PREMIERES CAMPAGNES DE NAPOLÉON
Ce beau pays^ pour lequel on s'était battu pendant des siècles, n'avait entendu retentir le canon, depuis plus de quarante ans, que dans les fêtes des archiducs. Mais les impôts que les nécessités de la guerre avaient fait augmenter Pavaient indisposé contre ces souverains étrangers, et il accueillait avec joie Tespoir de se placer à la tête de Ttinion italienne. Après avoir rassuré les esprits en respectant les propriétés et les personnes, Bonaparte institua à Milan une administration municipale et des gardes nationales. Il laissa faire de grandes démonstrations d'allégresse, former des réunions politiques, et publier des journaux. Il imposa au pays vingt millions pour taxe de guerre , enleva aux églises leur argenterie , aux monts-de- piété les objets engagés. Ses soldats furent rhabillés , et se remirent de leurs fatigues. Ils surent se faire aimer par la vivacité et Tentrain de leurs manières, bien que leurs chansons révolutionnaires donnassent Tidée d'une liberté plus soldatesque que solide. Cependant Pavie , qui osa tenter un mouvement , fut mise sans pitié à feu et à sac.
Bonaparte accorda , moyennant dix millions , des vivres et des tableaux , un armistice au duc de Modène , qui s'était réfugié à Venise; et, après avoir pourvu aux besoins de son armée , il put envoyer au Directoire trente millions , sans compter l'argent qu'il fît passer à l'armée du Rhin.
Son intention était de gagner le Tyrol , et de joindre , parla vallée du Danube , les armées du Rhin , commandées par Moreau et Jourdan. Mais Carnot considéra ce projet comme témôraire et périlleux : il lui fît donc parvenir l'ordre de laisser la moitié de son armée en Lombardie , sous le commandement de Kellermann , et de marcher avec le reste sur Rome et Naples. Bonaparte aperçut le danger qu'il y avait à partager le commandement , et à s'avancer en Italie à la manière de Charles VIII. Il se décida en conséquence à désobéir, et se disposa à assiéger Mantoue, le dernier refuge des Autrichiens, pour remonter
dans ridée que je pourrais bien devenir un acteur décisif sur notre srène politique. Alors naquit la première étincelle de la hante ambition. >» Mémorial de Sainte' Hélène.
UIST. hV. CENT ANS. — T. W. 7
ensuite TAdige. Après avoir énuméré pompeusement à Tarmée ses récents triomphes , il lui disait : a II nous reste d'autres « marches forcées à faire, des ennemis à loumettre, des lau- « riers à cueillir, des injures à venger. Que ceux qui ont aiguisé a les poignards de la guerre civile en France aientà trembler I... « Mais que les peuples soient sans inquiétude : nous sommes les « amis de tous les peuples... Rétablir le Capitole, réveiller le « peuple romain après des siècles de servitude , tel sera le fruit « de nos victoires... Le peuple français, libre, respecté du « monde entier, donnera à FEurepe une paix glorieuse , qui la « récompensera de six ans de sacrifices. Vous rentrerez alors « dans vos foyers, et vos concitoyens, en vous montrant, diront : « Il était de r armée d Italie! »
Venise justifiait mal son ancienne réputation de prudence en affectant la sécurité , alors que les tribunes de Paris retentissaient d'imprécations contre sa noblesse , contre son conseil des Dix, contre ses inquisiteurs. Placée entre ces menaces et la défiance que lui inspirait Ta vidité au^ichienne, elle crut détourner le péril en ne Tavouant pas , et continua de se livrer à ses fêtes licencieuses , sur les bords du précipice. Un ordre aussi insensé qu'inconstitutionnel des inquisiteurs d*État défendit de donner communication au sénat et au grand conseil des rapports envoyés sur le véritable état des choses , ôtant ainsi à ces assemblées le moyen de faire des propositions opportunes. Lui était-il possible de garder davantage sa dangereuse neutralité, quand Tarmée française entrait sur son territoire? Les jeunes oligarques étaient d'avis de défendre les frontières contre quiconque oserait les violer le premier. Les vieillards auraient voulu se jeter dans les bras de l'Autriche , qui depuis longtemps convoitait une pareille acquisition. D'autres, plus hardis, penchaient pour la France victorieuse et républicaine , n'ayant point d'intérêt à détruire cette république , mais seulement à lui faire rajeunir, conformément à ses propres idées, sa constitution décrépite.
On s'arrêta au plus mauvais parti , à la neutralité non armée. Qu'en résulta- t-il } Bonaparte entra sur le territoire de Brescia en protestant qu'il ne voulait offenser en rien la sérénissimeré-
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publique. Beaulieu viola à son tour le territoire , et occupa par surprise Peschiera; mais quand Bonaparte, vainqueur à Borghetto, eut passé le Mincio , Beaulieu fut obligé d'abandonner cette forteresse pour se retirer par le Tjrol : les Français s'établirent dans la placer puis, s'étant emparés de Vérone et de toute la ligne de TAdige, ils murent le siège devant Mantoue.
La contagion républicaine gagnait Tltalie entière. La noblesse et le clergé, les Autrichiens, les Anglais , s'e£foFçaient d'en étouffer les germes; le pape fit des préparatiiis militaires, le roi Ferdinand emprisouna à Naples les patriotes , et mit sa couronne sous la protection du ciel;, les Anglais soufllèrent partout le feu et prodiguèrent For.
L'Autriche ne pouvait plus songer à envahir laFranee. Voyant donc que la perte de Mantoue la laisserait découverte de ce côté , elle envoya , par le Tyrol , le maréchal Wurmser, à la tête de soixante mille combattants. Ces forces , secondées par les dix mille hommes qui se trouvaient enfermés dans Mantoue, et par les t^oliens dévoués à l'Autriclie, pouvaient mettre Bonaparte dans la plus difficile position.* Les patriotes s'en alarmèrent , et leurs adversaires reprirent de l'audace. Déjà les Autrichiens se disposaient à passer l'Adige §ur tous les points, et Ton ne songeait plus qu'à la retraite, quand Bonaparte osa abandonner le siège de Mantoue , où il laissa ses batteries enclouées, et concentra ses forces à la pointe du lac de la Garde. Bientôt la bataille de Lonato releva les chances de la France (30 août 1796), et la campagne se termina par la victoire de Gastiglione, où trente mille hommes en défirent soixante mille.
L'admiration n'eut plus de bornes , et Bonaparte prit un ton plus haut avec les puissances italiennes. 11 flatta les peuples de l'espérance de devenir libres, s'ils savaient rester d'accord, et leur promit qu'ils ne seraient ni Français, ni Allemands, mais Italiens*.
' Napoléon disait au docteur Antomarcht : « Quand j'entrai pour la première fois en Italie J'étais jeune comme vous; j'avais la vivacité, le feu de la jeunesse , la connaissance de mes forces et le désir de les
Pendant ce temps , le Directoire ordonnait à Jourdae et à Moreau de s'avancer séparément en Allemagne. Malgré ce plan vicieux , ils furent vainqueurs à Essling , et s^ayancèrent jusqu'au Danube. Mais les belles manœuvres stratégiques du jeune archiduc Charles obligèrent Moreau à effectuer cette retraite célèbre, dans laquelle il parvint à ramener son armée saine et sauve. Aussi tous ceux à qui plaisent surtout les talents de second ordre mirent cette retraite aussi haut que les victoires de Bonaparte.
Le général de Tarmée d'Italie aurait voulu seconder ces mouvements militaires en se dirigeant vers TAllemagne, et déjà il avait pénétré jusqu'à Trente ; mais Wurraser, qui s'était enfoncé dans leTyrol, redescendit dansTItalie en suivant le cours delà Brenta^et contraignit Bonaparte à revenir sur ses pas. Il ne réussit toutefois qu'à se jeter dans Mantoue, où une famine horrible ne tarda pas à se déclarer.
Bonaparte pressait le Directoire de faire la naix avec les États italiens les plus forts, et de déclarer Tindé^ndance des autres. ( 10 octobre) Flnfiii, un armistice fut accordé au roi de Naples , à la condition de rappeler les contingents envoyés à TAngleterre et à l'Autriche , d'ouvrir les ports napolitains aux bâtiments français , et de payer six millions à la république. Quant aux nombreux prisonniers d'État, il ne s'en occupa point.
Victor-Amédée 111 vint à mourir, et Charles-Emmanuel III
mettre à Pépreuve. Les vieilles moustaches méprisaient ce eomraan- <lant imberbe ; mais ils étaient réduits au silence par mes actions d'éclat. Une conduite sévère, des principes austères , paraissaient étranges dans im jeune homme né de la Révolutioni Je marchais , et Pair retentissait d'applaudissements. Tout dépendait de moi : savants, ignorants, riches, pauvres^ magistrats, clergé, tous étaient à mes pieds; mon nom était cher aux Italiens. Je vous avoue , docteur, que ce concert d^hominages m^exalta, nVoccupa tellement, que je devins insens^iblc à tout ce qui n'était pas la gloire : je ne voyais que la postérité et l'histoire. Les belles italiennes taisaient étalage de leurs charmes , mais j*y étais insensible : il est vrai quVIIes se dédommageaient avec ma suite. Quel tojnps! que de bonheur ! que de gloire! »
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lui succéda. D'une santé faible et d'une imagination inquiète, il accepta l'amitié des Français en leur cédant la Savoie et Niee^ et en leur assurant les passages des Alpes. N'oubliant pas toutefois, au milieu de ces désastres, les espérances nour* ries par ses pères , il insistait pour avoir la Lombardie ; mais le Directoire la tenait en réserve pour un marché plus avantageux.
On négociait toujours avec Gênes au sujet de l'indemnité due pour la frégate la Modeste ; et Bonaparte exigeait qu'elle châtiât les Barbets, brigands qui assassinaient les Français;, il voulait en outre qu'elle chassât plusieurs familles dévouées à l'Autriche et à Pïaples. Les Anglais arrivèrent tout à coup, sous les ordres de Nelson , attaquèrent dans la rade un bâtiment français, et le capturèrent. Tant d'arrogance finit par indigner les Génois, et ils acceptèrent l'amitié de la France, en excluant de leurs ports le pavillon britannique.
Obéissant surtout aux instances de Bonaparte , qui avait au moins le mérite de nous montrer les malheurs et les fautes de nos divisions, des députés cisalpins parcoururent le pays pour faire fraterniser Les peuples. L'Italie centrale était remplie d'esprits ardents qui caressaient l'idée de l'indépendance italienne; mais cefut^Reggio qui la première envoya des mandataires pour s'entendre à Milan avec les Cisalpins, et fêter l'aurore de l'unité italique. Modène opposa de la résistance aux patriotes ; mais Bonaparte , alléguant la violation de l'armistice, proclama la déchéance du duc et la liberté du pays. Bologne, et Ferrare se constituèrent en républiques, et s'unirent à la Lombardie. La Toscane s'était en vain montrée amie de la France : Bonaparte ne tarda pas à se plaindre d'elle, et, la traversant enseignes déployées , il poussa une division sur Livoume, où s'était établie une escadre anglaise : il l'en chassa, confisqua les propriétés des sujets anglais et napolitains , occupa les forts , et exigea des indemnités. Son intention était de déposséder le grand-duc, uniquement parce qu'il était Autrichien. En même temps il souleva la Lunigiane, ainsi que Massa et Carrara, qu'il appela à la liberté , et d'où il tira de l'argent. De tels actes étaient de nature à ouvrir les yeux des gouvernements neutres,
qui espéraient o'étre point atteints en s*ab8tenant d*agir, quand ils auraient dû s'armer.
Les Anglais, de leur c6té, occupèrent Porto*Ferrajo ; mais ils Tabandonnèrent quand ils eurent perdu la Corse. Cette Ne eût été pour eux d'une grande importance ; mais ils prirent ombrage de Paoli, le seul homme peut-être qui eût pu tenir tête à la France. Il se rendit à Londres (1795), et y conclut un traité d'union entre la Corse et l'Angleterre, lui conservant sa nationalité , ses lois et sa religion ; mais les Corses n'y acquiescèrent pas ; aidés par Bonaparte, ils secouèrent le joug anglais.
( 1797) François IL, ne se résignant point encore à fa perte de la Lombardie, convoqua une diète à Presbourg. Il y invita les Hongrois à concourir « à la défense de la moiiarcbie« de la religion, de la noblesse, très-gravement menacées par la nation française , plus cruelle , plus féroce , plus impie que tout autre peuple barbare. » Il recruta une nouvelle armée, et envoya Alvinzy tenter un dernier effort '.
Avec des forces réduites par tant de batailles, demandant à la république des renforts qu'il n'obtenait pas, Bonaparte eut à faire face à ce nouvel ennemi. Il livra de nouveaux combats à Caldiero et à Arcole ; et les Autrichiens se virent encore forcés de battre en retraite. Bonaparte oi^anisa à IVlilan une légion lombarde, dans laquelle les Italiens de tous les pays fraternisèrent , oubliant leurs anciennes divisions ; puis une légion polonaise, composée des compagnons de Kosciusko et des exilés allemands, qui venaient répandre leur sang pour cette liberté nais-
* Lorsque, vers la mi-janvier 1797, Alvinzy menaçait la ligne de PAdige, tous les officiers de Napoléon le pressaient de couper la côte de Castagnaro, ce qui, en faisant sortir ce fleuve de son lit pour mêler ses eaux à celles du Tartaro et de la fosse d^Ostiglia , aurait inondé toute la contrée entre TAdige, la mer et le Pô, au-dessous de Lcgoago. L*aile droite aurait été ainsi assurée , et la ligne militaire raccourcie. Bonaparte s'y refusa, à cause du dommage immense que le pays aarait éprouvé; tandis que .les Anglais, sous les ordres de Sidney-Smith , ne se firent pas scrupule en Egypte de couper la digue du lac Mahadiéli , qui porta le ravage dans tout le pays, et menaça Alexandrie. Rostopchin n^hésit» pas davantage à brûler Moscou.