‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 58 sur 392 · NOUVELLE INVASION NORMANDE EN · texte numérisé non relu

NOUVELLE INVASION NORMANDE EN

Quand les bourreaux furent las de tuer, ils firent prisonnier tout ce qui restait ; puis ils parcoururent la ville et dans les maisons, vidées par la terreur, ils recueillirent un immense butin.

Chargés de ce butin et suivis de leurs prisonniers ils quittèrent Nantes, craignant d’y être surpris, et allèrent débarquer à Noirmoutier pour y partager entre eux les bénéfices de cette lucrative expédition. La cupidité et l’ivresse aidant, ce partage excita une vraie bataille où beaucoup de ces brigands périrent. Pendant la bagarre, les prisonniers se sauvèrent et regagnèrent Nantes, où rentrèrent d’un autre côté les habitants qui avaient pu s’enfuir au moment de l’irruption des pirates ; peu à peu ils restaurèrent la ville et la cathédrale, qui fut solennellement purifiée, réconciliée par l’évêque de Vannes, le 30 septembre suivant (1).

Cette catastrophe laissa derrière elle un long et sombre souvenir. Quant aux attaques normandes de 844 et 847 contre le littoral breton, elles eurent au contraire (nous l’avons dit) fort peu d’importance et de retentissement. Les Normands, voyant la Bretagne protégée par le bras de Nominoé, s’écartèrent de ses côtes. Peut-être le glaive d’Erispoé leur eût inspiré un égal respect, sans la semence de division et de faiblesse jetée dans la monarchie bretonne et en train de s’y développer rapidement, par suite de l’ambition de Salomon.

En 853, l’année même qui suivit la constitution de l’apanage de ce prince, une flotte de Normands entra dans la Loire au mois de juillet, prit, pilla, incendia Nantes, mais dans des circonstances moins tragiques, ce semble, qu’en 843, puis alla saccager le monastère de donne ou Saint-Florent-le-Vieil (2), et redescendant jusqu’à la cité nantaise, les pirates s’établirent fortement dans une des îles de la Loire qui touchent cette ville, l’île de Biesse (insula Bestia), où ils firent un camp retranché et s’installèrent de façon à intercepter le passage du fleuve, dont ils entendaient se réserver l’exploitation.

Quelques mois après, survint un deuxième larron, c’est-à-dire une deuxième flotte de Normands, pour partager ce monopole. Les premiers occupants ne voulant pas livrer passage, les nouveaux arrivants, dont le chef s’appelait Sidric, et qui avaient plus de cent grandes barques, bloquèrent avec leurs navires l’ile de Biesse ; mais avant de livrer l’assaut à cette position solidement retranchée dont la résistance semblait devoir être fort opiniâtre, Sidric envoya demander au roi des Bretons s’il ne lui conviendrait pas de s’unir à lui, pour assurer l’extermination de cette horde malfaisante qui depuis plusieurs mois promenait le pillage, le meurtre et l’incendie dans le comté Nantais, c’est-à-dire dans une des plus riches provinces du royaume d’Erispoë. Celui-ci, répondant de suite à cet appel, arriva avec un corps d’armée. Les Bretons et les Normands de Sidric assaillirent furieusement le camp ou plutôt la forteresse (castellum) de l’île de Biesse ; ils en détruisirent une bonne partie, tuèrent beaucoup de ses défenseurs, mais ne réussirent pas à l’emporter complètement, quoique ce combat acharné eût duré tout un jour et que Sidric y eût été gravement blessé.

(1) Chronicon Namnetense, édit. Merlet, p. 15 à 17 ; et Miracula S. Martini VertavensU, dans Mabillon, Acta SS. O. S. B. Sœc. I, p. 688.

(2) An. 853, Dani, mense Julio, relicta Sequana, Ligerim adeuntes, Namnetim urbem et monas> terium S. Florentii ac vicina loca populantur. » {Annal. Berlin., dans D. Bouquet Vll, p. 69).

ERISPOE CHASSE DE BRETAGNE LES N.ORMANDS.

Les Normands de Biesse sentirent qu*ane nouvelle attaque serait leur ruine et leur totale destruction. Dès le lendemain matin, entrant en négociations avec Sidric, ils lui promirent beaucoup d’or et d’argent et le libre passage de la Loire, pour lui permettre, en la remontant et en pillant ses rivages, de se rapprocher du bassin de la Seine qu’il voulait exploiter. Sidric accepta tout, monta le fleuve et alla piller Tours (1), laissant son allié de la veille, Erispoê, se démêler comme il l’entendrait avec les Normands de Biesse. Du moins ce dernier, on va le voir, recouvra par suite de cette expédition la ville de Nantes, et délivra des pirates le comté Nantais.

Mais, privé de l’alliance de Sidric, Erispoê n’avait plus de flotte, par conséquent plus de moyen d’attaque contre les Normands de Biesse. Ceux-ci, d’ailleui*s, se hâtèrent de quitter leur forteresse à demi ruinée et descendirent rapidement la Loire dans leurs barques. Le roi de Bretagne, prévoyant que cet orage allait fondre sur les côtes du pays de Vannes, y porta aussitôt son armée. La flotte venant de Biesse (forte de 103 nefs) entra dans la Vilaine avec l’intention d’aller piller le monastère de Redon. Elle ne devait pas encore être loin de l’embouchure de cette rivière, quand elle fut assaillie, au flot montant, par un ouragan terrible qui, brisant, dispersant les barques et noyant un certain nombre de pirates, leur causa à tous une telle frayeur qu’ils n’osèrent pas donner suite à leur projet. Un bon moine de Redon, qui connaissait ce damnable dessein et avait prié le ciel d’en préserver l’abbaye, vit dans cet ouragan le résultat de ses prières. Les pirates le crurent aussi. Pendant la tempête, dans les affres de la terreur, ils avaient fait vœu, s’ils échappaient à la mort, d’aller vénérer le sanctuaire de Redon au lieu de le dévaliser. Le péril passé, ces païens — à la différence de certains chrétiens — tinrent à remplir leur vœu. Ils envoyèrent à Redon une partie d’entre eux portant une grosse somme d’or et d’argent et une multitude de cierges pour illuminer tous les autels, — et de peur que quelque Normand fût tenté de céder à ses instincts de pillage, les chefs firent poser des gardes, des hommes sûrs, tout autour du monastère. Malgré cette précaution, seize des pirates, plus effrontés voleurs que les autres, trouvèrent moyen de s’insinuer dans la sacristie et y burent le vin des messes. Il ne leur profita pas; selon l’auteur de la Vie de saint Convoion, ils enragèrent et moururent peu de temps après (2).

Les autres Normands se dédommagèrent sur le reste du pays de leur retenue envers l’abbaye de Redon. Dans le comté de Vannes, en particulier, ils firent de grands ravages et beaucoup de prisonniers pour amasser des rançons. D’après les chartes de Redon, l’évêque de Vannes, Courantgen, était captif entre leurs mains en 854, et aussi le gendre du prince Salomon, le comte Pascwiten, que les moines de Redon rachetèrent en donnant aux pirates un calice d’or avec sa patène (3).

(1) « An. 853... Piratœ Danorum, a Namnetibus superiora patentes, mense novembri, vi. videlicet Idus, urbem Turonum impune adeunt atque incendunt, cum ecclesia S. Martini et ceteris adjacentibus locis. » {Annal, Berlin., Ibid. VII, p. 70).

(2) Gesta SS. Roton. III, 9, édit. Mabillon, p. 221-222; D. Morice Preuves I, 262-263.

(3) Voir Cartul. de Redon, Append. n» 40, p. 369 ; et n® 26, p. 21. Cette dernière charte est du 8 juillet 857 ; elle a pour objet la donation d’une saline et d’une terre, faite par Pascwiten aux moines de Redon pour payer le prix de leur calice : ce qui prouve que le prince était depuis longtemps en liberté. Cf. D. Morice, Preuves I, 295, 297.

l’évêque actard abandonne son église.

Erispoê continuait de faire à ces bandes une rude guerre, a Les péans (les païens), » dit le vieil historien Pierre Le Baud (1), procedans outre dans la province, » faisaient proies et captivaient hommes et femmes, embrasant les maisons et D édifices. Et quand ces péans furent ainsi espandus, Herispogius qui ce pendant » avoit rassemblé son exercite, les assaillit et en occit grande partie, et les B autres rentrèrent en leurs nefs qui se départirent de sa région. » Ce départ des Normands doit être de 855 (2).

Dès qu’il y eut réussi, il prit des mesures, autant que cela était possible, pour réparer le mal qu’ils avaient fait. Ainsi, pour indemniser l’évêque de Nantes des dommages qu’il avait eu à souffrir du fait de ces pirates, il donna à l’évêché, par un diplôme solennel, la moitié du tonlieu de Nantes, c’est-à-dire la moitié des droits de toute sorte que le comte de Nantes percevait sur les marchandises entrant en cette ville. C’est dans ce diplôme qu’Erispoë s’intitule Herispogius gentis Britannicœ rex (3); il doit être de 855.

Cette mesure si généreuse eût dû valoir à Erispoê la bienveillance, la reconnaissance, l’amitié de l’évêque de Nantes. Il n’en fut rien. Cel évêque était Actard que nous connaissons déjà (voir ci-dessus p. 46), dont tout le mérite était gâté par un déplorable esprit d’agitation politique, et aussi dévoué aux Franks qu’hostile aux Bretons. Nominoë en 850 avait dû l’expulser de Nantes, pour mettre fin à ses intrigues ou tout au moins les paralyser. Il le remplaça, nous l’avons dit (p. 60), par Gislard. Erispoê au début de son règne consentit, sur la demande de Charles le Chauve, à rappeler Actard à Nantes. Gislard s’étant retiré à Guérande, toute la population bretonne de ce pays se mit sous sa houlette par antipathie contre l’ennemi déclaré de la Bretagne. Cela fit dans le diocèse d’ Actard une grande brèche, cela diminua beaucoup l’importance de son église et de son épiscopat. Aussi ne pouvait-il souffrir ce coadjuteur forcé ; il pressait Erispoê de le chasser sans miséricorde ; mais contre cette situation Erispoê ne pouvait rien ; la preuve c’est que quand Gislard disparut, les Bretons de Guérande et de la presqu’île d’entre Loire et Vilaine se donnèrent à un autre Breton, l’évêque de Vannes, plutôt que de subir Actard.

Celui-ci, malgré son intelligence, sa théologie, son expérience, ignorait que l’autorité, surtout une autorité morale comme celle des ministres de la religion, ne s’impose pas par la force, que pour être acceptée elle doit inspirer d’abord confiance par son impartialité, sa justice, sa charité pour tous. Voyant que ses tracasseries ne parvenaient point à lui ramener ses ouailles fugitives, Actard prit le parti de quitter son diocèse (en 855) et de passer dans les états de Charles le

(1) Hist. de Bret, p. 115, d'après « la Chronique de Téglise Saint-Sauveur de Redon. »

(2) Suivant certains historiens , ces Normands seraient restés cantonnés au Croisic ou dans le pays de Guérande jusqu'en 857. Le Cartulaire de Redon contient, pour cette époque et sur ce pays, des actes assez nombreux, où nulle part ne se relève l'existence des Normands et qui même sont incompatibles avec leur présence en ces parages. Si les Normands ont gardé un cantonnement sur la basse I^ire après 855, ce ne peut être que sur la rive gauche, peut-être à Penbo (Paimbeuf).

(.3) Voir D. Morice, Preuves I, 140-141 ; et Chron. Namnet- édit. Mcrlet, p. 44-48.

PROJET d’une alliance FRANKO-BRETONNE

Chauve (1), où il ne cessa d’attaquer la Bretagne, ses rois, ses comtes, ses évêques, excitant contre eux de tout son pouvoir les prélats, les rois, les papes. Nous le retrouverons plus tard.

Les années 856 et 857 furent remplies par des événements fort importants dans l’histoire de la Bretagne et dans celle d’Erispoê, mais sur lesquels nous avons malheureusement des notions incomplètes; événements que les historiens modernes — du moins en ce qui concerne l’année 856 — semblent n’avoir pas connus. Tout ce qu’ils en savent, c’est ce que disent les Annales de Saint--Bertin , où on lit : < En 856, le roi Charles, faisant la paix (paciscens) avec Erispoë duc des i> Bretons, fiance la fille de ce prince à Louis son propre fils, auquel il donne le D duché du Maine jusqu’à la route qui mène de Paris à Tours (2), 'b c’est-à-dire, comme l’mterprète très bien dom Lobineau, t le Maine, le Perche, et tout le pays » compris entre Chartres, Orléans et Tours » (Hisi. de Bret I, p. 54).

On n’a pas assez pris garde ici au mot paciscens, qui cependant devait donner à réfléchir. Pacisci, faire un traité, un accord, s’entend presque toujours au moyen-âge d’un traité de paix, et de fait on n’a besoin de s’accorder que pour mettre fin à une guerre, tout au moins à une querelle. Il venait donc d’y avoir entre Charles et Erispoë une querelle ou une guerre, terminée par ce traité. Pourquoi cette querelle ou cette guerre? Un récit historique contemporain, rédigé par un témoin oculaire, porte : « Le roi Charles étant venu en une villa appelée » Vieilles-Maisons, Erispoë prince des Bretons se rendit près de lui avec le fils » de ce très noble roi, appelé Louis, et là dans cette assemblée (in hoc placitoj, » ayant pris conseil des plus nobles des Franks, Erispoë donna le royaume de JD Neustrie à Louis fils du roi et il établit ce prince pour régner sur cette » contrée (3). »

Au IX® siècle, la Neustrie ne s’étendait plus, comme à l’âge mérovingien, de la Loire à l’Escaut et à la vallée de la Meuse; pourtant elle était beaucoup plus ample que la Neustrie des X® et XI® siècles restreinte uniquement à la province de Normandie. Le nom de Neustrie s’appliquait au IX^ siècle à tout le territoire compris entre la Loire et la Seine ; les auteurs du temps y mettent formellement les villes d’Orléans, de Tours et d’Angers, tout le pays depuis Paris jusqu’à la

(1) Actard quitta volontairement son ^lise de Nantes et la Bretagne aussitôt après la promotion d’Herard à rarchevêché de Tours, et depuis lors il resta toujours près de lui (voir Chron. Namnet. édit. Merlet, p. 49 et 50). Quelques auteurs, d’après certains catalogues, mettent l’ordination d’Herard comme évêque de Tours en mars 856. Le Gallia Christiana (XIV, col. 39) la place en 855, et il doit avoir raison , car selon les documents de l’église de Nantes , Herard était dans la 3« année de son épiscopat quand le roi Erispoë fut tué par son cousin Salomon, du 2 au 12 nov. 857 {Chron. Namnet. ibid. p. 49) : ce qui fait remonter l’ordination d’Herard tout au moins au commencement de novembre 855 ; c’est à cette époque qu’Actard quitta Nantes. La donation à Actard de la moitié du tonlieu de Nantes par Erispoë est nécessairement antérieure à la fugue du prélat, c’est-à-dire à novembre 855 ; et quand elle eut lieu , nécessairement aussi , la ville de Nantes était délivrée de la présence des Normands , ce qui met cette délivrance au plus tard vers le milieu de 855.

(2) f DGCCXVi. Karlus rez, cum Respogio Brittonum duce paciscens, filiam ejus fîlio suo Hludowico despondet, dato illi ducatu Cenomannico usque ad viam quœ a Lotitia Parisiorum Cæsaredunum Turonum ducit. » (D. Bouquet VII , p. 71).

(3) « Rez Carolus villam quœ voc^tur VeteresDomus veniens, venit ad eum ibi Brittonum Hilispogius princeps cum filio prœfati nobilissimi regis Ludovico nomine : ibique Hilispogius, consilio cum Fran. oorum nobilissimis habito , Ludovico regis filio Neustriœ regnum dédit et in bac regni parte eum regnare constituit. Et in eodem placito Carolus rez » etc. (Historia translationis S. Regnoberti episc. Baioc. § 14, Boll. Mai 111, édit, de Paris, p. 621 ; dans D. Bouquet Vil, p. 366).

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