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CONQUÊTE DE LA NEUSTRIE PAR ERISPOE

frontière bretonne (1). C’est cette Neustrie, limitrophe de la Bretagne, dont il est question ici. Si Erispoê la pouvait donner, céder au fils du roi Charles, c’est donc qu’il la possédait, et il ne pouvait la posséder que pour l’avoir conquise sur les Franks : ce qui implique nécessairement, au commencement de 856, une grande expédition victorieuse d’Erispoë et des Bretons contre Charles le Chauve.

Pour arrêter cette invasion qui menaçait de s’étendre jusqu’à la Seine, Charles le Chauve, immolant l’orgueil suprême de la royauté carolingienne, fit offrir la main de son fils aîné à la fille du petit roi breton. Ébloui par la gloire d’allier sa race à celle de Charlemagne et de voir son sang monter sur le trône des Gaules, celui-ci accepta ; la dot de sa fille fut la conquête qu’il venait de faire, cédée par lui à son futur gendre, puis transformée par Charles le Chauve en ce duché du Maine dont parlent les Annales de Saint-Berlin ; car il y a certainement identité entre ce duché et la Neustrie cédée par Erispoë au prince Louis.

La rencontre d’Erispoë et de Charles le Chauve pour régler cette convention familiale et politique, eut lieu dans un de ces placites ou assemblées solennelles, où les principaux de la nation franke étaient appelés par le roi à délibérer sur les grandes affaires d’État : <r Dans le Roumois ou pays de Rouen il y a (écrit un » contemporain) un domaine royal dit Vieille-Maison, à cause de l’ancienneté de )) son palais. Le roi Charles y vint pour délibérer (placitatunis/ avec Erispoë, » duc des Bretons, et traiter des plus sérieuses affaires du royaume. Comme il 9 arrive d’habitude en pareil cas, il y avait là une foule innombrable de pauvres » et de gens venus de tous les pays pour contempler le spectacle de cette grande 3 assemblée (2). d

C’était en effet pour les Franks une affaire fort importante cette restitution

de plusieurs grandes provinces par le conquérant breton, cette alliance entre la

Bretagne et la royauté carolingienne. Malgré la solennité qui avait entouré cette

convention, elle ne fut exécutée qu’en partie. La région neustrienne cédée par

Erispoë au prince Louis resta aux mains de celui-ci sous le nom de duché du

Maine ; le mariage avec la princesse bretonne n’eut pas lieu. Le sentiment national

breton se souleva contre cette alliance, qui eût mêlé le sang du grand Libérateur

à celui des oppresseurs. Quelques auteurs ont même dit que cette union aurait

placé la Bretagne sous l’autorité du fils de Charles le Chauve, sa fiancée étant

l’unique héritière d’Erispoë. Assertion inexacte : Erispoë avait un fils du nom de

Conan, mentionné comme vivant l’année précédente (855) (3) et il n’y a aucune

(1) Voir les textes cités par Hadrien de Valois dans sa Notitia Galliarum p. 373 col. 1, entre autres le chap. XXXIII des Miracles de S. Benoît d’Adrevald. Cf. Guérard, Provinces et pays de la France, dans Annuaire hist. de la Soc. de Vhist. de France, année 1837, p. 118.

(2) « In pago Rotomagensi regius Gscus est, quem incolœ, ob palatii antiquitatem , Veterem Domum nuncupant. Rex Carolus hue fortasse devenerat, cum Herispogio duce Brittonum placitaturus ac séria quœque de regni negotiis tractaturus. Illuc, ut in tanto conventu assolet, immodica turba pauperum undecumque confluxit. » L’auteur raconte alors un miracle qui se serait produit dans cette foule, et il ajoute : Huic miraculo tôt exstitere testes quot ad hujus generalis conventus spectaculum è cunciis regni partibus occurrere potuerunt. » (Miracul. S. Germani Autisiodor. auctore Herrico, lib. I, § 61, 62, Boll. Jul. VII, p. 278, 279, édit, de Paris ; cf. extr. dans D. Bouquet, VII, p. 355.) ~ Ce palais de Vieille-Maison dans le Roumois est mentionné par D. Mabillon {Diplomatique IV, n» 163, p. 342, et Supp. p. 49;, qui n’en avait pu découvir la situation. Il n’a de commun que le nom avec Vieuxmaisons en Brie, auj. com“® du c*®“ de ViUiers S^-Georges, arr. de Provins, Seine-et-Marne.

(3) Dans le diplôme d’Erispoê pour l’église de Nantes, voir Chron. Namnet. édit. Merlet, p. 48 et D. Morice Preuves I, 141 ; cf. Cartul. de Redon, p. 366 et D. Morice Ibid. 293.

MORT d’eRISPOE, ASSASSINÉ

raison de le croire mort en 856. En outre, dans les documents relatifs au mariage manqué du prince Louis et de la fllle d’Erispoê, on ne trouve pas un mot relatif à la succession de Bretagne, rien qui donne lieu d'attribuer à la princesse la qualité d'héritière du trône breton.

Ce projet d'alliance n'en fut pas moins une triste inspiration, peu digne du fils de Nominoë; les suites en furent lamentables A l’extérieur un échec : Erispoê céda aux Franks ses conquêtes sans compensation. A l’intérieur un danger, une catastrophe : l’abandon de cette alliance anti-nationale n'avait point apaisé complètement les vives défiances soulevées en Bretagne par ce malheureux projet; l’habile et très politique cousin Salomon, dont l’ambition brûlait le cœur, exploita perfidement l'hostilité du sentiment national contre ces négociations maladroites. De là sortit une conjuration dirigée par Salomon lui-même, qui aboutit à la mort d’Erispoë — entre te 2 et le 12 novembre 857 (1) — et le remplaça sur le trône de Bretagne par son cousin. Tout ce qu’on sait de cette révolution provient des Annales de Saint-Bertin, la meilleure chronique de ce temps, qui se borne à dire :

« En 857, Erispoë, duc des Bretons, est tué par Salomon et par Almar, Bretons « aussi, depuis longtemps en querelle avec lui ; diu contra se dissidentibus, » Ce mot dissidentibus n'indique pas une guerre ouverte, mais plutôt un différend plus ou moins aigu. Quant au complice de Salomon, on ne le connaît que par cette note des Annales, on ne le trouve nulle part ailleurs (2). Plus loin, sous l’année 874, quand ces mêmes Annales parlent de la mort violente de Salomon, elles y voient la juste récompense du traitement jadis infligé par lui a à Erispoë son seigneur, » qu'il avait tué sur l'autel , dans une église où il était allé chercher asile et » pendant qu’il invoquait la protection de Dieu (3). :d

Selon la Chronique de Nantes : e Au tiers an de l’ordination d’Herard, arche- » vêque de Tours, Salomon neveu du roi Nominoë, mû de grande convoitise, » assaillit furtivement le roi Erispoë, et comme desloial Voccit et lui arracha la » couronne, laquelle il imposa à sa tête (4). »

Donc il n’y eut pas guerre ouverte entre les deux cousins, mais guet-apens et assassinat. Le complot, selon toute apparence, éclata dans le palais même d’Erispoë ; surpris par les assassins, ce prince courut à l’église la plus voisine, lieu d'asile inviolable à cette époque, et qui cependant fut violé ; on le massacra

(1) Sur la date de la mort d'Erispoè, voir A. de la Borderie, Chronologie du Cartulaire de Redon dans Annales de Bretagne, t. V, p. 569-570 (juillet 1890).

(2) An. 857. Hespogius, dux Brittonum, a Salomone et Almaro, Brittonibus diu contra se dissidentibus, interimitur (Ann. Berlin, dans Du Chesne, 111, 209.) — Notez toutefois un Alimarus témoin dans un acte de Redon daté par M. de Courson de 8^, qui est en réalité de 844 ou de 847 (Cart, de Redon, p. 361) ; un Hailimar ou Haèlimar, témoin dans deux actes de septembre 852 {Ibid. 18 et 29.) Mais on ne connaît nul rapport entre ces témoins et V Almar des Annales de Saint-Bertin.

(3) « Dignam vicem recipiens (Salomon), qui seniorem suum Herispogium, in ecclesia ejus persecutionem fugientem et invocantem Dominum, super altare occidit. » {Ann. Berlin, dans Du Chesne, III, p. 246-247.)

(4) Traduction de Le Baud, Hist. de Brel. p. 115. Voici le texte : < Amalrico Turonensi præsule defuncto, successit in loco ejus domnus Herardus... In tertio ordinationis suœ anno, Salomon nepos Nomenoii, cupiditate magna ductus, Herispogium regem cognatum suum furtioe aggrediens, ut iniquus et dolosus, interfecit, arripiensque coronam capiti suo imposuit. » \Chron. Namnet. edit. Merlet, p. 49-50; et D. Morice, Preuves 1, 285-286.)

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