LE LIBÉRALISME ET LA SAINTE-ALLIANCE
Toutes les questions de liberté , pour qui regarde au fond des choses , se réduisent à des questions de propriété ; et la constitution de la propriété est ce qui détermine le caractère politique d'une nation. Du jour où les hommes se furent attachés à la terre , ils cherchèrent à lui attribuer la suprématie sur le travail et sur les capitaux. La race victorieuse s*en empara, et contraignit les vaincus à subir le servage à son profit. Les lois investirent dcpriviléges les propriétaires , qui> seuls demeurèrent libres , quoique soumis à de certaines règles pour la transmission de la propriété. Telle était la base des législations de Sparte et d'Athènes. Cest en vain que Carthage-, avec sa richesse industrielle et commerciale , vint se ruer contre Taristocratie territoriale de Rome : les prolétaires y revendiquent le droit de posséder des terres; Spartacus demande aussi sa part des fruits que ses sueurs ont produits ; Sylla se^consolide en distribuant les terres des procrits aux soldats; Auguste établit des colonies militaires dans les campagnes qu'il leur livre; enfin, ritalie est ruinée par l'étendue démesurée des propriétés.
Les barbares qui envahissent l'empire édifient leur domination sur la conquête du sol ; ils oppriment le travail et le capital mobilier, le vilain et le juif. Mais, avec les croisades, le feudataire sent diminuer la toute-puissance attribuée au sol : pour aller en terre sainte, il a besoin d'argent et de commerce; alors il entre lui-même dans la cité. En même temps le travail re-
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cherclie rassociation , appui des faibles ; et les maîtrises, les corporations se forment. Dans quelques pays , les négociants prennent la prépondérance ; ils s'élèvent au pouvoir, dans les républiques italiennes, avec les Médicis. Ailleurs , la révolution procède moins ostensiblement ; le capitaliste se soustrait à la dépendance au moyen des lettres de change. Le prêt hypothécaire lui fait mettre une main sur la terre ; il s'insinue dans le gouvernement à Taide des impôts quMl prend à ferme, et plus encore quand la découverte de TAmérique donne uoe plus grande impulsion au système colonial , à la suite duquel viennent les banques, les emprunts publics, le crédit, les commandites , enfln tout Tensemble du système commercial.
Il faut le reconnaître, la question de la propriété se débat dans toutes les révolutions. La réforme religieuse dépossède le clergé, pour enrichir des princes laïques. En Angleterre, la conquête des Normands avait été une expropriation vicdente en faveur des nouveaux venus; puis le schisme fit passer en d'autres mains les dépouilles des monastères , d'où il advint que les nouveaux possesseurs devinrent les défenseurs intéressés de l'Église nationale ; ils sont encore aujourd'hui les boulevards de l'aristocratie et du svstème d'exclusion, contre les efforts des novateurs et contre les progrès de la tolérance. La Révolution proclama en France l'égale répartition deis produits entre le propriétaire , le capitaliste et le travailleur; les privilèges et les corvées inhérentes au sol furent abolies; la propriété fut morcelée. Les maîtrises, qui étaient devenues des diatnes quand les besoins de la défense eurent cessé d'exister, furent supprimées. Le gouvernement fut désarmé du droit d'attirer à lui arbitrairement cette portion du revenu qu'on appelle l'impôt , et qui fut fixée avec le concours des producteurs.
Lorsqu'on fit observera Napoléon, dans le conseil d'État, qu'il laissait beaucoup d'influence aux collèges électoraux , qui seraient composés des gros propriétaires , royalistes pour la plupart : Ils sont attachés au sol , répondit-il , et dés lors intéressés à empêcher qu'il ne s'ébranle ; or c*est aussi mon intérêt. Il sentait, en effet , combien la Révolution avait enlevé de stabilité aux %Q\XN«n^vi\«uts ^ en faisant disparaître ces traditions
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de dépendance d*iiiie paît, de patronage de Tautre, qui garantissaient la coosenration , et eo y substituant un Ta-et-vient continuel d'hommes et de choses, qui , n'ayant point de passé, ne sauraient donner de garantie pour l'avenir.
Mais , bien qu'il représentât le triomphe de la bourgeoisie sur raristocratie propriétaire, et qu'il continuât dans ses lois l'oravre de l'Assemblée constituante, il avait peur de passer pour plébéien. Tout resplendissant de son propre éclat , et héritier d'une révolution toute démocratique, il abdiqua sa mission; il entoura son tréne de grandeurs historiques, et constitua BU fils du peuple une maison comme l'avaient les fils des rois. Alors il perdit l'intelligence du vœu public; il renia la paix et la liberté, qui sont nécessaires à la bourgeoisie. Qu'en arriva-t-il.' Les industriels, les commerçants, qui souffraient de son duel avec la Grande-Bretagne , lui devinrent hostiles; et les années soudoyées par les négociants anglais ne trouvèrent pas, parmi les négociants français , un bras pour défendre Paris. I^ victoire ime fois obtenue là où l'autorité pouvait tout , resta le despotisme. Ailleurs, où dominait la puissance territoriale, les aristocraties se raffermirent; les démocraties prévalurent dans les pays où Pemportaient les deux autres éléments, le travail et le capital. Les fondre ou les équilibrer, telle est l'étude des constitutionnels modernes.
Ainsi la Russie, qui représente la souveraineté agraire, convertit peu à peu les serfs en travailleurs, c'est-à-dire se fait manufacturière. La Prusse cherche dans les associations doua* nières les avantages de l'industrie.. £n France, la Restauration chercha à rétablir l'influence territoriale; mais le progrès général, enrayé par la Terreur, puis par l'Empire, reprit bientôt sa marche. La France se consola d'abord de sa grandeur perdue, parce qu'elle recouvrait l'industrie et le commerce. Ce règne des intérêts matériels et de la concurrence fut celui du libéralisme, qui ne voulait pas détruire la monarchie, mais la régler à son profit. Les banquiers, personnification de la richesse mobilière , ayant grandi d'importance , réussirent à faire une nouvelle révolution, qui ne fut pas la dernière. On vit bientôt renaître les sectes des niveleurs et des communistes, qui aspi-