LE TIERS ÉTAT. — L'OPINION PUBLIQUE
Les états généraux qui furent assemblés après la mort de Louis XI entendirent des discours dont la hardiesse nous étonne aujourd'hui.
Le sire de la Roche , député de la noblesse bourguignonne, y émit des principes que Ton peut résumer ainsi : « Le peuple se
X Mémoires du comte de Ségur, 1. 1, p. 66.
* Mémoires du prince de Montbarey,
^ Lally-Tolendal démontrait, dans un discours plein de modération prononcé, le 15 juin 1789, dans la chambre de la noblesse, que la France n'avait pas de constitution. « Vous n^avez pas de loi , disait-il , qui établisse que les états généraux sont partie intégrante de la souveraineté.... Vous n'avez pas de loi qui exige leur convocation périodique. . . Vous n'avez pas de loi pour garantir contre l'arbitraire votre sécurité et la liberté individuelle... Vous n'avez pas de loi qui établisse la liberté de la presse... Vous n'avez pas de loi qui rende nécessaire votre consentement pour les impôts... Vous n'avez pas de loi qui fasse responsables les ministres du pouvoir exécutif... Vous n*avez pas une loi générale , positive , écrite , un diplôme à la fois national et royal , une grande charte sur laquelle repose un ordre fixe et invariable, où chacun apprenne ce qu'il doit sacrifier de sa liberté et de sa propriété pour conserver le reste, qui assure tous les droits, défmisse tous les pouvoirs. M
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forme de la totalité des habitants du royaume ; les états gêné» raux sont les dépositaires de la volonté de tous. Sans eux, riea de légitime ni de solide. La loi ne peut exister sans leur sanction. La royauté est un office, non un héritage. Les rois ont été, dans le principe, institués par le peuple souverain. Qui re* tient le pouvoir par la force, ou sans le consentement du peuple, usurpe le bien d'autrui. L'État est la chose de tous; la souveraineté n'appartient pas au prince , qui n'existe que par le peuple. En cas de minorité du prince, l'autorité retourne à la nation , qui la reprend comme son propre bien. • Le peuple de cette époque comprenait peu ce langage; mais le temps suivit son cours.
L^ arts, le commerce et le luxe appauvrissaient les grands, propriétaires, enrichissaient les industriels, rapprochaient les classes en égalisant les fortunes ; et le peuple échappait à cette vieille iniquité de la conquête , que le temps avait affermie sans la justifier. Si dans les campagnes le paysan était astreint aux corvées, à abandonner au maître le fhiit de 8e8 4Hieur8, en ne gardant que le strict nécessaire, le négoce répandait dans les^ villes plus de liberté, et des idées plus hardies.
Colbert avait protégé le commerce , mais en favorisant les compagnies, c'est-à-dire des privilèges ; et les maîtrises, dont les états généraux de 1614 avaient réclamé l'abolition, furent, au contraire , étendues à tous les corps de marchands et d'artisans. Personne ne pouvait exercer un métier autre que celui pour lequel il avait payé son noviciat, et il devait travailler toute sa vie comme salarié , s'il ne pouvait acheter la maîtrise. Des règlements sévères prescrivaient les qualités, la façon, la couleur des objets fabriqués : c*étaient eu conséquence des visites continuelles, des confiscations , des pièces d'étoffes coupées et* brûlées.
Ainsi cette institution , dont le principe avait été au moyen âge la fraternité, était tombée dans ï'égoîsme et l'oppression. Ce régime absorbait l'argent , le temps et le repos des corps , en disputes de compétence, de subordination entre les métiei's qui se tiennent de près, tels que serruriers et forgerons, menuisiers et charpentiers, etc.
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Il est vrai que tous ces maux étaient d'ancienne date, adoucis far rhabitude et les correctifs que la pratique y introduit. Quoique les corporations fussent une entrave pesante pour Tindividu, elles représentai^t Tindépendance ; c'était une gloire d'être syndic de sa compagnie, d'en porter la bannière. On faisait des remontrances, on résistait aux mesures arbitraires, avec d'autant plus de chances de succès que le commerce avait pris plus d'essor.
La noblesse avait cherché dans la Réforme un moyen de ressaisir ses prérogatives féodales. Mais le peuple donna la main au clergé pour fsiire échouer ce dessein, et empêcher la noblesse de s'emparer de tous les biens , de toute la puissance. Le calvinisme qui se répandit en France favorisait les idées démocratiques , qui survécurent lors même qu'il eut été vaincu. Les rois le comprirent ; et, après s'être servis du peuple pour comprimer les nobles, ils s'appliquèrent à le contenir à son tour. Ils caressèrent , par des distinctions persosinelles , les chefs de la bourgeoisie! ils introduisirent une noblesse dérobe, pour détacher du peuple les gens instruits ; ils défendirent les réu-nions, et morcelèrent l'administration.
Le pouvoir crut ainsi maintenir la bourgeoisie dans son néant; mais les rois avaient eux-mêmes diminué la distance qui existait entre les deux classes. Le savoir d'abord, puis le commerce ^ offrîtent auxAraincus le moyen d'entrer dans la classe des vainqueurs, bien que toujours par voie d'exception , et quoique la distinction continuât de subsister, même lorsqu'elle ne signifiait plus rien. La force de l'intelligence s'unit donc à celle des richesses; l'opinion prit de l'énergie; les questions de finances, de religion , de juridiction , amenèrent les esprits à méditer sur le gouvernement, et à proclamer l'égalité des hommes.
La révolution d'Angleterre , la première qui se fût faite en plein jour, avait puissamment contribué à ce mouvement en France. On en fut tellement ébloui, que beaucoup d'esprits, en France, regardèrent comme un modèle la constitution qui en était sortie. Mais l'Angleterre , même en renversant plusieurs fois ses rois, conserva son principe immuable, celui de l'aristocratie héréditaire, et n'eut point à changer sa politique. Catlia-»
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lique ou réformé , le gouvernement fut toujours intolérant : toujours le droit d'aînesse et les substitutions furent chose sainte et légitime; toujours la multitude y fut asservie, et les propriétaires restèrent les seuls représentants de la nation.
En France , au contraire, la noblesse s'en allait ruinée par la corruption, tandis que la force populaire s'accroissait de toute rénergie qu'on apporte à réclamer des droits précieux. Les revers des dernières années de Louis XIV avaient diminué le prestige qui entourait la majesté royale. La Régence afficha la vanité du vice, comme en d'autres temps on aurait affecté l'orgueil de la vertu. Toute âme honnête ne put révérer Louis XV. Sous son règne, éclatèrent les maux que celui de son prédécesseur avait préparés : la nationalité française fut entamée par des idées anglaises , genevoises , hollandaises ; les réfugiés se vengeaient par des diatribes violentes ; les gentilshommes parlaient contre la monarchie; le clergé n'avait point de foi ; l'histoire nationale fut tournée en ridicule ; la liberté consista à blâmer tout ce qui était ancien; on qualifia de niaiserie l'attachement aux coutumes du pays, la noblesse de tyrannie, la religion de préjugé.
Cette noblesse n'en continuait pas moins à se regarder comme une institution, comme une fonction sociale, voire même comme une race supérieure : mais cet orgueil ne provoquait plus que des colères. Des enfants du peuple, tels que d'Alembert et la Harpe, qui étaient bâtards, Rousseau et Beaumarchais, qui avaient été horlogers, Diderot coutelier, Marmontel tailleur de pierre, réclamaient un ordre social où le mérite eût accès à tout.
Le peuple, ce n'était plus un troupeau de serfs ou de pauvres communes cherchant humblement à gagner leur pain , et à se défendre contre les barons ; c'était la majorité : c'étaient des artistes, des industriels, des gens de lettres , de petits propriétaires. Désireux d'ordre et de repos , ils s'étaient longtemps résignés à l'obéissance : les rois avaient cru qu'elle serait éternelle , et ils s'étaient endormis dans la gloire d'abord , puis au sein de la volupté. Mais pendant ce temps la bourgeoisie avait acquis du savoir, de la richesse : elle dominait par la parole dans les corporations d'arts et métiers ; elle s'appuyait dans l'armée sur les sous-ofliciers , dans le clergé sur les prêtres des cani-