‹ Histoire de cent ans de 1750 à 1850, tr., avec notesChapitre 78 sur 159 · PREMIÈBES CAMPAGNES DE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

PREMIÈBES CAMPAGNES DE NAPOLÉON

saute. Bientôt les bords de TAdige fureut ensanglantés de nouveau ; la victoire de Rivoli ( 14 janvier ) acheva la ruine des Autrichiens; Mantoue fiit contrainte de capituler (2 février), livrant ainsi à la France l'Italie supérieure, après dix mois de combats admirables contre toutes les forces de FAutriche.

Mais Fambition de Bonaparte allait grandissant avec sa gloire. On Tavait vu , seul arbitre de toutes les affaires, n'éroutant que ses propres inspirations , accorder paix ou trêve aux princes, maltraiter les commissaires qui n'agissaient pas à son gré, et gagner ceux qui, comme Clarke, étaient envoyés pour Pobserver.

Non moins habile en politique qu'à la guerre , Bonaparte résolut de constituer Modène , Bologne, Ferrare, la Romagne, la Marehe d'Ancône et Parme, en république cispadane, qui resterait alliée de la France lorsqu'il lui faudrait restituer la Lombardie. Tantôt il pensait à donner Rome comme compensation au duc de Parme , ou bien à réuuir le Piémont à la Ftanoe, en donnant la Lombardie à la maison de Savoie.

Le pape devait être la victime expiatoire des maux qu'on imputait au clergé. Le Directoire écrivait à Bonaparte que la religion eatholique était inconciliable avec la liberté, et servait de prétexte aux ennemis de la France. Il lui enjoignait donc de marcher sur ce centre d'inimitiés, de le détruire, et de livrer au mépris ce gouvernement de prêtres, voulant que le pape et les cardinaux fussent réduits à chercher un asile hors de 11talie. Bonaparte, né pour organiser, n'était point hostile aux idées religieuses; mais il se proposa de faire une incursion sur les États du pape, pour se procurer de l'argent, avec lequel il marcherait ensuite sur Vienne. C'est en vain que le général Colli tenta de l'arrêter à la tête des Napolitains : Bonaparte dépouilla le sanctuaire de Lorette (19 février); puis il reçut à Tolentino les envoyés du pontife, avec lesquels il conclut la paix , moyennant cession à la France du comtat Venaissin ; et à la république cispadane, de Bologne, de Ferrare et de la Romagne. Il exigea le payement de trente millions , le désaveu de l'assassinat commis sur la personne de Basse vil le , avec une

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indemnité pour sa famille, et, eu outre, un certain nombre de manuscrits et de tableaux.

Les Français pouvaient dire , à coup sûr, qu'ils en usaient généreusement avec les Italiens , leur faisant don de la liberté au prix de leur sang, et ne réclamant que des contributions*.

Alors, par une marche des plus bardies, Bonaparte tourna TAdige pour aller assaillir Vienne, ce que n'avaient pu ùitt Moreau et Jourdan. L'entreprise était d'une audace extrême, si Ton considère qu'il laissait derrière lui un pays à peine <*onquis, et beaucoup d'ennemis; mais il avait confiance en son génie , et dans cette belle armée d'Italie à laquelle il ne voyait aucunes troupes à comparer. Vainqueur au Tagliamento (16 mars 1797), il passa le fleuve, et l'archiduc Charles fut contraint de se retirer, la baïonnette dans les reins. Si Bonaparte avait tout à gagner par la célérité , il importait à son adversaire de traîner la guerre en longueur; et le temps en effet diminuait les forces de l'un, tandis qu'il augmentait celles de l'autre. La guene d'Italie, qui d'abord n'était qu'un épisode, avait acquis désormais l'importance principale : c'était dans ces contrées, et non plus en Allemagne , qu'il s'agissait de forcer l'empereur. Les Alpes Noriques étaient au pouvoir de Bonaparte; mais l'armée (]u Rhin ne paraissant pas pour seconder son mouvement, il proposa la paix à l'Autriche, et les préliminaires du traité forent signés à Léoben ( 18 avril ).

La France avait fini par comprendre qu'il était impossible de rendre toute l'Europe démocratique : c'est cependant ce que les révolutionnaires prêchaient, et le gouvernement laissait faire pour sauver les apparences. Il en résultait un désaccord flagrant entre les proclamations des généraux et les traités faits

' Napoléon perçut en contributions : de la Lombardie , 25 naiUioDs; de Mantoue , 800,000 fr.; des liefs impériaux, 200,000 fr.; de Modène, 10 niillions; de Massa et Carrara, 600,000 fr.; de Parme et de Plaisance, 20 millions; du pape, 30 millions; des magasins anglais, 8 millions; de Venise , 6 millions. « J'ai envoyé en France au moins 50 millions pour le service de rÉtat. C^est la première fois , dans l'bistoire moderne « (Qu'une armée fournit aux besoins de la patrie, au lieu de lui être à charge. » Mém, de Sainte-Uélène.

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{mr les ministres , entre le langage adressé directement aux peuples et celui qu*on tenait aux gouvernements. On laissait la Lombardie planter des arbres de liberté, arborer des drapeaux et des cocardes jricolores ; et cependant elle était destinée à être livrée à rAutriche. Mais Bonaparte lui avait voué une affection particulière, comme à son ouvrage; il lui répugna de sacriGer son indépendance , et peut-être y voyait-il le premier degré de i^échelle qu'il commençait à gravir : il songea à chercher quelque autre compensation pour TAutriche.

Il lui proposa la Bavière : mais à peine la Prusse en eutelle connaissance , que , redoutant extrêmement de voir cette puissance s^agrandir en Allemagne, elle dépêcha à Bonaparte Luchesini, qui combattit ce projet , et lui dit , en lui serrant la main : Eh bien! je compte sur le vainqueur de l* Italie, C'est alors que Tidée vint de sacrifier Venise.

Cette république était en butte à mille accusations, comme il arrive toujours à ceux dont la perte est décidée ; et les intrigues naguère mises en usage contre la Pologne se renouvelèrent à son égard. Les nobles dont le nom ne figurait pas au Livre d'or machinaient contre Toligarchie ; ceux de Bergame , de Brescia , de Crème , ayant noué des intelligences avec les Cisalpins , proclamèrent leur indépendance. Mais les montagnards se levèrent contre les novateurs ; Salo repoussa les républicains , et ils furent massacrés à Vérone. Les Français accoururent à leur secours , tandis que Venise envoyait ses Esclavons pour réprimer ces mouvements. Les insurgés remportèrent ; Vérone fut châtiée durement , et Venise perdit la possession de la terre ferme^

Ainsi qu'il était d'usage dans les circonstances graves, le gouvernement vénitien avait fait défense à tout navire étranger d'entrer dans la rade. Un bâtiment corsaire français (17 avril), poursuivi par les Autrichiens, se réfugia sous le canon du Lido, où il fut foudroyé et pris par les £scIavons irrités. On Gt grand bruit de cet incident; et Bonaparte répondit aux députés que la Seigneurie lui envoya pour s'excuser : Je serai un autre Attila pour Fenise ; plus d'inquisiteurs d'État, plus de livre d'or, ces restes de la barbarie ! f^otre gouvernement est décrépit. Et il lui déclara la guerre, de sa propre autorité. Après avoir ins-

tJtué des muuicipalités sur la terre ferme, il s^avança contré Venise.

Venise, avec de la constance et de l'énergie , pouvait se soutenir, même après la perte du continent; mal« ce n'était plus le temps de la ligue de Cambrai ! « Défendue par ses lagunes , par de nombreux bâtiments armés, par une garnison de quinze mille Esclavons , elle pouvait recevoir de nouvelles troupes par l'Adriatique : elle avait en elle la force morale de ces fomilles souveraines, qui devaient combattre pour leur existence politique. Qui pouvait apprécier combien de temps l'entreprise coûterait aux Français? Et, pour peu qu'elle durât, quel effet la résistance ne produirait-elle pas sur le reste de l'Italie ' ? »

Mais ses plus dangereux ennemisétaient à l'intérieur. Les conseils étaient sans énergie ; bien des membres de la noblesse songeaient à déserter la cause de la patrie , pour obtenir des fonctions dans le nouveau gouvernement ; et la seule plainte que fit entendre le doge Manin fut de dire : Nous ne sommes pas mime en sûreté dans notre lit pour cette nuit. On envoya donc à Paris pour traiter, à quelques conditions que ce fût; on essaya de répandre de l'or, dans l'espoir de les rendre moins dures. Le grand conseil renonça à Taristocratie héréditaire , reconnut le gouvernement populaire ; il demanda une garnison française , et offrit six millions , vingt tableaux , et cinq cents manuscrits. Mais des conspirations , dont le chef était un nommé Villetard , éclatèrent à l'intérieur ; et le grand conseil , poussé par elles, décréta rintroduction immédiate des troupes françaises. Une municipalité nouvelle fut instituée ( 16 mai) ; on ouvrit les horribles puits, les fameux plombs , et l'on y trouva un prisonnier. Bonaparte refusa de ;ratirier les conditions posées par le grand conseil , en alléguant sa déchéance ; mais il maintint toutes les obligations stipulées. Il ordonna l'abolition de l'aristocratie et le châtiment des inquisiteurs d'État ; il exigea trois millions en argent, trois en munitions navales , trois vaisseaux de ligne , deux frégates *,

I Mémoires de Sainte-Hélène.

* Dans la Correspondance inédite de Napoléon avec le Directoire, /e9 Italiens sont traités comme Tengeance la plus misérable : Ve-

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sans oublier la contribution obligée en tableaux et eu niaouscrits. Il enleva les chevaux de Constantinople , les lions du Pirée , ainsi que deux cent miUe sequins remis en dépôt par le duc de Modène.

Au milieu de tant de chutes, nous insisterions moins sur celle d'une république vermoulue, si de glorieux souvenirs et les artifices mis en jeu pour la perdre n'appelaient l'intérêt sur son agonie. Il y en eut qui condamnèrent cette destruction par des motifs intéressés ; tous blâmèrent la manière dont Tévénement fut consommé. Les maisons des Japobins furent saccagées par les Esdavons; il y eut des mouvements et du sang versé chez les Dalmates, qui avaient en horreur le nom et les doctrines françaises , et'qui s'indignèrent des outrages faits à leurs troupes qui servaient en terre ferme.

Cette occupation violait les préliminaires de Léoben ; mais l'Autriche , loin de s'en plaindre , songea à en profiter. Elle oc* <nipa l'Istrie et la Dalmatie, dont elle exigea un serment de fidélité. Les habitants de ces provinces ne pouvaient s'y résigner, et versaient des larmes en remettant au général autrichien l'étendard de Saint-Marc. Les Vénitiens supplièrent Bonaparte d'intervenir, et de chasser l'Autrichien ; mais il l'entendait tout autrement, et songeait au marché qu'il avait en vue. Dissimulant toutefois, il fit préparer une expédition contre les îles du Levant , comme si son intention eût été de les rendre à leur patrie expirante. La seule compensation que Venise obtint fut de voir planter dans ses murs l'arbre de la liberté, qui devait y durer si peu.

La paix fut bientôt signée à Campo-Formio ( 17 octobre). Le

«< nise va en décadence, depuis la découverte du cap de Bonne- Espérance et la naissance de Trieste et d'Ancône ; elle peut difficileinent survivre aux coups que nous venons de lui porter; population inepte, lâche, et nullement faite pour la liberté. Sans terre, sans eaux , il paraît naturel qu^elle soit laissée à ceux à qui nous donnons le continent. Nous prendrons les vaisseaux , nous dépouillerons Parsenal , nous enlèverons tous les canons , nous détruirons !a banque , et nous garderons Corroii et Ancône. » ( 26 mai 1797. )

Directoire avait imposé à Bonaparte rentier affranchissement de ritalie; mais il n'en tint nul compte, et assigna à la république cisalpine , dont Texistence fut reconnue , T Adige et Mantoue ; à la France, le Rhin, Mayence et les lies Ioniennes : le Brisgauen compensation au duc de Modène, et un autre territoire en Allemagne au stathouder de Hollande. Il abandonna à la maison d'Autriche Venise si longuement convoitée , avec le Frioul , Pistrie, la Dalmatie, les bouches du Cattaro.

En perdant les Pays-Bas, qui lui étaient plutôt à charge qu'avantageux , l'Autriche acquérait ua nouvel accès sur l'Adriatique; et, en se rapprochant de Constantinople, elle se trouverait prête pour intervenir un jour dans le partage de l'empire ottoman. Quanta la république cisalpine, elle prévoyait bien que sa durée serait éphémère , et gardait l'espoir de recouvrer ce pays. Si l'Autriche, après tant de défBÛtes, obtint de pareilles conditions et s'indemnisa si largement de ses pertes accumulées, c'est que son ministre Cobentzel avait su caresser l'ambition de Bonaparte, qu'il pénétrait.

Les Parisiens , las de la guerre , montrèrent tant de joie de la conclusion de la paix , que le Directoire n'osa en témoigner son mécontentement au vainqueur, qui écrivait , après la paix de Campo-Formio : « Je crois avoir fait ce que chaque membre du Directoire eût fait à ma place.... Il ne me reste plus qu'à rentrer dans la foule , à reprendre le soc de Cincinnatus , et à donner l'exemple du respect pour les magistrats et de l'aversion pour le régime militaire , qui a détruit tant de républiques et perdu plusieurs États. »

Il s'agissait donc de livrer à ses maîtres cette Venise qu'on avait poussée à une révolution , sous prétexte de l'affranchir du joug intérieur. Serrurier vida les magasins , coula les bâtiments qu'il ne voulut pas emmener, enleva tout ce qui aurait pu servir à l'empereur pour se créer une marine, et brûla jusqu'au Bucentaure, pour en détacher la dorure. Villetard , qui avait été rinstrunient sincère peut-être de cette trahison, fut chargé d'annoncer à la reine de TAdriatique le sort qui lui était réservé, en promettant, à tous ceux qui voudraient s'éloigner, un asile et une patrie , soit en France , soit dans )a république cisalpine.

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11 alla offrir aux magistrats, au nom de Bonaparte, de prendre leur part des dépouilles; mais il fut forcé de répondre au général français : « J'ai trouvé chez les municipaux ^es cœurs trop « élevés pour consentir à ce que vous avez proposé. Nous cher- « cherons une terre libre, m'ont-ils répondu , mais en préfé- « rant la liberté à Vinfamie. » Bonaparte répliqua par des insultes , disant que la république française ne voulait pas répandre sonisang pour les' autres peuples; que les Vénitiens étaient des discoureurs insensés, des lâches, qui ne savaient que fuir. Mais lorsqu'en réponse à leurs plaintes il leur dit : Eh bien, défendez-vous! une voix libre et fière s'écria : Traître, rendez-nous ces armes que vous nous avez ravies ' /

Le 19 janvier 1798, Venise vit entrer les Autrichiens, qui du moins , dans leur marché, n'avaient point parlé des droits des peuples, ni promis la liberté à ses habitants.

' II est difficile à un Français de ne point protester contre le sentiment passionné et lionorablement partial avec lequel IMiistorien italien raconte ici la chute de Venise. On peut condamner la destruction de cette ancienne république et la manière dont Napoléon fa sacrifiée ( Fauteur de cette traduction l'a fait lui-même, en termes sévères, dans son article Napoléon de V Encyclopédie des gens du monde et ailleurs); mais M. Cantu, trop dominé par ses sentiments nationaux, a dépassé les limites de )a justice historique, en ne mettant en lumière que les circonstances les plus dures de l'événement; en citant divers détails d^une certitude douteuse ; en passant tout à fait sous silence des faits très-importants, tels que le- massacre des Français à Vérone, dans lequel le gouvernement vénitien avait trempé, au moment même où il donnait aii général français de perfides assurances d'amitié. Bonaparte avait maintenu , dans les préliminaires de Léoben , Texistence indépendante de Venise : après le massacre de Vérone, il se décida à la frapper impitoyablement. Cette observation n^a point pour but de justifier, mais de motiver plus cxactenoent la conduite de Napoléon. (Av. R.)

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