‹ Histoire de cent ans de 1750 à 1850, tr., avec notesChapitre 56 sur 159 · MIRABEAU ET BARNAVE · texte numérisé non relu

MIRABEAU ET BARNAVE

si elle n'avait été approuvée par le corps législatif et sanctionnée parle roi.

Des questions relatives au droit international furent discutées aussi, mais d*une manière incidente. Grégoire proposa plus tard à la convention d*en publier un code formel. Mais dicter les lois à toute TEurope, par voie de scrutin, sembla scabreux, même dans un temps où Ton se piquait peu de prudence.

Avant de se séparer, la constituante décida, sur la proposition de Robespierre , qu'aucun de ses membres ne pourrait être réélu. Si, par ce désintéressement exagéré, les députés évitaient le reproche de vouloir se perpétuer, ils privaient la nouvelle législature des avantages que lui aurait procurés la connaissance pratique des affaires qu'ils avaient acquise dans le cours de ces trois années; ils y appelaient une génération uniquement préoccupée de la possibilité défaire beaucoup plus , et quit livrée encore aux théories , devait répudier les idées de monarchie à Tanglaise encore en crédit dans l'assemblée nationale, pour aller bieu plus loin.

Rien de plus généreux jque le premier serment, rien de plus magnifique que les débuts; et l'assemblée constituante restera, à coup sûr, éternellement mémorable. Composée de ce que la France avait de plus distingué , elle infhia non-seulement sur l'avenir de ce royaume , mais sur celui du monde entier. Elle fit connaître à son pays des droits dont il n'avait qu'un sentiment vague. Mais bientôt l'inexpérience et les passions la fourvoyèrent; elle avilit le trône par ses soupçons, et ôta tout ressort au gouvernement en soumettant tous les emplois à l'élection. Au moment où elle se réunit, le roi pouvait tout, le peuple rien ; lorsqu'elle se sépara , c'était le peuple qui décidait et pouvait tout : le roi était réduit à exécuter. Magistrat héréditaire, il conservait une liste civile de trente millions, le oeto, le commandement de l'armée , la nomination aux hauts emplois judiciaires et administratifs; mais il n'y avait qu'une seule chambre. Qu'allait devenir la monarchie , si on ne laissait au pouvoir exécutif aucune initiative dans le vote des lois , aucun droit de dissoudre la chambre et de faire appel au pays, puisqu'i] n'avait ni la sanction des décrets relatifs à l'impÂt , ni

ROYALISTES ST BÉPIJBLICAINS. ZàCf

fa nomination aux emplois publics et aux grades m/iitaires , à l'exception d'un très-petit nombre, ni le pouvoir de révoquer UD fonctionnaire séditieux, prévaricateur ou traître? Treize cent nriille agents préposés à rexécution des lois , mandataire» directs du peuple , se trouvaient indépendants du pouvoir exécutif : organisation anarchique , qui devait , par réaction , amener !a concentration tyrannique du comité de salut publier et de Tempire. L*assemb^ée, en conGsquant les biens de l'Église et des nobles émigrés , blessa le droit de propriété ; avec les assignats , elle rtiina le crédit ; avec le divorce et tout ce qui portait atteinte à Tautorité paternelle , elle attaqua la famille. Si la constituante , après avoir détruit Tancien ordre de choses et jeté les t>ases du nouveau , avait compris qu'il ne sufBsait pas de proclamer des droits abstraits ni même de donner des droits réels, mais qu'il fallait trouver les moyens d'en assurer la jouissance et de fortifier le pouvoir social , elle n'aurait cessé d*étre bénie. Elle débuta , au contraire, par une absurdité, et elle aboutit à l'anarchie *.

Bamave et ses amis recommandèrent au roi de demeurer fidèle à la constitution , et il y paraissait déterminé. L'assemblée se sépara (30 septembre) en déclarant la Révolution finie, quand au contraire le seul corps qui pût encore la contenir cessait d'exister.

■ Voici un passage de la Correspondance secrète de Mirabeau qui semble donner le fond de sa pensée sur i^œuvre de la constituante :

« Je sais que les législateurs de la constitution , consultant les craintes du moment plutôt que l'avenir, hésitant entre le pouvoir royal dont ils redoutent l'influence, et les formes républicaines dont ils prévoient le danger, craignant même que le roi ne déserte sa haute magistrature, uu ne veuille reconquérir la plénitude de son autorité ; je sais qu^au mi' lieu de cette perplexité , les législateurs n^ont formé en quelque sorte Tédifice de la constitution qu^avec des pierres d^alteute , n^out mis nulle part la clef de voûte , et ont eu pour but secret d'organiser le royaume de manière qu'ils pussent opter entre la république et la monarchie, et que la royauté fût conservée ou inutile, selon les événement s, M'Ion les réalités ou la fausseté des périls dont ils se croiraient menacés. Ce que je viens de dire est le mot d^une grande énigme.

3â6 ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE.

L'assemblée constituante s'était laissée guider par la métaphysique de Sieyes ; l'assemblée législative , qui lui succéda « se dirigea d'après celle de Condorcet. Aucun noble ne siégeait plus au côté droit , non plus que les hommes courageux et dis» tingués de la représentation précédente ; on y voyait seulement quelques partisans des principes qu'elle avait proclamés , et qu'on appelait les constitutionnels. Les membres de la gauche, exaltés par l'esprit d'opposition, animés de désirs que l'expérience n'avait point éclairés , allaient répétant que l'on avait opéré peu , et à regret. Comme les députés de la Gironde se faisaient principalement remarquer parmi eux , on leur donna le nom de girondins. Us avaient pour chefis le républicainphilosophe Condorcet, et Brissot,àlafois disciple de Rousseau et d'Helvétius , qui prêchait le Contrat social et l'indifidualisme. La loi , selon lui , s'éloignait moins du droit quand elle était soumise au vote de tous : d'où il concluait qu'il faN lait détruire la centralisation du pouvoir. C'était en cela que consistait la théorie des girondins. Madame Rolland , cette femme éloquente et belle , élevée à Tantique , inQexible dans ses idées , était l'âme de ce parti nouveau , et maintenait autour d'elle, avec l'égalité républicaine , une politesse qu'on ne rencontrait plus ailleurs.

Les girondins , disciples de Rousseau, hommes de lettres, métaphysiciens, après avoir voulu abaisser la monarchie alors qu'ils formaient le côté gauche de l'assemblée législative , voulurent abattre la Montagne, lorsque plus tard ils se trouvèrent devenus la droite de la convention. Us n'acceptaient pas les dures nécessités de la justice sociale , ni les grands attentats que d'autres jugeaient indispensables au salut de la société; ils n'osaient tenter les mesures violentes , et ils protestaient contre les outrages faits à l'humanité. Mais , essentiellement classiques, ils ne comprenaient pas même le sentiment religieux. Us parlaient de vertu, tout en niant Dieu, sans qui le mot vertu ii'it pas de sens. Us parlaient de liberté, et ils niaient la justice

éternelle , qui est la condition première de la liberté. Les girondins voyaient la république dans le gouvernement de chacun par lui'méme; les jacobins la voyaient dans la dictature : les premiers voulaient s'affiranchir du joug do Paris , et les seconds, réduire tout à une inexorable unité. Les premiers, comme représentants des bourgeois , dont l'éducation avait été faite par les philosophes, tenaient à la propriété, sur quoi se fonde le droit* individuel. En face d'eux étaient les prolétaires, qui, impatients de se venger d'une longue oppression et de rentrer dans la société, voulaient le nivellement universel ■. Vergniaud proclamait que « la conservation de la propriété ^BSt le premier objet de Funion sociale , et que sans elle il n'y a point de liberté ; » Robespierre et les jacobins soutenaient que la propriété dérive de la souveraineté.

Les clubs prenaient chaque jour une importance plus grande ; Robespierre était devenu l'arbitre de celui des Jacobins, qui délibérait et émettait des votes. l*e cynique et fougueux Danton régnait aux Cordeliers , où s'assemblait ce qu'il y avait de plus corrompu et de plus vénal.

Cependant la réaction grandissait au dehors : à l'exception de l'Angleterre, les potentats d'Europe, absolus plutôt que despotes, eherchaientà réaliser des améliorations tranquilles et mesurées; le bien , chez eux , s'accomplissait de haut en bas. Jaloux de la Frsmce , ils n'avaient pas vu de mauvais œil la Révolution, qui, en affaiblissant les Bourbons ., leur fournissait l'occasion de faire des acquisitions nouvelles. Mais ils reconnurent bientôt que ce qu'ils avaient pris pour une agitation éphémère et locale était expansif et persistant ; qu'il ne s'agissait plus d'un débat politique , mais d'une réforme fondamentale ; car déjà retentissaient à leurs oreilles des maximes assez effrayantes pour les têtes couronnées. Il s'agissait d'introduire dans la société un troisième ordre , inconnu jusque-là ; de contre -balancer le droit des nobles , des riches et des forts ; de résoudre le problème di^ la conquête, depuis le moment où Sieyes avait dit : Quand le fort

' Pourtant c^est de Brissot que vient la formule répétée depuis par un autre : La propriété, c'est le voL

358 ilSSBMBLÉE LEGISLATIVE.

arrive à oppn'oier le faible, il crée va fait, mais non un droU, Its comprirent , en un mot, que le sort de tous les États de TEurope se débattait en France.

Le prosélytisme était d'ailleurs Tun des caractères de la Révolution ; et , pendant que des émissaires s'en allaient dé côté et d'autre pour répandre ses principes, nouer des relations, constituer des sociétés secrètes, on protestait publiquement que la France n'entendait troubler personne , et qu'elle respecterait ceux dont elle serait respectée.

Frédéric-Guillaume, roi de Prusse, s'était allié avec l'ÀDgleterre lors des troubles de la Hollande , dans l'intention d'humilier l'Autriche et la Russie , en excitant contre elles la Porte offensée , la Pologne morcelée, et le roi de Suède, le chevaleresque Gustave. Dans la Pologne, eu effet, la faction opposée à la Russie reprit le dessus ; et la constitution y fut modifiée, sous la garantie de la Prusse , qui se déclara son alliée. Mais bientôt la Russie fit la paix avec la Turquie ; elle affermit sa domination sur la mer Noire, où Odessa et Cherson devinrent bientôt florissantes ; et elle eut dans Souvarpw et Cobourg, qui s'étaient formés dans cette guerre , deux généraux expérimentés. S'étant aussi réconciliée avec Gustave, qui l'avait fait trembler, elle envahit la Pologne. Enfin la Prusse, dont les dispositions avaient changé, l'aida à anéantir ce royaume, dont les défenseurs, réduits à fuir, allèrent offrir leurs bras à la France , pour y soutenir une liberté qu'ils avaient perdue dans leur patrie.

L'intérêt de la France, alliée de la Turquie, et ayant avec la Russie un traité de commerce avantageux , ne lui permettait pas de se déclarer pour l'une ou pour l'autre : elle garda donc la neutralité. La Hollande, son alliée, avait dû se soumettre au stathouder ; les Pays-Bas , qui s'étaient armés contre la domination autrichienne, et que les mouvements de la France avaient encouragés, n'obtinrent d'elle aucun appui réel.

L'empereur Léopold , frère de Marie-Antoinette , avait succédé à Joseph n ; mais l'exemple de son frère et les troubles de la France, donnèrent une autre direction à ses idées. Lorsqu'il eut obtenu la couronne impériale (1790), il déclara que les éto{5 provinciaux étaient à ses yeux la base de la monarchie, et

LA CONVENTION. 3ô9

qu'il s'occuperait du bien public d'accord avec la nation. Consultés par le prince, ses sujets implorèrent de toutes parts 1(BS droite dont ils jouissaient au temps de Marie -Thérèse. Léopold rétablit^les anciens impôts, supprima les séminaires généraux , l'absolutisme de la police et dé l'administration , les entraves apportées au commerce au nom de la liberté , et ces améliorations du système judiciaire qui avaient entraîné tant d'abus. Il détruisit en un mot ce qu'avait fait son frère , en maintenant toutefois l'édit de tolérance, par lequel Joseph H avait confirmé toutes les innovations ecclésiastiques.

Les germes de révoltes s'éteignirent en Hongrie, en Lom* bardie, en Bohême, avec celui qui les avaitsemés. LesMadgyars prétendaient que Marie-Thérèse ayant violé le diplôme de Charles VI , et Joseph II n'ayant pas été couronné , les droits de la maison d'Autriche sur le trône de Hongrie avaient cessé, et qu'ils pouvaient élire librement un roi« Ils se déterminèrent pourtant à nommer Léopold, en considération de ses qualités personnelles; mais ils lui imposèrent, dans le diplôme d'inauguration, des conditions pareilles à celles que les Français dictaient alors à Louis XVI ; mais Léopold ayant réuni une diète générale à Bude, ce qui ne s'était pas vu depuis un demi-siècle , déclara qu'il n'accepterait ni conditions ni discussion sur les droits dont il avait hérité, et qu'il ne signerait d'autre capitulation que celle de Charles VI. Il accueillit seulement, comme un acte libre de sa part, les voeux émis par les états, promettant de ne donner les emplois qu'à des indigènes ; que la diète serait triennale, et les contributions votées de trois en trois ans ; qu'il y aurait un conseil national , indépendant de toute autre autorité que celle du roi; et que ce conseil pourrait faire des réclamations sur les ordonnances contraires aux lois ; que les états pourvoiraient à l'enseignement ; que la langue hongroise serait d'un usage général , et que la plupart des officiers militah'es seraient choisis parmi les nationaux.

Léopold annula en Belgique toute violation de la Joyeuse f wirée et des privilèges provinciaux. Il proclama que l'ancienne constitution était excellente , et qu'il n'y avait plus de motif aux

révoltes causées par les actes arbitraires de son frère. Mais les deux partis refusèrent toute communication avec Tempereur; et, s*étant réconciliés pour lui résister, ils demandèrent Tiudépeodance et un gouvernement populaire. Vingt mille volontaires , prêts à marcher sur un signe de Vander Noot, pouvaient donner bamcoup d'embarras à TAutriche. Mais les états agissaient comme Tempereur, c'est-à-dire despotiquement. D'un autre côté, la Révolution française marchait avec une énergie si terrible , qu'elle paraissait plus à redouter que la domination autrichienne. Déjà l'enthousiasme avait cessé , et il n'en resta plus qu'une liaine mutuelle : la peur des Français et Teffroi de tout secours étranger. £n conséquence, lorsque Léopold, après avoir conclu la paix avec ses ennemis , se montra résolu à ramener les Belges à Tobéissance^ les états demandèrent à négocier, et l'on signa à la Haye une convention par laquelle l'empereur confirmait les anciens droits et privilèges, accordait une amnistie, abolissait les ordonnances de Joseph II : il y déclarait en outre qu'il n'y aurait point de cpnscriptibn ; que les impots seraient votés par les états ; que les juges supérieurs , nommés sur une triple liste présentée par les hauts tribunaux , seraient inamovibles ; enfin , que ces tribunaux et les états seraient consultés pour la publication des nouvelles lois , pour celles de douanes, et sur la réforme de l'administration judiciaire. Le cakne ne revint pas néanmoins dans le pays , et les idées des patriotes français y firent invoquer une égalité opposée à ses habitudes. Des prétentions nouvelles et des atteintes portées à l'amnistie amenèrent de nouveaux troubles, suivis de négociations.

I^éopotd, épouvanté des progrès de la Révolution , travailla à mettre un terme aux différends qui divisaient les princes; ^. mais, au lieu de profiter de Talliance anglaise que lui avait lé-

''-^...' guée son prédécesseur, il conclut la paix à Reichenbach avec

la Prusse, pour se tourner contre les révolutionnaires français. La France avait proclamé, il est vrai , et inséré même dans sa constitution , qu'elle repoussait toute idée de conquête. Elle ne voulut pas même entendre les députés du Pays-Bas, afin de ne pas donner d'ombrage à l'Autriche. Klle avait toutefois déclaré

LA CONVENTION. 3(il

réunis à sod territoire la Corse , qu'elle avait reçue en gage de la république de Gênes, ainsi que le comtat Venaissin et Avignon, sous la promesse de donner un dédommagement au pape. Quant aux-seigneurs allemands qui prétendaient que leurs droits féodauXj en Alsace et en Lorraine, fussent respectés, alorii qu'ils étaient abolis partout ailleurs , c'était beaucoup de leur promettre une indemnité. Mais rinimitié des rois avait pour eause les dogmes révolutionnaires , la déclaration des droits de rhomme , l'abolition de l'aristocratie, les restrictions apportées a l'absolutisme royal, non par un sénat aristocratique, mais par le fait d'une représentation nationale.

Les princes et les nobles émigrés avaient leur quartier général à Coblentz , d'où ils entretenaient des intelligences tant au dedans qu'au dehors , et intriguaient en attendant les secours des puissances du Nord. D'autres , se confiant dans leur épée , s'organisaient en Piémont, en Suisse, en Espagne , pour combattre du côté du midi. Ce devint une mode et un honneur d'émigrer, non plus individuellement, mais comme affaire de caste.

Au dehors, tandis que les jalousies et les prétentions rivales des émigrés les affaiblissaient, leur imprudence et leurs vanteries multipliaient à l'intérieur les soupçons et les victimes.

Sous prétexte que le roi n'était pas libre , ces nobles si dévoués lui refusaient toute obéissance. C'était en vain que, de sa propre main, il leur écrivait de se disperser, pour ne pas compromettre son existence : tout en se proclamant royalistes , ils n*agissaient qu'à leur fantaisie. Mais les cabinets étrangers, qui cherchaient à éviter une guerre , et qui songeaient moins à une restauration complète qu'au démembrement du royaume, ne se hâtaient pas de satisfaire leur impatience.

Les princes de Condé , qui s'étaient mis à la tête des émigrés, étaient animés de sentiments chevaleresques, mais sans aucune expérience; le comte d'Artois n'entendait rien à la guerre; Catherine Il lui ayant fait présent, à Sainl-Pélersbourg , d'une riche épée, afin qu'il s'en servît, « comme Henri IV, pour reconquérir le royaume de France , » il la vendit à I^ondres quatre mille livres sterling, pour secourir ses compagnons d'exil.

Gustave de Suède, qui brillait du désir de faire une campagne

niST. DE CENT ANS. — T. I. il

contre la France , était trop éloigné ; et bientôt d'ailleurs il périt frappé par un assassin. Catherine II avait encore à faire en Pologne ; et elle se contentait d'écrire de sa main des conseils à Alarie- Antoinette : Les rois doivent poursuivre leur chemin, lui disait-elle, sans faire plus d'attention aux criait' leries du peuple que la lune aux aboiements des chiens^, La Prusse, qui avait tant de fois marché avec la France, s'unit à son ennemi déclaré, et fit à Pilnitz (27 août) une coa* lition avec l'empereur Léopold , proclamant que l'état de la France importait à tous les princes , et qu'il était de leur devoir de se réunir pour y établir un gouvernement qui assurât les intérêts du trône et du pays. Chacun prépara donc son contingent de troupes ; réunion hétérogène , où la cause des peuples n'était pas celle des rois^ où il y avait une telle disproportion entre les ressources financières et les forces militaires, que personne ne pouvait marcher sans des subsides étrangers : or l'Angleterre, qui payait pour tous, avait des intérêts différents de tous.

Tandis que la Prusse et l'Autriche affichaient des sentiments généreux, prétendaient faire une guerre de principes politiques et sociaux, elles convenaient en secret que la seconde ne s'opposerait pas aux prétentions de la Prusse sur la Pologne : en même temps elles réclamaient de la France de nouvelles ces- .sions de territoire , songeant moins à s'imposer des sacrifices qu'à faire des conquêtes. Le comte de Provence, depuis Louis XVIII, déployait une activité extrême pour obtenir des subsides et des troupes , et pour se faire reconnaître régent. Il se refusa néanmoins toujours à ce que l'Autriche devint maîtresse de la Franche-Comté , de la Lorraine , de l'Alsace et de la Bourgogne. Quand, plus tard, il fut question de donner ces provinces en dot à la fille de Louis XVI , qui aurait épousé l'archiduc Charles , celte princesse refusa généreusement ce parti , ot donna sa main à un Bourbon exilé comme elle, le duc d'Angoulême.

Les diplomates , accoutumés à traiter avec les cabinets et les ministres , mais non avec les peuples , avaient depuis des siècles

• Madame Campan , Mém., Il , 106.

nené le monde par la ruse , sans trop s'inquiéter de la justice. Us ne virent dans la Révolution que la chance d'acquisitions 'nouvelles , surtout l'espoir d'humilier la France : ils ne comprirent pas que désormais il s'agissait , pour les rois , non pas ^e posséder plus ou moins de territoires , mais d'exister ou de disparaître. Les puissances savaient les Français dépourvus de matériel de guerre ; leurs officiers , appartenant presque tous à la noblesse , émigraient à l'envi : qui aurait pu croire qu'ils allaient improviser une armée et des héros ? Mais Finsulte et la menace soulevèrent la France ; chacun courut aux armes , et les agitations intérieures en reçurent une nouvelle impulsion* Les émigrés de Coblentz ne cessaient de jeter feu et flamme ; l'assemblée leur répondit par des décrets et des confiscations , en dépouillant le roi de ses titres et du trône , et en foudroyant le clergé. Avignon avait été arraché au joug papal pour être rendu à la liberté , c'est-à-dire à Jourdan Coupe-téte , qui fit égorger les mécontents.

A peine la proclamation des droits de l'homme eut-elle retenti dans les colonies , que les nègres et les hommes de couleur se soulevèrent, et massacrèrent leurs maîtres au nom de Dieu et de la liberté. Dans l'ouest de la France, l'agitation se propagea ; on en accusa le clergé ; et comme les prêtres réfractaires regardaient les autres comme schismatiques , et entraînaient les habitants dans des lieux écartés pour leur dire la messe , ou leur interdit même l'exercice du culte intérieur ; mesure tyraunique d'un pouvoir menacé.

Louis XYI opposa son veto à ces excès ; mais alors on mit de coté.les égards dont son autorité avait été l'objet jusqu'alors. Isnard disait : « Que signifient ces capitulations .^ On vous parle « d'accroître le pouvoir d'un roi , d'un homme dont la volonté « peut entraver celle de la nation entière , d'un homme qui « reçoit trente millions , quand des milliers de citoyens lan- « guissent dans la misère. On vous parle de ramener la noblesse. « Quand tous les nobles du monde devraient nous assaillir, les « Français, Tor dans une main, le fer dans l'autre , combattront « cette race orgueilleuse , et la contraindront à subir le supplice « de l'égalité. Parlez aux ministres , au roi , à l'Europe , comme

364 ASSEMBLEE LEGISLATITE.

» il convient aux représentants de la France. Dites aux mims- " très que vous êtes mécontents d'eux , que par responsabilité <c vous entendez la mort. Dites à l'Europe que vous respecterez « les constitutions de tous les États ; mais que^ s'il survient une « guerre des rois contre la France , vous susciterez une guerre « des peuples contre les rois. »

Il fut décrété , au milieu des acclamations et des embrassements , que le roi s'adresserait aux princes allemands pour les sommer de dissiper les rassemblements formés sur la frontière. Louis XVI obéit, et fit marcher trois armées, commandées par Kochambeau , Luckner et la Fayette. Mais les hésitations de Léopold irritèrent les esprits , et les vieilles haines contre l'Antriche s'aigrirent encore davantage, quand, Léopold étant venu 0 mourir (1792), François II, son successeur, demanda le rétablissement de la monarchie telle qu'elle était en 1789. A cette prétention insultante de faire abolir une constitution jurée par le roi, i'iudignation éclata : on y vit un attentat contre la souveraineté nationale et une excitation à la guerre civile ; le ministère girondin se vit contraint de déclarer la guerre au roi de Bohême et de Hongrie ( 7 février ).

La France prit donc les armes , parce qu'elle était provoquée. Les gardes nationales demandèrent à marcher à l'ennemi ; plusieurs généraux offrirent leurs services , entre autres DumoUriez, qui, nommé ministre de la guerre , se promit de conquérir les Pays-Bas soulevés. Mais , au premier engagement, l'armée révolutionnaire fut mise en fuite : les rois en conçurent un heureux augure. Bientôt les Prussiens se joignirent aux Autrichiens, et l'on ne douta point que les vieux soldats de Frédéric ne dissipassent aisément ces conscrits d'hier, peu nombreux et mal équipés.

L'humiliation aigrit les esprits : les partis se calomnièrent, les prêtres excitèrent les paysans ; ils en furent du moins accusés : en conséquence, on décréta que , sur la dénonciation de trente citoyens, ils pourraient être déportés. Les ministres, fournis tour n tour par les clubs dominants , épièrent chaque'pas du roi, dénoncèrent toutes les marques d'intérêt dont il était l'objet, et un comité de surveillance épia les soupirs et les plaintes. Des attroupements envahirent le palais , et ne cessèrent de demander

à grands cris la mort de la reine. Le roi, ne voyant en perspective qu'un poignard ou un échafaud, n'osa plus faire usage du veto. Sachant mieux souffrir que vouloir, il mit sa dernière espérance dans les émigrés , et resta inactif, en les attendant. Le parti populaire , avec Robespierre et Danton en tête , profita du moment. Robespierre, avocat d' Arras, lauréatd'académie, qui , dans un éloge de Gresset, avait glissé l'éloge de Louis XVI et des moines, avait siégé à l'assemblée constituante. Son visage chagrin, sa parole lente et verbeuse, sa voie enrouée, n'y avaient eu qu'un médiocre succès. Dévoré d'une envie implacable contre toute supériorité parce qu'il était médiocre , dii premier jour qu'il se montra jusqu'au dernier, il ne fit que dénoncer, parlant toujours de trahisons , de complots contre la nation , adulant le peuple et s'adulant lui-même, travaillant à établir que lui^eul était pur. Il disait avec vérité : On ne va jamais si loin que lorsqu'on ne sait oit Pon va. Danton, inculte, ignorant, mais doué d'imagination , avait un corps athlétique , des passions brutales : moins envieux que l'autre, il se croyait propre à tout , et c'était pour lui un besoin que d'exercer ses facultés comprimées : Que mon nom soit maudit, s'écriait-il , mais que la liberté triomp/ie! Lorsqu'une grande fin s'offrait à ses regards, il ne se faisait pas scrupule sur les moyens, à la différence de Robespierre , qui voulait se donner des airs de vertu ; et, tandis que celui-ci était dévoré d'une basse animosité contre ses adversaires , Danton , tout en se passionnant pour le but où il tendait, se montrait tolérant pour les individus. Il fut le premier à proclamer qu'il faWaït faire peur aux aristocrates. En conséquence, il ne mesura ni ne justifia les sacrifices : c'était assez pour lui que la nécessité les commandât. « Dans des temps calmes, disait-il , on épargne le coupable, de crainte de frapper l'innocent ; c'est le contraire dans la révolution, qui est la société accélérant son action en tout, même dans la justice. » Telle était sa manière de penser. Au milieu même des massacres, il tonnait encore contre « le modérantisme, cause de ruine pour la Révolution. » Que faut-il pour triompher? dismï'ï\. De T audace, toujours de l'audace. Comme Mirabeau, il était puissant sur les passions : capable de se faire payer, mais non de manquer à

366 SSEMBLBE LÉGISLATIVE.

la cause qu'il avait épousée < , il ne croyait à rien , et ne voyait devant lui que le néant.

Ces agitateurs qui représentaient la passion, tandis que rassemblée ne repr^ntait que faiblement la raison, envoyèrent des émissaires dans les départements méridionaux : ils se concertèrent avec Paoli, le libérateur de la Corse, et allaient criant que la liberté périssait; qu'il fallait la sauver. Trente mille hommes du peuple (20 juin) se présentèrent à l'assemblée en chantant le Ca irai et hurlant A bas le veto! vivent les sans'cvlotfes ! Guidés par le brasseur Santerre, bourgeois à la voix tonnante, ils firent irruption dans le palais, environnèrent Louis XVI, rélevèrent sur une mauvaise table, le coiffèrent du bonnet rouge, et répétèrent à ses oreilles : Plus de veto ! plia de prêtres! plus (T aristocrates! Ils te trompent, ils te trompent.

Avec cette formule païenne, La patrie est en danger, le salut public devint la loi suprême. On rendit les séances permanentes, on arma tous les citoyens, on établit un comité insurrectionnel, dont Marat fut l'âme. Cet homme , né en Suisse près de Neufcbâtel, était un médecin qui, dans son journal intitulé l*Ami du peuple, poussait à l'effusion du sang avec une sorte de bonhomie effrontée. Confiné dans une cave pour échapper aux poursuites , il se vengeait de l'horreur publique en demandant des têtes : Donnez-moi, disait-il, deux cents Napolitains avec la cape et le poignard, et, parcourant avec eux la France, je me charge de Jaire la révolution. Cette fureur éclata à yarrivée des Marseillais, républicains forcenés, et à l'apparition d'un insolent manifeste lancé contre la France par le duc de Brunswick, qui commandait l'armée austro-prussienne. Les jacobins préparèrent un soulèvement, sous la direction de Danton, de Collot-d'Berbois, de Billaud-Varennes et de Robespierre, dont on voulait faire un dictateur. Mais il aurait fallu, pour cela, qu'il eût autant de vigueur d'ambition qu'il nourrissait de haine.

Ce mouvement, contre lequel on ne prit aucune précau-

' La prétendue fidélité de ce tribun vénal est démentie par diffcrcnls témoignages que nous citons quelques pages plus loin. (Asi. R.)

tion , quoiqu'il fût prévu, éclata le 10 août. Les Suisses et uu petit nombre de serviteurs fidèles défendirent les Tuileries ; mais Louis ICVI n'eut pas la fermeté de monter a cheval et de se mettre à leur tête. Û se réfugia au sein de l'assemblée avec sa famille, en disant : Je suis venu ici pour prévenir un grand crime. Je me crois en sûreté au milieu des représentants de la nation, et fy resterai jusqu'à ce que le calme sait rétabli. Là, abreuvé < de dédains et de sarcasmes, il fut renfermé avec les siens dans une loge étroite , d^où il vit périr la monarchie, et entendit déclarer la suspension du roi.

Cependant le massacre continuait au dehors : des femmes en furie se baignaient dans le sang, et les Marseillais rivalisaient de rage avec elles. Le canon vomit la mitraille contre les Suis* ses, qui se défendirent en héros, jusqu'au moment où, ayantcessé le feu sur un ordre du roi, ils furent égorgés, et le palais fiit emporté*. Les jacobins firent retomber sur le roi les crimes de cette journée, dont la liberté voudrait effacer de ses fastes les sanglants souvenirs. Danton demanda la république, et voulut que tous , jusqu'aux femmes , eussent le droit de suffrage. Marat cria à la trahison contre tous ; Robespierre eut l'art de se faire passer pour incorruptible ; les départements se firent les échos de Paris. Et ce redoutable triumvirat fit fermer les clubs, fouiller les maisons pour en enlever les armes : quicou-^ que se trouvait dans la maison d'autrui fut arrêté ; les maisons vides furent ouvertes par la force , puis mises sous les scellés ; Paris fut entouré d'un cordon, pour que nul ne pût fuir ; enfin un tribunal révolutionnaire commença des perquisitions dans les maisons, fit le procès des suspects , et publia des listes de proscription sans fin.

' 11 rencontra le peintre David, et lui demanda s'il aurait bientôt fin! son portrait. Celui-ci lui répondit : « Je ne ferai jamais le portrait d^m tyran que lorsqu'il posera devant moi, la tète tranchée. »

' On frémit à lire ces horribles scènes, décrites si pittoresqueinent par Lamartine dans sou Histoire des Girondins. Il est plus affreux encore de voir ce poëte terminer par l'indulgence et môme par l'enthousiasme la description de scènes qui feraient rougir d'ôtre homme , sans l'indignation qu^on en ressent.

368 ASSEMBLÉE LÉCISLAtIVE.

Il ne resta plus au roi, conduit prisonnier au Temple, qn*à souffrir avec courage. La Fayette, dernier défenseur de la constitution et du roi, vilipendé par les jacobins > , se réfugia sur le territoire autrichien, après avoir tenté une dernière démarche pour sauver ce qui périssait. Pétion, doué de cette médiocrité solennelle qui plaît à la multitude et de cette faiblesse qui convient aux anarchistes, d'une vertu d'apparat et toujours prêt à amnistier les violences , et à trouve]^ un air de légalité aux attentats qu'il n'osait punir, fut mis à la tête delà municipalité de Paris. I.a commune alors domina l'assemblée , et prétendit exécuter elle-même ce qui lui paraissait conduit avec mollesse par lesau- ^ torités. Pétion, en équilibre entre les girondins et les jacobins, devint le roi du peuple , à la condition d'être son esclave.

Cependant les forces de la coalition s'avançaient contre la France. L'Angleterre ne s'était point prononcée encore : on a prétendu, avec assez de vraisemblance, qu'elle avait eu la main dans la Révolution. Il n'en existe point de preuves positives; on s'aperçut néanmoins , dès le début , que ce grand mouve« nient serait encouragé par l'Angleterre.

La démence du roi George rendait l'aristocratie toute-puissante, attendu que le parlement et Pitt, qui en était l'âme, n'avaient point à combattre de volonté suprême. Beaucoup de clubs, formés principalement dans les villes manufac-

' Camille Desmoulins écrivait de lu Fayette : « Libérateur des deua mondes, fleur desrjanissaires-agas , pl>cnix des alguazils majors, don Quichotte des Capcts et des deux cliambres, constellation du Cheval blanc, je profite du premier moment où j'ai touché une terre de liberté, pour vous envoyer ma démission de journaliste et de censeur national, que vous me demandez depuis si longtemps , et que je mets aux pieds de M. Bailly et de son drapeau rouge. Je sens que ma voix est trop faible pour s'élever au-dessus des clameurs de vos trente mille mouchards et d'autant de vos satellites; au-dessus du bruit de vos quatre

cents tambours et de vos canons chargés à raisin On l'a dit, les

Parisiens ressemblent à ces Athéniens à qui Démosthène disait : « Serez- « vous toujours comme ces athlètes qui, frappés dans un endroit, y por- « tent la main; frappés dans un autre, l'y portent encore; et, toujours « occupés des coups qu'ils viennent de recevoir, ne savent ni frapper « ni prércnii'?.... w

LA CONYENTIOIV. 369

turières, avaient une tendance démocratique, et réclamaient des changements radicaux. L'un d'eux , qui s'intitulait Société révolutionnaire y vota des félicitations à l'assemblée nationale, dont les actes éveillaient les sympathies populaires, pour avoir brisé un joug dont on s'exagérait la pesanteur. La Révolutioa française devint donc le texte ordinaire des discussions dans les chambres et dans les journaux. Le haut clergé et l'Église l'avalent en horreur, tandis qu'elle était vue d'un oeil favorable par les sectes dissidentes. On demanda pour le pays ce que la France avait obtenu ; mais les moyens paciGques ne semblé^ rent pas sufGsanIs ; il s'établit des sociétés en correspondance publique avec les sociétés françaises, et les discussions des clubs aboutirent à des émeutes.

Les réformes avaient pour partisans, dans le parlement, Fox, Erskine, quelques lords, comme Holland, Bedford et Grey. Le poète Shéridan, directeur de théâtre, extravagant dans ses dépenses, et toujours en pénurie d'argent, aimant les femmes et le vin, garda le silence a la chambre ; mais il publia une foule d'écrits d'une opposition très-vive. Charles Fox , d'un caractère faible mais fougueux , et d'un talent plein de force, allié par sa famille à l'aristocratie , et professant des doctrines populaires, voulait, au milieu de ses vices, faire parade d'un beau caractère , et décider les grandes affaires entre le jeu et la débauche : f admire la constitution de France, s'écriait-il , comme le plus glorieux monument de liberté que , dans quelque lieu et quelque temps que ce soit, ait élevé la raison humaine.

Si Fox alors eilt triomphé et obtenu la réforme parlementaire au milieu de ces orages , il est présumable que c'eût été la perte de l'Angleterre.

Les crimes qui accompagnèrent la Révolution, et plus encore peut-être le triomphe de la démocratie, modifièrent les sentiments de ses plus zélés partisans. Les whigs modérés en conçurent de la défiance; on crut que la Russie cherchait à troubler le pays, pour s'étendre avec sécurité vers l'Orient. Les émigrés français qu'on y accueillait y excitèrent la sympathie, si bien que la nation anglaise devint très-hostile à la France. Edmond Purke , fort zélé pour les anciennes libertés défendues par les

>vhigs, mais homme grave et religieux, ému des violences dont la reine et la religion étaient Tobjet , publia-, dès 1790, une espèce de manifeste de guerre qui fit impression sur les Anglais. Lorsque ensuite Fox applaudit dans le parlement aux actes révolutionnaires , et à la résistance opposée par les soldats aux ordres du roi, Burke lui reprocha, avec tous les égards dus à une vieille amitié, de se faire Tapôtre du despotisme populaire : « Comment comparer, disait-il, cette chose extraordinaire qu'en « France on appelle révolution avec les faits glorieux de la ré- « volution anglaise , et asslmilei; la conduite de nos soldats « aux mutineries de quelques régiments français ? Alors le « prince d'Orange , issu du sang royal d'Angleterre, était ap- « pelé par l'élite de la noblesse anglaise à défendre l'ancienne « constitution, et non à niveler toutes les conditions. Les chefs « de l'aristocratie s'adressèrent à lui , avec les troupes qu'ils « commandaient, comme au libérateur du pays ; l'obéissanee « militaire changea d'objet, mais la discipline ne cessa pas ; et « je rencontre une différence semblable dans tous les actes de « la nation. La révolution anglaise et celle de France sont en « opposition complète, soit dans les circonstances particulières, « soit dans leur caractère général. Parmi nous, la monarchie « voulait exercer l'arbitraire ; en France , un monarque absolu (c commence à rendre légale la puissance dont il jouit : l'un de- « vait donc rencontrer de la résistance, Taulre trouver de l'ap- « pui.]Nous n'avons point aboli la monarchie, qui, au contraire, « s'est consolidée ; la nation a conservé la même hiérarchie, les « privilèges , les franchises , tous les modes de propriété , les « mêmes règles financières , les magistratures , les lords , les « communes, les corporations, et les mêmes électeurs. L'Église « ne fut pas affaiblie , dépouillée de ses richesses , de sa splen- « deur hiérarchique. »

Fox répondit : « J'admire les vues générales et la conduite de « l'assemblée nationale, et je ne comprends pas comment on « l'accuse d'avoir subverti les lois, la justice, la fortune publique « du pays. Quelles étaient donc ces lois ? Les ordres arbitraires « du despotisme. Qu'était la justice? Les décisions partiales « d'une magistrature vénale. Qu'était le revenu public? lia ban-

LA CONTENTION. S7f

« queroute autorisée. Mon honorable ami se trompe, en accusant « l'assemblée nationale d'avoir créé les maux qui existaient déjà « dans toute leur difformité, lorsqu'elle fut réunie. Or quel re- « mèdey apporter, sinon une réforme radicale de toute la eons- « titution? Ce n'était pas seulement le vœu de l'assemblée na- « tionale, mais celui de toute la France, unie comme un seul « homme et dans un seul et même but. »

Les deux chefs des whigs restèrent dès ce moment séparés dans la politique, et il en résulta un grand affaiblissement pour le parti libéral. Ce fut un sujet de satisfaction pour Pitt , qui avait déjà compris que l'intérêt dé la Grande-Bretagne exigeait qu'elle se tournât contre la France. Persuadé que les efforts dirigés contre l'Amérique avaient échoué parce qu'ils n'étaient pas appuya» par l'opinion, Pitt attendit qu'elle se manifestât pour se déclarer l'ennemi de la France. C'est pourquoi Mirabeau l'appelait le ministre des préparatifs, et il ajoutait : Si je devais vivre , je lui donnerais bien à faire l

Pitt, à l'ouverture du parlement de 1792, en exposant aux chambres l'état florissant du pays , assurait que , « soit qu'on envisageât la situation intérieure du royaume, soit qu'on observât ses relations avec les puissances étrangères, jamais la perspective d'une guerre n'avait été plus éloignée. » Triste prévoyance humaine ! Le lendemain , commençait le terrible duel entre la maison d'Autriche et la France. L'Angleterre garda d'abord la neutralité, comme la Hollande et le Danemark. Après le meurtre de Gustave , la Suède fut charmée de renoncer à l'invasion qu'il avait préparée. Les princes italiens étaient mal disposés, mais ils étaient dans l'impuissance d'agir; l'Espagne hésitait au milieu des intrigues; la Russie poussait à l'agression , mais uniquement afin d'avoir plus beau jeu pour envahir la Pologne.

La Prusse et l'Autriche , avec les électeurs ecclésiastiques et les autres petits princes, avaient cent trente-huit mille hommes prêts à pénétrer par les Ardennes et à se diriger sur Paris. Le prince de Condé commandait six mille émigrés; d'autres étatent disséminés dans les troupes étrangères, attendu que les alliés se souciaient peu de les voir réunis. Les Français comptaient à

peine cent trente mille hommes pour toute la frontière; ils manquaient d'officiers , et n'avaient point de confiance dans leurs généraux ; il n'y avait ni ordre ni discipline. Mais les alliés perdirent un temps précieux ; puis ils opérèrent avec autant de présomption que de faiblesse, cro3rant qu'il ne s'agissait qu« d'une promenade militaire, comme ils s'en vantaient dans d'insolentes proclamations >.

Le peuple de Paris faisant tomber le tort de ces fanfarouades sur les nobles qui n'avaient point émigré, allait criant qu'il fallait se débarrasser d'eux, et mettre à mort les traîtres. Danton, ^out-puissant parce qu'il était violent, obtint l'arrestiition de tous les suspects, c'est-à-dire des anciens fonctionnaires, des prêtres, des modérés, de quiconque était dénoncé par un ennemi ; et il proclama la nécessité de faire un exemple. Maillard fut chargé de tout préparer pour un massacre. Le dimanche 2 septembre , des sicaires , se ruant dans les prisons , égorgèrent vingt-quatre prêtres ; et Billaud-Yarennes, membre du conseil, qui assistait à l'exécution, s'écriait : Peuple, tu immoles tes ennemis; tu fais ton devoir l Deux cents autres détenus furent massacrés dans l'église des Carmes. Maillard demanda du vin pour les braves ouvriers qui délivraient la nation de ses Cfinemis; puis il cria : A l' Abbaye î et, tout souillés de sang, les massacreurs se précipitèrent dans ces prisons. Ils tuaient et buvaient ; ils égorgeaient, et s'ils trouvaient quelques bijoux sur leurs victimes , ils les rapportaient fidèlement. Ils égorgeaient, et versaient des larmes de joie quand on faisait grâce à quelqu'un des prisonniers. Une jeune fille obtint de sauver son père, à condition de boire du sang d'aristocrate. Les mêmes horreurs se passaient dans les autres prisons, et Billaud-Yarennes s'écriait : Ainsi vous avez sauvé la patrie en exterminant les traîtres, fingt-quatre livres à chacun de vous !

Le sang versé accrut la soif du sang ; et le calcul des personnes de tout sexe, de tout âge, de toute condition, tuées dans ces

■ Le maréchal de Broglie avait écrit au prince de Condé : « Une décharge d'artillerie ou une fusillade auront bientôt dispersé ces disaourearSf et rétablile pouvoir absolu. »

LA COHYENTIOIf. 373

journées, varie de six à douze mille. Danton assura qu*il n'avait péri aucun innocent, attendu que tous étaient des aristocrates. La commune se fit gloire d'avoir déjoué une horrible trame ourdie par la cour, et en donna avis aux déj[)artements , en disant : « Fière de l^tnufiance de la nation , qu'elle cher- « chera à mériter de plus en plus ; placée au centre de toutes les « conspirations, résolue à périr pour le salut public, elle ne se « glorifiera d'avoir fait son devoir qu'après avoir obtenu votre « approbation. Sans doute que la nation , amenée par de Ion- « gués trahisons sur le bord de l'abîme, se hâtera d'adopter ce « moyen si utile et si nécessaire, et que tous les Français se « diront, comme les Parisiens : En marchant contre t ennemi, « ne laissons pas derrière nous des assassins qui égorgent « nos enfants et nos femmes. » Ces conseils ne furent que trop entendus. Des bandes d'assassins se répandirent dans les provinces , et le soupçon AHncivisme sutfit pour attirer la mort. La garde nationale tantôt permettait , tantôt aidait elle-même les expéditions , et la municipalité les encourageait.

Marat , accusé d'aspirer à la dictature , osa se plaindre a la tribune qu'on n'eût pas , dès le principe, fait tomber cinq cents têtes ; et, dans son journal, il traita les Français de gens propres à bavarder , et non à agir. 11 excita le peuple à un nouveau soulèvement , et demanda la proscription de soixante-dix mille individus. Puis , lorsque l'exécration générale eut réclamé sa mise en accusation , il se défendit, non en niant ses principes, mais en les justifiant, et il laissa ses auditeurs stupéfaits de cette effronterie épouvantable.

LA COiSVEiSTION.

C'est sous de tels auspices que fut décrétée la réunion d'une convention nationale, composée de députés élus par tous les citoyens majeurs , sans distinction de qualité. Les triumvirs dirigèrent les élections , qui se portèrent également sur les jacobins et les girondins. La convention nomma d'abord pour président Pétion , puis Condorcet , Barbaroux et Vergniaud : ce fut pour les girondins un triomphe , qui permit d'adopter

xles mesures énergiques pour réprimer les assassinats et protéger la sûreté des prisonniers. La haine des jacobins pour eux 8*en augmenta. Marat , qui traitait madame Roland de Circé , profitait du moindre mouvement popi^re pour les accuser de vouloir décentraliser la France , etll^y introduire le fédéralisme.

Théoricien de l'assassinat, Marat prétendait prouver sa probité en montrant à la tribune ses vêtements déchirés ; il tirait parfois un pistolet de sa poche, le dirigeait contre sa tête, prêt à se tuer, si on ne lui donnait raison : du fond de son repaire, il écrivait les rugissements du peuple , et demandait toujours le sang des traîtres. Ce que Danton aimait surtout de la Révolution^ c'était le mouvement : peu lui importaient les principes ; il avait besoin de l'agitation tumultueuse et de Touragan , de quelque côté qu'il vînt , pourvu qu'il renversât hommes , fortunes et choses. Il trahissait sans scrupule: ayant reçu cent mille francs du roi, il dit : Je le sauverai, ou je le tuerai. » 11 se vendait, et il ne rougissait pas devant ceux à qui il faisait payer ses services. 11 employa la menace pour se faire acheter par Louis XVI, par le duc d'Orléans, par la Fayette *. Esclave séditieux et domi-

' Nous citerons ici plusieurs témoignages qui confirment ce jugement sur Danton : « Quand le procès du roi fut mis en délibération , dit Bertrand de Molleville , Danton, l'infâme Danton , dont la liste civile avait acheté si chèrement les services, Danton fut un de ceux qui montrèrent le plus de violence Je lui écrivis , le il décembre, ainsi qu'il

suit :

« Vous ne devez pas ignorer plus longtemps, monsieur, que M. de Montn morin m*a confié, au mois de juin, plusieurs papiers très-importants; « j'y ai trouvé la preuve des sommes que vous avez reçues sur le ûé-

f< parlement des affaires étrangères Vos liaisons avec cette personne

« y sont constatées par une lettre de votre main , jointe à cette ouïe « que M. de Montmorin a écrite lui-même. S'èçné Bertrand. »

« Danton ne me répondit pas; mais je vis que , deux jours après

celui où il devait avoir reçu ma lettre, il se fit donner une mission pour

les départements du nord » Mém. de Bertrand de Molleville ,

t. III, p. 183 et suiv.

« .... Quant à Danton , il était prêt à se vendre à tous les partis. Lorsqu^il faisait des motions incendiaires aux Jacobins, il était leur espion

Datenr, il ne voulait abattre la tyrannie que pour en élever une bien pins dure; il prenait la cruauté pour du génie, et méprisait ceux qui s'arrêtaient en chemin. Les modérés étaient contraints de ménager ces deux hommes , ainsi que Robespierre , devenu le chef de la Montagne ^est-à-dire du parti exagéré.

Le duc d*€hrléans, qui était revenu, se faisait appeler Philippe* Égalité ; Tabbé Grégoire nommait les dynasties des races dévorantes , repues du sang des peuples ; et Fhistoire des rois , le martyrologe des nations.

L'on des premiers actes de la convention fut de proclamer la république une et indivisible (22 septembre); et une ère nouvelle commença. Tous les citoyens furent électeurs et éligibles, à quelque magistrature que ce fût. On créa de nouveaux assignats hypothéqués sur les biens des émigrés, et l'on prépara une nouvelle constitution. Beaucoup de députés flottants se rallièrent aux jacobins , qui avaient donné Timpulsion à ces mouvements. Les personnes lésées leur portaient leurs plaintes; c'était d'eux que venaient les motions, les mesures diverses. Ils donnèrent même le ton à la mode : ils firent adopter une toilette plus que négligée , et introduisirent l'usage de se tutoyer.

Du côté des coalisés on voyait apparaître plus de présomption, plus de calculs d'intérêt privé, que de sentiments chevaleresques. Dumouriez, à la tête des volontaires, qui accouraient par milliers en chantant la Marseillaise , retoula quatre- vingt mille Prussiens qui s'avançaient entre Sedan et Metz sur Châlons ; il occupa, par une manœuvre hardie, la forêt de l'Argonne, et

près de la cour, à laquelle il rendait compte régulièrement de ce qui 8*y passait. Plus tard, il reçut beaucoup d'argent ; le vendredi avant le 10 août, on lui donna 50,000 écus... Madame Elisabeth disait : « Nous sommes tranquilles, nous pouvons compter sur Danton. » M^ln . de la Fayette, (Am. R.)

* Marat est un des héros de Lamartine , comme Danton et Robespierre. Le cœur national de la France, dit-il, semblait battre dans la poitrine de Danton. Après un éloge de Robespierre, il ajoute : On admirait mais on n*honorait pas ainsi Danton, (JHist. des Girondins ^ XXI, 54. )

montra une promptitude et une confiance qui contribuèrent à rassurer les esprits. La journée de Valmy (20 septembre) ne fut pas décisive; mais les Français avaient tenu tête à rennenii; c'en fut assez pour relever la confiance, eL^dissiper le prestige de la supériorité que Ton attribuait à la%ctique allemande. Les Prussiens découragés , réduits par les maladies et le défaut de vivre, battirent en retraite. Si Dumouriez eût marché sur les Pays-Bas , il en eût fait infailliblement la conquête. Bien que son désaccord avec Kellermann eût favorisé la retraite de Tennemi, peut-être parce que lui-même aimait mieux faire un pont d'or aux vaincus que de risquer de nouveaux combats , il avait sauvé la France de ce premier péril. Peu de temps après, les Enfants de la patrie avaient envahi toutes les frontières. Dumouriez battait les Autrichiens à Jemmapes, et FEurope voyait de nouveau qu'il ^ui faudrait compter avec les Français.

Dans la Belgique , il y avait un parti qui voulait Tindépendance; un autre, les anciens privilèges; un troisième , l'égalité française. Dumouriez entra dans ce pays avec l'intention de respecter les propriétés et les opinions, quoiqu'il se trouvât sans argent , à la tête d'une armée indisciplinée , où chacun voulait commander au nom de l'égalité. Il passa des marchés avec les Flamands, qu'il intéressa ainsi au sort de son armée et à soutenir le cours des assignats. Mais le ministère lui prescrivit un autre système : toutes les administrations militaires furent rattachées à un comité des marchés révolutionnaires. La concu^ rence cessant alors, les denrées renchérirent, les munitionnaires volèrent à l'envi , et l'armée resta sans pain et sans effets d'habillement. Dumouriez lui en procura sous sa propre garantie ; puis il écrivit des lettres dans lesquelles il se plaignit avec violence et amertume , menaçant de donner sa démission. La jalousie républicaine en prit ombrage, et les injures ne furent pas épargnées au César Dumouriez. On excita contre lui les départements et les soldats : entravé dans ses projets, il ne put opérer avec hardiesse , et pousser la conquête de la Belgique jusqu'au Rhin. Il ne put arriver à Cologne pour soutenir la pointe aventureuse de Custine , qui , après après avoir pris les immenses magasins des coalisés à Spire , et la forteresse de

Mayenee , s'était avesturé sur, Francfort , et fut obligé àe se replier.

Le général Montesquieu avait envahi la Savoie ; mais apprenant bientôt qu'il était iis en accusation , il émigra. Bien que les dépenses s'élevassent à 180 et 200 millions par mois, les troupes étaient mal armées , mal approvisionnées : elles avançaient cependant courageusement. Les forces maritimes faisaient reconnaître la république à Naples et à Gènes. Enfin , la convention déclara « qu'elle accorderait fraternité et assistance à tous les peuples qui voudraient recouvrer leur liberté. »

Mais à l'intérieur les provinces de l'ouest commençaient à s'agiter; la disette se faisait partout sentir; l'avenir se chargeait de nuages : jacobins et girondins ne luttaient plus pour la liberté, mais pour la popularité.

La famille royale était prisonnière au Temple : privée des objets les plus nécessaires , n'ayant qu'un serviteur resté fidèle à l'infortune , il lui fallait endurer la présence de ses ennemis, et jusqu'à leurs insultes.

La fière et classique madame Roland, âme étroite et mâle intelligence, avait beaucoup dénigré Louis XVI, et surtout la reine. On dit qu'en apprenant les détails de la journée du 20 juin, à laquelle l'ambition de son parti n'était point restée étrangère, elle s'était écriée : « Comme j'aurais voulu voir Antoinette avilie , humiliée ! »

Les clubs ne cessaient de demander avec la dernière violence In mise en accusation du roi. La France souffrait- elle de la disette ? c'était à ce retard qu'il fallait s'en prendre. Craignaiton l'invasion ? le remède à tous les maux était la mort du tyran. La convention céda à ces sommations furieuses, et ouvrit le débat sur cette question : « Le roi peut-il être mis en accusation ?» Ce qu'on entendit de plus hardi en théorie, de plus étrange en logique, dans cette discussion, fut le discours d'un jeune député de la Montagne, Saint-Just : « Le roi, dit-il , iiest pas vn citoyen y c'est un ennemi; ce nesl pas du code qu'il s'agit avec lui , mais du droit des gens. » Puis il citait les Romains meurtriers de César et de Catiliua , it le pacte social, qui

"il.

obligeait les citoyens, mais non le roi. « Juger, c'est appliquer une loi; une loi est un rapport de justice : quels rapports de justice existe-tU entre f humanité et les rois ^f »

' (( On s'étonnera qu'au dix-huitième sl^Ie on ait été moins aTancé que du temps de César : le tyran fut immolé en plein sénat , sans autres formalités que Tingt-deux coups de poignard , sans autres lois que la liberté de Rome. Et aujourd'hui l'on fait avec respect le procès d*un homme assassin d'un peuple , pris en flagrant délit , la main dans le sang, la main dans le crime !... Les hommes qui vont juger Louis ont une république à fonder, et ceux qui attachent quelque importance au juste châtiment d'un roi ne fonderont jamais une république parmi nous: la finesse des esprits et des caractères est un grand obstacle à la liberté. On embellit toutes les erreurs, et le plus souvent la vérité n'est que la séduction de notre goût

« Depuis le rapport, une certaine incertitude s'est manifestée : chacun rapproche le procès du roi de ses vues particulières ; les uns semblent craindre de porter plus tard la peine de leur courage ; les autres n*ont point renoncé à la monarchie. Ceux-ci craignent un exemple de verta

qui serait un lien d'esprit public et d'unité dans la république Nous

nous jugeons tous avec sévérité , je dirai même avec fureur ; nous ne songeons qu'à modifier l'énergie du peuple et de la liberté, tandis qu'on accuse à peine l'ennemi commun , et que tout le monde, ou rempli de faiblesse ou engagé dans le crime, se regarde avant de frapper le premier coup. Nous cherchons la nature, et nous vivons armés comme des sauvages furieux ; nous voulons la république , Tindépendance et l'unité, et nous nous divisons, et nous ménageons un tyran!

<( Citoyens , si le peuple romain , après six cents ans de vertus et de haine contre les rois ; si la Grande-Bretagne , après Cromwellmort, vit renaître les rois malgré son énergie ; que ne doivent pas craindre parmi nous les bons citoyens, amis de la liberté , en voyant la hache trembler dans nos mains , et un peuple , dès le premier jour de sa liberté, respecter le souvenir de ses fers ! Quelle république voulez-vous établir au milieu de nos combats particuliers et de nos faiblesses communes ? On semble chercher une loi qui permette de punir le roi ; mais, dans la forme du gouvernement dont nous sortons , s'il y avait un homme inviolable, il rétait , en parlant dans ce sens , pour chaque citoyen ; mais de peuple à roi, je ne connais plus de rapport naturel. Il se peut qu'une nation, stipulant les causes du pacte social, environne ses magistrats d'un caractère capable de faire respecter tous les droits , et d'obliger chacun; mais ce caractère étant au profit du peuple, Ton no peut ja-

Ces réminiscences classiques , qui fournirent tant d*arguments atroces, inspirèrent un mouvement magnanime à Lanjuinais, quand, menacé par les tribunes, il s'écriait : « /e «« suis pas son Jvge, puisquHl est mon hôte. Je n'oublierai pas quHl est venu dans cette enceinte pour nous y demander asile. H a à mes yeux le premier des droits j celui des suppliants.

Louis XVI en réalité n'était plus roi depuis le 10 août. S'il était roi aux termes de la constitutiou , il était inviolable; mais déjà rinviolabilité paraissait un débris absurde de Taucienne royauté. La nation, ce dieu unique, comniclmbert l'avait pro* clamé, ne pouvait faillir, et ses députés devaient être juges. Robespierre déclara avec plus de franchise qu'il ne s'agissait pas d'un acte de justice, mais d'une mesure politique pour le salut de l'État; qu'un tyran pris les armes à la main était déjà jugé, et que la république ne pouvait conserver celui qui avait une fois été roi. « Si Louis est absous, ajoutait-il, la république est condamnée ; si, comme il est d'usage dans les jugements , il doit être présumé innocent jusqu'à sa condamnation, nous sommes tous coupables. O crime ! ô honte ! la tribune française a retenti du panégyrique de Louis XVI! Juste ciel! toutes les

mais scanner contre lui d^un caractère quMI donne et retire à son gré. Ainsi rinviolabilité de Louis n^est point étendue au delà de son crime et de l'insurrection ; ou si on le jugeait inviolable après , si même on le mettait en question , il en résulterait qu'il n^anrait pu être déchu , et qu*il aurait eu la faculté de nous opprimer, sous la responsabilité du peuple.

«( Juger un roi comme un citoyen ! ce mot étonnera la postérité froide. Juger, c'est appliquer la ici. Une loi est un rapport de justic<^. Quel rapport de justice y a-t-il donc entre Phumanité et les rois ? Qu'y a-t-il de commun entre Louis et le peuple français , pour le ménager après sa trahison ?

<t Tout roi est un rebelle et un usurpateor. Les rois même traitaientils autrement les prétendus usurpateurs de leur autorité? Ne (it-on pas le procès à la mémoire de Cromwell? Et certes Cromwell n'était pas plus usurpateur que Charles 1"'' ; car, lorsqu'un peuple est assez lâche IN)ur se laisser dominer par des tyrans , la domination est le droit du premier venu , et n'est pas plus sacrée et plus légitime sur la tôle de l'un que bur celle de Puutre. »

hordes féroces du despotisme s'apprêtent à déchirer de nouveau . le sein de notre patrie au nom de Louis XVI ; Louis eomhat encore contre nous du fond de sa prison, et Ton doute s'il est coupable, si Ton peut le traiter en ennemi ! On demande quelles lois le condamnent ! on invoque en sa faveur la constitution ! La constitution vous défendait tout ce que vous avez fait. Si Louis ne pouvait être puni que de la déchéance , vous ne pouviez la prononcer sans avoir instruit son procès; vous n'aviez pas le droit de le retenir eu prison. Il a celui de demander des dommages et intérêts , et son élargissement : la constitution vous condamne. Allez aux pieds de Louis invoquer sa clémence. Pour moi, je rougirais de plus discuter sérieusement ces chicanes constitutionnelles : qu'elles restent sur les bancs de Técole et du tribunal ! Je ne saurais discuter là où je suis convaincu que c'est un scandale de délibérer. »

On n'admit point cependant que le meurtre se consommât si vite, eion voulut bien lui donner la forme légale. Louis XYI fut donc appelé à la barre de la convention (décembre). Il lui fut même accordé des défenseurs ; et, parmi ceux qui sollicitaient cet honneur, Tronchet, l'avocat Desèze et l'ancien ministre Malesherbes obtinrent la préférence, yippelé deux fois, dit ce dernier, dans le conseil de celui qui fut mon mallre , à une époque où cette charge était ambitionnée par tout le monde, je lui dois le même service lorsque c'est une fonction que bien des gens trouvent dangereuse. Louis XVI effaça du plaidoyer de ses défenseurs la péroraison, qui était d'un style pathétique : // 7ne suffit, dit-il , de démontrer mon innocence; je ne veux pas les émouvoir.

Desèze émut pourtant son auditoire : il représenta que l'inviolabilité promise à l'accusé ne devait pas être un piège , et que I-.ouis avait droit aux égards dus à tout citoyen : « Je cherche parmi vous des juges, s'écria-t-il, et je ne vois que des accusateurs Louis, monté sur le trône à viugt ans, y porta l'exemple

des mœurs; il n'y porta aucune faiblesse coupable, aucune passion corruptrice : il y fut économe, juste, sévère, et il s'y montra toujours l'ami constant du peupUî. Lo peuple désirait l'abolilion d'un impôt désastreux qui pesait sur lui, il le détruisil ; le peuple

voulut l'abolition de la servitude , il commença par Fabolir luimême dans ses domaines ; le peuple sollicitait des réformes pour l'adoucissement du sort des accusés dans la législation criminelle, et il fit ces réformes ; le peuple voulait que des milliers de Français, privés jusqu'alors des droits de citoyen par la rigueur de nos usages, acquissent ces droits ou les recouvrassent, et il les en fit jouir par ses lois ; le peuple voulut la liberté , et il la lui donna : il vint même au-devant de lui par ses sacrifices. Et pourtant c'est au nom de ce même peuple qu'on demande aujourd'hui.... Je n'achève pas, citoyens..., je • m'arrête devant l'histoire : songez qu'elle jugera un jour votre jugement, et que le sien sera celui des siècles. »

Mais tout c^ qui partout ailleurs aurait protégé un roi, une longue dynastie, les bienfaits de ses aïeux, la majesté du trône, la consécration religieuse, les alliances de famille, devenaient autant de charges contre Louis XVI. C'est en vain que sa sérénité, que l'humiliation à laquelle il était en butte avalent touché beaucoup de conventionnels : SaintJust et Robespierre répondirent qu'il y avait des principes indestructibles , supérieurs aux rubriques consacrées par l'habitude et les préjugés; et que le devoir suprême des représentants du peuple envers la patrie était d'étouffer les premiers mouvements de la compassion naturelle , pour le salut d'une grande nation et de l'humanité foulée aux pieds. » La sensibilité qui immole l'innocence au crime est cruelle ; la clémence qui pactise avec la tyrannie est barbare. »

(1793) Comme le sénat romain tremblait devant Tibère, la convention tremblait devant un peuple qui lui criait : Ou sa vie, ou la tienne! et la peur décrétait les crimes. Les girondins, que leurs habitudes d'hésitation rendaient plus aptes à comprendre les fluctuations de Louis XVI, traitées de trahisons par les jacobins, cherchèrent à le sauver; et, désespérant de tout autre moyen, ils eurent recours à l'appel au peuple. « Ce n'est point exciter à la guerre civile , disait Vcrgniaud , que d'en appeler à la souveraineté du peuple. Vous dites qu'il faut avoir le courage d'exécuter son propre jugement , sans s'appuyer sur l'avis du peuple. Du courage, il en fallait pour attaquer

Louis XYI dans sa toute-puissance : en faut-il tant pour envoyer au supplice Louis vaincu et désarmé? Quel courage

trouvez-vous dans un acte dont un lâche mérïie serait capable ?... Aujourd'hui l'on accuse dé tous les désastres, de toutes les souffrances, les prisonniers du Temple : lorsqu'ils ne seront plus là, tout retombera sur la convention... Que deviendrait alors Paris, Paris, dont la postérité admirera le courage héroïque contre les rois, et ne saura comprendre Tignominieux asservissement à une poignée de brigands, rebut de la race humaine, qui s'agitent dans son sein ,- et le déchirent en tout sens , par les mouvements convulsifs de leur fureur et de leur ambition ? Qui pourrait habiter une cité où régneraient la terreur et la mort ?. . . Citoyens industrieux, qui avez fait tant de sacrifices pour la liberté, les moyens d'existence vous suaient enlevés ; si vous demandiez du pain à ces hommes , ils vous diraient : f^oici du sang et des cadavres ; nous n'avons pas d^atUre pâture. » Cette éloquence humilia la faconde médiocre de Robespierre , mais ne sauva pas le roi. Sur 749 votants, 669 déclarèrent Louis coupable ; puis, au vote public, deux membres opinèrent pour les fers, 286 pour le bannissement ou la récliisiou, 46 pour la mort, niais avec sursis , 361 pour la mort sans condition '. L'arrêt fut notifié à Louis XVI : on lui refusa un délai de trois jours; mais il obtint l'assistance d'un prêtre , et il lui fut dit que la nation, toujovrs grande et juste, s'occuperait du sort de sa famille. Il avait supporté la prison avec une résignation qui

* Louis XVI, diaprés ces chiffres, n*aurait point été condamné à mort, car la majorité absolue n'aurait point été atteinte. La convention se composait de 749 membres ; mais 28 pour cause d^absence ne prirent point part au scrutin , ce qui réduisait le nombre des votants à 721 ,. et fiiait à 361 le chiffre de la majorité absolue. Dans le vote relatif à l'application de la peine, 361 votèrent pour la mort sans condition : c'était le chiffre même de la majorité absolue ; mais on y ajouta 26 voix qui avaient voté la motion de Mailhe, c'est-à-dire la mort, en y joignant le vœu qu'il y eût une discussion sur le fait de savoir s'il conviendrait qu'elle fût ou non différée : par là , la majorité se trouva |K)rtée à 387 voix; il y avait eu 334 voix pour la détention, le hannissefiient, ou la mort avec sursis, etc. ( Am. R. )

Page 1