SUR LES LER’HS BRETONS
N peut voir plus haut (p. 289-290) ce que nous avons dit de ce genre de monuments, particuliers aux Bretons mais communs à toutes les branches de la race bretonne. Ils sont fréquents dans la Cambrie (pays de Galles), dans le comté de Cornwall (Cornouaille anglaise), et de la Dee à la Clyde on en rencontre dans toute la zone occidentale de l’Angleterre qui fut jusqu’au X® siècle occupée par les Bretons.
Le nom qu’on leur a donné (lec% prononcez ler^h] est traduit dans le- Dictionnaire cambrien de Davies : lec’h, lapis ; lec’h, latebra. En combinant ces deux sens, c’est une pierre sous laquelle on cache quelque chose, ce qui convient bien à un monument funéraire quelle qu’en soit la forme ; et en effet dans les poèmes bardiques le mot a la signification de pierre tumulaire ; on lit par exemple dans le fameux poème du Gododin : < Avant que Budvan fut enterré sous la pierre fdan e lec*hj, il était parvenu au plus haut point de la vaillance (2). d
Nous avons indiqué ci-dessus (p. 290) les travaux de MM. de Reranfiec’h et Rosenzweig, sur les ler’hs de la Bretagne armorique, nous y renvoyons le lecteur qui voudrait se renseigner à fond sur ce sujet. Ici nous nous bornerons à donner quelques détails sur ceux de ces monuments dont nous avons reproduit la figure dans nos fleurons.
1® Ler'h de Crach (ci-dessus p. 276). En la commune de Crach (canton d’Aurai, arrondissement de Lorient, Morbihan), sur le chemin du Laz à Aurai, au pied d’une éminence dite lande ou montagne de la Justice, parce qu’il s’y trouvait jadis un gibet féodal, M. de Reranflec’h découvrit avant 1857 un pilier de pierre à quatre faces taillées, deux grandes et deux petites, portant sur la principale, outre le dessin d’une croix pattée surmontée d’une autre croix à double traverse, quatre lignes d’une inscription écrite dans le sens vertical, mais incomplète parce que le pilier avait été coupé en deux morceaux, et le fragment inférieur manquait. En 1857, M. Rosenzweig eut la chance de retrouver ce fragment dans la cour du château du Plessix-Rer, même commune, et les deux morceaux ayant été rapprochés, on reconstitua en entier le ler’h(haut deS mètres) et son inscription, qui sont aujourd’hui au Musée de Vannes. L’inscription disposée sur quatre lignes se lit ainsi :
LAPIDEM HERANNÜEN FIL HERANAL
AMIE RANHÜBRIT
Lapident, c’est la pierre tombale — de qui ? On est porté à répondre: d'Herannuen fils
(1) Jo tiens à remercier ici mon aimable confrère de l’Ecole des Chartes M. Camille Bloch, archiviste du Loiret, à l’obligeance duquel Je dois la plupart des renseignements ci-dessus, relatifs au chapitre et au prieuré de Saint-Samson d’Orléans.
(2) Poèmes des Bardes bretons du VI* siècle publiés et trad. par La Villemarqué, p. 286-287.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
d'Heranal. Mais on a interprété ces caractères autrement ; cette autre interprétation a été contestée ; rien de sûr n’étant encore établi, on ne peut que s’abstenir (1).
2» Ler*h de Plouagat-Châtelaudren (p. 298). — Dans le cimetière de ce chef-lieu de canton de l’arrondissement de Guingamp (Côtes-du-Nord) existe « un ler’h taillé en » pyramide tronquée quadrangulaire à angles épannelés. » Sur l’une des grandes faces de cette pyramide est gravé dans le sens vertical le mot VORMVINI — nom du défunt enterré sous ce ler’h — et un peu au-dessus une petite croix. Ce qui est fort original, c’est que sur une autre face de la pyramide on a gravé au trait assez grossièrement un masque ayant sans doute la prétention de transmettre à la postérité la figure de Vormuini (2).
On trouvera plus loin un second dessin de ce ler’h, plus exact que celui de lap. 298, et que M. de Keranflec’h a bien voulu, cette année même, prendre à notre intention. Il a fait creuser au pied du ler’h pour voir à quelle profondeur il est enfoncé en terre ; la partie émergeant au-dessus du sol commence à la ligne A B. Le nom et le masque gravés sont , pour ainsi dire , en regard l’un de l’autre , ce qui ne peut guère laisser de doute sur une intention de portrait. — Hauteur totale de ce monument, 75.
3o Le 1er* h de Locoal-Mendon (p. 360). — Canton de Belz, arrondissement de Lorient, Morbihan. — A l’entrée du pont assez moderne, construit pour relier à la terre ferme l’île de Locoal, est placé ce ler’h, haut de 2® 20 hors de terre, large à la base d’environ 0“ 70, décoré avec un soin spécial. La forme est celle d’une colonne légèrement conique arrondie au sommet en forme de calotte. Au-dessous de cette calotte, qui ressemble à la tête chenue d’un moine, un bourrelet figure assez bien la couronne de cheveux qui encadre la tonsure monacale ; aussi appelle-t-on communément ce ler’h Mein er Menac*h, la Pierre au Moine. Au-dessous du bourrelet est une torsade qui descend de chaque côté de la colonne jusqu’à 80 centimètres du sommet. Sur chaque face de la colonne comprise entre ces torsades est gravée une croix pattée montée sur une hampe, et du côté qui regarde Mendon une inscription composée de deux mots séparés par la hampe de la croix (3) :
CROÜXX
PROSTLON
Croix de Prostlon : ce qui veut dire qu’une femme du nom de Prostlon gît sous ce ler’h. Ce ne peut-être, nous l’avons dit, Prostlon fille du roi Salpmon et femme de Pascweten, car elle fut certainement inhumée à Redon (4) ; mais il y avait bien d’autres femmes qu’elle en Bretagne à porter ce nom.
40 Ler^h de Kervili en Languidic (p. 372). — Canton d’Hennebont, arrondissement de Lorient (Morbihan). — A 6 kilomètres du bourg de Languidic, près de la route de Landévant, au village de Kervili, se trouve ce beau ler’h, engagé actuellement dans un mur de clôture et ayant la forme d’une grande borne cylindrique, haute de 2® environ, arrondie à la base et au sommet. La face restée visible porte gravée en creux une grande croix pattée pourvue d’une hampe large et longue ; à gauche de cette hampe est gravée, dans le sens vertical cette inscription :
CRAX HARENBIÜIB FIL HERANHAL
(1) Voir Kcranllec’h, Les lec’hs des anciens Bretons, dans le Bull, archéol. do l’Assoc. Bretonne, VI ('1858), p. 333-334 ; et Roscnzweig, Statistique monumentale de V arrondissement de Lorient (1860), p. 18.
(2) Keranflec’h, Ibid. p. 338.
(3) Cf. Keranflccli, Ibid, p. 337 ; Rosenzweig, Ibid. p. 35.
(4) Cartul. de Redon, n® 360, p. 209.