dans ce prieuré une maison considérable qui ne comptait pas moins de vingt pères, et un beau collège qui deoieura très florissant jusqu’à la dissolution de la Compagnie de Jésus en 1762.
Alors le maire et les échevins d’Orléans substituèrent aux Jésuites, dans le même local, un collège tenu par des séculiers, qui dura jusqu’en 1793.
Le prieuré de Saint-Samson abrita ensuite, de l’an IV à l’an XII, la misérable existence d’une Ecole centrale, remplacée en l’an 1804 par un lycée — qui y est encore. On découpa alors l’église en plusieurs salles et plusieurs étages pour l’installation des classes : en 1848, elle fut totalement démolie, remplacée par un bâtiment nouveau.
(1) C. do Vnssal, Collèf^ royal d'Orléans, p. 6.
(3) Id., Ibid., Pièces Justif. C.
(8) « Ecclosiam S. Sanaonia, ubi erat canonia secularis, ecclesiœ ot fratribus do Monte Sion cum prebendia et omnibus pertinontiis, deesdentibus canonicis, in perpetuum habondam donavimua, — ut de illo aancto ordine et de ilia vonerabili quam porapeximus roli|pone, et prospiciendo dolectati sumus, in Gallicania partibna aliquam plantationem deincopa hnboamus. » (Diplôme do Louis le Jeune, dans Vassal, Pièces justif. D.)
(4) Voir à ce sujet le règlement de Tabbè de Mont-Sion, daté d’Acro, 30 août 13S1, dans Vassal, Pièces Jostif. 6, p. 13 è 18.
(5) Vassal, Coil. roy, d'Orléans, p. 71. Cf. p. 109.
SUR LES LER’hS BRETONS.
il n’en reste pas pierre sur pierre. Son architecture ne remontait pas d’ailleurs plus haut que les Jésuites (1).