‹ Histoire de cent ans de 1750 à 1850, tr., avec notesChapitre 36 sur 159 · L*OPINION PUBLIQUE. S6S · texte numérisé non relu

L*OPINION PUBLIQUE. S6S

les prétentions d*ime classe, et on inrita la jalousie de l'autre eu mettant les lois en opposition avec les mœurs.

La noblesse fut reprise de ces vertiges qui lui cachèrent tout à fait Fablme; les bourgeois regardèrent le trône comme une puissance hostile , et ils sentirent qu'il dépendait d'eux de le soutenir ou de le renverser.

La France, autrefois militaire et conquérante, cherchait de* puis peu à s'assurer le premier rang dans la paix ; mais, contrariée par la mardie des autres nations , elle restait hésitante. Empêchée ainsi de faire du commerce sa principale occupation , comme l'Angleterre, qu'elle imitait en la haïssant, elle n'occupait encore sous ce rapport qu'un rang secondaire, et compromettait par là à la fois les deux systèmes manufacturier et agricole. La prospérité de la Hollande et de l'Angleterre était attribuée à la liberté ; on accusait la politique des pertes essuyées dans les colonies. Les négociants, élevés dans une probité sévère , égoïste 4 niveleuse , suivaient des yeux les écarts prodigieux du despotisme, et demandaient comment le chef d'une raison sociale pouvait s'enrichir de l'appauvrissement des autres; pourquoi il se montrait prodigue envers les courtisans ; pourquoi il exemptait des charges communes la noblesse et le clergé ; pourquoi il pouvait faire souvent banqueroute , et s'endetter toujours. En Angleterre, les chambres demandaient des comptes réguliers à un ministère responsable, tandis qu'en France le roi avait dit : VÉlat, c'est moi; la faute ne pouvait donc retomber que sur le monarque. Ce fut dans l'union que Ton chercha cette force de résistance que ne donnait pas la constitution * .

> Une anecdote de 1770 fait connaître à quel point les bourgeois s'entendaient entre eux pour se soutenir contre les impertinences de la noblesse.

Un soir, au théâtre de Grenoble, les parents du célèbre Barnave avaient occupé la seule loge qui fût restée libre; mais elle était réservée pour une créature du duc de Clermont-Tonnerre , gouverneur de la province. En conséquence, le directeur du théâtre, puis TofTicier de garde, puis quatre mousquetaires, viennent pour les faire sortir. Ils résistent, jusqu'au moment où arrive un ordre exprès du gouverneur. Alors M. Barnave se tournant vers le parterre, dont ce démêlé avait

L'autorité royale se trouvait donc attaquée a la fois par les' intérêts et par les idées. L'opinion, manquant d'organes l^ux, s'exprimait tantôt par les insurrections , tantôt par les parlements, tantôt par les municipalités, tantôt par le clergé.

Déjà Lauraguais prétendait , dans le Manifeste aux Nor-^ mandSy que la nation avait dit : Fous serez roi à telles eondi' tiens, et je vous serai fidèle; sinon , je deviendrai votre juge, Leclergé disait dans ses remontrances : « D'où naît cet examen « curieux et inquiet que chacun se permet conceruant les ac- « tions,les droits, les limites du gouvernement? « Et Males" herbes s'exprimait ainsi, lors de sa réception à l'Académie : « Il s'est élevé un tribunal ne relevant d'aucune autorité et res- « pecté de toute autorité, qui apprécie les qualités et décide du « mérite de chacun; et dans un siècle où chaque citoyen peut, « par la presse, parler à la nation , ceux qui ont reçu de la na« « ture le don d'instruire et de toucher les hommes sont, au nû* « lieu de la société actuelle , ce que les orateurs de Rome et « d'Athènes étaient au milieu du peuple réuni. »

La spéculation ne saurait rester oisive dans les tétesfrançaises. Le mouvement révolutionnaire, qui avait été pratique en Angle* terre et qui était resté philosophique en Allemagne, fut aban* donné en France aux gens de lettres.

La Fontaine , la Bruyère , Pascal , Molière » , Boileau luimême ', avaient combattu les deux aristocraties, et jeté dans le pays de nouvelles idées. Les leçons d'égalité que Fénelon avait tracéespour l'héritier du trône circulèrent bientôt dans le peuple.

attiré Tatteniion : Je sors , dit-il , par ordre du gouverneur. Aussitôt toute la bourgeoisie sort aussi du théâtre. On se réunit en foule dans la maison Barnave , où Ton organise un bal et un souper improvisés , aux* quels prend part tout ce qu'il y a de mieux dans la ville. Les bourgeois de Grenoble ne reparurent ensuite au théâtre que lorsqu'il eut élé fait réparation complète. (Voy. Bérenger, Notice historique sur Barnave; Paris, 1843.) De pareilles démonstrations, inoffensives et unanimes , effrayent bien davantage ceux qui abusent du pouvoir que toutes les imprécations les plus virulentes.

' Voyez la scène du pauvre, dans le Feslin de Pierre,

* Voyez son épître Sur la noblesse.

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Les Mémoires de Saint-Simon révélaient les turpitudes du palais^ rapetissaient le grand roi , mais rabaissaient plus encore la noblesse qui Tentourait, inutile, vicieuse et rampante. Le Tartuffe raille la ûtosse dévotion; mais il lui sera impossible de ne pas atteindre aossi la vraie, tant qu*on n*aura pas trouvé le moyen de la sauver du reproche d*hypocrisie et de mauvaise foi. C'est pour cela que le parlement s*opposa à la représentation de cette pièce, qui fat ordonnée par le roi. Il arriva le contraire avec Beaup marchais (1732-1799). Continuateur de Voltaire, et comme lui porté an bien par pur intérêt, il parut quand les idées pbiloso* phiques avaient déjà fait leur chemin; il leurdonna cours davantage, en les personnifiant. Beaumarchais était venu à Paris pour foire connaître un nouveau ressort d'horlogerie qu'il avait inventé; il se jette dans les affaires, s'occupe de douanes, et, « aux heures que d'autres emploient à chasser, à boire, à jouer, » il écrit des comédies vaille que vaille. Accueilli à la cour, il y apprend la musique aux filles de Louis XV, essuyant parfois à Versailles les mortifications inévitables aux parvenus *.

Ce n'était point un écrivain de génie, mais qui résumait en lui toute la critique, toutes les attaques des libres penseurs du temps. Ce fut le peuple qu'il prit pour juge, lui sorti du peuple et resté peuple , bien qu'il fût devenu une espèce de personnage , écrivain populaire , pétulant , railleur, souple > malin et surtout patient comme le peuple.

Un procès dans lequel il se trouve engagé lui donna Toecasion de s'adresser à un conseiller du parlement Maupeou , nommé Goezmau: il en obtient une audience, et s'assure sa faveur moyennant cent louis et une montre de prix. Comme il perd sa cause , on les lui rend ; mais il prétend avoir donné quinze louis de plus. Le conseiller lui intente un procès en calomnie. Beaumarchais prend le public pour juge dans ses Mémoires, ouvrage

' Un gentilhomme le rencontrant à Versailles en grande toilette : Ek ! monsteur Beaumarchais, lui dit-il, ma montre va mal; donnez-y donc un coup d'œil. — Volontiers ;fMiis prenez garde, je ne m'y entends guère. Comme Paiitre insiste, il prend la montre , et la laisse tomber. Je vous Vavais bien dit, reprend-il , que j'étais maladroit,

étincelant de vivacité, mélaDge charmant , malgré son inconve» nance , de satire , de comédie , de roman , de pasquinades , où il bafoue, avec une malignité pleine de verve et de bon sens , les nouveaux parlements. Voltaire, qui les avait lus quatre fois, disait : « Il n^est pas de comédie plus amusante , point d'histoire mieux racontée, point d*affiaire épineuse mieux éclaircie. C'est ce que j'ai vu de plus singulier, de plus &rt, de plus hardi, de plus comique , de plus intéressant, de plus humiliant pour ses adversaires. C'est un véritable arlequin sauvage , qui renverse toute une patrouille. » Beaumarchais fit entendre le premier un mot qui devait avoir dès lors un long retentissement, quand il s'écria : Je ne suis ni courtisan, niabbi, ni gentilhomme j nifinanr cier, ni favori, rien de ce qu'on appelle puissance; je suis ci» toyen; et le public de s'étonner. On avait vu des rois combattre des rois, des parlements s'opposer à la justice des rois, jésuites et jansénistes s'attaquer avec des thèses et des bulles ; mais un homme seul, un accusé sans aïeux, sans famille, sans protecteur, lever la tête si haut devant le parlement , et refuser, lui plébéien, de se laisser écraser par un conseiller, et pourquoi? parce qu'il était citoyen.

Les uns applaudissent , en haine du parlement Maupeou ; les autres accusent cet audacieux ; tous prêtent roreille à cette voix retentissante qui n'appartenait ni au forum ni à la chaire.

Le parlement Maupeou, qui était juge dans sa propre cause , furieux de la publication des Mémoires , n'osa pourtant condamner l'écrivain, et se contenta de lui infliger un blâme déshonorant. Le public proteste; un prince Tinvite à sa table; la cour se déclare pour lui , et le citoyen Beaumarchais triomphe. Le public le porte aux nues; bientôt les parlements tombent, et l'esprit révolutionnaire grandit.

Beaumarchais, à coup sûr, ne valait pas mieux que ses contemporains : il avait eu des procès pour adultère, pour malversation ; on l'avait accusé d'avoir fait périr ses deux femmes. Mais qu'importait au peuple la moralité de son favori ? il ne tenait qu'à ses propres passions, exploitées à propos. Beaumarchais composa, à quelque temps de là , le Mariage de Figaro, comédie dans laquelle il tournait la noblesse en ridicule, comme il avait

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fiiit de la magistrature : véritable pièce encyclopédique , étou- Dante par la multiplicité des caractères et l'audace de la conception. Se jouant au milieu d'une vaste intrigue dont il sait tirer des situations fortes et. plaisantes, il bat en brèche la morale, la législation , la religion, la politique^ la métaphysique même : il demande ce qu'ont fait les nobles pour jouir de tant d'avantages, sinon de se donner la peine de naître?

Louis XV I, scandalisé , jura de ne jamais laisser représenter la pièce : Beaumarchais jura qu'elle serait représentée, fàt-ce au milieu de Notre-Dame ; et le roi de l'opinion l'emporta sur le rot de la force armée. La noblesse fut la première à solliciter que l'on laissât jouer cette pièce, manifeste de guerre dirigé contre elle-même, où tous les abus qu'il était défendu à la presse de dénoncer allaient se pAnluire sur le théâtre , avec Fexagération de la satire et la vivacité de l'action scénique, en mettant à nu des plaies que le gouvernement ne se croyait pas en mesure de guérir. A coup sûr la représentation de cette pièce fut l'un des préliminaires les plus importants de la Révolution. Le peuple accourut en foule aux représentations; mais, à la soixante-quatrième , Beaumarchais fut arrêté, et conduit dans la maison de correction où l'on renfermait les mauvais sujets. C'était un châtiment absurde d'un délit triomphant. Peu de temps après, la pièce était jouée à Trianon ; la reine de France remplissait le rôle de Rosine , et le prince qui devait être un jour Charles X y représentait Figaro I

Le gouvernement n'avait pas plus d'énergie pour s'opposer à l'irruption de livres dont il sentait le danger. La censure pouvait empêcher l'impression d'un ouvrage , mais non l'introduction de ceux qui venaient de l'étranger. Or les écrivains n'étaient gênés par aucune entrave en Angleterre. On pouvait en Prusse attaquer la religion et le système des autres gouvernements ; l'enseignement était libre en Hollande , et les calvinistes français réfugiés répandaient , de ce pays , la haine contre leurs persécuteurs ; Genève donnait en outre l'exemple d'une constitution républicaine. Parfois on décrétait qu'un livre serait brûlé ou lacéré par le bourreau ; mais la curiosité n'en était que stimulée , et il sufûsait qu'un livre fût défendu pour qu'on

le vît partout. Les livres les plus ennuyeux , la Philosophie de la nature , des ouvrages absurdes , comme V Esprit d'Helvétins , étaient lus , parce qu'ils étaient prohibés.

La censure était exercée par la Sorbonne, parle roi et par le parlement , qui différaient de maximes , et dont les résolutions se trouvaient en désaccord. L'Imprimerie royale publia les Conciles du père Hardouin , que le parlement fit saisir. I4 parlement toléra le Bélisaire de Marmontel , qui fut condamné par la Sorbonne : il n'avait d'autre tort que d'exposer lé^ gèrement certaines idées qui avaient cours alors. Le parlement laissa passer le Missel avec la messe du Sacré-Cœur, et le gard« des sceaux le fit saisir. En vain Malesberbes disait que « le moyen de faire respecter les prohibitions est d'en faire peu ;• » elles pleuvaient sans relâche. Fréref fut mis à la Bastille pour avoir dit que les Francs ne formaient point une nation à part, et que leurs premiers chefs avaient obtenu des empereurs romains le titre de patrice. V Esprit des lois , la Henriade , le Siècle de Louis XIV, les Éléments de la philosophie deNewton^ faisaient l'admiration de tous, malgré la défense de les introduire dans le royaume. Des libraires et des imprimeurs étaient condamnés de temps à autre , et la société apprenait par ces arrêts les livres qu'elle devait lire. La haute classe encourageait les ouvrages qui sapaient sa puissance. L'auteur d'un livre condamné par le parlement allait souper chez les grands seigneurs; et, pour le venger, on livrait à la publicité les faiblesses et les torts de ses juges. L'intrigue et la protection obtenaient ce qui était refusé à la justice. On n'aurait pas laissé imprimer une bonne critique du gouvernement ni un sage conseil , tandis que des obscénités circulaient en liberté. Le roi prononçait, en 1757, la peine de mort contre les auteurs qui tendaient à propager l'irréligion, à agiter les esprits, à attaquer l'autorité royale, à troubler l'ordre public ; et , l'année d'après, Helvétius publiait le livre de V Esprit. V Encyclopédie fut plusieurs fois défendue, permise, réprouvée, et tolérée.

Au milieu de principes incertains et d'applications chancelantes , la cour, tantôt menaçante , tantôt caressante, et toujours sans force , persécuta Rousseau, tandis qu'elle faisait un

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accueil gracieux à Hume, aussi hardi et plus irréligieux, et à qui elle faisait réciter des complimeots par les jeunes princes. Le premier exemplaire de Touvrage du Genevois Delolme, sur la constitution anglaise, fut adressé à Louis XYL Malesberbes donna Tordre de saisir les papiers de Diderot, mais il le Gt prévenir de les cacher ; et celui-ci ne sachant où les déposer, le ministre les reçut dans son propre hôtel. Le même magistrat « chargé de la direction de la censure, s'employa pour faire imprimer Y Emile; et le livre fut brûlé peu de temps après.

Si Montesquieu s'était contenté de trouver la raison et F bar* monie sociale des institutions, Voltaire en avait révélé les abus; et ses opuscules sur les finances, sur l'administration, avaient fixé l'attention publique. Quand l'âge eut amorti son génie , il s'occupa de tragédies judiciaires; et son nom suffit pour signaler un procès à la curiosité publique. Habitant le pays de G ex , il dévoila les oppressions fiscales dont il y était témoin, et en obtint la réparation. Quand Turgot tomba, il lui adressa un hommage public, dans la Lettre à un Homme, Ses considérations sur les procès de Calas, de la Barre, de Sirven, de Lally, avaient révélé combien les formes surannées de cette magistrature qu'on respectait étaient loin d'être une garantie pour la liberté et la vie des citoyens. Il avait donc applaudi quand le parlement, le seul corps qu'il redoutât , avait été abattu par ceux qui tremblaient devant lui. 11 s'était réjoui en voyant s'écrouler le dernier rempart qui existât devant l'arbitraire.

Esprit délicat et fanatique tout ensemble , caustique et licencieux, ironique et sévère , il étudia les goûts frivoles et obscènes de la multitude, afin de lui plaire et d'exciter sa curiosité maligne ; il s'adressa aux nobles instincts et aux passions généreuses , en même temps qu'il les étouffait sous les cendres glacées de l'égoïsme; injuste et hypocrite lui-même, il flagella l'injustice et l'hypocrisie ; il brisa les entraves de la pensée , et lui en imposa d'autres par son intolérance. Mais, doué d'une flexibilité merveilleuse, entouré d'une popularité universelle, il devint le type le plus vrai de la nation , ou, pour mieux dire, de la société ; de cette société élégante, rassasiée de jouissances , où mesdames de Tencin , Geoffrin et de Launay prononçaient

leurs orades , faisaient et défaisaient les réputations , les ministres , les bulles même.

Après avoir bouleversé la France et le monde par sa féconde improvisation, Voltaire, chargé d'années, résolut de revoir encore une fois dans sa gloire ce Paris dont il était exilé depuis tant d'années, et où ses cimtemporains pleins d'admiration étaient déjà pour lui la postérité.

Louis XYI voulut s'opposer à ce voyage ; pui& , comme à ^o^ dinaire, il céda , sur les représentations de Maurepas , son ministre. « Son retour fut, comme sa disgrâce , une preuve de la faiblesse de l'autorité. L'opinion philosophique l'emportait tellement alors dans les esprits et intimidait à tel point le pouvoir, qu'on le laissa revenir dans son pays, sans le lui permettre. La cour refusa de le recevoir, et la ville entière sembla voler audevant de lui. On ne voulut point lui accgrder une légère grâce, et on le laissa jouir d'un triomphe éclatant.

« Il faut avoir vu à cette époque la joie publique, l'impatiente curiosité et l'empressement tumultueux d'une foule admiratrice , pour entendre , pour envisager et même pour apercevoir ce vieillard célèbre , contemporain de deux siècles , qui avait hérité de l'éclat de l'un et fait la gloire de Tautre; il faut, disje, eu avoir été témoin, pour s'en faire une juste idée.

ft C'était l'apothéose d'un demi-dieu encore vivant. Il disait au peuple, avec autant de raison que d'attendrissement : Fous voulez donc me faire mourir de plaisir f

« On pouvait dire qu'alors il y avait pendant quelques semaines deux cours en France , celle du roi à Versailles, et celle de Voltaire à Paris. La première, où le bon roi Louis XVI, sans faste, vivait avec simplicité, ne rêvant qu'à la réforme des abus, et au bonheur d'un peuple trop sensible à l'éclat pour bien apprécier ses modestes vertus ; la première , dis-je , paraissait l'asile paisible d'un sage, en comparaison de cet hôtel situé sur le quai des Théatins , où toute la journée on entendait les cris et les acclamations d'une foule immense et idolâtre , qui venait rendre avec empressement ses hommages au plus grand génie de TFlurope...

« Dans sa maison , qu'on eût dit alors transformée en palais

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par sa présence, %ssis ao milieu d*une sorte de conseil composé des philosophes, des écrivains les plus hardis et les plus célèbres de ce siècle , ses courtisans étaient les hommes les plus marquants de toutes les classes , les étrangers les plus distingués de tous les pays...

« Son coui^onnement eut lieu au palais des Tuileries , dans la salie du Théâtre-Français. On ne peut peindre Tivresse avec laquelle cet iliustire vieillard fut accueilli par un public qui remplissait à flots pressés tous les bancs , toutes les loges, tous les corridors, toutes les issues de cette enceinte. En aucun temps la reconnaissance d'une nation n'éclata avec de plus vifs transports.

« Dès que Voltaire parut , l'acteur Brizard vint poser sur sa tête une couronne de lauriers, qu'il voulut promptement dter, et que les cris du peuple l'invitaient à garder. Au milieu des plus vives acclamatioDS on répétai^ de toutes parts les titres, les noms de tous ses ouvrages.

« Longtemps après qu'on eut levé la toile , il fut impossible de commencer la représentation : tout le monde, dans la salle, était trop occupé à voir, à contempler Voltaire, à lui adresser de bruyants hommages '. »

Le philosophe ne put résister à ces transports de joie , et peu de jours après il rendit le dernier soupir. Mais les idées qu'il avait propagées ne moururent pas avec lui : elles acquirent, au contraire, la sanction que donne le temps et Tautoritéde la tombe.

Ce triste spectacle d'un gouvernement faible , contraint d'obéir à une opinion publique dominante , se renouvela quand Louis XVI fut poussé contre son gré à soutenir l'indépendance américaine. Franklin , qui ne fut pas reçu à la cour, se vit entouré de plus d'éclat que les rois ; et la pensée, qui se détournait d'eux, salua le physicien aux mœurs patriarcales. Le cabinet de Versailles , toujours réduit à se laisser traîner à la remorque , n'osa se résoudre à Talliance américaine ; mais déjà la Fayette proclamait la croisade au nom de la liberté, et allait répandre pour elle ce noble sang tant prisé.

' Ségur, Mémoires.

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