A LA FIN DU XYIII^ SIÈCLE
mon de la dispute, se montra obsédée par un autre, celui de la peur. Les ordres monastiques avaient une existence privilégiée, conforme à ces temps où le droit commun était inconnu. Des règles opportunes pour des temps de foi avaient cessé d*étre bonnes; la valeur des terres s'était démesurément accrue; on jouissait de la sécurité sans qu'il fût besoin de se réfugier dans des asiles ecclésiastiques ; une gestion économique continuée pen* dant plusieurs générations avait produit de grandes richesses, et en même temps les vocations diminuaient ainsi que leur cause, c'est-à-dire le partage inégal des successions : aussi disait-on que les abbayes étaient une proie pour les hommes, et un tombeau pour les femmes.
L'éducation fut ébranlée dans sa base par la suppression des ordres religieux. On proclama la supériorité de la matière sur Tesprit, des mathématiques et de la physique sur les enseigne* ments du bien et du beau. II sembla qu'à l'aide de ces sciences la prospérité du monde serait assurée, attendu que Thomme est corps, et que les besoins du corps satisfaits, le reste est inutile; on trouva que les instituteurs ecclésiastiques avaient trop pensé à Pâme, cette chimère à laquelle on voulait substituer la réalité. L'Angleterre, tout entière à l'école de Locke et de Hume, était empirique et sceptique. La France appartenait à Voltaire et à Condillac, c'est-cVdire au doute et au sensualisme. Le culte de Newton y avait tué le cartésianisme ; on y vit surgir ces philosophes qui prétendaient détruire le christianisme, c'est-à-dire faire reculer le monde de dix-huit siècles, le ramener à Épicure, fût-ce même à Platon. Ces publicistes avaient rompu avec le moyen âge. Si leurs devanciers, au dix -huitième siècle, transigeaient entre ridéal et le réel , les nouveaux venus s'étaient mis à construire des théories inapplicables , comme Filangieri, Wattel, Delolme ; ou ils remontaient, comme Mably , vers une antiquité morte , dont cependant ils rejetèrent les conditions fondamentales, telles que l'esclavage. Des tribuns, plutôt que des législateurs, font des élèves pour démolir, mais non pour édiûer. Rousseau , traduisant des cas particuliers en civilisation absolue et en loi générale et nécessaire de l'état social, porte l'esprit destructeur jtLsqu'au sein de la famille, et fait trancher net par les
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passions ces difficultés où la patience de la raison est le plus nécessaire.
Tandis que ces publicistes allaient aux abstractions , les économistes visaient à la pratique, perfectionnant Tadministration, créant une science en rapport avec les besoins des sociétés et des gouvernements, mais en contradiction avec les procédés en vigueur, avec la législation commerciale, civile et criminelle. Devenus plus hardis, ils se hasardèrent à examiner Tétat de la société, et, non contents de réclamer un bénéfice matériel, ils posèrent leurs opinions comme des droits irrécusables; au lieu de se borner à conseiller , ils voulurent aussi régenter les gouvernements.
Ainsi toutes les idées fondamentales furent renversées : la souveraineté du peuple, Tégalité passèrent à Tétat de dogmes : noblesse signifia injustice; religion, superstition; attachement aux traditions, préjugé. On admira là république; le dévouement au roi, aux dames, à la patrie, fut bafoué. On ne se modela plus sur la cour : débiter quelques phrases à effet, douter de tout, trancher sur tout, voilà ce qu'on appela philosophie. Quelque hardis qu'ils fussent en théories , les philosophes pourtant ne croyaient pas que les innovations pussent venir d'ailleurs que du trône. £n conséquence, ils se figuraient que leur avènement serait pacifique : illusion qui se reproduisait hier encore!
Dans cette croisade contre « tout ce qui avait, en bien ou en mal, quelque autorité sur les hommes, » selon le mot deBurke, les libres penseurs ne virent rien de ce qui allait arriver. Aucun des philosophes ne voulait , en effet , la révolutiou telle qu'elle s'accomplit; aucun n'en prévit les phases inévitables, aucun n'indiqua de quel côté viendrait le salut. Sûrs de leur force , comme d'autres pourraient l'être de leur probité , ils croyaient que le monde serait mieux réglé par la logique deCondillac; que la morale pourrait s'enseigner comme l'arithmétique; que les faciles vertus des cosmopolites prendraient le pas sur les vertus difficiles du citoyen et du chrétien; que les améliorations arriveraient par l'infaillibilité de l'intelligence , et s'accompliraient par la bonté du cœur.
La ^ibune anglaise retentissait aussi de hardiesses politiques.