LA TERREUR. — LA VENDÉE
L'£urope fut atteinte de stupeur : les peuples cessèrent d'admirer la Révolution, les souverains de la mépriser ; et les cours, voyant que tout ce qui avait été tenté pour sauver Louis XVI n'avait fait que bâter sa perte, comme pour protester de l'indépendance nationale, n'osèrent rendre de pompeux honneurs à sa mémoire , ni accueillir ouvertement les émigrés. La Russie proûtait de ce découragement pour compléter l'occupation de la Pologne. En Angleterre, Fox lui-même avait réprouvé, pendant le cours du procès, ce qu'il avait d'illégal et de barbare. Maintenant que tout était consommé , Pitt espérait que les excès de la liberté la rendraient tellement odieuse, qu'elle étoufferait chez les Anglais tout désir de réforme < , et qu'il y
» Pitt avait favorisé , dans le principe , les idées d'égalité de Thomas Payne ; mais, après les avoir vues mises en pratique, il disait : « Thomas Payne a raison ; mais ses adeptes n'ont pas le sens commun. Si je favorisais leurs doctrines qu'arriverait il? Des hommes sans lumières et sans
.^84 lA TERREUR.
aurait en Europe uu tel bouleversement , querAngleterre pourrait s'emparer des colonies, et poursuivre la conquête dès Indes. Kn effet , elle consolida son établissement au Canada , elle exclut les Français du Royaume-Uni (y^/ten-^///), souleva contre eux toute TEurope. La nécessité d'une guerre avec la France fut désormais reconnue ; ce fut une guerre à mort. L'Espagne et la Hollande se joignirent à la Grande-Bretagne, la Prusse à TEmpire. Le roi de Sardaigne affronta un péril imminent pour rester fidèle à ses devoirs de parenté. Partout la passion et rhumanité l'emportèrent sur les calculs de la politique.
La France accepta le déli, en disant : Quiconque rCest pas pour moi est contre moi,. Sa déclaration, qui était un acte de propagande , avait fait une vive impression parmi les peuples. Rien ne parut impossible à vingt-cinq millions d'hommes : on se procurera de l'argent avec les biens des émigrés; les riches et les pays affranchis payeront le surplus. Partout où pénétreront les armes de la France, le pouvoir révolutionnaire sera établi, la féodalité et les autres abus abolis, la souveraineté du peuple proclamée. Point dé demi-révolutions , dit Cambon ; que tout peuple qui ne voudra pas ce que nous proposons soit traité en ennemi. Paix et fraternité à tous tes amis de la liberté ; guerre à tous les vils partisans du despotisme ; guerre aux châteatAXf paix aux chaumières.
L'ennemi commença les hostilités. Cinquante-six mille Prussiens, vingt-quatre mille Autrichiens, vingt-cinq mille hommes fournis par la Hesse , la Saxe , la Bavière , menacent les bords du Rhin , de Mayence àCoblentz. Soixante mille Autrichiens et dix mille Prussiens s'avancent contre les Français sur la Meuse; quarante mille Anglais , Hanovriens , Hollandais , arrivent de la Hollande. Les Français sont contraints de se replier, et rappellent Dumouriez, qui s'était rendu à Paris, soit pour tenter de sauver le roi , soit parce qu'il se trouvait hors d'état de réaliser ses projets , et qu'on l'accusait d'entraver la révolution en Belmœurs s'empareraient du pays ; nous aurions une révolution sanglante. La question changerait , si chacun n'agissait ((ue conformcment à la loi (lu devoir. »
LA VENUEE. SS/f
gique , en s'opposant au despotisme des agents révolutionnaires. De retour dans les Pays-Bas, il réprima l'arbitraire, flt restituer aux églises leurs ornements , réprouva les vexations au nom de la France , et s'exprima sans ménagement sur le compte des intrigants qui tyrannisaient Paris. Cen fut assez pour exciter dans la capitale les plus grandes fureurs. On vota une nouvelle armée ; le drapeau noir fut arboré en signe du danger de la patrie : mais avant le départ il ne fallait pas , disait-on , laisser derrière soi de conspirateurs , c'est-à-dire qu'il fallait égorger ou rançonner le5 riches.
Les jacobins demandèrent un comité de surveillance ; ilg flrent suspendre les recherches commencées contre les auteurs des massacres de septembre , dont ils avaient accusé le roi. A la terreur se joignit la famine. Tout avait renchéri , et la municipalité, obéissant à ses préjugés économiques, achetait pour revendre à bas prix ; ce qui faisait disparaître les grains , et aniuer à Paris une foule affamée. Ce peuple , aveuglé par les mêmes préjugés , demandait que Ton fixât le maximum des denrées. Les nombreux serviteurs de la noblesse demeurés oisifs, tous ceux qu'elle faisait vivre , demandaient du pain. Alors on n'entendit plus parler que d'accapareurs, de monopoleurs, de ci-devant nobles, de mandataires infidèles du peuple , qui encourageaient le crime par l'impunité. Le pillage s'organisa; et Marat, écho de toute accusation et de toute injure, déclara que le peuple avait raison , et Robespierre, qu'il était infaillible.
Dumouriez, battu à Nerwinde et aussitôt déchu dans l'opinion, se vit contraint d'évacuer la Belgique. On lui fit un crime d'avoir été malheureux , et sa tête fut mise à prix. Alors, dégoûté de la république telle que les jacobins l'avaient faite , et ne cachant pas ses dégoûts , il songea à rétablir la constitution en élevant au trône Louis-Philippe d'Orléans , qui avait vaincu avecluià Jemmapes; il espérait y réussir, en se joignant au prince de Cobourg. Il passa donc aux Autrichiens, mais sans réussir à entraîner l'armée; il refusa pourtant de servir sous les drapeaux ennemis, en disant qu'il aurait agi avec les Français , jamais avec les étrangers. Général fécond en ressources, mais
386 LA TERAEUS. '
inégal , bon administrateur , diplomate habile , il Gt fiace aux premiers dangers de la Révolution , et soutint le premier l'honneur de ses armes.
Sa désertion rendit les jacobins furieux : ils s'écrièrent qu'ils étaient environnés de traîtres, de nobles, de prêtres; et Ton ordonna, comme en Chine, d'inscrire sur la porte de chaque maison le nom de tous les individus qui l'habitaient. On proposa (29 mars) d'instituer un tribunal révolutionnaire composé de neuf juges, qui, sans être astreints à aucune forme, devaient prononcer, sans appel ni recours en cassation , le châtiment des conspirateurs et des contre-révolutionnaires. Vergniaud s'y opposa, comme à une inquisition raille fois pire que celle de Venise. Danton appuya le projet , en disant : « Ce tribunal doit « suppléer au tribunal suprême de la vengeance populaire. « Rien n'est plus difficile que de définir les délits politiques ; « mais ne faut-il pas que des lois extraordinaires, en dehors des « institutions sociales, épouvantent les coupables? Soyons terri- « blés, pour dispenser le peuple d'être cruel. » Une terreur générale s'empara de tous ceux qui ne terrifiaient pas. Le peuple s'agita en tumulte aux portjes de l'assemblée , et l'on redouta un nouveau massacre ; les députés siégeaient toujours armés. Enfin, ce fut à grand'peine que Ton parvint à obtenir l'adjonctiou de jurés aux membres du tribunal.
Pendant ce temps les journaux redoublaient de fureur : Camille Desmoulins disait : Qu'est-ce que la vertu, si Robespierre n'en est pas flynage? Dans ses Discours de la lanterne aux Parisiens , il mêlait son rire et ses épigrammes au bruit grinçant de la guillotine. Marat , dans son ^77ii du pevple, se vengeait de tout ce qui était grand ou distingué, proclamait l'égalité, parce que toute supériorité faisait son martyre ; il inaugurait la démagogie par la démence. Le peuple se passionnait pour ces écrits , qui lui enseignaient à apaiser ses frayeurs avec le sang, comme les anciens avec des sacrifices.
L'abîme se creusait chaque jour pour les girondins : accusés de complicité avec Dumouriez et Philippe-Égalité, ils se disculpèrent , en reprochant à Robespierre et à Marat les crimes dont lis s'étaient souillés. Marat , convaincu d*avoir excité le
peuple à la révolte contre la convention, fut mis en accusation, mais absous à runanimité par le tribunal révolutionnaire. Cet ami du peuple fut couronné de branches de chêne , et ramené en triomphe dans l'assemblée sur les bras des sansculottes. Devenu plus furieux que jamais contre les modérés , il ne cessa de répéter qu'il était temps de passer des discours aux actions. Il fît instituer un comité de sûreté générale , avec pleins pouvoirs, ou à peu près, pour accélérer Faction du pouvoir exécutif. De là partirent les propositions les plus incendiaires. Les absolutions où les condamnations étaient dictées par un peuple furieux. Robespierre poursuivait sans relâche les girondins de ses dénonciations. Enfin, le 31 mai, sous la pression d'un mouvement populaire, la convention céda, et permit leur arrestation, renouvelant contre elle-même ce qu'elle avait fait contre la monarchie. Alors, dans toute la France, les modérés se retirèrent des municipalités, où les exagérés restèrent les maîtres , avec tout pouvoir pour exercer des perquisitions dans les maisons et sévir contre les suspects. Robespierre et Marat régnèrent dans Paris.
La nouvelle constitution fut votée ; elle attribua à tout citoyen âgé de vingt et un ans la plénitude des droits politiques. Ou devait élire un député sur cinquante mille âmes : rassemblée pouvait faire des décrets exécutoires sur-le-champ , et des lois sur les objets d'intérêt général ; sa durée devait être annuelle. Le pouvoir exécutif était confié à vingt-quatre membres , qui nommaient les généraux et les ministres , les dirigeaient, et en étaient responsables. Il fut enjoint à la nation d'accepter, dans le délai de trois jours, ce statut républicain.
Au milieu de ces triomphes du jacobinisme, une jeune fille, Charlotte Corday d'Armans , partit de sa province pour Paris, se fit introdufre près de Marat, et le poignarda. Arrêtée à l'instant même, elle soutint avec intrépidité l'acte qu'elle venait d'accomplir : fai tué un Jiomme, dit-elle, pour en sauver cent mille ; un scélérat, pour sauver des innocents; une béte féroce , pour donner le repos à mon pays. Elle mourut avec calme et sérénité.
Qu'à cette époque redevenue païenne , une jeune fille , qu»
388 LA TEBfi£Ua.
avait rêvé une république toute de gloire et de vertu, devienne homicide avec des intentions saintes et se croie une héroïne, on ne, saurait en être surpris ; mais ce dont on est en droit de s'étonner , c*est qu'elle ait été traînée à Féchafaud par ceux qui préconisaient Brutus et Cassius ; car il n'y avait pas moins de grandeur chez cette fille abusée.
Ce meurtre , dont la politique démontrait même Tinutilité , fut imputé aux girondins. La convention assista aux funérailles de Marat , à qui elle décerna les honneurs du Panthéon ; et ce forcené devint un saint pour ceux qui prenaient les saints en pitié. Robespierre "s'attribua une partie de cette ovation , en s'écriant que le hasard avait dirigé le coup sur Marat , et non sur lui ; et que le meilleur éloge à faire de celui qu'on avait perdu était de le venger.
Saint- Just, bourreau sentencieux ', fit déclarer le gouvernement révolutionnaire, c'est-à-dire la suspension de la constitution et l'établissement d'une dictature , avec une armée à ses ordres. La loi des suspects frappa quiconque avait écrit en faveur de la tyrannie ; quiconque ne pouvait présenter un certificat de civisme ou justifier de ses moyens d'existence ; ceux qui n'agissaient pas dans lesensde la Révolution, ou ne parlaient pas dans les sections , ou passaient pour être de mauvaise foi. Tous les anciens fonctionnaires, les nobles , les prêtres , furent considérés comme suspects ; il en fut de même des émigrés rentrés ou de leurs parents , et , pour les faire arrêter, il suffit de la simple dénonciation des comités.
La France s'habitua ainsi à voir punir les délits d'opinion; et le comité révolutionnaire , rassuré à l'intérieur, s'occupa d'envoyer les citoyens , soit à l'armée , soit à la guillotine.
' Voici quelques-unes de ses sentences : « Tous sont coupables quand la patrie est malheureuse. — Buzot a été le premier à jeter ici la discorde : la vertu n*a pas tant d'âpreté. — Quand les girondins furent accusés de complicité avec Dumouriez , ils sourirent : la dissimulation sourit , la vertu s'afflige. — Dans les révolutions , celui qui est ami d'un traître est justement suspect. — 11 y a quelque chose de territ>le dans le saint amour de la patrie : il est tellement exclusif, qu*il immole tout sans pitié, sans crainte, sans respect humain , à Tintéret public. >»
Il ne s'était encore manifesté au dedans aucune réaction violente; les espérances et les craintes se tournaient plutôt du côté de Coblentz. Mais toutes les villes étaient en révolution , seule manière de vivre depuis qu'il n'y avait plus rien pour alimenter les métiers et le commerce. Les gens de la campagne étaient affranchis des corvées féodales ; la première assemblée avait beaucoup fait en faveur du peuple. La confiscation des biens de mainmorte créa une nouvelle classe de pro* priétaires, qui , ayant acquis des biens à vil prix et avec des assignats sans valeur, étaient intéressés à s'opposer au retour du passé, et pleins d'ardeur pour la Révolution. Les prolétaires remplissaient les municipalités et les comités; les assignats étaient dans leurs mains ; la propriété morcelée avait passé dans les mains du paysan : beaucoup d'entre eux, qui tenaient des terres sous la seule obligation de services féodaux, restèrent, lorsqu'ils furent abolis , propriétaires absolus. D'autres usurpèrent , à la mort di{ maître, dont les titres avaient été brûlés, les biens qu'il laissait, et la Révolution couvrait le vol, ou y applaudissait; les nouveaux possesseurs firent bientôt fructifier ces terres.: L'artisan se trouvait sans ouvrage ; mais les secours publics lui venaient en aide lorsqu'il allait, coiffé du bonnet rouge et la pique à la main , se mêler aux émeutes. Comme l'unique occupation était la guerre , il en résultait la nécessité des séditions ou des batailles, pour devenir fonctionnaire ou général. Il n'y avait point de commerce , soit faute de crédit, soit par Teffet des fausses mesures économiques. Mais les fournitures et l'agiotage procuraient d'énormes bénéfices à ceux qui spéculaient sur la misère publique. Tous ces gens-la, se croyant sans cesse menacés , perpétuaient le désordre , et voyaient un complot aristocratique dans tout ralentissement. Ajoutons-y ceuxlà qui pensaient que la raison et la justice avaient eu leur part dans la Révolution, et que des saturnales sanglantes, mais éphémères , ne Fempécheraient pas de porter des fruits précieux et durables.
Mais les sentiments religieux et monarchiques restaient vivants parmi les habitants des campagnes, dans la Bretagne, le Poitou , l'Anjou, la Touraine , dans TOrléanais, dans une partie
S90 LA TEBBEVB.
du Maine et de la Normandie ; les villes, bien que révolutioonées , restaient avec les modérés et les girondins. Les nobles bretons , aristocrates opiniâtres , avaient émigré à Jersey et Guernesey , d'où ils entretenaient le mécontentement et préparaient l'insurrection.
Dans le Bocage, vaste pays de pâturage, qui s'étend de la Loire aux Sables d'Olonne , et Onit dans le Marais au bord de FOcéan , le propriétaire vivait paisiblement au milieu de ses biens , à côté de son fermier et dans la société du curé. Là n'avaient pas pénétré les idées philosophiques, et la Révolution n*y avait pas été comprise. Les droits féodaux et les dîmes y continuaient d'exister, quoique abolis. On y fut choqué surtout du serment imposé aux prêtres. De l'aveu de leurs ennemis même, ces paysans étaient de bonne foi ; ils demandaient la faculté de célébrer tranquillement leurs oflQces, en dehors des églises desservies par des prêtres assermentés ; ils faisaient bénir leur mariage et baptiser leurs enfants , non par ces intrus , mais par les ecclésiastiques déposés. De là , division dans les familles et schisme religieux, puis, comme conséquence, schisme politique; car l'esprit de paroisse se soulevait contre la centralisation et l'impiété de Paris.
Des troubles avaient commencé , dès le mois d'octobre 179i, sur les deux rives de la Loire; mais ils avaient été réprimés. Une grande levée ayant été ordonnée, ces paysans pensèrent que ce serait pour eux un crime de servir la convention régicide. Puisque vous devez combattre , disaient les mères , combattez dans te pays, près de nous , qui vous secourrons et vous vengerons,
La guerre civile commença (mars 1793). Le voiturier Cathelineau se mit à la tête des insurgés, et ce héros populaire leur donna l'exemple. La noblesse fournit aussi ses héros, Lescure et la Rochejaquelein. Celui-ci n'avait que vingt ans; il brava tous les dangers pour joindre les insurgés qui l'appelaient : Je suis bien jeune, leur disait-il; mais, par le courage, je me montrerai digne de vous commander. Si f avance, suioez-moi; si je recule, tuez-moi; si je meurs, vengez-moi.
Cette exaltation royaliste et religieuse valut plus d'une fois la
victoire aux insurgés sur les soldats révoIutionDaires, qui, dans cette guerre de détail , ne pouvaient déployer le courage de renthouslasme , et finissaient par se lasser. Les Vendéens, hommes, femmes, enfants, combattaient sans ambition au nom de Dieu et de Louis XVII, en chantant des litanies et des Te Deum. Ce fut en vain qu'on voulut rabaisser cette insurrection , en faisant passer pour des bandits et des assassins des gens qui obéissaient à des convictions profondes.
La Vendée et la Bretagne paraissent faites exprès pour la guerre civile : le sol inégal et agreste de ces deux pays offre aux bandes une infinité de refuges : les routes , encaissées entre deux crêtes hérissées de broussailles , sont comme autant de fossés profonds; les petits murs qui entourent les champs sont des retranchements qui favorisent les embuscades. Les troupes s^égarôit dans un labyrinthe de chemins de traverse et de sentiers : ici des bois , là des marais et des canaux que masquent d'épais buissons ; ailleurs , des landes immenses couvertes de génets'de la hauteur d'un homme. La défaite du paysan vendéen était de peu d'avantage pour Tennemi, attendu qu'il n'avait que son bâton et un fusil, tandis que chaque victoire fournissait des munitions aux insurgés. Mis en déroute sur plusieurs points, ils se dérobèrent , et allèrent se rallier, de l'autre coté de la Loire, aux bandes de Bretons désignés sous le nom de chouans, et ils se soutinrent encore après que la Rochejaquelein eut succombé.
La ville de Lyon , ouvertement fédéraliste , reconnut la convention, mais refusa d'obéir aux décrets qui évoquaient à Paris les procès commencés contre les patriotes, et ordonnaient de destituer les autorités municipales. Voulant échapper à tout prix au joug des jacobins , elle s'insurgea. Marseille, après s'être signalée par un républicanisme outré, communiqua son mécontentement à Toulon, qui proclama Louis XVII et appela les Anglais. Il y avait alors dans ce port, le meilleur de la Méditerranée, quinze vaisseaux de ligne et cinq frégates, qui tombèrent au pouvoir de l'ennemi sans coup férir.
Ainsi la guerre civile éclatait eu Bretagne, en Normandie, du centre de la France au midi. La guerre étrangère s'étendait sur toute la ligne du Rhin aux Pyrénées et aux Alpes. S'il y
392 LA TËBBLUB.
avait eu de ruiiité et du désintéressement parmi les rois alliés , la France eût-elle échappé à tant de coups? Mais ces rois n'aspiraient qu'à des acquisitions particulières : l'Autriche , à s'emparer des forteresses de la Belgique; l'Angleterre, de Dunker> que ; le Piémont, de la Savoie. Cependant, après la défection de Dumouriez , l'étranger gagna du terrain : Mayence , Condé ^ Valenciennes, tombèrent au pouvoir des Prussiens; et si, au lieu de s'endormir aux frontières, ils eussent marché sur Paris, tandis que les Autrichiens et les Piémontais s'avançaient par le midi , que l'Espagne secondait l'effort des Vendéens, et que les Anglais fournissaient à tous des subsides, c'en était fait de la république. Mais l'Autriche était mal disposée pour la Prusse , celle-ci ne lui ayant rien donné dans le nouveau partage de la Pologne. Les Vendéens remportèrent des victoires sanglantes; mais ils ne furent pas secondés par les Anglais , et les princes n'eurent pas le courage de se mettre à la tête de ceux qui se faisaient tuer pour eux.
La convention, au contraire, agissait avec une activité prodigieuse : travaillant nuit et jour, ne transigeant jamais, elle sauva la patrie par les moyens les plus désespérés. Le papiermonnaie perdait à ce point, que pour un franc on en avait six en assignats : on chercha néanmoins à leur donner de la valeur par des expédients , et l'on Gxa le maximum du prix des grains. La science vint en aide à la Révolution , qui pourtant s'était montrée hostile envers elle, en abolissant académies, universités, Incultes. Comme le salpêtre de l'Inde arrivait diffîcilement et en petite quantité , alors qu'il était si nécessaire , on établit en un moment des manufactures dans le pays : non-seulement on parvint à l'extraire du sol, mais à le puriûer, et Ton en fit de la poudre, sans se servir des moulins ordinaires, qui auraient demandé trop de temps et de dépenses. Cette poudre fut raffinée et séchée en peu de jours, par des procédés nouveaux. On recueillit en neuf mois douze millions de livres de salpêtre en France, tandis qu'on n'en obtenait auparavant qu'un million par an. Chaque niaison devint une fabrique de poudre, et ct> travail devint une fêle. Des méthodes nouvelles permirent de se procurer promptemcnt du fer , de Facier , des armes. Quinze
fonderies pour bouches à feu doDuaient annueUement sept mille pièces de bronze; trente autres pour les pièces de fer en donnaient treize mille. Il y eut vingt manufactures d'armes , au lieu d'une qui existait précédemment. 11 se fabriquait dans Paris cent quarante mille fusils par an, outre ce que fournissaient les départements ; et cent huit ateliers réparaient les armes de toute espèce. Les. piques, qui ne servaient plus qu'aux invalides , armaient de nouveau des bataillons entiers ; les cloches étaient fondues pour faire des canons ; les monastères se transformaient en arsenaux et en nitrières. On tira du pin le goudron pour la marine ; le télégraphe accéléra les communicaticos ; on prépara en peu de jours les cuirs, dont le tannage exigeait auparavant plusieurs années ; l'art de faire le savon fut perfectionné, et livré a l'industrie commune. L'un, en fabriquant la soude , sauva les verreries et les papeteries du danger de rester en chômage , faute de recevoir les alcalis d'Amérique; un autre trouva le secret d'extraire le soufre des pyrites ; celui» ci prépara l'alun et Tacide sulfurtque ; celui-là améliora le pain de munition. En somme, la France parut n*avoir qu'une pensée, qu'une seule affaire , la guerre.
Si donc la Révolution fit peu de cas des théories, elle poussa aux applications , et Carnot les rendit nécessaires. Le savant Monge , démocrate ardent , qui devint plus tard sénateur et comte , appliqua les mathématiques à l'artillerie ; il prêta au besoin sa tête comme d'autres leurs bras , et fonda l'École polytechnique. Fourcroy , Chaptal , Berthollet , s'occupèrent de suppléer aux matières dont les arrivages avaient cessé ' . Cabanis réforma les hôpitaux ; Larrey introduisit le premier les ambulances volantes , qui offraient le moyen de donner des secours aux blessés pendant que la mêlée durait encore ; le peintre David dirigea les préparatifs des fêtes révolutionnaires, dont Gossec
* Les deux compagnies d'aéronaiiles qui opérèrent à la bataille do Fieurus offrirent une application bi/arre des découvertes nouvelles. Un ballon captif servait ù observer les mouvements de Tennenn , et à en informer le général à l'aide de signaux. On veut que cette innovation ait effrayé les ennemis ; maib elle ne lut pas adoptée
394 LA TEBBEUB.
composa la musique , et Joseph Chénier les chants lyriques, inspirés par la philosophie du siècle, et dans lequels il s'ap. plaudissait d'arracher « la double couronne du fanatisme et de la tyrannie. »
Un million deux cent mille citoyens coururent aux armes : les uns par enthousiasme de la liberté , en haine des tyrans; les autres, pour se soustraire à la terreur. Ceux qui ne voulaient pas prendre part aux émeutes sanguinaires se réfugiaient aux armées, qui restèrent toujours pures d'excès ; ceux qui craignaient d'être immolés se sauvaient dans les camps, prêts à mourir, mais du moins avec gloire , pour une patrie qu'on ne cessait pas de chérir. Poussés bon gré mal gré sous les drapeaux , beaucoup d'entre eux y révélèrent des talents dont ils n'avaient pas même l'idée, et devinrent d'excellents généraux. Les noms qui désignaient les anciens corps furent effacés , car l'idée d'égalité dominait aussi dans l'ordre militaire : comme tous d'ailleurs étaient égaux, tous volontaires, il n'y eut point de distinction entre l'armée et la garde nationale. L'une prit l'uniforme bleu d'e l'autre , qui entra pour les deux tiers dans la formation des corps ; et les volontaires , qui n'avaient pris le fusil que pour défendre les frontières menacées , se trouvèrent contraints de suivre la carrière des armes.
L'art de la guerre changea alors de face : non-seulement les engagements de tirailleurs et les charges à la baïonnette remplacèrent les tournois méthodiques , mais la grande guerre , éeveuue nécessaire, fit comprendre la puissance des masses , et le besoin de vaincre avant qu'elles fussent rompues. Comment les généraux auraient-ils pu soumettre à une pratique toute régulière, qui aurait entravé leur ardeur, des soldats mal armés, sans habitude des manœuvres? Ils Grent mieux de les abandonner aux inspirations soudaines de leur courage; de les laisser se précipiter, protégés par des batteries et par quelques escadrons aguerris , sur les lignes et sur l'artillerie ennemie , genre de guerre mieux fait pour entretenir l'ardeur et l'émulation. Les Français apprirent peu à peu à se rallier, à se serrer contre la cavalerie , à profiter des accidents du terrain pour se rapprocher de l'ennemi , à Tassaillir avec une furie contre la-
quelle demeurait impuissante la tactique de soldats dont la seule règle était de faire leur devoir.
Cette obéissance passive, qui éteint Tâme, passait pour Télément essentiel des armées : la Révolution la fit disparaître. On croyait à la nécessité d'une longue expérience , et la Révolution remplaça les officiers qui appartenaient à Taristocratie, par des sousK)fficiers; elle créa une armée citoyenne pour une guerre nationale. Des troupes qui manquaient de tout devaient introduire une manière d'opérer nouvelle : à défa^tde tentes, elles bivouaquaient; n*ayant avec elles ni train, ni magasins, ni provisions , elles s'inquiétaient peu de couvrir leurs lignes , et arrivaient à Timproviste , avec une mobilité extrême, sur des ennemis accoutumés à des marclies méthodiques.
La convention, dans sa pensée de tout niveler, n'avait pas bésité à abolir aussi les corps d'état-major, qui réclamaient de longues études et qui paraissaient indispensables ; elle leur substitua des officiers nouveaux. Le système des vieilles armées était donc détruit ; et la tactique de Frédéric , qui consistait à former des cordons de troupes , à opposer corps à corps , à tourner longuement une ligue , avec le soin de ne pas se découvrir et d'opérer comme sur un champ de manœuvres, cette tactique ne pouvait plus convenir. Ce n'était plus le moment des guerres combinées, qui permettaient de s'observer, de feindre, de choisir des positions, de défendre ou de surprendre une place pour parvenir à occuper quelque petite province : il s'agissait désormais de tenter de grandes invasions, de prendre des capitales, d'anéantir des armées.
L'ardeur belliqueuse du pays fut dirigée avec vigueur par le comité de salut public, ou plutôt par l'un de ses membres. Carnot. Comme la Révolution demandait l'impossible, il s'appliqua à régulariser tant de fougue. 11 ordonna de frapper des coups décisifs sur le point stratégique le plus important », de rompre les
' Il ne faudrait point conclure de cette assertion que Carnot Tut . Pinventeur de la tactique moderne. La guerre de niasses, à laqtielle sont <]us les grands succès de la Révolution et de TEmpire, se trouve indiquée dans le mémoire adressé au comité de défense générale par le général