‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 46 sur 392 · FACTUM DES ÉVÊQUES FRANKS CONTRE NOMINOE · texte numérisé non relu

FACTUM DES ÉVÊQUES FRANKS CONTRE NOMINOE

malheureux Chauve put imaginer contre les deux hardis chefs de guerre qui ravageaient ses provinces et déchiquetaient son royaume morceau par morceati , ce fut de rassembler en concile une troupe devêques, qui lancèrent sur ces envahisseurs une longue philippique, pamphlet et sermon mêlés, assez curieuse à examiner, mais d'une efficacité plus que douteuse.

Ces évêques étaient au nombre d'une vingtaine (vingt-deux), en tête l'archevêque de Tours Landran, les évêques d’Angers et du Mans, puis le métropolitain de Rouen et ses suffragants de Lisieux, de Baîeux et de Séez : tout le reste venait du Nord-Est de la Gaule, très mal informé des hommes et des choses de l’Ouest, très désintéressé dans les événements de cette région, ce qui achève de donner à ce pronunciamento épiscopal un caractère purement politique. A noter surtout comme très singulier que les évêques de la Gaule les plus proches de la Bretagne, c’est-à-dire les plus intéressés de tous dans la question — Coutances, Avranches, Rennes, Nantes — ne prennent point part à cette levée de boucliers. Pour Nantes, cela prouve nettement que cette lettre synodale est antérieure à l’expulsion d’Actard, car si ce remuant personnage eût été à ce moment sur les chemins, nul doute qu'il ne fût allé faire sa partie dans ce concert (1).

Ils ne sont pas tendres et même pas du tout polis pour Nominoê, les évêques du roi Chauve : ils lui refusent jusqu’au titre de duc de Bretagne, que nul ne lui contestait, et le saluent bizarrement du nom de prieur ou, si l’on veut, t premier de la nation bretonne (Nomenoio priori gentis Britannicœ). i Ils reconnaissent que « Dieu, par un jugement dont les motifs leur échappent, lui a » permis d’être le recteur (rectoreml, c’est-à-dire le gouverneur de celte nation (2). » Mais, ajoutent-ils, — s’adressant directement à lui — tu n’en as profité que pour tourmenter les églises et les peuples <l par ta damuable cupidité et ta cruauté horrible (3). » Après ce début, qui ne saurait passer pour un exorde par insinuation, les évêques avec des éclats de voix indignés chargent personnellement Nominoë de tous les excès, de tous les crimes, de tous les malheurs de la guerre présente — comme si cette guerre était autre chose que les représailles, et encore les représailles modestes, des effroyables calamités infligées à la Bretagne par les invasions des Franks, Gui, Audulf, Charlemagne, Louis le Débonnaire, Lantbert l’ancien, et tant d’autres. Mais tout cela n’est que déclamation préparatoire. Les évêques arrivent enfin aux véritables crimes du chef breton : l’expulsion des évêques simoniaques, le tort fait à la métropole de Tours par la création de celle de Dol, l’alliance renouvelée avec le rebelle Lantbert, l’annexion à la Bretagne des comtés de Rennes et de Nantes (4). Voilà les vrais griefs. Si Nominoê sur tous

(1) Néanmoins M. R. Merlet a cent fois raison de soutenir, contre la plupart des historiens antérieurs, que cette lettre synodale et le concile d’où elle sortait sont de l’an 850 et non de 849 ; car il y est question de la défection de Lantbert et de son retour au parti de Nominoê , événements qui datent seulement de 850; voir H. Merlet, Guerres d'indépendance de la Bretagne, dans Revue de Bretagne, ibid., p. 14 note 2.

(2) « Dominus quidem occulto, justo tamen judicio, permisit esse ierectorem gentis tuœ > (D. Morice, Preuves I, col. 291).

(3) « Damnabili cupiditate et horribili crndelitate. » (Ibid.).

(4) « Nec ignoras (disent les évêques à Nominoê) quod certi fines , ab exordio dominationis Francorum , fuerint quos ipsi vindicaverunt sibi , et certi quos petentibus concesserunt Britannis. Quomodo ergo despicis legem Dei , quœ prœcipit ne transgrediaris termines quos posuerunt patres tui , et terram Francorum ii^juste tibi defendere couaris, nec formidas illud : « Maledictus qui transgressus

PROJET d’une principauté POUR LANTBERT.

ces points veut venir à résipiscence, les prélats franks lui promettent leur intercession près du roi frank pour obtenir son pardon; sinon ils lui lanceront l’anathème (1).

Ce factum beaucoup plus politique que religieux émut peu Nominoé, qui n’en poursuivit pas moins l’exécution de ses desseins.

En 850, aidé de Lantbert, il avait travaillé pour lui-même, c’est-à-dire pour la Bretagne. En 851 il va travailler pour son allié, mais sans oublier jamais la cause bretonne. Car planter au centre de la Gaule, entre la Loire et la Seine, une vaste principauté soumise à un ennemi de Charles le Chauve, à un allié de la Bretagne, c’était mettre celle-ci à l’abri derrière un rempart inexpugnable et la garantir contre tout retour offensif de la royauté carolingienne. Que tel fût le dessein formel de Nominoé; qu’il eût résolu de conquérir pour Lantbert une grande province allant des rives de la Maine et de la Loire aux sources du Loir, et d’Angers à Chartres, c’est ce dont on ne peut douter quand on lit dans V Histoire de Bretagne de Le Baud le récit de la dernière campagne du roi breton, d’après l’une de ces chroniques aujourd’hui perdues, que le vieil historien résumait ou même souvent traduisait, on le sait, très fidèlement.

« Nemenoius (dit-il) passa le fleuve de Mayenne avec son exercite (son armée). Et comme il trouva la cité d’Angers presque toute deserte et vuidée de ses habitans, entra par force dedans... Quand il eut degasté (dévasté) celle cité, s’en départit et conduisit son exercite selon les rives du fleuve du Loir qui se plonge en Mayenne au dessus de ladite cité (d’Angers). Et bruslant et destruisant les territoires d’Anjou, du Maine (2), de Neustrie, parvint à Vendosme où il s’arresta, attendant y recueillir ses osts (3) qui estoient espandus par lesdits territoires, afin d’assaillir le pais de Chartres. Mais comme jà partie de son exercite commençast à gaster (ravager) celle grande plaine qu’on appelle la Beausse, il devint soudain infirme, et par gravité de doleur finit dedans briefs jours sa vie (4). »

Cette campagne de 851 n’a, on le voit, aucun rapport avec celle de 850. Cette dernière eut pour théâtre les comtés de Rennes, de Nantes et du Mans. En 851, les deux alliés ne firent que traverser le comté de Nantes pourse jeter sur l’Anjou, où ils n’étaient pas même entrés l’année précédente; mais cette année (851), c’est la revanche et la vengeance de Lantbert. Angers et ses environs sont saccagés, pour les punir de n’avoir pas suivi celui-ci dans sa défection. Tous les amis du roi en Anjou, redoutant les rigueurs de cette vengeance, s’enfuient et se dispersent dans toutes les directions; Gauzlin, entre autres, abbé du célèbre monastère de

fuerit termines proximi sui? « (Ibid. col. 292). Les limites (termini) ici rappelées par les évêques ne peuvent être que celles fixées en 826 par Louis le Débonnaire au gouvernement de Nominoé et reconnues en 846 à la Bretagne indépendante par Charles le Chauve (voir ci-dessus p. 51). Cette clause de la lettre synodale prouve nettement qu’en 860 Nominoé avait annexé à la Bretagne de 846 les comtés de Rennes et de Nantes.

(1) Voir cette lettre des évêques à Nominoé (datée à tort de 849) dans D. Morice Preuves 1, 291 à 293.

(2) L’armée de Nominoé suivant la vallée du Loir et cette rivière bordant la frontière méridionale du Maine, l’invasion bretonne en 861 dut à peine effleurer cette province : ce qui la distingue essentiellement de celle de 860, dans laquelle Nominoé était allé jusqu’au Mans. — On peut très bien se rendre compte de la marche de Nominoé dans la campagne de 861 , en suivant, sur la carte gravée à la page suivante, le cours du Loir depuis Angers jusqu'à Vendôme et de là, à travers la Heauce, vers Châteaudun et Chartres.

(3) Y réunir, y concentrer ses troupes, ses bataillons.

(4) Le Baud, Hist. de Bretagne ^ p. 111.

Page 1