‹ Histoire de cent ans de 1750 à 1850, tr., avec notesChapitre 55 sur 159 · V. Hugo, Mirabeau · texte numérisé non relu

V. Hugo, Mirabeau

Voy. Droz, Mirabeau et rassemblée constituante { Appendice à r histoire du règne de Louis XVI). Cet ouvrage commence ainsi : « Mirabeau , seul homme de génie qu'ait vu apparaître la révolution de 1789, serait-il parvenu à raffermir la monarchie sur les bases d*nne constitution libre , si la mort ne Veut arrêté au milieu de sa carrière? Ce doute suffirait pour révéler en lui une puissance extraordinaire, M

Etienne Dumont, Souvenir sur Mirabeau et sur les deux premières assemblées législatives ; Bruxelles, 1832.

Collection complète des travaux de M. Mirabeau Vaine à V assemblée nationale, par Et. Méjean , Paris, 1791.

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il ne snfflt plus pour l^arréter. On avait tout détruit , il fallait reconistruire, et déjàMirabeau était moins fort que ses propres OBiiTres. 11 avait , comme le machiniste , comprimé la vapeur fiémissante ; mais cette compression même en avait centuplé la force, et maintenant elle allait tout briser. Mirabeau mourut à temps : sa léte énorme était de trop sous le régime du despotisme , et il abattit le despotisme ; mais elle eût été de trop aussi sous la république, et la république Taurait tranchée.

Louis XVI restait donc sans point d*appui , sans Tamour du peuple , et n'ayant pas même pour reftige la religion , qu*il croyait avoLr outragée en consentant à ce serment qui suscitait une persécutioji au clergé. Conûné dans son palais par la révolution ombrageuse, dépouillé même du droit de grâce , il adressa aux puissances étrangères une lettre circulaire , dans laquelle il protestait de son dévouement à la constitution. Mais en secret il se préparait à fuir, d'accord probablement avec les étrangers. La famille royale sortit des Tuileries, protégée par Tobscurité de la nuit, et se dirigea vers la frontière du nord. Le marquis de Bouille avait envoyé des troupes à sa rencontre; mais, arrivé à Varennes avec sa famille à travers mille obstacles, Louis XV I fut reconnu par le fils du maître de poste , arrêté , et ramené à Paris.

En le laissant sortir du royaume , comme plusieurs le conseillaient, on aurait prononcé sa déchéance, et évité un procès fatal et orageux. Il en fut décidé autrement, et Tordre fut donné de le ramener. Barnave, que l'assemblée désigna pour l'accompagner, touché de voir de si près cette famille royale si malheureuse , devint, avec Lameth , le soutien du trône ; non , comme Mirabeau, par intérêt d'argent, mais par un sentiment généreux. Résolu et impétueux sous un air calme, voulant toujours le bien et recherchant tous les moyens honnêtes d'y arriver, il forma dans la gauche un parti modéré , qui s*attacha h rendre au roi l'autorité constitutionnelle. Déjà la mort de Mirabeau l'avait averti de s'arrêter sur la pente où le désir de la popularité l'avait entraîné. 11 n'avait plus pour l'aveugler une rivalité dangereuse ; il renonça aux applaudissements dès qu'ils lui demandèrent des cpmes. Mais , en révolution , il faut expier

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ses fautes : il ne lui resta .que des regrets et des terreurs, et la consolation de donner des conseils qu'il était trop tard de suivre <.

(1791) Rassemblée avait rendu un décret portant que toullonetionnaire qui abandonnerait son poste encourrait la déchéance ; on prétendit que la fuite du roi Tavait mis dans ce cas. Sa courte absence avait détruit le prestige ; on eu conclut qu'il n'était pas nécessaire , et l'assemblée se considéra comme tout à fait maîtresse. Condorqet etBrissot, qui étaient devenus l'âme du parti jacobin , demandèrent que le roi fût mis en accusation. Les orléanistes se livrèrent à toutes leurs espérances; le côté droit aigrit les esprits par une opposition imprudente; et les émigrés, proclamant que Louis XVI était prisonnier, déférèrent la relance à sou frère le comte de Provence. Bamave tint tête à l'orage en soutenant l'inviolabilité du roi , en accusant uniquement Bouille (27 juillet) V et il parvint à l'emporter. Mais le peuple s'insurgea , et il fallut recourir à la force pour comprimer la révolte. Si Louis avait senti sa dignité davantage, il aurait dû abdiquer franchement , plutôt que de s'envelopper dans ce rôle de victime où, chaque jour^ il était forcé d'agir contre sa conscience. Si les girondins avaient été des hommes d'une autre trempe, ils auraient à ce moment proclamé la république, qui, venant avant l'explosion des excès sanguinaires et avant le règne des lâchetés envieuses, aurait peut-être échappé à la terreur *. Peu de temps après la mort de Mirabeau (17 mai },

' Il disait à Marlouet : J^ai dû vous paraître bien jeune; mais soyez sûr qu'en peu de mois j'ai beaucoup vieilli. M. Dérenger, dans son é<lition des Œuvres de Barnave < Paris , 1843 , 4 vol. ), a donné une intéressante notice sur cet orateur : il le présente « comme modèle ù ccu\ . qui, s^adonnant à une carrière publique, ne savent pas assez avec quelle énergique résolution il ftut affronter les écueils , et quelle abnégation de soi-même leur impose la nécessité , souvent inévitable, de résister à leurs propres passions, et de s^élever au-dessus des partis et de leur siècle. M

^ « Sans examiner à fond cette hypothèse hasardée , nous ferons remarquer que les girondins n'étaient guère en mesure de proclamer à ce moment la république, attendu quMls n'existaient point encore h

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Duport disait à rassemblée : « Le vrai danger, encore caché sous le nuage de Topinion , niais déjà profond et étendu , c'est l'exagération des idées publiques. Encore un pas, et le gouvernement ne peut plus exister, ou se concentre totalement dans le pouvoir exécutif d*ui\ seul. Car je vois dans Téloignement le despotisme sourire à nos petits moyens , à nos petites vues, à nos petites passions, et y placer sourdement le fondement de ses espérances. Ce que Ton appelle la révolution est fait; les hommes ne veulent plus obéir aux anciens despotes: mais si l'on n'y prend garde , ils sont prêts à s'en faire de nouveaux , et dont la puissance , plus récente et plus populaire , serait mille fois plus dangereuse. Tant que l'esprit public n'est pas formé, le peuple ne fait que changer de maîtres; mais ce changement ne valait assurément pas la peine de faire une révolution.... Le progrès immodéré et sans bornes de cette révolution a pour but de nous replacer au point où nous étions , ou même dans une position bien plus fâcheuse ; c'est-à-dire qu'après avoir détruit successivement tous les ressorts du gouvernement, il peut amener à une dissolution générale , à une guerre intestine. Tout mouvement dans le monde moral , comme dans le monde physique, est circulaire : lorsqu'il se continue , il reproduit les mêmes combinaisons.... Il n'y a que trois états pour l'homme, l'indépendance , l'esclavage et la liberté : ces trois états se suivent toujours dans le même ordre. ISous sommes sortis de l'esclavage et nous y retournerons, si, outre-passant la liberté, nous arrivons une fois à l'indépendance. L'esclavage a même cette funeste propriété qu'il est l'image du repos, et qu'il S'allie naturellement avec les sentiments des peuples dégénérés; car il favorise l'amour de la domination , et l'ambition des uns , la paresse et la mollesse des autres. La liberté , au contraire , est ce milieu difficile à tenir, et qui exige une continuité d'efforts et de vigueur bien autrement difficile qu'une rapide et courte explosion de ses forces. »

Tétat de parti. Les orateurs de la Gironde étaient encore pour la plupart dans leurs provinces , et ne parurent sur la scène politique que plus tard, lorsqu'ils furent nommés à rassemblée législative. (An. R .)

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Tandis que Tautorité de I^asseniblée déclinait après celle du roi , le rôle de la municipalité de Paris grandissait. Quand rassemblée se fut dt^clarée en permanence, la municipalité en fit autant, et chacun des soixante districts suivit cet exemple. L'assemblée avait des comités, la municipalité eut aussi les siens , et les districts firent de même. La discorde en fut le résultat : les districts ne s'entendirent pas entre eux, et prirent des résolutions contraires à celles de la commune. H n'y eut phis de pouvoir judiciaire, plus de pouvoir exécutif, et le pouvoir législatif ne faisait que de naître. C'était la multitude qui faisait la loi , qui jugeait et qiii exécutait. Au milieu de tout cela s'élevait et se fortifiait le nouveau parti républicain, ayant pour che& Pétion , Buzot et Robespierre , terrible médiocrité, envieux de Bamave comme celui-ci l'avait été de Mirabeau.

La division avait pénétré jusque dans les familles , où il se formait un côté droit et un côté gauche; les femmes même prenaient parti dans ces débats. Les gens de lettres avaient perdu presque toute influence sur une révolution qu'ils avaient suscitée. Si Volney , offrant à l'assemblée nationale ses Huifies , souleva les passions contre les tyrans ', Raynal , à son retour de l'exil, protesta contre l'application exagérée qu'on avait fait des doctrines philosophiques ; Deliile déplorait les principes auxquels il avait dû sa fortune; Fontanes et Bernardin de Saint- Pierre gardaient un silence douloureux ; Viçq-d'Azir était en proie à des regrets qu'il n'osait exprimer. Si Condorcet servait la Révolutibn , Rulhière et Saint Lambert la maudissaient , sans renoncer au matérialisme; Marmontel cherchait l'oubli, et s'appliquait à produire des ouvrages plus châtiés ; Moreliet , qui avait proclamé la toute- puissance de la logique, s'effrayait de

' M O scélérats, monarques ou ministres, qui vous jouez de la vie et n des biens du peuple ! Hé quoi ! il ne s^élèvera pas sur la terre des «( hommes qui vengent les |)euples et puuissent les tyrans? Un petit M nombre de brigands dévorent la multitude, et la multitude se laisse <« dévorer. O peuples avilis , connaissez vos droits ! toute autorité N vient de vous, toute puissance est la vôtre. » Les Ruines, cliap. XII. Le citoyen Volney, devenu comte de Volney, est mort pair de France î

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cette logique terrible; la Harpe comprenait peu de chose à ce qui se passait, déplorait la perte du goût, et les solécismes qui âaieot à Tordre du jour.

(1791) Les Journaux étaient toute la littérature , et, comme à Londres, bon nombre de journalistes faisaient aeheter leur silence ou leurs éloges. Les aristocrates avaient recours à la moquerie , et , dans les sectes des jépCtres surtout, ils firent pleuvoir les épigrammes, les cliansons sur leurs adversaires, qui opposaient aux sarcasmes des déclamations virulentes. Marat, espèce d*hydrophobe , exaltait jusqu'au délire les passions populaires. £^ un mot, Téloquence, qui devait régénérer le monde, dut disparaître devant la violence des faits et le débordement des passions. Pendant ce temps les émigrés mettaient le roi dans la plus fausse position, le forçant d'irriter la nation, qu'il redoutait , contre une armée en qui il avait confiance; intriguant et transportant à l'étranger les ambitions , les jalousies et les cufâditésde leur caste; se vantant d'être la nation, et se flattant qu'en quelques jours de marche ils auraient réduit Paris. C'est ainsi qu'avec ces menaces imprudentes , sans force , ils irritaient leurs adversaires ; à leur instigation , les rois s'armaient , et les agitations intérieures en reçurent une nouvelle impulsion.

L'œuvre de la constitution fat poussée en toute hâte, le côte droit s'étant refusé à voter. Louis XVI, rendu à la liberté, déclara qu'il acceptait la constitution. La Fayette fit proclamer une amnistie, et le peuple, une fois de plus, se trouva réconcilié avec le roi.

La tâche de l'assemblée se trouvait donc terminée; cette assemblée, à qui il aurait fallu tant de maturité et d'expérience, jeune au contraire, et dominée par les instmcts plus que par la raison, tourmentée de ce vague besoin d'innover qui fut le caractère et la maladie du dix-huitième siècle, moins ambitieux d'améliorer le monde que de le refaire ; elle souleva tous les problèmes du droit public et naturel ; ses actes et ses décrets s'élevèrent jusqu'à trois mille deux cent cinquante.

Dans le droit naturel s'inspirant du Contrat social etdeTécole encyclopédique , elle proclama l'égalité de tous, la liberté des

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opinions religieuses, les droits de Thomme et du citoyen. Elle abolit les vœux monastiques, les droits féodaux et les justices seigneuriales, les châtiments corporels, les lettres de cachet, la gabelle, les droits d'octroi, les ordres, les titres, les livrées, les classes non libres; elle fonda les ateliers de charité, rendit aux protestants les biens enlevés à leurs aïeux par la révocation de redit de Nantes, supprima l'impôt sur les juifs, les chasses réservées, les droits de pâture; elle interdit comme un délit la violation des lettres , admit les hommes de couleur dans les assemblées paroissiales des colonies; enfin tout homme,, quelle que fût sa condition , sa race , fut déclaré capable d'exatsér tous les droits garantis par la constitution. liC travail fut déclaré libre de toutes dîmes, de toute entrave; ses échanges ne furent plus gênées par des douanes intérieures; il cessa d'être confisqué par les corvées, ou comprimé par les maîtrises; il devint la force future de l'État.

Dans l'ordre politique, l'assemblée s'empara du droit de faire les lois, sauf la sanction royale. La constitution établit un corps législatif composé d'une seule chambre, sans s'apercevoir qu'on retourne vite au despotisme quand un seul pouvoir décide les questions législatives. La couronne fut indivisible et héréditaire , le roi inviolable ; son veto fut limité à deux législatures. Le droit de paix et de guerre appartint à la nation, et non au roi. Les ministres furent responsables de la plus minime infraction. Le ministère fut interdit à tout membre de l'assemblée. Tout citoyen put siéger dans les municipalités , en payant un cens équivalent à une journée de- travail.

Mais dans Tordre administratif la constitution nouvelle confondit raclian avec la délibération. Le pouvoir judiciaire fut soumis comme les autres à l'élection ; les jury, les cours dé cassation et d'appel, les justices de paix, les tribunaux consulahres et militaires furent institués; toutes les coutumes provinciales furent abolies ; un code rural fut préparé.

Tant d'emplois à donner ou à promettre flattèrent la vanité de ces premiers fondateurs; ils perdirent de vue qu'un gouvernement sans force ne peut rien pour le bien public , et qu'il lui eu reste bien peu si le clioix de ses agents lui est ôté. Des pou-

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voirs à vie semblaient incompatibles avec la souveraineté populaire. Mais qu'allaient devenir les longues études et la pratique nécessaires au juge? L'expérience a prouvé, depuis, que Tinamovibiiîté était une garantie plus sûre que Télection. Mais alors il allait bien dire au peuple souverain qu'il était infaillible, comme on l'avait dit jadis aux rois.

L'œuvre la plus solide de la constituante fut la séparation des pouvoirs judiciaires et administratifs, qui se confondaient dans l'ancien système. La division de la France en départements mettait un obstacle insurmontable au retour des anciens privil^^ provinciaux, et préparait à la France de vigoureux éléments d'union, de force et de prospérité; elle facilitait l'unité législative et la rapide expédition des affaires , assurait et agrandissait la prépondérance de Paris.

En matière de finances, l'assemblée alla en tâtonnant, embarrassée par le déficit et les misères publiqueis; elle évalua l'impôt, permit la libre circulation des grains, établit une banque nationale. Elle réussit mal dans sa plus importante mesure, la vente des biens nationaux et la création des assignats ; les assignats , loin d'obvier à la banqueroute, ne firent que la rendre plus terrible.

L*ordre ecclésiastique fut révolutionné comme le reste. L'État n'admettait avant 1789 que la religion catholique; le clergé faisait partie de l'État, et avait des terres, de gros revenus, des règlements à part. La constituante ne reconnut plus de religion nationale , abolit les dîmes , assigna un traitement- auclergé ; ses biens furent réunis au domaine de l'État; les vases et ornements sacrés restèrent comme dons patriotiques ; le pouvoir civil des évéques fut réduit à un vain nom ; les revenus des bénéfices furent séquestrés, les voeux monastiques interdits ou annulés ; tout religieux devint libre de sortir du cloître. Le département forma un diocèse, pour que la circonscription ecclésiastique concordât avec la circonscription civile; tous les fonctionnaires de l'Église furent soumis à l'élection, les ecclésiastiques exclus de tout office judiciaire ; la nation eut le pouvoir de supprimer une cure, un évéché, sans en référé? au saint ^ siège. On obligea, les curés de lire, en chaire, les lois et décrets i^ rassemblée. Toute bulle du pape fut enfin dcclaréc nulle,

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