‹ Histoire de cent trente femmes: le NiagaraChapitre 1 sur 8 · MICHEL LËVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

MICHEL LËVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

RUB VIVIBNHB, 2 BIS

Tous drjits ré«er?é8

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DE

Pour peu qu'on ait voyagé sur mer, on n'ignore pas que la moitié de l'équipage d'un navire veille sur le pont^ tandis que l'autre moitié dort dans les hamacs. Ces temps d'activité et de repos se divisent en parties égales : pendant quatre heures^ travail; pendant quatre heures^ sommeil. Ces divisions s'appellent des quarts^ le dernier est nommé la diane. Pourquoi a-t-il reçu ce nom païen? Je l'ignore; mais c'est celui que les matelots préfèrent. C'est ordinairement pendant ce qu art qu'on leur distribue le café ou l'eau-de-vie^ et c'est par conséquent celui où ils se livrent avec le plus d'abandon à l'éternel^ à l'inépuisable récit de leurs aventures. Il nejfaut pas oublier non plus que le jour paraît au

quart de la diane^ et que le soleil^ en illuminant Tare infini du ciel^ dissipe les engourdissements de Tatmosphère et vient rompre le silence épais de la nuit. Muets jusque-là^ les marins deviennent expansifs et se groupent autour de quelque Homère conteur^ dont la mémoire^ toujours jeune^ console par la variété de ses souvenirs de Téloignement de la patrie.

Le vaisseau marchand que je montais^ la Coquette d*AJaccio, et sur lequel j'allais de Toulon à Messine^ avait le bonheur de posséder^ outre le meilleur des capitaines^ l'excellent Giacomo Perfumo, un de ces intrépides causeurs qui chassent la nostalgie du cœur malade des jeunes matelots et des pauvres passagers. Que n'avait pas vu maître Gaudolphe ? que n'avaitril pas fait pendant quarante ans de navigation sur la Méditerranée^ Tocéan Atlantique^ Tocéan Pacifique^ la mer deslndes^ la mer de Chine^ la mer Glaciale? Il avait fait la pèche de la morne et de la baleine; il s'était battu en Egypte^ en Espagne^ dans Tlnde ; il avait été prisonnier des Anglais; il avait perdu dans divers combats un.œil^ plusieurs doigts; mais son plus bel exploit^ disait-il^ était de s'être fait passer pour muet sur les pontons de Plymouth^ afin d'obtenir sa liberté^* qu'il n'aurait pas eue. Pendant cinq ans^ il s'était con-

damné à ne pas dire une seule parole. Comme mdtre Gandolphe s^est bien vengé depuis !

Quoique décoré du titre ronflant de mjdtre, il n'était que simple matelot^ mais sou âge et son expérience lui donnaient droit à cette haute qualification. Du reste^ Teùt-on appelé capitaine^ il n'eût pas été beaucoup plus fier. Gandolphe ne mettait rien au-dessus du titre de matelot^ parce qu'il ne voyait rien au delà de la profession de marin, rien au-dessus de la mer^ rien d'au^i beau que TOcéan. La mer était son passé, son prescrit, son avenir, son amie, sa famille. Elle aura été probablement son tombeau. Qu'il dorme en paix dans son lit d'algues, de sable, de corail, si Neptune l'a appelé à lui : Neptune, le seul dieu qu'il reconnût (i).

Or, une nuit, au quart de la diaue, maître Gandolphe avait réuni autour de lui ses fidèles |iuditeurs ; et, dans une langue si pittoresque, qu'elle échappe h nos procédés ordinaires de style, il se disposait à leur faire son récit d'habitude. J'avoue que je ne prêtais pas toujoiu*s à ces causeries toute l'attention qu'elles mérî-

(1) Tout récemment^ j'ai appris, par an article de journal où il était fait mention de la translation si intéressante des invalides d'Avignon à Paris, qu'un vieux marin du nom de Pierre Gandolphe, de la Giotat, âgé de 86 ans, était mort depuis quel • ques mois à l'hôtel des Invalides d'Avignon. Est-ce le mémo Gandolphe ?

talent. Puis^ je me méfie prodigieusement de l*autbentîcité des souvenirs des gens de mer. Mais ce soir-là^ à peine maître Gandolphe avait-il dit quelques mots^ que je fus attiré et retenu près de lui. 11 avait touché à un grand fait de l'histoire et de la législation contemporaines^ que je connaissais déjà par mes lectures.

H s'y était trouvé mêlé. Il réveillait en moi un bruit dont j'avais gardé Técho. Maître Gandolphe soulevait dans ma mémoire un intérêt d'esprit et de cœur dont il fut le dernier à se douter. Le témoin venait^ à quinze ou dix-huit ans d'intervalle^ déposer pour moi dans une cause dont j'avais le dossier entre les mains. Je le laissai donc parler^ me réservant de confronter plus tard^ ce que j'ai fait à son honneur^ son témoignage et celui des livres anglais et français qui m'attendaient tranquillement assis dans ma bibliothèque. Il ne dit pas un mot, ce qui sera prouvé le long de ce récit, qui ne fût l'exacte vérité. Ainsi c'est sur des notes prises au roulis du vaisseau, lignes brisées que je redresse, caractères pâlis que je ravive, ombres auxquelles je vais rendre un corps à l'aide de l'histoire, que je tracerai et fixerai pour quelques heures ces souvenirs de la pleine mer.

Il va manquer à ces tableaux animés le vaisseau qui

les berce et leur doime^ pour ainsi dire, une respiration^ le ciel qui les entoure d'une bordure d'azur^ la mer et ler vents qui leur font écho jusqu'à Tinfinî, les i^ctateui^s naïfs dont l'attention et l'âme ne sont troublées par aucune préoccupation étrangère ; il va leur manquer le vaisseau^ avec ses grandes ombres d'une lieue sur les vagues; le vaisseau^ théâtre^ spectateur et acteur lui-même quand on raconte entre ses flancs l'histoire d'un autre vaisseau.

Ne pouvant leur rendre ces avantages^ je vais du moins laisser à ces récits leur physionomie vivante et

familière^ la liberté du dialogue^ celle dont Gandolphe usait après Socrate^ Platon^ Lucien^ Sénèque et Montaigne^ qui lui étaient parfaitement inconnus. Pour être présentée sans façon^ la vérité n'en est pas moins la vérité, elle n'en est peut-être que plus la vérité. Les matelots de la Coquette d*Ajaccio disaient :

— Racontez-nous donc votre histoire, maîti^ Gandolphe.

— Vous faites fort bien de l'appeler une histoire, car rien n'est plus vrai.

— Nous savons que vous ne mentez jamais.

— Il me serait difficile de mentir : je n'ai que de la mémoire; quand elle s'arrête, je m'arrête, absolument

comme le bâtiment quand le vent est mort. Bonsoir !

— Est-ce mi naufrage ?

— Et un fameux encore ! tenez ! c'est mieux que ça. . . Passez-moi le tabac^ j*ai soit de fumer.

— Je vais vous avoir du feu^ mtdtre Gandolphe : partez !

— C'était en 1818, le 13 février (1), comme je vous

le dis.

— Bon ! il devait faire froid.

— Pas du tout ; nous étions presque sous la ligue nous revenions de Chandernagor et nous allions à Brest.

— Diable ! non, il ne devait pas faire froid. On dit que, lorsqu'on est sous la ligne, il n'y a qu'à tenir un œuf dans la main, pendant une minute, et il est cuit.

— La main aussi.

— Mousse, silence ! Allez, maître Gandolphe, allez !

— Or, il ventait la peau du diable cette nuit-là ; la barbe nous fumait. Nous étions menacés d'un grain.

(1) Cette date est paifaitemexit exacte. -— Voir TouTrage de Bigge» intitulé : « Report of the commissionnary of inquiry in to tlie State of the colony of New-Sooth-Wales. » Rapport du cornmissaire d'enquête sur Vétat de la Nouvelle-Galles du Sud. On trouve dans cet ouvrage, ou plutôt dans ce rapport, les principaux détails du grand procès criminel qui se rattache à l'histoire racontée par le naïf matelot.

Comme nous étions dans des parages où les vaisseaux qui vont aux Indes et ceux qui en'reviennent se croisent souvent^ et que ces rencontres sont dangereuses au milieu de la nuit^ on m'avait placé en vigie sur le beaupré^ afin de signaler les bâtiments qui courraient sur nous. Jolie position ! on eût aussi bien fait de me reléguer à fond de cale^ car il faisait noir comme du goudron. La Belle Arsène, c'était le nom de notre brick^ semblait naviguer sur une mer de café.

Avec cela^ il pleuvait une bénédiction^ la mer était gonflée comme une grenouille ; mon caban pesait cinq cents livres; mes bottes me faisaient tenir roide sur le beaupré^ comme un cavalier de plomb. Je ruisselais. Vous dire si je tenais les yeux ouverts, c'est chose bien inutile : on ne dort pas quand on est à pareille noce; mais c'était bien peine perdue.

Écoutez ! sur le coup de minuit (1)^ à l'heure du quart; sans savoir d'où venait la poussée que je ressen-

(t) Ici, maître Gandolphe commet une légère erreur. Le lieutenant Thompson afOrme, dans sa déposition devant la cour de Sidney, que la rencontre des deux navires eut lieu entre dix et onze heures : hettoeen t'en and eleven. Le témoignage d'un officier de marine, en pareil cas, est infiniment préférable à celui d'un matelot de marine marchande, qui ne sait jamais l'heure qn'à pea près.

lis dans le dos^ je fus lancé comme un palet & quinze ou vingt pieds devant moi^ sur le beaupré^ qui^ après s'être enfoncé dans Teau et m'avoir entraîné^ au point que je bus un tonneau d'eau salée^ se releva et me rejeta^ les quatre fers en Tair^ sur le pont. Je tombai au milieu de toutes sortes de choses qui tombaient : màts^ cordages^ vergues^ barriques^ hommes^ nous nous mîmes tous à culbuter et à rouler ainsi de Tavant à l'arrière^ avec des cris^ des hélas^ des pleurs et des jurons à fendre le ciel. Ça ne dura pas longtemps {which did not last more thon two or three seconds) : laccident ne prit pas plus de deux ou trois secondes, — déposition du lieutenant Thompson ; — mais, si peu de temps que cela dura, je devinai la cause de cette agréable surprise. Au lieu d'être accostés par devant, connue nous le craignions, nous venions d'être abordés par derrière, et de la belle façon que je vous dis. En deux minutes, la Belle Arsène, qui avait été construite à Brest, qui sortait pour la première fois du port depuis la paix, un brick joli et fier comme une demoiselle, qui filait ses dix nœuds sans se mouiller la cheville, eut les reins fra* cassés, râla deux ou trois fois que c'était à faire pitié, et piqua une tête dans la grande tasse, où nous irons tous boire, qui plus tôt, qui plus tard, s'il plaît à Dieu, au

grand saint Elme et à tous nos saints patrons du paradis. Passez-moi du tabac.

— Est-ce que votre histoire est déjà finie ? demanda le mousse.

— Imbécile^ comment veux-tu qu^elIe soit finie, puisque maître Gandolphe est là ! Elle serait finie si...

— Silence ! dit le maître d'équipage. La parole est à maître Gandolphe. Nous ouvrons des oreilles comme des sabords, maître Gandolphe : continuez.

— Maître Honorât a raison, mon histoire n'est pas finie, et pourtant le mousse n'a pas tort.

— lia tort, il n'a pas tort, expliquez-vous.

— C'est tout expliqué : il y a un trou dans mon histoire; et comme je ne veux pas mentir, je ne sais que fourrer dans ce trou pour vous faire comprendre ce que je n'ai jamais compris moi-même.

— Quoi donc, maître Gandolphe ?

— J'ai eu beau me prendre la tête à deux mains,

tordre comme une corde mes souvenirs, presser ma

mémoire à en devenir fou, je n'ai jamais pu m'expli-

qucr comment, après une catastrophe où tout avait péri,

bétes et gens, bois et fer, toiles et cordages, sans qu'il

ait flotté seulement sur l'eau une éponge, je me suis

trouvé, moi seul, moi unique, rien que moi sur vingt-

10 , . lUSTOlRE

cinq hommes d^équipage et trente-trois passagers^ sur le vaisseau qui nous avait si bien coudoyés en passant.

— Cela arrive pourtant quelquefois^ maître Gandolphe.

— Faut bien le croire, puisque me voici.

— Et qu'est-ce que c'était que ce vaisseau î

— Un anglais.

— C'est fait pour vous, maître Gandolphe.

— Oui, un anglais, une espèce de grosse gabare (i). Mais nous causerons de ça plus tard ; pour le moment, qu'il vous suffise de savoir que, lorsque je rouvris les yeux et que je me secouais les oreilles, — et tout ça, façon de parler entre nous^ mes bons camarades, car je ne pouvais rien secouer du tout, tant j'étais aplati, moulu, abîmé dans un étourdissement qui m'a duré plus de trois jours, — je crus être chez le vieux Neptune, ce patron des naufragés. J'avais des tas de voiles et de toiles goudronnées sur les bras, sur les jambes, sur la poitrine, bref, sur tout le corps, et j'entendais marcher

(l)Store-8hlp. — Un vaisseau-magasin. — Celui-ci contenait, dit Thompson s instruments of hushandryt clothings for the iroops and conviets, and other necessaries : meubles de ménage, instruments d'agriculture, habillements pour les troupes et les condamnés, et autres objets d'utilité.

sur ma tête. Un moment je me iSguraî que j'étais parmi les poissons^ dans le ventre d'une baleine. Peu à peu le bon sens me revint^ je crus voir le jour à travers le fouillis sous lequel j'étais enterré : quelques minutes après^ je ne doutai plus que j'étais encore vivant et sur un vaisseau.

— Et vous n'aviez rien de cassé ?

— Ma pipe.

— Mais^ vous étiez prisonnier des Anglais t '

— Ah ! mousse, où as-tu appris l'histoire? En 18i5, nous étions les meilleurs amis du monde, nous et les Anglais ; ils ne nous avaient rien fait, nous ne leur avions rien fait, nous nous mangions dans la main. C'était la paix. Vive la paix ! ah ! la paix avec les Anglais ! Est-ce qu'on fait jamais la paix avec les Anglais ?

Les dernières dents de maître Gandolphe grincèrent.

— Voyons, maître Gandolphe, il ne s'agit pas des Anglais pour le moment.

— n s'agit toujours des Anglais. On voit bien que vous êtes jeunes. Ah ! si vous étiez vos pères ! Figurezvous... non, vous ne pouvez pas vous iSgurer. Us sont roux, ils ont les dents blanches, les ongles longs, ils ne parlent pas comme nous... ils appellent le paûi bread

et ils n'en mangent pas ; et alors^ pourquoi ont-ils du pain? Tout ça c'est pour nous vexer^ rien que pour nous vexer.

— Pourtant^ maître Gandolphe^ sans les Anglais vous périssiez.

— J'aurais mieux aimé périr que d'être sauvé par les Anglais. Je ne dis plus rien.

Gandolphe boutonna sèchement son caban^ enfonça son bonnet jusqu'aux oreilles ; il devint du marbre. 11 ne fut plus qu'à sa rage contre les Anglais.

— Allez-vous nous laisser longtemps en panne comme ça, maître Gandolphe ? Nous ne sonames pas des Anglais, nous autres; voyons...

— Je ne dis plus rien, répéta Gandolphe en mâchant le tuyau de sa pipe qu'il pulvérisait.

— Nous ne les aimons pas plus que vous.

— Vous avez pris leur défense, -r- Allons donc !

— Père Gandolphe, vous qui ne mentez jamms, vous vous servez là d'un motif... dites plutôt que vous n'avez plus rien à nous dire.

— Je n'ai plus rien à vous dire l

DE CENT TRENTE FEMMES. iZ

— Dites que vous avez perdu tout à fait la niémoire...

— J'ai perdu la mémoire ! moi qui n^ai oublié ni le nom d'un seul de ces gredins-là^ ni une seule de leurs paroles^ car j'ai le malheur de savoir Tanglaisjj'ai payé assez cher pour rapprendre : cinq années de ponton ! quel professeur ! Vous allez voir si j'ai perdu la mémoire.

Le piège tendu à Tamour-propre de maître Gandolphe avait réussi ; il reprit ainsi en allumant une autre pipe :

— De dessous mes décombres, j'entendis une voix qui disait tout bas :

— Est-ce toi, Ascott?

Une autre voix répondit avec la même précaution :

— C'est moî. Carter.

— As-tu vu nos hommes, AscoU?

— Oui.

— Combien en as-tu vu?

— Autant que tu m'as dit : tous ceux que tu m'as désignés.

— Douze ?

— Oui, douze, les meilleurs : Herman, Green, Har-

risson^ Blurray^ Hanson^ Horsley^ Lindsay^ Rickards^ Samuel, Chapman, Grenfel, Taylor (1).

— Ce sont^ en effet, les meilleurs, les plus solides, les plus braves du Niagara. Cœurs d'acier, bras de fer; vrais Anglais. Mais les autres?

— Les autres sui\Tont l'exemple de leurs chefs. Es-tu satisfait ?

— Ascott !

— Plaît-il ?

— Est-ce que le lieutenant Thompson] ne nous observe pas en ce moment ?

— Non, il a bien les yeux tournés de ce côté-ci, mais

(i) RiMKs [noms], ownvsM [déiits), tudict.

Joha Herman, murder {meurtrier)^ guilty [coupable).

Green, Harrissoo,

Unrray, Hanson,

Horsley,

Lindsay,

Rickardi,

Samuel,

Chapmao,

Grenfel, Taylor,

Id.

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id.

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Id.

la&liT.

death execated [exécuté).

Id.

life (pritonnùr pour la vie).

death execated.

discbarded [acquitté), dealh [àmori).

Id.

Id.

Id.

eonfioed in ibe gaol [caçkot), death [à mort), Id.

Ce tableau est extrait de l'ouvrage de Weatwortb, mtitulé ; A stalitlioal hislorical and polilieal description of the colony of New-South Wales and ils dépendent settlemens n van Diemen's land»

c'est pour s'assurer que la rencontre que nous avons faite de cette coquille de noîx n'a pas écorché le nez du Niagara. Il travaille à son rapport. Le lieutenant Thompson fait toujours des rapports.

— Continue le tien, Ascott. Comment as-tu présenté la chose aux douze chefs que tu viens de me nommer ?

— Nettement; j'aî joué ma tête avec eux.

— C'est toujours comme ça qu'il faut jouer pour gagner. Va I

— Je leur ai dit : Voici de quoi il s'agit...

— Passe, je sais Tafifaire.

— D'abord on s'emparera du capitaine du Niagara, sir Forster.

— Très^bien, Ascott ! marche, marche, nous sommes sur du feu.

— On s'emparera du second et du lieutenant.

— Et les officiers?

— Quant aux officiers, on verra.

— C'est toujours ton idée, Ascott; tu croîs que les officiers passeront avec nous ?

— Oui, les plus jeunes. Songe à ce que tu leur pro» poseras. Quelle fête ! quelle noce !

— N'y compte pas trop, Ascott ; prends tes mesures en consé(jlience. Continue, grand diable !

— Je leur ai dit qu'une fois les maîtres du Niagara^ ils ne feraient aucun mal ni au capitaine Forster^ ni à aucun des officiers de Fétatr-major. Ceux-ci seraient tout simplement désarmés et gardés à vue : voilà tout.

— Ont-ils accepté cette condition?

— Tous. Je leur ai dit encore, qu'il ne serait commis à bord aucun pillage^ aucun vol^ de quelque nature qu'il fût; ils ont pareillement accepté.

— Vrai Dieu ! ce sont de petits anges que ces hommes-là^ Ascott. Et le chapitre des boissons, tu n'en parles pas?

— 11 a été plus difScile à traiter, ton satané chapitre.

— Je m'y attendais; mais file du câble, Ascott, file. Parle.

— Ils voulaient tous, après la capture du Niagara^ disposer comme ils l'entendraient des cent cinquante barriques de rhum qui sont à bord. J'ai dit non, fermement non. Carter, ai-je ajouté, aura la garde des cent cinquante barriques de rhum ; il n'en sera pas bu une seule goutte sans son ordre.

— Bien parlé !

— Il y a eu des résistances, de fortes résistances. Carter.

— Et ont-ils accepté enfin ?

— A peu près. Us exigent la triple ration.

— Triple ration ! c'est énorme. Diable !

— Cela ou rien, m'ont-ils répondu.

— Triple ration l

— Je ne pouvais plus reculer, ils avaient notre secret.

— Silence, Ascott ! le lieutenant Thompson vient vers nous.

— Oui... il mâche quelque rapport.

— II va nous parler.

— Écoutons.

Et en effet, dit maître Gandolphe, le lieutenant du Niagara leur demanda :

— Avez-vous remarqué quelque dégât à la proue du vaisseau, Ascott?

— Non, lieutenant, non.

— Et vous. Carter ?

— Ni moi non plus, lieutenant.

— Le beaupré n'a pas souffert }

— Du tout.

—Et l'éperon?

— Il est parfaitement sain.

— Avez-Yous recueilli quelques débris du vaisseau que nous avons si malheureusement coulé?

— Aucun^ lieutenant. Il est mort tout entier.

— Très-bien I Veillez aux manœuvres ; je vais faire mon rapport.

— Tu disais donc^ Ascott^ qu'ils exigept trois rations de rhum par jour?

— Oui.

— Ils sont modestes^ les gredins.

— Us veulent aussi le partage immédiat de tout le tabac qui est à bord du Niagara.

— Tout le tabac ! ah çà ! mais ces coquins-là oublient donc que si nous réussissons ils entrent en partage d'une marchandise cent fois plus précieuse que le rhum^ le tabac et Targent? Quand nous leur proposons d'en avoir la libre possession avec nous^ ces gentilshommes font les difficiles^ ils discutent^ ils font la petite bouche... mais ils mériteraient!...

Carter frappa du pied sur le pont^ et rien qu'à ce coup sec et énergique je devinai quel homme ce pouvait être. Le son me dit la cloche. Tout ce qui se trouvait autour de lui en fut ébranlé^ comme un cabaret de porcelaine sur un guéridon.

— Nete ftehe pas. Carter; c'est fini. Une fois Taf-

faire faite^ ils consentent à te remettre le commandemeut du Niagara, que ta conduiras où diable tu voudras^ pourvu que ce ne soit ni aux Indes^ ni en Angleterre^ où ils sersdent infailliblement pendus.

— C^est mon affaire. Nous retournerons à Madagascar. La reine de Tile est en guerre avec ^Angleterre; elle sera fort contente de nous avoir & son service^ d'avoir en nous des matelots^ des charpentiers^ des pilotes^ etc. On ne refuse pas un pareil cadeau.

— Je leur ai dit, poursuivit Ascott, que l'exécution aurait lieu au dernier coup de minuit, la nuit prochaine. Deux heures avant minuit la distribution des armes leur serait faite dans les cadres, et eux, à leur tour, la feraient aux auti^ matelots. Maintenant, Carter, voyons, qu'as-tu fait de ton côté pour la cause ?

— Exactement tout ce que tu as fait, Ascott; seulement, j'ai mis dans notre projet trente-six matelots au lieu de douze, ce qui, en tout, nous donne plus de la moitié des hommes dont nous avons 'rigoureusement besoin. Je n'avais promis que double ration de rhum ; mais puisque tu es allé jusqu'à trds, ils auront trois rations. Je ne dois ridn te cacher, Ascott, tout allait au gré de mes désh*s; point d'hésitation, point de refus. La seule diffi<culte, une terrible difficulté, est venue à cause de toi :iout

a été sur le point d'échouer à cause de cette difficulté.

— Qu'est-ce donc^ Carter ?

— Quand j'ai eu fini de parler^ de dire à tous mes camarades ce que nous attendions d*eux et ce qu'ils auraient de nous^ le muliitre Samuel est sorti des rangs et m'a dit : Moi^ je veux^ pour être des vôtres^ que personne ne me dispute Proseqpine !

— Ah ! il veut Proserpine, dit Ascott, il veut Proserpine !

Et Ascott frappa sur le pont avec encore plus de vigueur^ si c'est possible^ que Carter; le coup faillit m'aiteindre à l'épaule. 11 me l'aurait brisée comme un œuf s'il m*eût touché. Il y eut un grand moment de silence après l'explosion d' Ascott, qui répéta pour la dixième fois : Ah I Samuel veut Proserpine ! Et il ajouta «ntre ses dents, de peur d'être entendu de ceux qui allaient et venaient autour de lui, car le jour grandissait de plus en plus : Ni lui, ni cent, ni mille, ni cent mille commue lui ne passeront seulement la main sur les cheveux de Proserpine. Je n'entre dans le complot que pour l'avoir, et on me la disputerait 1 Mort et malheur à celui qui osera me la disputer, même en pensée ! je lui ouvrirai la poitrine avec ce couteau, et je lui mangerai le cœur comme on mange une orange. — Un vil, un af-

freux mulâtre poserait sa patte de siuge sur ses épaules jblanches I Qu'U y vienne ! qa il y vienne donc ! Il a six pieds^ eh bien ! je lui enlèverai la joue dans une seule morsure. Tu sais comment je mords^ Carter ! ma bouche vaut tes mains. Le nègre Samuel! oh! le nègre Samuel! j*ai faim de ce nègre. Non! non ! ce n^est pas possible ! Et tu ne lui as pas craché au visage quand il t'a fait une pareille proposition ? et tu n'as pas essuyé la souillure avec ton pied? qu'as-tu fait enfin? Ne ris donc pas^ Carter ! réponds !

— J'ai accordé ce qu'il demandait.

— Tu as accordé?.... tu lui as promis Proserpine ?

— Oui !

— Non!

— Oui, te dis-je. Saumel avec nous, nous donne vingt hommes; Samuel contre nous, nous enlève près-

que tout l'équipage. Il iallait choisir. Donc, j'ai accepté.

— Au fait, tu as bien agi, reprit Ascott avec une résolution si cahne, que je me peignis sans peine et sans avoir besoin de la voir la formidable impassibilité de son visage. Tu as bien fait. Une heure après le succès de notre affaire, le mulâtre Samuel sera jeté par-dessus bord.

— Je t'aiderai, Ascott.

— Merci, j'y compte. Carter

— Nous avons tout dit, u'est-ce pas ? reprit Carter. Séparons-nous maintenant.

— Pas encore. Carter.

— ^ Tu as encore quelque chose à me dire?

— Oui.

— Quoi donc, Ascott ?

— Écoute.

— Tu souris, Ascott î

— J'aime Proserpine, reprit Ascott, comme tu aimes Caroline Prior.

— Oui, eh bien?

— Eh bien , Tlrlandais Preston, comme le mulâtre Samuel, ne veut entrer dans le complot qu'autant que nous lui assurerons Tentière et absolue possession de la jolie Caroline Prior.

— Caroline Prior I

Au mouvement élastique du pont qui s'éleva et s'abaissa comme le dos d'une baleine blessée , je sentis que Carter avait bondi et était retombé trois ou quatre pas plus loin. Il redit avec rage : — Caroline Prior ! mais il ne sait pas que j'aimerais autant qu'on m'arrachât toutes les dents avec des tenailles rougies au feu que de voir quelqu'un effleurer seulement le bas de la robe

de Caroline Prier ! mais je passerai sur lui comme nous avons passé cette nuit sur ce navire dont nous ne savons pas même le nom; il ne restera pas même de lui le tourbillon^ Técume que ce navire a laissés en sombrant corps et biens au milieu de la nuit, au milieu de Tabîme. Il ne sait pas ce que pèse ce liras quand il s'abaisse : qu'il ne le sache jamais I

— Assez ! Carter, assez ! dit Asoott en prenant les deux poignets gonflés de veines de Carter : assez! ce jeune homme a de l'influence sur l'équipage. U est insolent^ c'est vrai; mais il a quelque bravoure. Nous avons besoin de lui : attends du moins que nous ayons réussi^ alors...

— Alors nous réglerons nos comptes.

— Soit, Carter; mais jusque-là étoufle ta colère; rentre-la dan$ le fourreau et mets la nudn sur la poignée. Heurs, mais tais-toi.

— Je me tais.

— Je t'aiderai aussi. Carter. Compte sur moi pour te débarrasser de l'Irlandais Preston, conmie je compte sur toi pour me débarrasser du mulâtre.

Les deux mains de fer des deux matelots se rencon* trèrent, -^ Cette fois, tout est dit, n'est-ce pas, Ascott î

— Tout^ répôudit AscoU^ qui dit à son tour : Getie nuit!

n ajouta : Le coup de main accompli^ le capitaine Forster^ le second^ sir Grant^ le lieutenant Thompson et tous les officiers seront mis aux fers^ gardés à vue,

le pistolet sur le cœur.

— Maîtres du Niagara^ nous descendrons aussitôt par la grande écoutille, dit Carter.

— Et nous remonterons par celle-ci, ajouta Âscott, avec nos cent trente... mais silence! j'ai entendu du bruit sous le vent... ce n'est rien... oui, nous remonterons par cette écoutille, vainqueurs, triomphants, portant dans nos bras... Dire que dans quelques heures c'est par là que nous repasserons...

Et dans son enthousiasme expressif, saisissant par un bout la grosse toile goudronnée qui masquait la grande écoutille du gaillard d'avant, et qui me cachait aussi, il la renversa brusquement sur elle-même... j'étais découvert ! j'étais perdu !

— Un homme ! dit Ascott : — Fais-en un cadavre, riposta Carter. Tue-le !

Ascott se jeta sur moi comme une hyène et me prit le cou ; j'allais mourir. Je ifeus que le temps de crier : Français!

— Arrête ! lui dit Carter. S*il nous a entendus, il peut n'avoir rien compris.

— Sais-tu Tanglais? me demanda Ascott, dont le souffle me glaça le visage, dont les yeux pleins de sang étaient sur mes yeux, dont les mains arrondies et crispées s'éloignèrent un peu de mon cou afin de laisser sortir wie réponse de mon gosier.

Je ne répondis pas.

— Tu vois, dit Ctuier, il n'entend pas l'anglais. Cest un des naufragés de cette nuit....

— Que faites-vous donc là? cria le lieutenant Thompson aux deux matelots.... on va dire la prière.

— Lieutenant, répondit tranquillement Carter, nous donnons des soins à un pauvre matelot français, à demi-mort, tombé cette nuit comme un goéland sur le pont du Niagara.

— Un Français ! un naufragé ! emmenez-le. Ceci va admirablement compléter mon rapport, dit le lieoitenant. Emmenez, emmenez donc !

— Nous ne pouvons que vous rapporter, lieutenant. Et Ascott et Carter, me prenant Tun par les pieds, l'autre par la tète, me portèrent, du gaillard d'avant au

gaillard d'arrière, au lieutenant du Niagara, afin qu'il pût compléter son rapport (1).

(1) Le lieutenant Thompson fut, plus tard, comme on le ^erra plus loin, d'un grand secours dans le procès àxi Niagara devant la cour de Tamirauté de Siduey. Son esprit d'ordre et sa rectitude de jugement abrégèrent considérablement le parcours d'une alTaire si grave et si compliquée. '

-mmmVC*

— Voilà une fière histoire, maître Gandolphe.

— Vous n'êtes pas au bout, mes enfants ; vous n'êtes pas au bout.

Le pilotin se frotta les mains avec joie; le mousse s'accrocha comme un singe aux basses enfléchures, pour être aux premières loges, selon son expression. Malgré leur impassibilité orientale, les matelots parais* saient impatients de voir maître Gandolphe reprendre le fil de son récit.

11 continua ainsi :

— Depuis plus de quarante ans que je me promène ' en long et en large sur le grand pré, j^ai vu. bien des

tremblements sur les vaisseaux où j'ai servi, mais jamais... N'anticipons pas. .

— Maître Gandolphe, voulez-vous ma pipeî

— Maître Gandolphe, voulez-vous du tabac î

28 mSTOlRE

— Maître Gandolphe^ ne yous dérangez pas; quand vous voudrez du feu...

— Uaitre Gandolphe^ si un petit verre vous était agréable...

Il n'est sorte de politesses qu'on ne fit au vieux marin pour rengager à ne pas négliger une seule syllabe de sa narration.

— Vous dire, poursuivîtrîl, que j'avais une idée bien nette de ce qui m'était arrivé en si peu de temps, ce serait vous tromper; et je ne fume pas de ce tabac. On ne passe pas d'un brick qui revient des Indes sur un troismâts qui s'y rend; on n'est pas lancé comme un bouchon de liège du milieu d'un équipage français au milieu d'un équipage anglais; on ne reste pas huit heures aplati, étoufië sous une montagne de toiles, de vergues et de cordages ; on n'entend pas ce que j'avais entendu, on n'est pas à demi étranglé, sans qu'il vous en reste quelque chose. Il m'était resté un hébétement dans les idées et un étourdissement dans le cerveau comme â j'avais bu un bidon entier d'eaurde-vie. Pourtant je n'avais pas perdu toute présence d'esprit : je me disais toujours : N'oublie pas, Gandolphe, que tu ne sais pas 'anglais, ou tu es étranglé. Bien m'en prit; car après qu'on m'eut fait avaler je ne sais combien de tasses de

bouillon et beaucoup de verres de rbum^ vu que ces brigands d'Anglais sont pleins dliumanité en nier^ à Tendroit des naufragés^ faut le dire à leur éloge et pas du tout à celui des Américains^ les plus ladres de tous les océans^ le lieutenant Thompson^ eu présence du capitaine Forster et de buit ou dix officiers^ me taima d'une foule de questions comme si j'avais été au catéchisme. Tout cela^ bieA entendu^ en français : a Où alliez-vous ? — A Brest, mon lieutenant. — D'où veniez-vous? — De Cbandemagor, mou lieutenant. — Comment se nommait votre vaisseau? — J'essuyai mes yeux avant de répondre : la Belle-Arsène. — De quoi étiez-vous cbargés? — Nous revenions sur lest, mon lieutenant. — Combien étiez-vous d'hommes à bord?

— Dix-sept, mon lieutenant. — Comment vous nommez-vous? — Jean-de-Dieu Gandolphe, comme mon père, mon lieutenant. — Avez-vous reçu quelque blessure en étant précipité sur ce vaisseau ? — Aucune, nvDU lieutenant. — Où soufiTrez-vous, maître GandoIpbeT

— J'ai faim, mon lieutenant, b Cette réponse mit fin au satané interrogatoire de ce brave lieutenant Tbompson, qui fit signe à un jeune officier de me faire servir à dé^ jeunet. Puis, il m'adressa encore ces dernières que& tions : a Savez-vous où nous allons ? — Non, mon

lieutenant. — Nous allons à la Nouvelle-Hollande. — Ça m'est bien égal, mon lieutenant. — Avez-vous une autre profession, outre celle de marin? — Je suis charpentier, — Voulez-vous faire partie de notre équipée? — Je veux tout ce qui ne sera pas contre la France. — Vous êtes un brave honmiè, me dit une autre voix. Je me retourne : c'était le capitaine Forster, le commandant du Niagara. — Oui, vous êtes un brave homme, répéta-t-il ; qu'on ait soin de lui, » dit-il au second, master Gr9nt. . .

Si le bon Dieu descendait uji jour sur la terre, il ne prendrait pas une meilleure, une plus respectable figure que celle du capitaine Forster ; et si le diable accompagnait le bon Dieu dans la traversée, il n'^i endosserait pas une plus repoussante que cçlle du second.

he capitaine Fprster avait les cheveux gris, fins et légers autour du front, de petites touffes qui semblaient lui dire quand il marchait : bonjour capitaine ! .bonjour î.

L'autre, master Grant, les avait roux et taillés en brosse au beau milieu de la tête. Grand et mince comme un peuplier, le capitaine portait la tête haute et dégagée; et quand il vous regardait, ça vous faisait dans le cœur l'effet d'une bonne nouvelle. Ses yeux étaient

bleu-de-femme; bons, très-bons, doux, mm fiers pourtant. L'autre les avait je ne sais trop comment, et il n'y a pas de peintre qui pourrait le dire. Le capitaine Forster vous regardait toujours en face comme le 50leil, master Grant toujours de profil comme uu couteau.

Quand j'eus bien bu et bien mangé, je me dis à part moi : Ah çà ! maintenant, Gandol[die, tu ne peux te dissimuler qu'à bord de ce bâtiment, qui t'a sauvé s'il t'a fait périr, il va se passer des événements dont la surprise n'amusera pas tout le monde. Dois^je ou non en pré\'enîr ce bon capitaine qui m'a dit en me frappant siir l'épaule : Vous êtes un brave honame ?. » Ma conscience me répondit : Oui; ma colère me dit : Non. C'est que j'ai été cinq ans prisomiier des Anglais, moi; cinq ans prisonnier sur les pontons, dormant dans de l'eau pourrie! mangeant des chiens^ des chats, des rats, et quand j -en avais encore ! dévorant du pain {dehi de venniue, fouetté trois fois jusqu'au sang!... a Je ne dirai rien, m'écriai-je en mettant les deux pieds sur le milieu de ma conscience. Anglais contre Anglais, qu'ils se tuent ! plus il s'en tuera, mieux vaudra.» Allez donc !» — Je n'étais pourtant pas bien décidé encore : le capitaine Forster m'avait dit : c< Vous êtes un brave

homme. Qu'avait-il besoin de me dire cela? — Après tout^ me disais-je encore^ ils ne vont pas s'égorger à première vue : d'abord je ne sais pas de quoi il s'agit. L'intention des révoltés est sans doute de demander certaines choses qu'on leur accordera peut-être; et si on les leur accorde^ eh bien y il n'y aura pas de rébellion^ pas de révolution à bord du Niagara. Tout s'arrangera pour le mieux^ et ma conscience ne viendra pas me dire à l'oreille en me la pinçant : Gandolphe^ tu es un gredin^ tu n'as pas averti le capitaine Forster

de ce qui devait se passer à son bord. — Donc^ il ne se passera rien. »

J'étais d'autant plus de cette opinion^ que la physionomie de l'équipage du Niagara était calme conrnie un bol de lait. On allait^ on venait^ on travaillait^ on causait sur le pont; et encore causait-on tout bas ; car on ne crie pas sur les navires anglais; ah 1 mais non.

Et quel ordre ! quelle discipline ! quelle éternelle propreté à bord 1 Ces canailles d'Anglais ont des mains de fée pour polir les cuivres, lustrer le fer et vernir les cuirs. C'p,st de la bijouterie, quoi ! de la vraie bijouterie fine. On mangerait de la crème sur les plats-bords.

Je vous disais donc que l'équipage n'annonçait dans ses intentions ni dans ses allures rien qui fît prévoir ou

craindre quelque chose de bien sérieux pour le capitaine et pour son entourage d'épaulettes. Et puis^ depuis dix ans j'avais tant vu cuire de révoltes sur mer et j'en avais vu si peu servir sur la table^ que je. continuais à me tranquilliser de plus en plus.

Cette indifférence des marins du Niagara alla même si loin^ que vers Taprès-midi elle me retira un peu de cette confiance absolue dont je vous parle.

Ds me paraissaient trop gais : beaucoup portaient des rubans verts et roses à la boutonnière de leur veste. Pourquoi ces rubans? — ces rubans qu'ils avaient Tair parfois de se désigner du regard comme pour se dire : a J'en suis^ tu en es aussi^ nous en sommes tous. » Était-ce un signal? Et si c'était un signal, la conspiration tenait donc toujours? Mais pourquoi cette conspiration? Cette conspiration où il s'agissait, si j'avais bien entendu sous mes toiles goudronnées, de s'emparer, au moment donné, de cent trente... cent trente quoi? — Qu'y avait-il de si précieux dans l'intérieur du Niagara? A qui le demander? — Me l'aïu-aiton dit? — Ma question n'aurait-elle pas éveillé les soupçons des matelots? — Cent trente quoi?... Et puis, qu'était cette Proserpine... qu'était cette Caroline Prior? —Deux femmes? Leurs maîtresses^ Leurs mai-

tresses embarquées eu fraude^ en cachette^ et déguisées, comme il arrive souvent^ eu matelots? Hais qud rapport cela avaitril avec une révolte?... Cent vingt hommes d'équipage ne s'exposent pas à des châtiments terribles pour de petites questions. . . a Ah çà ! mais, me di&-je à la fin : En tombant en flèche du beaupré de la Bel le- Arsène sur le pont du Niagara^ j'ai donné en plein avec la tête contre le bois... j'ai été secoué comme un panier à salade... Est-ce que mon cerveau ne serait pas détraqué?

est-ce que je n'aurais pas rêvé tout ce que j'ai cru en-

tendre? » Je commençais à le croire, quand tout à coup je remarquai sous le vent de la misaine les deux matelots qui m'avaient porté, le matin, au lieutenant Thompson.

Ds causaient intimement avec un grand mulâtre et un jeune matelot qu'ils appelaient à chaque instant dans leur conversation gentle Preston, le gentil Preston.

Alors je me dis que je ne révais plus.

J'avais bien devant moi, sous mes yeux, mes [quatre chefs : Ascott, Carter, Samuel le mulâtre et Preston l'Irlandais; et il était bien Irlandais; à son accent, il était impossible de s'y tromper : les Irlandais, voyezvous, sont les Gascons de l'Angleterre. On ne comprend pas la moitié de ce qu'ils disent : ils ne parlent

pas, ils jacassent, ils font trois gestes pour un mot; ils ont des yeux au bout de chaque doigt et dix doigts à chaque main.

Vous me permettrez de vous dire comment étaient bâlis mes quatre drôles.

— Nous vous le permettons, maître Gandolphe, nous vous le permettons.

Mais nous, malgré notre profond respect pour la parole vénérée de maître Gandolphe, nous, son sténographe fidèle, nous n^accordons pas cette permission au vieux conteur. Nous lui retirons un instant la parole pour la remettre au lord juge-commissaire de la haute cour martiale de Sidney, capitale des possessi(ms pénales de r Angleterre en Australie ; et nous copions de son rapport dans Taffaire criminelle du Niagara les pages suivantes extraites de VAsiatic Journal^ année 1815, septembre, neuvième ccJiier :

(( L'accusé John Ascott est un homme de très-haute taille, quoiqu'un peu moins grand que Carter. Sa tête fortement caractérisée est pâle, mais d'une pâleur ardente, trahissant des passions qu'on pourrait appeler tempétueuses. Son front est celui de l'Hercule : dur, noueux et bas; comme Hercule, il a les cheveux courts, secs et bouclés, le cou ramassé d'un taureau, les épaules

voûtées, la poitrine en forme de cuirasse. Il est plus imposant que réellement beau. Ses yeux, qui sont plutôt grands que petits, comme chez tous les hommes forts, ont quelque chose de vague et de doux qui rappelle les yeux magnétiques du léopard. Us sont bleus, picotés de pomts verts, et cachés sous des cils fort longs qui se croisent. Les plus belles dents du monde n'empêchent pas sa bouche d'avoir un aspect redoutable; elle est grande, relevée par le milieu : ce qui, poussant vers le haut la base de son nez, donne à tout son visage une expression ironique; expression qu'accuse encore plus profondément un sourire tranquille qui n'arrive jamais à l'éclat. Ses cheveux sont d'un blond cendré, connue chez tous les Saxons de race. Courts, musculeux, ses bras ne paraissent pas avoir la conscience du poids des objets qu'ils saisissent, quand ils sont trop légers. Jusqu'ici la passion dominante de John Ascott est la jalousie, mais la jalousie poussée jusqu'au désespoir, jusqu'à la folie. Cette constitution amoureuse et jalouse Ta déjà jeté dans de fort mauvais'cas, et il est en droit de lui attribuer exclusivement la part sanglante qu'il a prise dans le procès criminel soumis en ce moment à notre appréciation juridique.

a Tom Carter a quelques points de ressemblance

avec John Âscott. Mais Carter est Gallois^ et il doit à cette origine un teint moins blafard^ un front plus élevée bombé au sommet^ des cheveux moins blonds. D'une taiUe plus élevée^ il est plus dégagé dans sa marche et plus libre dans ses mouvements. Il appartient néanmoins à cette même race d'hommes primitifs que TAngleterre est trop heureuse d'exiler sur la mer. Ib sont trop vivaces pour rester sur le continent^ qui ne pourrait en faire ni des ouvriers ni des agriculteurs. Il faut par leur nature turbulente qu'ils soient constamment aux prises avec la privation^ le danger et la mort. La terre n'a pas assez d'air^ dirait-on^ pour leur poitrine.

Ce sont ces hommes qui^ indifférents au froid du pôle^ insensibles aux feux de l'équateur^ plus forts que la fièvre des marais empestés de l'Inde^ plus patients que les moucherons qui les dévorent dans les savanes d'Amérique^ plus calmes que les autres hommes duNord^ plus agilesqueceuxduHidi^ supérieurs en toutes choses à tous les hommes du continent^ ont assuré à l'Angleterre l'empire inébranlable des mers.

Tom Carter est le vrai Anglais; l'Anglais robuste, soumis, patient sur la mer; désordonné, extravagant, miraculeux d'excès à terre dans le plaisir ; mangeant

tout alors, buvant tout, aimant tout, tuant tout dans 11vresse et se tuant lui-même.

a Llrlandais Preston, surnommé le gentil Preston, est, au contraire, le type irlandais dans toute la force du mot. Traits fins, délicats; cheveux doux et noirs; front immense, vide de raison, mais plein de vent et de fantaisie ; menton rond et luisant : riez fort, transparent, moitié aquilin, moitié droit; belles dents blanches et gaies comme les touches d'un piano; corps souple, toujours allant, toujours courant ; chevreuil, chamois, daim. Il était évident pour ses compagnons que Preston n'était pas matelot depuis longtemps; i) se trompait souvent de manœuvre à bord du Niagara^ et s'endormait pendant le quart; mais il compensait ces négligences par un esprit vif et charmant, par une grande bravoure dans le péril. On Tavait vu, dans une violente tempête, s'attacher une corde autour des reins, et se précipiter dans la mer, au milieu des requins. Généreux, prodigue, et non pas seulement en paroles, il semait les pièces d'or sur tous les points où Ton relâchait. Ces dépenses exagérées ont souvent intrigué les matelots du Niagara, qui se demandaient pourquoi, étant si riche ou si visiblement à Taise, Preston s'exposait aux fatigues et aux souffrances de la mer. Le procès

dans lequel il figura au premier rang est la réponse à cette question^ qui était des mieux fondées. x>

Ascott n'était pas tout à fait injuste, connue Test trop souvent la jalousie, en peignant sous des traits atroces le mulâtre Samuel, le rival qu'il venait de découvrir. Car voici comme en parle le lord juge commissaire dans son rapport :

«Lewis Sanmel est un homme de couleur. Il est né d'une mulâtresse, esclave à la Jamaïque, et d'un capitaine brésilien, ancien corsaire. Il est le type d'une race qui n'a pas d'origine franche sur le globe et qui ne peut y laisser de trace; car il n'y a pas, il ne saurait exister de peuple mulâtre. Ces produits irréguliers ont des qualités morales et physiques qui ne répondent pas exactement aux qualités des autres individus de la vaste famille humaine. Le tempérament des nmlâtres, leur force, leur génie ont des propriétés exagérées sans analogie avec les facultés du reste des hommes. Leurs passions sont redoutables , leur dévouement et leur haine sans bornes ; et comme ils se sentent seuls de leur espèce fugitive, éphémère et très-injustement méprisée, ils joignent souvent à leur puissance d'organisation le plus dangereux de tous les vices, Thypocrisie. Ceux de l'esclavage ne les quittent jamais entièrement.

40 HISTOIBE

Plus énergiques que les n^res^ leur tige naturelle^ ils tombent au-dessous des nègres dans l'explosion de leurs passions. Ik deviennent alors licMis ou serpents. Ils sont rarement et franchement hommes; toujours chevaleresques^ cependant^ quand ramour-juropre les commande.

Samuel^ qui^ à dix-huit ans^ a déjà dépassé les plus grandes proportions des hommes^ est d'une force encore supérieure peut-être à celle de Carter etd'Ascott Ses nerfs et ses os sont d'acier^ sous une peau fine et huileuse^ semblable à celle des Indiens par le grain et par le poli. Ses mouvements déliés sont si rapides, si prompts, qu'il ne semble pas s'être mû en changeant de place. 11 ne marche pas, il bondit à la manière des animaux, — sans bruit; on dirait qu'il a des houppes

veloutées sous les orteils, comme les carnivores en ont sous les pattes, afin de mieux surprendre leur proie. U grimpe avec la légèreté d'un singe; il nage plus vite qu'un requin ; il peut rester trois minutes sous l'eau sans respirer. On Ta vu prendre une barrique de rhum dans les bras, la soulever et l'incliner sur sa bouche et boire, et cela sans que ses bras aient tremblé, sans que ses jambes aient fléchi sous lui. Aucune fatigue ne l'abat, aucun efibrt ne l'étoune. 11 ne dort presque j&-

mais, il n'est que très-bruii dans le calme de la vie ordinaire; mais dès qu'une passion Tallume^ Samuel devient d'abord pâle comme un mort^ puis rouge^ puis sombre^ puis presque noir. Le sauvage reparaît. Ses* lèvres s'enflent^ grossissent; ce sont deux couleuvres; ses dents étincellent derrière ce bourrelet de chair bleuâtre; les veines de son cou se gonflent et se tendent comme des cordes ; un râle de bête fauve sort de sa

poitrine haletante. Dans ces moments d'exaltation furieuse^ une adresse inimaginable se révèle à cet homme déjà si adroit. U tue à cent pas^ et à balle^ tout être vivant qu'il peut apercevoir ; avec une corde qu'il déroule et jette à la manière des Gharruas^ il enlace le cou d'un ennemi à quatre mètres de distance» le noue^ l'étrangle; et, avec le tranchant d'une hache lancée à quinze pieds, il fend soit une planche de chêne, soit une tète d'homme. »

Nous rendons la parole à maître Gandolphe, qui ne se doutait pas qu'un jour le plus jeune de ses auditeurs intercalerait dans son récit, pour le compléter, les pages ofBcielles> du rapport d'un magistrat anglais.

— Toutes mes observations, reprit-il, ou plutôt continua-t-il, car il n'avait pas cessé de parler, toutes mes observations ne me donnaient pas une conviction ab-

solue; la conviction qu'une révolte allait, dans quelques heures, éclater à bord du Niagara.

L^heure du dîner ou du souper, comme il vous plaira, fut annoncée par la cloche et le clairon, et Ton cne dit d'aller m'asseoir à la table du maître canûnnier, ce qui est une place d'honneur, comme vous savez.

On m'aida un peu à me lever, car je n'étais pas encore très-vaillant sur mes jambes, et je m'acheminai

vers le grand màt.

En passant devant la cuisine^ une chose me frappa:

ce fut la prodigieuse capacité des chaudrons et des marmites où cuisait le souper de l'équipage. J'avais déjà trop l'habitude des usages pratiqués à bord des navires de commerce et de guerre pour ne pas apprécier au premier coup d'œil le nombre de bouches par la dimension des chaudières. D'ailleurs j'avais été aide^cambusier à bord de VÉrigone,}^ me connaissais en rations . Les chaudières que je voyais contenaient de la viande pour plus de trois cents personnes, et je n'estimais guère au delà de cent vingt hommes la totalité de l'équipage. Pour qui donc était le surplus, les autres cent quatre-vingt rations? Ma curiosité fut piquée. Il m'eût été aisé de la satisfaire en m'informant auprès des matelots; mais dans quelle langue, si ce n'est en anglais? Et vous sa-

vez par quel motif de santé je m'étais interdit la langue

anglaise abord du Niagara,

Pendant le repas, qui ne fut pas trop mauvais, rien ne vint éclairer mes doutes; rien ne trahit les projets des conspirateurs, si toutefois il y avait des conspirateurs.

Comme la soirée était horriblement chaude et lourde^ tout le monde soupa sur le pont.

Je dus à cette circonstance de voir d'assez près la femme du capitaine Forster, une grande et belle dame, jeune encore, beaucoup plus jeune que son mari. Ce fut le second, sir Grant, qui lui donna le bras jusqu'au siège pliant sur lequel elle s'assit au moment où le dîner fut servi sur la table.

Les traits de madame Forster me parurent remarquablement beaux, quoiqu'elle eût les cheveux d'un blond de paille — ce que je n'aime pas — à donner envie d'y mettre le feu. Elle avait je ne sais com bien de mousseline entortillée autour de la tête, des épaules et des bras. Tout ce blanc la rendait encore plus blanche et plus rose. Elle prenait avec le bout des doigts, mangait et buvait du bout des lèvres, et répondait à peine aux prévenances du capitaine, qui en avait i)8aucoup et de toutes sortes pour elle.

Aux propos qui circulaient autour de notre table^ je vis qu'elle était exécrée de Téquipage. On liû reprochait sa hauteur^ sa dureté^ sa méchanceté même ; on allait Jusqu'à l'accusation de cruauté. On mêlait à ces propos fort peu charitables le nom du second^ sir Grant^ aussi détesté^ aussi abhorré que madame Forster.

Je n'attachai pas trop d'importance à ces opinions^ sachant combien les chets^ quels qu'ils soient^ et tout leur entourage sont en général peu aimés par les subordonnés. J'aimai mieux m'amuser des imprécations lancées contre le maître cambusier^ qu'on appelait en manière de dérision lord Cliristmas (Noël en français^ parce que Noël est l'époque des bons dîners). Onle traitait de ladre, d'avare, de rat ; il volait sur la bière, sur le rhum, même sur les œufs : car on prétendait qu'il les vidait à moitié dans leur coquille avant de les faire cuire. Maître Christmas (Noël) serait pendu à la première occasion.

Le capitaine Forster seul était respecté et chéri de ses matelots; je n'entendis rien dire contre lui pendant le repas. La cloche en marqua la fin, et la moitié de l'équipage se disposa à gagner en bon ordre ses hamacs. On m'indiqua sur la dunette une espèce de cabine où Ton enfermait les pavillons qui servent à l'usage des

signaux ; elle touchait à un petit salon placé à l'arrière du Niagara^ et terminé par un balcon doré où le capitame^ pour son agrément particulier^ avait placé des plantes grasses à Tépreuve des coups de mer et des ouragans.

n y avait à peine une heure que je me reposais dans ma cabine, lorsque j'entendis un murmure de voix sur le balcon, à une très-petite distance de la mince cloison qui m'en séparait. Quand je n'aurais pas voulu écouter, je n'en aurais pas moins tout entendu. Or, du moment où j'entendais tout, il n'y avait pas d'indiscrétion à voir quelles étaient les personnes dont la conversation, quoique. tenue à demi-voix, arrivait jusqu'à mes oreilles.

Mon regard reconnut facilement à travers les fentes de la cloisonle second, sir Grant, et la femme du capitaine, madame Forster. Lui était penché sur le balcon, elle, accoudée sur la balustrade, attentive aux mouvements de l'intérieur du vaisseau, et dans la position d'une personne qui craint toujours d'être surprise. Elle me parut infiniment plus animée que pendant le dîner ; elle ne disait pas un mot à sir Grant sans frapper avec le dos de son éventail sur le balcon. Je vais essayer de vous rapporter le sens de leurs paroles.

--* Je vous dis pour la centième f ois^ sir Graht^ que je me suis aperçue de votre manège^ et que je ne suis plus d'humeur aie soul&ir.

— Mais^ madame...

— Tous les soirs, à neuf heures , reprit-elle d'une voix assourdie mais tranchante, quand cette inf&me créature est sur le pont, vous y êtes aussi.

— Mon devoir m'y appelle, madame. Votre jalousie seule...

— A toute la clairvoyance d'une jalousie fondée. Vdlre devoir ne vous oblige pas à rôder sans cesse autour de ce rebut de l'Angleterre et du monde. Vous la trouvez jolie, n'est-ce pas bien jolie?...

— Moins que vous, madame.

— Pas de comparaison avec ce monstre, s'il vouplatt, monsieur; si vous n'avez pas d'autre excuse, dispensez-vous...

— Je ne m'excuse pas; voyons, Jenny...

Madame Forster mordit son mouchoir.

— C'est vraiment une honte, reprit-elle, d'avoir à soufirir d'une pareille rivalité, une honte, une afireuse honte.

— Je vous jure que cette rivalité, madame, n'est que dans votre imagination exaltée; elle est chimérique...

— Ah ! elle est chimérique! dit madame Forster en allant vers le petit salon^ sans doutepour s^assurer que personne ne pouvait venir les surprendre sur le balcon^ et en revenant d'un pas rapide^ les lèvres blanches de pâleur; ah! elle est chimérique! Lisez cette lettre de Caroline Prior en réponse à la lettre que vous lui avez écrite...

Sir Grant détourna la tète.

Elle le prit par le bras, et Tobligea à regarder la lettre qu'elle lui montrait.

— Lisez donc, mais lisez donc 1 Je lirai pour vous.

et Monsieur, la malheureuse ôUe à laquelle vous vous a obstinez à écrire, quoique mnocente devant Dieu^ a est trop avilie aux yeux des hommes pour se croire a digne de répondre aux paroles d'affectueux intérêt a que vous lui adressez. Elle ne mérite que votre indula gence et votre pitié. Cependant, monsieur, si vous a persistiez à lui demander les preuves d'un amour que a vous mériteriez d'une femme moins dégradjée qu'elle, < elle aurait encore le courage de vous dire, dans une m confidence dont vous n'abuserez pas, elle en est sûre, « pour la rendre plus malheureuse qu'elle n'est déjà, « que son cœur, tout méprisable que la justice des

« hommes Ta fait^ appartient pour toujours à un autre. « Votre humble et dévouée servante,

a Caroline Prior. b

— Nierez-vous encore, monsieur?

— Cette femme veut me perdre, balbutia sir Grant.

— Vous perdre ! et pourquoi ? Vous perdre ! et auprès de qui ?

— Je ne sais....

— Vous n'y songez pas... votre confusion vous prête là une raison... la raison d'un fou.

— Elle en aime un autre, murmura avec mie colère sourde sir Grant, sans s'arrêter au mépris que lui jetait madame Forster.

— Mais je veux vous croire, reprît-elle avec une ironie terrible: cette femme veut vous perdre.

— Ah î n'en doutcE pas, madame.

— Je n'en doute pas. Eh bien, perdez-la à votre tour. Vengez-vous !

— Me venger ! dit avec une soudaineté échappée à la bassesse do son âme sir Grant. Oui, oh ! oui, me venger ! mais comment ?

— Les règlements du bord sont précis, répliqua ma-

dame Forster; ils interdisent, sous peine sous des

peines très-fortes, à toute femme de cette espèce avilie, d'entretenir la moindre relation avec les personnes de réquip'age. Caroline Prier a commis une grave infraction aux règlements en écrivant cette lettre... Cette lettre va être déposée dans les mains de l'enseigne chargé de la police du vaisseau. La justice aura ensuite son

cours.

— Hais alors mes lettres seront lues? s'écria sir

Grant.

— Vous en avez donc écrit ?

Sir Grant s'arrêta : il venait de tomber dans Tablme au fond duquel est la vérité; la vérité qui vous attiie de force à elle quand elle ne peut aller à vous.

— Vous lui en avez donc écrit? répéta en souriant la blonde lady Forster.

Quel sourire !

— Non... oui... deux seulement pour lui dire...

— Nous verrons cela, interrompit madame Forster, nous verrons cela ; et, sans retirer son sourire angélique, elle ajouta : Mais songez-y, capitaine, si jamais vous m'exposez encore à la honte, aux tourments d'une pareille jalousie... Vous ne m'y exposerez plus... n'est-ce pas?

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