‹ Histoire de cent trente femmes: le NiagaraChapitre 2 sur 8 · O HISTOIRE · texte numérisé non relu

O HISTOIRE

— N^auginentez pas mes regrets^ madame^ en doutant de la sincérité de mon repentir. Seulement^ ajouta sir Grant en.tralnant la voix comme un coupable^ faites que les trois ou quatre lettres que j'ai eu le tort d'écrire à cette femme ne soient pas mises sous les yeux du conseil si Taffaire est y portée. Hais ne ferlez-vous pas mieux de ne pas Ty porter ?... d'oublier ma faiïte, puisque je Tavoue, puisque je m'en repens, d'oublier aussi cette Caroline Prior . . .

— Ceci ne vous regarde pas, sir Grant, répliqua madame Forster. Laissez-moi le mérite de vous prouver que, lorsque j'aime, je suis jalouse de mes droits.

— Mais, madame... vous comprenez... vous devinez combien mon avancement peut soufirir de la publicité donaée...

— Sir Grant, dit lady Forster en passant son bras sous celui du second, ne restons pas davantage ici; rentrons dans le petit salon, où mon mari et les officiers ne tarderont pas à se rendre pour prendre le thé.

Sir Grant baisa ''la main de lady Forster. La lèvre devait être froide; la main glacée.

Est-ce que cette Caroline Prior, me dis-je, serait la même femme dont il avait été question le matin entre Ascott et Carter, celle que le jeune Irlandais Preston

DE CENT TRENTE FEMMES. ôi

voulait disputer à Tun des deux matelots? Il était diffi* cîlc d'en douter. Je me demandais seulement où se cachait cette femme^ oii.se cachait au^i lautre, celle qu^ils avaient appelée Proserpine? Elles n'étaient pas avec rétat-major; elles n'étaient pas < avec l'équipage^ puisque Carter et Ascott en parlaient conune absentes. Peut-être aussi voulais-je trop en savoir?

En un jour on ne sait pas tout ce que renferme un vsdsseau^ ce monde en abrégé qui marche vers un autre monde; ce monde où^ en moins de vingt-quatre heures, j'avais vu oiu'dir une conspiration, méditer des assassinats, se dévoiler un adultère, où j'avais surpris les grandes passions de l'amour, de la haine et de la jalousie, en travail d'embrasement.

Ma foi, j'étais fatigué; la nuit se faisait de plus en plus étoilée sous ce riche ciel de la ligne; je me jetai tout habillé sur mon cadre. Si une insurrection éclate à bord, elle m'éveillera, me dis-tje:en m'étendant sur mon matelas.

Jesommeillais déjà>quandun concert immense, grave, harmonieux, m'éveilla, non pas tout à coup, mais doucement. Je crus m'éveiller dans le ciel, au milieu des anges, des archanges et des séraphins. Eh bien non ! je ne crus pas entendre des anges, mais les musiciens du

palais de Neptune; le vent^ le bruit de la m^r^ semblaient se mêler à ces voix, mélodieuses qu'aucun instrument n'accompagnait. J'écoutai mieux^ et^ enfin^ je m'assurai que ces charmantes voix étaient celles de jeunes femmes qui chantaient sur le pont des cantiques et des prières; elles devaient ôtre plus de cent. Mon imagination travailla. D'où venaient ces femmes? Pour^ quoi étaient-elles en aussi grand nombre à bord du Niagara? Si c'étaient des passagères^ je l'aurais su^ je les aurais vues se promener sur le pont dans la journée. Mais alors que pouvaient être ces femmes?

— Décidément vous rêviez, maître Gandolphe.

— Non, pilotin, je ne rêvais pas.

— C'étaient donc des sirènes?

— Non, mousse, ce n'étaient pas des sirènes : pourtant, quand je dis non... attendez.

•» Silence, enfants! dirent les matelots; laissez parler maître Gandolphe; il a assez de choses à nous dire, sans que vous veniez encore vous mettre en travers. Larguez toutes vos voiles, maître Gandolphe, et ditesnous ce que c'étaient que toutes ces femmes qui chantaient comme des rossignols.

— Vous le saurez en son temps. Ces chants-là duré-

rent près de deux heures et cela ne fatigua personne : il est vrai que les pardes vous remuaient parfois le cœur de fond en comble. C'était simple et attendrissant. 11 était question de la patrie^ de la maison dans les bois, de pauvres petits enfants que Ton ne reverrait plus jamais que dans le ciel. Je ne suis pas Anglais, grftce au ciel, je n'aime pas les Anglais, oh non! mais les Anglaises... c'est autre chose. Voyez-vous, elles aiment bien leurs maisons, leurs petits enfants, leur père... Vous ne comprenez pas ça, vous êtes trop jeunes; moi, qui suis vieux... eh bien, le souvenir de ces voix malheureuses qui pleuraient toutes, quoique je iusse jeune comme vous alors, ça me fendit le cœur comme un bon coup de vent fend de haut en bas une voile... Eh bien ! ce jour-là j'avais tort de m'attendrir connue un imbécile. Rien n'est vrai sous ce brigand de soleil... Passez-moi du tabac... et de l'eau-de-vie... il m'en faut pour vous dire ce qui me reste à dire. Les chants s'arrêtèrent vers onze heures; il y eut un long silence; puis j'entendis une voix sèche et claire comme si elle eût été d'acier, qui dit : a Approchez, Caroline Prier, et venez recevoir vingt coups de corde sur les épaules. » ,

— Vingt coups de corde, une femme I

— Oui^ mes amis^ vingt coups de corde. Mais vous ne savez pas ce qu'était cette femme?

— Non; mais nous nous serions tous révoltés à bord si...

— Possible ! mais l'équipage du Niagara ne remua pas : je comptai les vingt coups un à un ; ils sonnèrent sans qu'un cri fût poussé; ils tombèrent comme des pierres dans rOcéan^ qui couvrit tout bientôt du bruit de son silence.

— jLa femme était morte?

— Non, mes enfants.

— Et puis?... '

— Et puis tout le monde à bord du Niagara alla cette fois se coucher. Je n'entendis plus que les pas de l'officier de quart qui se promenait, et le grincement rauque et monotone du gouvernail dont les gonds étaient sous moi. J'enfonçai mon bonnet sur les yeux afin de dormir.

— Mais vous aviez donc oublié, dirent presque tous les matelots à maître Gandolphe, que la conspiration devait éclater au dernier coup de minuit?

— Je n'avais rien oublié, mes enfants, rien oublié. Et puis, quand je l'aurais oublié, une indéfinissable inquiétude, effet peut-être de l'imagination, planait au-

tour de moi. L'air était de plus en plus brûlant : nous allions avoir^ bien sûr^ un orage^un ouragan peut-être. Et je m'y connaissais ; les planches^ comme si elles en avaient eu le pressentiment^ soutiraient^ se plaignaient^ se lamentaient; il y avait partout des craquements dou* loureux dans les bordages; pas moyen de fermer Toeil un instant. Ensuite^ le silence des hommes semblait si épais^ opposé à ces frémissements nerveux du Niagaray qu'une terreur sèche me gagna peu à peu. J'étouffms d'esprit et de corps; je souffrais au point que je me levai pour aller coller mon visage contre les planches qui séparaient ma cabine du balcon^ afin d'aspirer quelque bonne bouffée d'air. Quelle fut ma surprise! le second et madame Forster étaient encore là comme au com-

mencement de la soirée. Cette fois ils ne se faisaient pas de reproches. La paix était faite. Pauvre capitaine Forster! cela arrive donc aussi sur la mer? L'Océan n'en met pas à l'abri. Mais passons. J'entends sonner le premier coup de minuit.

— Âh ! firent tous les auditeurs de msdtre Gandolphe et moi-même.

— J'entends retentir le second coup.

— Allez donc, maître Gandolphe, ne nous faites pas languir.

— J'entends le troisième coup, le quatrième, le cinquième, le sixième... Le remords se jette sur moi, me saisit au cœur. — Non, oh non ! m^écriai-je de tout l'élan de ma conscience; non I je ne laisserai pas périr ce soir ce brave et loyal marin qui m'a sauvé ce matin : je sauverai le capitaine Forster. Le dernier coup sonne , j'ouvre comme un fou ma cabine, je m'élance vers la chambre dfa capitaine en criant, et en bon anglais, oui : Au secours! au secours! alerte! capitaine Forster^ alerte !

Un crampon de fer m'empoigne par le milieu de la poitrine et me soulève à sept pieds de terre. Je reste suspendu. C'était le bras de Samuel, le mulâtre.

La révolte éclatait.

Au même instant, cent matelots, le couteau aux dents, deux pistolets à la ceinture, sortent confusément de dessous les écoutilles défoncées, portant chacun une femme dans les bras ou sur les épaules; d'autres avaient désarmé les sentinelles et s'étaient emparés des officiers. Us se répandent, ils courent sur le pont du Niagara ^ éclairé tout à coup par des torches de résine, dont la flamme rougeâtre et vigoureuse et l'épaisse fumée inondent le vaisseau de lumière mugissante et d'ombre tremblée.

L'air^ étonné de cette agitation^ devient du vent sur la surface de Tocéan^ qui n'en exhale pas un souffle.

Debout^ son front de bœut découvert^ les bras nus^ ayant une femme colossalement belle appuyée sur la poitrine^ tenant un mousquet à la crosse de cuivre dans la main droite^ Ascott^ le superbe Ascott laissait tomber du haut de la dunette^ trône de la royauté navale , ces paroles sacramentelles^ ces paroles^ première et hautaine manifestation de la révolte triomphante: aFenunescon- <c damnées par r Angleterre^ exilées par r Angleterre pour a aller ramper et mourir dans les déserts de la Nouvellea Hollande, à Botany-Bay, à IIobart-Town, à Norfolk et a à Sydney ! tenunesquer Angleterre adultère, quel'Ana gleterre impie, que TAngleterre voleuse, que TAngle- «terre corrompue, que T Angleterre incendiaire , que a TAngleterre infanticide, parricide, homicide et empoio sonneuse, punit comme empoisonneuses, homicides, a parricides, infanticides, incendiaires, corrompues, a qu'elle punit comme voleuses, impies, adultères; vous a éteslib'*es, soyez libresetlibrespar nous, matelots révola tés du Niagara. Ce magnifique vaisseau de Sa Majesté a britannique est à vous, tout ce qu'il renferme vous apa partient ; hommes et choses, prenez ! »

Un long rugissement de joie, d'indépendance, de fo-

lie^ de terreur, de débauche, de sauvage volupté, de faim, de soif, de frénésie, d^amour, monta en spirale vers le ciel, ouvrit ses ailes immenses, comme s*il eût pris un corps, et salit la clarté limpide des chastes étoiles effrayées.

L'enfer, par trois cents bouches, criait : Hourra ? hourra! hourra! L'immensité de Dieu répondit pleurant : Hourra ! hourra! hourra!

Avant de reprendre votre histoire, voudriez-vous nous dire, s'il vous plaît, maître Gandolphe, si le mulâtre vous tua, demanda naïvement le pilotin.

— Je ne crois pas, mon anii; car s'il eût commis cette impolitesse, je ne serais pas aujourd'hui à bord de la Coquette d'AJaecio ; et tu ne serais pas là non plus à m'écouter de toutes tes oreilles.

Pour récompenser le pilotin d'avoir fait cette heureuse question, un matelot lui enleva scm bonnet, et le jeta à dix pas plus loin, hors du cercle si profondément attentif aux paroles de maître Gandolphe, qui reprit ainsi :

— Le mulâtre Samuel et Carter m'attachèrent avec des cordes au pied du grand mât, sans me laisser prévoir le sort qui m'était réservé. Du reste, qui pensait à moi dans un pareil moment?

L'aspect général du vaisseau, si calme et si beau quel-

ques minutes auparavant^ n'était plus le même ; il est impossible de se figurer un plus rapide et plus coniplet changement. Depuis la proue jusqu'à la galerie de la dunette, d'une largeur à l'autre., sur toute l'étendue du pont, on ne voyait qu'une mêlée, qu'une confusion ondulante, mouvante et bruyante, d'hommes et de femmes aussi étonnés les uns que les autres; c'étaient des bras nus qui s'agitaient , des mains goudronnées , des joues roses se détachant sur des figures barbues, de longs cheveux noirs , épars , de longs cheveux blonds , dorés, cendrés, des épaules découvertes, des dents blaur ches, des lèvres noires de tabac ; ici des voix douces, là des cris rauques et sauvages; c'était une cuve en fermentation , un bal , une kermesse , un incendie, surprises dans le premier sommeil, brusquement arrachées à leur hamac , les fennnes nVaient eu que le temps de passer à la hâte le peignoir de toile ^rise que l'État fournit aux convicts poiur l'usage du bord pendant la traversée de l'Angleterre à la NouvelIe-UoUande.

Hais toutes n'avaient pas eu le temps de nouer leur ceinture : en sorte que le vêtement pénitentiaire remplissait fort mal loffîce d'un vêtement. Et même beau- <^oup parmi ces jeunes et belles infortunées, car la

plupart était jeunes et belles^ étaient montées sans pantoufles ; en sorte qu'elles étaient nu-pieds comme elles étaient nu-bras^ nu-tète sur le pont du vaisseau.

Excepté le petit nombre de celles qui se trouvaient dans le secret de la conjuration^ toutes les autres paraissaient frappées de stupeur : stupidité amusante et charmante pour ceux qui la leur causaient. Leurs beaux yeux déjà si hardis par le vice^ et par le vice poussé chez quelques-unes jusqu'à la démence^ leurs beaux yeux s'agrandissaient sous cet effroi dans des proportions délir rantes^ et mêlaient une singularité de plus à cette grande bizarrerie de révolte sans exemple dans les annales de la mer.

Le premier acte des révoltés après la prise de possession presque sans résistance — quelle résistance sérieuse attendre de vingt soldats et cinq ou six officiers surpris^ attaqués brusquement par plus de cent hommes hardis et déterminés? — mérite, continua maître Gandolphe, de trouver place ici. Le matelot Carter, s'emparant du chapeau monté d'un officier, moins pour offenser celui-ci que pour revêtir un titre d'autorité, pensée bizarre et fantasque quand toute autorité venait d'être abolie, s'approcha avec une espèce de déférence du capitaine Forster, debout en ce moment sur la du-

nette entre sa femme ^ sir Grant et Timpassible lieutenant Thompson^ occupé à prendre des notes au crayon.

— Capitaine^ lui dit Carter^ le chapeau à la main^ en abaissant sa hache d'abordage^ au milieu du demi-silence qu^il était parvenu avec beaucoup de peine à obtenir des révoltés de plus en plus impatients de faire dii^ paraître toute trace matérielle d'autorité^ de pouvoir, de hiérarchie et de commandement quelconque; capitaine, nous venons de faire un acte dont nous n^avons pas à nous justifier; mais...

— Vous êtes des rebelles,. et je ne vous connais pas, dit le capitaine Forster avec une sérénité froide et en posant la main sur le pommeau d'or de son épée.

— Un acte infâme ! interrompit comme un coup de foudre lady Forster en frappant sèchement du pied, en s'agitant, en promenant ses regards en colère autour d'elle pour y chercher un assentiment, des appuis, des défenseurs, et en les reportant avec dédain sur cette écume de têtes qui ondulaient et fourmillaient compactes et bouillonnantes au pied de la dunette. Un acte de coquins, ajouta-t-elle, de scélérats, de brigands I...

Sir Grant, le second, n'osait pas lever les yeux ; il tenait fortement son mouchoir sur la bouche, conune un homme qui veut lutter avec la défaillance qui le gagne

et qui veut la cacher. Le lieutenant Thompson^ comme un greffier qui couche chaque parole sur un procèsverbal^ répéta en écrivant : a Coquins... scélérats... brigands, d

— Cet acte, quel qu'il soit, reprit Carter en écartant avec le manche de sa hache la tourbe envahissante des révoltés qui voulaient prendre d'assaut la dunette, cet acte, madame, est accompli.

— Non I il n'est pas encore accompli, dit avec la même véhémence furibonde, avec les mêmes piétinements fébriles, avec les mêmes convulsions de gestes frénétiques, madame Forster.

— Pardon, madame, répliqua froidement Carter, pardon , il n'y a plus à y revenir.

— Pardon, monsieur, il y a à y revenir.

Ce Pardon, monsieur I flagella Carter au visage comme un coup de lanière : il n'y a que les femmes pour faire ainsi d'un mot poli un sanglant souflet.

— Capitaine, reprit Carter, persuadez donc madame...

— Vous êtes des rebelles, et je ne vous connais pas, répondit à Carter, pour la seconde fois, le brave et digne capitaine du Niagara,

— Mais faites jeter cette canaille à l'eau, dit madame

Forster en s'adressant tout à la fois à sir Grant^ de plus en plus blême et effaré^ au lieutenant Thompson^ qui avait bien autre chose à faire^ et en regardant enfin son mari, qui comprenait trop bien rimprudencé'd^un pareil conseil pour s'y arrêter un seul instant.

Carter souriait avec tranquillité.

Les révoltés perdaient patience ; ils couvraient déjà les marches de la dunette^ trop étroite pour les pieds qui la foulaient.

— Jetez donc, vous dis-je, cria plus désespérément encore madame Forster, jetez à la mer toutes ces prostituées et tous ces bandits !

Les révoltés grognèrent comme des bêtes fauves, et les femmes qui se mêlaient à leurs groupes poussèrent des ricanements de mépris dont la fière lady Forster rougit jusqu'au sommet du front. Une d'elles ayant approché une torche de résine du bas de sa robe de mousseline avec l'intention d'y mettre le feu, elle abaissa la torche avec son pied, sous lequel elle la comprima fumeuse et ardente, et cracha au visage de la déportée.

Tant d'audace tint un instant suspendue entre Tétonnement et le mépris la foule enragée.

— Mais jetez-les donc à l'eau ! répéta encore lady

Forster au comble de Tindignation et de la rage. Sir Grant se dérobait de plus en plus sous ses jambes effrayées.

— Et qui, s'il vous plaît, nous jettera à Teau ? demanda Carter, qui entendait bruire la marée des révoltés derrière lui, prête aie renverser, prête à se faire justice, prête à tout.

— C'est elle qu'il faut jeter à la mer, hurlèrent-ils avec une unanimité formidable. Oui, il faut la jeter à la mer ! lançons à la mer ! à la mer ! celle qui a ordonné ce soir qu'on appliquât vingt coups de corde sur les épaules de la pauvre Caroline Prier! à la mer! à la mer ! à la mer !

— La voilà, criaient d'autres rebelles, la voilà la pauvre Caroline Prior, la victime de cette gueuse de

lady ! ^

Mais les cris : à la mer ! à la mer ! couvraient tous les cris.

— Qui vous jetera à l'eau? reprit ironiquement madame Forster, comme si elle n'eût pas entendu ces menaces de mort, qui ? demandez-vous? Nos soldats ! Mais que font donc nos soldats? où sont-ils nos soldats ? que font nos officiers ? où sont les fusils? où sont les épées ?

— Nous avonsbrisé^ madame^ lessoldats, les oâTiciers^ les fusils et les épées^ répondit Carter sans perdre uoe ligne de son sang-froid^ quoiqu'il sentit la crise terrible qui approchait. Nous les avons brisés.

— Vous serez brisés aussi au premier port où nous aborderons. Pendus ! ramassis de prisons, pendues ! prostituées de New-Gate !

Les rugissements de l'équipage révolté devinrent sombres^ immenses, agressifs, incessants, terribles. Les matelots, les convicts, les torches, les épées rouillées, les haches luisantes, les tromJslons, les poignards, les sabres, les barij'es de cabestan, lesmousquets couvraient, hérissaient la dunette, et le groupe formé pas le capitaine Forster, sa femme, sir Grant, le lieutenant Thompson et quelques jeunes officiers furent enfermés dans ce cercle de fer, de cris, de flamme, de fumée, de regards sanglants, de. menaces de mort.

— Vous parlez de nous faire pendre au premier port où nous aborderons, madame ? Y a-t-il encore un port pour vous ?

— Non, il n'y en a plus, s'écrièrent les révoltés du Niagara. Non ! non ! non !

— Je vous dis que vous serez tous pendus, répéta madame Forster, qui pouvait à peine se mouvoir.

pressée comme elle Tétait^ qui pouvait à peine parler au milieu de ces paroles d^insultes qui la lapidaient^ au milieu de cette kumée des torches qui Taveuglait^ qui noircissait son visage et remplissait sa bouche. Fatiguée à la fin^ indignée de descendre à parlementer plus longtemps avec le chef de Tinsurrection^ lady Forster se jeta brusquement sur son mari^ saisit son épée^ et la brandissant elle dit :

— S^il y a encore sur ce vaisseau quelque cœur généreux qui n'ait pas oublié qu'il doit sa vie à TÂngleterre^ qu'il m'obéisse : Feu sur cette canaille!

Le silence se fit sur toute l'étendue du vaisseau. Le capitaine Forster nmrmura tout bas :

— Milady ! . . . qu'avez-vous fait ?

Crant fléchit comme un homme à qui l'on a coupé les tendons ; sans le bras de Thompson^ sur lequel il s'appuya^ il tombait. Un dernier reste de respect pour les épaulettes qu'il portait le fit se redresser aussitôt; sa lâcheté n'eut que Dieu pour témoin.

Quant à Thompson^ il se h&ta de consigner sur son rapport le cri de lady Forster.

— Personne ne fera donc feu sur ces misérables? répéta-t-elle.

L'équipage était dans la stupeur^ ne pouvant croire

qu'une femme eût donné un pareil ordre^ ne pouvant

admettre que quelqu'un osât Texécuter. L'immensité de la surprise répondait à l'immensité de l'audace.

Voyant l'inutilité de son héroïque appela lady Forster^ les yeux en fureur^ les lèvres palpitantes^ dit à sir Grant en le saisissant par le bras :

— Prouvez donc, monsieur, mais prouvez donc qu^ii n'y a que vous à bord du Niagara qui ne soyez pas resté au-dessous d'une femme !

Et poussant sir Grant jusqu'à l'aifîlt mobile d'un pierrier qui était sur la dunette, elle le força, par la pression de son regard électrique, par un mouvement infernal, à presser la détente de la batterie. Le coup partit : la mitraille vola sur les conjurés. La fourmilière ne jeta qu'un seul cri ! il dut aller jusqu'au fond de la mer. Puis, après un long silence d'agonie, on entendit :

— A mort ! à mort ! tous ! tous !

Mille bras se levèrent à la fois pour saisir par les cheveux, par la poitrine, par le visage, le groupe d'où venait de partir cet ordre d'assassinat à bout portant.

Ce lugubre cri recommença :

A mort! à mort! à mort!

L'effet allait répondre à la menace.

— A mort p^sonne, cria Carter, si personne tfest mort !

Tiré de trop haut, le coup n'avait, heureusement et par miracle, tué ni blessé personne.

Par un dernier et sublime effort de son énergie musculaire. Carter avait préservé non pas tout-à-fait la personne, mais la vie du capitaine, celle de sa femme, de Grant et de Thompson ; mais la robe de milady, les habits des officiers avaient été singulièrement fatigués par la griffe du tigre; des rubans, des morceaux de drap, de dorure, des effilés d'épaulettes volaient dans Tair.

— Un exemple ! cria Âscott, Ascott qui pouvait disputer le pouvoir à Carter et la cruauté à tout le monde, Ascott sur lequel s'appuyait toujours la belle et resplendissante Proserpine.

— Un exemple! répéta le mulâtre Samuel, qui s'avança en tenant une corde au bout de laquelle était un nœud coulant.

— Oui, il nous faut un exemple, dit aussi ITrlandais Preston, lui qui avait reçu vingt coups de corde à la place de Caroline Prior, et Ton va savoir comment avait eu lieu cette généreuse substitution.

Et tous : Oui ! un exemple ! un exemple ! Voix de

femmes^ voix de jeune filles^ voix encore fraîches de jeunes condamnées^ voix usées^ cyniques^ éraillées de messalines anglaises^ voix de mégères^ voix qui sentent le gin^ qui ont Taccent du vol, de Tassassinat^ toutes ces voix^ harmonie de Tenfér^ criaient : Un exemple I un exemple I un exemple !

Cette intention unanime sortit de la masse révoltée en fusion : Sir Grant à la grande vergue! sir Grant à la grande vergue! pendu! pendu! qu'il soit Texemple!

La minute était fatale pour sir Grant. Son visage devint -livide, le tour de ses yeux se cerna d'un cercle bleu, ses dents claquèrent, son nez s'amincit comme à la dernière pariode de l'agonie.

Carter dit tout bas au capitaine Forster : Intercédez pour lui, et peut-être que sa grâce...

— Vous êtes un rebelle, et je ne vous connais pas! répondit le capitaine Forster.

— Oh ! oui, capitaine, dit en claquant des dents, en joignant les mains, avec des regards suppliants, le malheureux sir Grant, demandez ma grâce, capitaine, demandez ma grâce; c'est votre femme qui m'a perdu, c'est elle qui m'a forcé à toucher à la détente de ce pierrier...

— Le lâche ! murmurait lady Forster ^ le lâche ! et je Tai ahné !

Le mulâtre lança la corde autour du cou de sir Grant. La terreur du second fut inexprimable ; il était pâle, il devint vert; avec une de ses mains^ il s'accrocha aux paiis de rtiabit du capitaine Forster^ et il s'y cramponna conime le naufragé au premier objet flottant qu'il rencontre; avec l'autre main^ il essayait désespérément de se défaire du tour de corde passé entre sa tête et ses épaules^ ce qui était impossible^ attendu l'adresse du mulâtre, habitué depuis son enfance à ces sortes d'exécution sur les chevaux libres et sur les bœufs. Sir Grant accompagnait ce geste de paroles, de supplications^ d'exclamations d'eflroi, de prières sans suite : Gapi* taine!... Madame!... Sir Thompson!... Sauvez-inoi!... Voyez ! ils vont me tuer!... dites à ces gens de ne pas me tuer... Je n'ai rien fait... J'ai été quelquefois sévère pour eux, c'est vrai, mais c'était mon devoir... Les coups de corde, je ne les ai pas ordonnés... le coup de pierrier, ce n'est pas moi non plus... on m'a forcé... oui, forcé... Oh ! c'est aflreux I c'est horrible ! Vous me faites du mal... ne serrez pas si fort! Grâce! grâce! grâce! c'est odieux! c'est épouvantable !... Ne me tuez pas... on n'a pas le di'oit de me tuer.

L'équipage riait comme au spectacle.

Le mulâtre serrait toujours un peu plus la cordc^ sans pourtant arriver à la strangulation complète. C'eût été trop tôt fini.

— Non! repren^t sir Grant, les lèvres blanches et toutes savonneuses d'écume... non ! on n'a pas le droit de me tuer... Je suis officier des vaisseaux du roi... entendez-vous?... officier des vaisseaux du roi... C'est comme si l'on tuait le roi... Si je suis crimmel^ jugezmoi. . . mais me tuer sans jugement ! . . . Vous n'avez pas le droit de me juger d'ailleurs... l'amirauté seule... puis... en outre... d'ailleurs... Oh! ils me coupent la peau! cela m'entre dans les chairs... Mais^ capitaine Forster! mon bon capitaine Forster! vous, miiady! vous tous, vous toutes, vous autres femmes... ne me laissez pas ainsi assassiner ! Vous êtes bonnes... n'est-ce pas, vous êtes bonnes?. . . faites-moi retirer cette corde. . . Cet homme est un misérable... je vous ferai du bien à tous... J'ai de l'argent en Angleterre, beaucoup d'argent... vous l'aurez, prenez tout... mais ne me faites pas mourir... je ne veux pas mourir!... J'étouffe!... j'étouffe!...

L'équipage du Niagara était fou de gaieté; il battait des mains. Samuel, le mulâtre, ordonna, car tout le

monde ordonnait déjà^ qu'on abaissât un des bouts de la vergue d'artimon^ la vergue sèche^ qui est^ comme on sait^ la plus rapprochée de la dunette. Sir Grant ne comprit que trop le sens définitif de cette effrayante manœuvre.

L^'équipage aussi le comprit : on le vit à ses élans de joie^ à ses aspirations^ à son ivresse tumultueuse^ à son délire de bonheur. Cela voulait dire : On va étrangler un homme^ im chef, un officier ; il sera en Tair comme une poulie. Le moyen de ne pas se réjouir ! Mais sir Grant? sir Grant était à la torture. Des extrémités de son corps, le sang refoula vers le cœur, vers le cerveau, et il devint alors rouge, rouge comme Técarlate. Cette congestion alluma instantanément dans sa tête un tel incendie de rage et d'épouvante qu'il en fut presque fou.

— Milady ! cria-t-il, les yeux hors la tête, milady, c^est înffime ! c'est criminel ! vous ne dites rien, vous me laissez ainsi mourir I vous ne coupez pas la corde qui m'étrangle I et vous m'avez aimé ! . . . oui, vous m'avez aimé. *. j'ai été votre amant... On ne laisse pas mourir ainsi l'homme que l'on a aimé ! . . . Vous ne joignez pas yos prières aux miennes pour me sauver ! Oh ! les femmes ! Mais ofirez vos prières... vos diamants... quelque chose pour

7 h HISTOIRE

me racheter de la mort. . . Milady, sauvez-moi ! maïs sauvez-moi!...

Le capitaine Forster baissa la tête de honte. Madame Forster regarda avec une pitié amère le poltron qui commettait une infamie pour couronner une lâcheté.

L'équipage cessa de rire pour huer.

Thompson écrivit sommairement sur son procès-verbal : Sir Grant. . . capitaine Forster. . . madame Forster. . . adultère... trois heures après minuit...

La manœuvre commandée par le mulâtre avait été exécutée.

Le bout de la vergue d'artimon descendit lentement jusqu'à la hauteur des bras de Samuel^ qui passa le bout de la corde dans une des poulies des balancines; il or* donna ensuite qu'on relevât la vergue, ce qui ftit fait. 11 n'y avait plus qu'à peser sur la corde pour que sir Grant flottât dans l'espace et dans l'éternité.

Dès qu'il eut vu faire cette manœuvre, son sang, qui avait débordé, lui sortit par la bouche, par le nez, par les oreilles, et des gouttes perlaient h J'angle livide de ses paupières. Il ne parla plus, il cria, il gémit, il râla^ il leva les bras, qu'il n'avait pas la force de tenir longtemps en l'air, et il croisa ses jambes comme pour s'ac-

crocher au vaisseau, qu'Hsenlait devoir bientôt lui manquer sous les pieds.

Le bouquet de la première partie de la fête se préparât pour le3 révolté^.

— Nous voulons voir ! disaient les uns avec avidité.

— Laissez-nous donc voir î disaient les autres, r- Mais nous voulons tous voir !

— Mais nous avons bien le droit de voir i

On n'entendait que :

— Voir ! voir ! voir !

Le cri changea; ce fut :

— Ne le pendez pas encore !

— Si^ pendez-le ! pendez-le !

— Parbleu! vous y voyez, vous autres; à bas les égoïstes!

— A bas les égoïstes !

— Mais nous n'y voyons pas plus que vous !

Depuis quelques minutes, on voit que le rôle officieux

d'intermédiaire joué par Carter n'existait plus; il n'était plus possible ; Carter était débordé, ou plutôt Carter suivait le torrent. Il ne pouvait plus rien sur la tourbe déchaînée, ivre de toutes les mauvaises passions de la vengeance. Pourtant le même respect pour son digne capitaine l'animant encore, il dit à M. Forster :

— Capitaine^ au nom du ciel ! épargnez»vous le triste fjpectacle qui se prépare.

— Vous êtes un rebelle, et je ne vous connms pas, répliqua, comme toujours, le loyal capitaine Forst^.

— Vous et les vôtres, croyez-moi, capitaine, allez dans vos chambres : je vous y protégerai d'ici tant que je le pourrai... Mais allez, capitaine... il n'est peut-être déjà plus temps.

— Nous sommes donc tous prisonniers, dit madame Forster en déchirant avec ses dents les gants blancs qu'elle n'avait pas quittés; des gants de soirée !

— Vous n'êtes pas en prison, madame, mais sur l'échafaud, répondit Carter en regardant madame Forster, qui ne pâlit pas. Suivez mon conseil, retirez-vous!

— Je vous en prie, madame, dit le capitaine à sa femme.

Madame Forster ne remua pas.

— Milady, obéissez-moi, lui dit une seconde fois son mari; retirez-vous! vous ne pouvez pas être témoin...

— Non, monsieur, répondit-elle, je n'obéirai pas. Je resterai ici.

— Alors je ne réponds plus de rien, dit Carter, qui, dès ce moment, abandonna ses protégés à leur sort.

— Commencez ! hurla Téquipage/ que cet aparté à demi-voix impatientait. Commencez donc!

— Qu'attendez-vous î

— En effet 1

— Mort à sir Grant !

— Mort à sir Grant !

— La corde ! la corde !

— Trois hommes et trois femmes de bonne wlonté, s'écria Samuel le mulâtre : les deux sexes : ce sera plus joU!

Il ne demandait que trois hommes^ six se présentèrent; il ne demandait que trois femmes^ douze accoururent et saisirent la corde de place en place.

— T étes-vous? demanda le mulâtre en soutenant le corps du malheureux Grant ramassé sur le pont comme un tas de linge.

Le capitaine Forster mit la main sur ses yeux ; madame Forster ne s'éloigna même pas. Thompson écrivait en ce moment sur son procès-verbal : — Pendaison du second — trois heures et demie — route S. S. 0. — bon petit vent frais — équipage en parfaite santé.

Grant n'était plus qu'un cadavre et un long hurlement plaintif.

— Tirez ! cria le mulâtre; tirez !

J78 fliSTOlRE

La corde fut tendue par dix-huit bourreaux.

Son corps se balança dans les airs.

Deux cents torches s'élevèrent pour éclairer Tespace. On entendit un craquement : la colonne vertébrale du second se brisait.

Des acclamations remplirent Tair.

— Silence ! cria le mulâtre.

Il voulait parler, on Técouta.

— Je vous préviens, afin d'éviter toute contestation^ dit-il, que, d'après les lois anglaises, moi, le bourreau de sir Grant, j'ai droit à sa cravate et à ses bottes.

— C'est juste I c'est juste ! c'est juste ! répondit en masse la foule loyale, toujours si désintéressée et si ma* gnanime dans les révolutions.

— Il était bien mort? demanda le naïf pilotin à maître Gandolphe.

—Oui?

— Le second du Niagaral

— Ah ça! tantôt, pilotin, tu voulais que je fusse mort, et, quoique mort, que je te racontasse l'histoire dont j'ai l'honneur de t'entretenir; et, en ce moment, tu doutes qu'un homme étranglé par dix-huit bourreaux à un bout de vergue ne soit pas mort?

— Ne lui répondez donc plus, maître Gandolphe,

réclamèrent les matelots^ et dites-nous bien vite à quel jeu se livrèrent les camarades, le reste de la nuit, après avoir tant soit peu gêné le second danâ sa respiration.

— Vous avez un peu oublié, dit maître Gandolphe avec quelque humeur, et ceci prouve que vous prenez plus d'intérêt à mon récit qu'à ma personne, vous avez un peu oublié que j'étais toujours lié au grand màt, entre la vie et la mort, voyant tout, ne pouvant rien, me demandant dans ma position si je n'étais pas destiné à faire contre-poids au second à l'autre bout de la vergue d'artimon.

Les matelots parurent confus de l'observation de maître Gandolphe, qui ne tint pas longtemps rancune à ses auditeurs.

— Jusqu'ici, reprit-il, les hommes avwent joué la principale partie, puisque vous appelez cela un jeu : les femmes allaient avoir leur tour.

L'Irlandais Preston ayant pris par la main la convict Caroline Prior^ traversa l'hOQOrable société qui couvrait le pont, et monta fièrement sur la dunette où madame , Forster, ainsi que vous l'avez vu, avait voulu rester malgré son mari, malgré Carter et malgré le mélancoh que spectacle, — c'est ainsi que les Anglais appellent une pendaison.

Caroline Prior était une pauvre créature jolie, pâle et triste, ayant de grands yeux bleus et doux comme le ciel, des traits délicats et transparents, une petite boitche dont les lèvres ressemblûent à deux feuilles de rose du Bengale pliées. Ses dents souriaient toujours quand le haut du visage restait soucieux : et Ton ne pouvsdt guère dire pourquoi ce sourire, car la charmante Caroline Prior ne connaissait pas la joie dans ce monde. A seize ans, et elle n'avait que seize ans et demi tout an plus, elle avait été condamnée à passer le reste de sa vie dans la colonie pénale de TAustralie, et à tourner jour et nuit, à trois mille lieues de son village, la roue de fer d'un moulin. Chère enfant ! elle si faible, si mince, si maladive ! Un instant ! s'interrompit tout pensif le brave Gandolphe en essuyant une grosse larme avec répaisse manche de son caban. Je n'ai jamais été père, mais si le bon Dieu avait voulu que je l'eusse été, c'est ainsi que j'aurais désiré avoir une fiUe. Gomme c'est bon ! bon Dieu ! de serrer une pareille mignonne créature dans ses bras, de la presser comme une bonne action contre son cœur, sur ses lèvres ! d'agiter ses cheveux avec la brise de son souffle, et découvrir une de ses joues tout entière avec un seul baiser qui claque jusqu'au fond de l'âme ! et puis, quand on l'a embrassée

et réembrassée jusqu'à en pleurer^ de lui dire en la re* gardant en face : Je ne f ai pas fait de mal^ mon enfant ? Ah ! sacredieu ! il n'y a pas de verre d'eau-de* vie qui vaille cela !

— Voyons^ maître Gandolpfae^ la sensibilité^ ça enrhume.

— C'est fini ; je ne pleure plus. Fermez le robinet !

— A la bonne heure !

— En présentant Caroline Prior à madame Forster^ Preston lui dit : Madame... Ah! mais moi^ je ne veux pas oublier de vous dire^ s'interrompit brusquement Gandolphe^ que lorsque Carter vit Caroline et Preston venir ensemble^ se tenant par la main^ il eut un mouvement nerveux qui lui fit lever la hache comme pour les séparer d'un seul coup ; comme on coupe une corde qui ne veut pas se dénouer. Ses yeux se fermèrent^ se rouvrirent^ ses narines se gonflèrent; les muscles de son visage allaient et venaient. Carter se contint pourtant. Ascottle regardait^ Ascott qui jouait le même jeu avec le mulâtre Samuel^ cette différence gardée que c'était Ascott jusqu'ici qui avaitjeté le grappin sur Proserpine. Mais patience.

Ah! que de tempêtes dans ces nuages noirs qui s'avancent!

'82 HISTOmC

Revenons à Preston : il dit à madame Forsl» : Madame^ vous avez voulu faire donner^ je ne sais trop pourquoi^ mais je le devine depuis que j'ai entendu la confession de votre amant^ vingt coups de corde à cette pauvre enfant. J'étais chargé de* les lui donner; et comme j'ai refusé^ c'est moi en punition qui les ai reçus^ c'est l'usage. J'ai donc reçu les coups de corde pour elle^ c'est très-bien. Je vous en remercie. J'attendais le jour de la vengeance ; U est venu plus tôt que je ne l'espérais. Pour toute vengeance^ madame^ vous allez faire des excuses à Caroline Prier.

— Lady Forster faire des excuses à cette bonte^ à cette impureté, à cette turpitude, à une convict ! Vous êtes encore plus plaisant qu'impertinent, répondit madame Forster, dont un sourire blanc frangea les lèvres frémissantes.

— Vous allez faire des excuses à Caroline Prier, madame, répéta Preston en poussant Caroline Prier devant lui.

— Oui, oui, des excuses, des excuses !

Ce cri parcourut le vaisseau d'un bout à l'autre, et vint frapper comme un coup de vent le visage de madame Forster.

— ■ Jamais ! dit avec une telle fermeté de voix et dln-

tentton lady If orster^ qu'il n'y avait pas à mettre en doute sa résolution.

— Tu les feras à genoux^ lui dit Proserptue en accou- Tant, et en pesant de ses deux puissantes mains sur les épaules de madame Forster. Madame Forster fut forcée de fléchir; mais, en tombant^ elle tourna la tête pour voir qui avait Taudace de cet attentat Elle exhala un cri d'indignation qui dut la déchirer, en voyant le visage de Proserpine au-dessus de son visage. C'est une femme ! murmura4-elle amèrement. Ces deux visages, beaux tous les deux, mais celui de Proserpine splendide et complet comme celui d'une déesse, comme celui de Junon, écrasa par sa lumineuse et radieuse ampleur celui de lady Forster, qui n'était que fin et distingué. Ce n'est qu'une femme! rediirelle, mais cette fois avec douleur, et comme si la défaite se changeait en ignominie :

*— Oui^ c'est une femme 1 Im.dit Proserpine^ moins qu'une femme, une déportée, une déportée comme Caroline Prier, comme cent vingt-neuf autres qui sont ici; une déportée qui a un numéro au lieu d'un nom Âur son linge, dont le linge est plui^ dur que du fer batlu, tandis que le tien, coquine d'honnête femme, est plus doux que de la soie; une déportée, dont la

robe est de grosse toile grise^ regarde^ oui^ grise et mal teinte^ tandis que ta robe est du plus beau cachemire : c^est donc la robe qui fait l'honneur et la vertu? mais oui^ c'est la robe ! ... Tu es honnête^ tu es vertueuse, toi, n'esirce pas? Approchez, convicts, approchez, voilà comment est faite la vertu dans ce monde; elle a des cheveux blonds, des manchettes brodées, des souliers de satin, et Proserpine ajouta avec un rire infernal, et beaucoup d'amants ! mais madame ne va pas pour cela à Botany-Bay 1 Si fait, elle y va, mais c'est pour nous y conduire.

— Assez, lui dit tout bas Caroline Prier, d'un ton de prière qui demandait la pitié.

— Pourquoi assez? lui dit Proserpine : a-t-elle dit : assez ! elle, quand on donnait vingt coups de corde sur le dos sanglant du brave Preston? Viens ici, Preston, que je t'embrasse ! s'écria Proserpine. Tu as du cœur, mon jeune drôle. Et elle embrassa Preston à la manière anglaise, c'est-à-dire en pleine bouche. — Voilà un homme, ajouta-t-elle; non pas ton amant — un coquin qui avait moins de cœur qu'un lièvre. — Prenez-les bons^ mesdames, puisque vous en prenez; et, grâce au ciel ! vous ne vous en faites pas faute, pas plus sur terre que sur mer ; mais choisissez-les bien ; choisissez-les donc

comme nous : braves^ fiers^ solides^ à tous crins^ jeunes^ s'il se peut^ mais courageux et dévoués avant tout; qui n'aient pas plus peur de la mort que d'un verre de vin^ qui se jetteraient à Teau avec deux boulets aux pieds pour nous^ dans te f eu^ avec de Tétoupe dans les poches^ qui voleraient pour nous être agréables^ qui pilleraient^ qui tueraient le premier venu pour nous faire avoir un bon souper^ qui irdent en chantant à la potence pour nous. Ah! nous aussi^ nous les aimons^ nous autres^ nos chers amants^ et ce qu'ils iont pour nous^ nous le ferions crftnement pour eux^ et nous le faisons : oui, madame, oui ! nous volons en plein jour pour eux, pour leur avoir un pantalon en velours : voilà comme nous aimons ! Nous assassinons en pleine cité pour rapporter une épingle, une montre, une fantaisie à ces chères fantaisies de notre âme.

Proserpine se montait, se montait sans cesse. — Oui, reprit-elle avec une sorte d'ivresse, nous assassinons pour eux : moi, qui vous parle, j'w tué un vieux pour faire une surprise à Ascott, pour avoir l'occasion de lui faire un joli cadeau : il a eu son cadeau. J'ai versé du plomb fondu dans l'oreille d'un étranger qui dormait près de moi. Ensuite, je lui ai pris sa montre, une belle savonnette d'or, et je l'ai donnée à mon cher Ascott.

Ascott recula d'horreur. Il ignorait Porigine atroce du cadeau qu'il avait reçu de la main de Proserpine.

— Maintenant, reprit Proserpine en riant avec toutes ses magnifiques dents de lionne, maintenant, que nous sommes libres, je puis te le dire, Ascott, et je te le dis de tout coeur, Ascott, mon chérubin, m(Hi amour, y A tué ua homme pour toî^ et c'est pour toi que je vais à Botany-Bay* Viens m'embrasser, mon petit ange,vien8; ne me remercie pas* ^

La sombre jdousie du mulâtre, qui ne perdmt pas un mot de cette étrange allocution de Proserpine, se lisût «ir sa figure expressive, qui se cuivra d'envie. Ce n'est pas pour lui, se disait-il dans la rage de son cœur nicéré, que Proserpine avait versé du plomb fondu dans Poreiite d'un étranger. Ascott! heureux Ascott 1 Mais Ascott lui payerait cela !

tiadame Forster était toujours à genoux.

— Il ne s'agit pasde tout cela, reprit Proserpine cbanfieant de propos; U s'i^t d^exctl^ que madame doit iaire, et tout dé suite, et bien haut> à Caroliiie Prier. Venx-tu les faire, oui, oiî ftont

— Non, mi^rable! réï)ondlt madaAie Forster j non ! -^ Puisqu'il en est ainsi, alors, tu seras fouettéecomme

Caroline Prier l'eût été sans Preston.

— Oui^ fouettée ! fouettée I hurlèrent les femmes déportées en battant des mains : fouettée sur le dos^ sur les épaules^ sur les bras, partout !

— Oui, partout.

Les révoltés riaient conmie des fous : les disputes des femmes amusent toujours tant les hommes !

— C'est convenu, le fouet àmilady ! criaProserpine.

— Oui, c'est convenu.

— Nous verrons le dos de milady.

— Je veux voir le dos de la milady.

— Commencez !

— A bas le châle î

— A bas la robe !

— A bas les jupons I

Et ce que commandait la foule, Proserpinei'exéculait avec une dextérité sans égale ; elle déshabillait madame Forster, qui, en un instant, n'eut plus pour tout vêtement que la chemise.

Le capitaine Forster, gardé à vue par quatre révoltés, répandait des larmes, des larmes de honte et de douleur, en voyant l'outrage que subissait celle qui portait son nom, quoiqu'elle se fût montrée bien peu digne de le porter.

— La voilà nue ! dirent les femmes.

fis HISTOIRE

— Elle n'est pas mal... mais non...

— Très-blanche î

— Elle se serre trop.

— Voyons, s'écria Proserpîne, arrêtant en chemin cet mventaire trop anatomique, voyons qui aura Thon* neur de donner le touet à milady.

Ce nom jaillit de la foule : Preston !

Tous répondirent à cette inspiration en répétant : Preston ! oui, Preston ! Parbleu ! il rendra ce qu'il a reçu. Le fouet pour le fouet.

Preston s'avança vers madame Forster, malgré le

mouvement que fit Caroline Prier pour l'empêcher.

Au même instant se produisait un incident nouveau et peu prévu.

— Cette femme ne sera pas fouettée, dit Carter, fatigué à la fin du rôle important que jouait Preston auprès de Caroline Prier et que la foule se plaisait à lui prêter. Les batteries d'une rivalité formidable se démasquaient tout à coup. Non, elle ne sera pas fouettée.

— Et pourquoi? lui demanda Preston.

— Parce que je ne le veux pas.

— Tu es donc le maître, ici ? lui demanda encore Preston.

— Je ne réponds pas là-dessus.

— Et moi je f interroge là-dessus, dit fièrement Preston.

— Mais à quoi bon ? dit Ascott, qui voyait de loin arriver Torage, et qu'il ne jugeait pas assez mûr pour le laisser éclater. A quoi bon vous disputer ainsi? Qu'estce que vous voulez? punir cette orgueilleuse et méchante femme? n'est-ce pas? très-bien ! Et vous voulez la fouetter? La fouetter ! mais ce n'est pas assez; ce n'est rien. Voulez-vous la punir d'une façon plus cruelle, plus ironique, plus originale, d'une façon digne de vous?

— Voyons, voyons, Ascott. Le fouet pourtant est un châtiment...

— Insuffisant.

— Expliquez-vous.

— Elle a tourmenté, répliqua Ascott, puni, fouetté, torturé, avili les déportées ; elle hait à mort les déportées. Elle exècre les déportées; la loi est moins cruelle, moins abominable, moins flétrissante qu'elle pour les pauvres déportées. La voilà nue... eh bien î mettez-lui les habits d'une déportée.

— Bravo ! bravo ! bravo !

Madame Forster poussa un cri d'anéantissement, de désespoir.

— Voyez-vous? dit AscottJ'ai frappé juste. Et quand elle aura le costume ignoble d'une convict, voilà ce que nous ferons...

Ascott s'arrêta pour écouter.

— Que ferons-nous?

Ici, Ascott fut interrompu par une clameur de voix^

un charivari de jurons et de blasphèmes qui venait de Tentrepont et sortait tourbillonnant et furieux du milieu du vaisseau. Les tètes suivirent la direction des regards d' Ascott, et Ton vit alors sortir par la grande écoutille d'autres révoltés, portant sur leurs épaules et dans leurs mains des tonneaux de viandes salées,

des mannes pleines de biscuits de mer, des bouteilles de rhum^i des planches de lard, des colliers de saucissons, des meules de fromage, des volailles conservées, des barils de choucroute, des tonnes de bière, des paniers de vin de Bordeaux, des tonneaux d'eau-de-vie, et tous les genres de comestibles que le chef de la cambuse tient ordinairement sous sa clef.

La pièce principale de cette rapine triomphale, de cette procession des fous, était, ô dégradation profonde de l'autorité ! le cambusier lui-même, maître Christmas y un homme pâle et décharné, couronné de lauriers comme un jambon, le cou orné d'un grotesque collier

de pommes de terre^ et tenant d^mie main une cuillère à pot et de Tautre une mesure de liquide de la plus forte capacité.

Il suait et tremblait de tous ces honneurs qu'on lui imposait avec une violence qui se traduisait à chaque pas par ïlés iïijonctions de cette nature :

— Marche^ chien de cambusier !

— Honneur à ce vieux rat !

— Place au fesse-matthieu !

— Bonnet bas devant ce roi des ladres 1

Il était aisé de voir que les matelots^ ces éternels haïsseurs du chef de la cambuse^ se vengeaient cruellement sur celui du Niagara de tous les vins frelatés, de tous les lards rances, de tous les haricots sonores, de toutes les pommes de terre gâtées, de tous les biscuits mangés par la vermine, que lui et ses semblables ont rhâtbltùdé de donner à leurs pensionnaires.

Enfin, le jour de la vengeance brillait.

On ôtiblia un instant madame Forster pour le chef delà cambuse.

Quand on Teut conduit sur la dunette, lieu de toutes les exécutions, on lui dit solennellement : Cambusier, jusquici tu nous as traités comme des prisonniers, tu nous as fait manger tout ce qui t'a plu et qui nous a

toujours déplu ; aujourd'hui^ tu vas nou3 régaler de ce que tu as de mieux et de plus délicat. Distribuenous donc toutes ces friandises ; gorge-nous^ étoufienous; mangeons et buvons à crever.

Le cambusier poussa un gros soupir.

Thompson relata aussitôt sur son rapport ce nouveau fait de la révolte.

— Allons donc^ cambusier ! à Tœuvre !

Et des mains se tendirent de tous côtés pour recevoir qui du bœuf^ qui des quartiers d'oies conservées dans de la graisse^ mais surtout et toujours du vin^ du porter, de Teau-de-vie et du rhum.

Que de soupirs! que de larmes! exhalait^ répandait le malheureux cambusier obligé de présider à cette odieuse prodigalité^ lui si économe!

Mais que pouvait-il contre Todieuse violence dont il était victime? 11 donna donc tant qu'on voulut et de la viande^ et des salaisons^ et de Teau-de-vie ; horrible et inévitable facilité qui mit les révoltés dans un tel entrain, dans un tel commencement d'ivresse, qu'ils ne se contentèrent plus bientôt de ce que leur donnait à manger h pauvre cambusier ahuri^ effrayé^ navré, aux trois quarts mort. Horrible et grotesque folie de l'ivresse, ils voulurent le manger lui-même ! ! !

— Je propose^ dit le mulâtre^ de manger le cambusîer.

— Oui, mangeons le cambusier, crièrent-ils avec Irénésie. Quelle idée !

Lldée eut un succès d'anthropophage.

Les détails furent splendides.

— Gomment le mangerons-nous ? dit un gourmet.

— Rôti ! parbleu I

— C'est commun.

— En sauce î

— Non, aux petits pois 1

— Nous n'en avons pas.

— Aux haricots alors.

— Mort aux haricots I

— Piqué !

— En tortue ! c'est mieux !

— Au naturel : c'est plus simple.

Et l'eau-de-vie coulait toujours à pleins bords. Les lèvres en étaient fatiguées. Hommes et femmes s'abreu* vaient : c'étaient des éponges. Et pendant ce temps le vaisseau abandonné à lui-même était tantôt en panne, tantôt au vent, tantôt et le plus souvent masqué.

— C'est convenu, reprirent-ils avec la fureur de l'unanimité, mangeons le cambusier !

— Qu'on le dépèce !

— Allumez le feu de la cuisine^ ordonna Samuel. Le feu fut allumé.

— Apportez, reprit-il, le tranche-lard, si vous voulez que je le dépèce.

— Puisque tu es cuisinier, lui dit Ascott, qui cherchait plus ouvertement, depuis qu'il était ivre, une querelle à l'homme de couleur, et qui ne devait pas tarder à la trouver, tu t'engages à nous donner tous les jours six plats de viande à dîner, trois de légumes, six bouteilles de vin à chacun, deux de rhum.

— Oui, dit Samuel, oui! Mais un couteau, que je dépèce le cambusier!

— Pitié ! criait celui-ci ; pitié ! .— Trop tard, cambusier !

— Je vous ferai faire à tous bonne chère, ajoutait-il d'une voix lamentable.

— Menteur î

— Je le jure : tous les jours, roast-beef, plum-pudding, gâteau aux amandes.

On remit un large couteau de cuisine à Samuel. Il défit aussitôt la cravate et ouvrit le gilet de l'infortuné cambusier.

U mé vint une idée^ s'interrompit à cet endroit de son récit maître Gandolphe.

Au hasard de ne pas être entendu^ car le vaisseau devenait un enfer^ je dis : Mescamarades^ vous voulez mapger le chef de la cambuse; c'estàmerveille; il faudrait ne pas avoir le sens commun pour vous désapprouver ; mais je présume que vouscomptezvous régaler en vous livrante un festin si peu ordinaire^ quoique. bien naturel. On m'écouta : — Je fus encouragé. Examinez votre cambusîer, voyez comme il est maigre; c'est un squelette : la peau et les os ; il n'a pas trois livres de mauvaise viande à vous offrir. Suivez-moi bien^ mes camarades, — onm'écoutait de plus en plus : — U est probable que la traversée sera longue, puisque vous n'allez nulle part. Soyez donc justes envers vos estomacs. Pourquoi n'agiriez-vous pas envers le cambusier comme vous agissez envers vos volailles? Vous les engraissez : engraissez-le, et puis quand il sera gras, bien gras^ vous le mangerez. Un long rire, mais franc, mais universel, accueillit mon discours, qui fut trouvé si heureux, si éloquent, si juste, si persuasif, que je sauvai non-seulement le pauvre cambusier, mais mon triomphe oratoire fut si complet, qu'Ascott dit aux autres révoltés^ tombés dans une hilarité délirante :

— Cet homme est vraiment trop amusant pour être si gêné dans ses mouvements; qu'on le délie^ et qu'il soit du festin comme nous tous. — Qu'on délivre aussi le

cambusier. — Oui! oui! oui!

Nous fûmes délivrés tous les deux^ le cambusier et moi; et comme il arrive toujours dans les revirements des révolutions^ on me traita avec autant de cordialité qu'on en avait eu peu d'abord.

— Enfin vous voilà sauvé encore une fois, maître Gandolophe, dirent les matelots.

— Sauvé... sauvé... je ne sais qui pouvait se dire sauvé au milieu de ces hommes dont l'exaltation s'augmentait à chaque minute dans des proportions effrayantes, et par un usage incessant du rhum et par la présence, le contact de ces femmes condamnées dont la joie, les cris, les irénésies immenses, sombres, burlesques, furieuses, indescriptibles, allaient mettre continuellement en question l'existence du vaisseau, aussi ivre que ceux qu'il portait, et l'existence de tout le monde.

On se retourna de nouveau contre madame Forster, qui, aussi héroïque qu'elle avait été méchante, se laissa, sans dire un seul mot, revêtir de la robe des déportées, tandis que son bonnet, ses rubans, ses dentelles, son

châle^ arrachés^ lacérés^ hachés en mille morceaux^ devinrent Tamusement de ces femmes^ qui s'en parèrent d^une façon dérisoire comme le feraient des singes tombés dans le magasin d'mie couturière ou d'une modiste.

Caroline Prior seule ne prenait aucune part à ces dérèglements^ qui n'étaient rien^ mais rien^ en comparaison de ceux qui allaient suivre.

Le jour venait pourtant^ quoiqu'il me parût ne devoir jamais venir pendant cette nuit dont la durée m'avait été d'un siècle; et avec le jour le vent s'élevait ; il soufflait déjà d'une certaine force dans la direction de l'ouest. Les vagues^ sèches et pressées^ criaient ^omme sur un lit de cailloux; elles moutonnaient; à l'horizon des cercles cuivrés se formaient^ qui n'annonçaient pas précisément du beau temps pour la journée. Mais à bord du Niagara qui donc songeait alors au vent^ au temps^ à la journée?

Ouand madame Forster fut vêtue de l'ignoble robe des déportées^ sous laquelle sa chair frissonnait^ chacune de ces femmes^ dont l'ivresse avait exalté la beauté^ allumé les ardentes couleurs et surtout la cynique parole^ passa devant elle en lui jetant un nom et un £rime.

— Madame, moi, je suis Ânnah Èuttler : j'ai incendié trois fennes.

— Madame^ moi, je suis Mary Godwin : j ai empoisonné mon frère.

— Madame, moi, je suis Nany Kempt : j'ai vendu ma sœur.

— Madame, moi, je suis Rose Taylor : j'ai étranglé mon mari.

— Madame, moi, je suis Fanny Wînter : j*ai brftié mon enfant dans un four.

— Moi!..-

— Assez ! assez ! dit madame Forster en mettant ses deux mains sur ses yeux épouvantés^

— Eh bien ! dit Proserpine en écartant les mains de lady Forster pour lui découvrir le visage qu'elleopposa au sien, superbe, ivre, menaçant et ricaneur, eh bien ! tu es plus coupable, plus criminelle qu'Ânnah Buttler, que Mary Godwin, que Nany Kempt, que Rose Taylor, que Fanny Winter,que nous toutes, nous, parricides^ incendiaires, prostituées, empmsonneuses; parce que tu es la femme hypocrite qui n'a pas osé avouer ton amant, lâche ou non, qui te demandait la vie. Ton infâme vertu est au-dessous du dernier de nos vices.

— Quel rêve ! s'écria madame Forster, dont l'éner-

gie Be cédait pds encore sous le poids de tant de malédictions.

— Voici le réveil ! dit Proserpîne en soulevant vigoureusement madame Forster dans ses bras et en la plaçant dans Tun des canots suspendus le long du bord aux porte-manteaux. Lftohez les drisses! ordonna-t-eUe aux matelots qui avaient combiné le coup avec elle. Ausâtât les drisses furent lâchées^ et rembarcation^ en une seconde^ toucha Teau^ flotta^ fut détachée du vaisseau^ et laissée à cent pieds plus loin; une seconde après^ elle n'était plus qu'un point dans Tespace^ une tache^ rien* Madame Forster avait été abandonnée à la mer^ en plein Océan.

Il s'éleva une telle clameur à bord^ après cette exécution^ un tel bruit de cris^ de casseroles^ de musique^ qu'on ne s'aperçut pas d'abord que le vent soufflait avec une violence épouvantable ; la tempête se mettait de la partie ; les vagues tombaient déjà à bord.

A ce début de l'orage, Ascott, s'élançant sur le couronnement du vaisseau, une hache à la main, s'écria de sa voix cuivrée :

— C'est fini ! le Niagara n'appartient plus à l'Angleterre ; il est à nous, à nous les rebelles, les révoltés ! bonc, j'abats ce pavillon d'esclavage et de douleur.

n coupa la drisse au pied^ et le noble pavillon anglms^ cet étendard d'honneur et de gloire^ sous lequel tout homme doit être fier de lever le front^ car il veut dire, depuis des siècles ; bravoure^ discipline^ travail^ richesse^ puissance^ devoir^ résignation^ ce sublime étendard tomba dans Teau comme un chifibn dédaigné.

Pendant qu'il descendait de son poste d'honneur^ on entendit une voix irémissante gui cria : Vive TAngleterre ! et ûu coup de pistolet.

Le capitaine Forster venait de se brûler la cervelle^ ne voulant pas survivre à la chute de son pavillon.

La tempête était pleinement déclarée.

La rafale criait et aboyait dans les cordages tendus parfois à se rompre, lâches parfois comme les cordes d'un violon dont le manche se brise. Des masses d'écume, des nappes d'eau flagellaient les mâts en écharpe, pour se briser et se vaporiser en poudre liquide qui retombait en perles d'argent, dont chaque grain devenait un miroir où se réfléchissaient les feux sans chaleur du soleil.

La tempête, une tempête plus terrible régnait sur le Niagara : une ivresse noire, sauvage répondait cris pour cris, blasphèmes pour blasphèmes, coups pour

coups^ à Touragan. Celui des hommes allait épouvanter celui du ciel.

n faisait enfin grand jour.

Les torches portées par toutes ces femmes^ Némésis et Furies de TOcéan, s^éteignirent.

La grande débauche allait recommencer au soleil.

Ici^ maître Gandolphe dit à son auditoire attentif :

— Mes enfants, le quart de la diane est fini, il faut aller nous coucher. A la diane suivante, si je suis encore en vie, je vous dirai la suite de Thistoire du Niagara et de ses cent trente déportées.

A la diane suivante^ maître Gandolphe reprit ainsi : Rien au monde ne peut donner une idée exacte d'un vaisseau sur lequel une révolte a édaté; et rien même ne peut fournir une comparaison assez juste^ assez précise^ pour faire comprendre le caractère du chaos qui succède à Tordre^ du danger qui suit la sécurité^ de la tolie qui vient après cette immense raison qu'on appelle la discipline.

A terre^ les émeutes^ les révolutions pc^ulaires offrent presque toigours deux chances de salut : la première^ c'est qu'un passage reste constamment ouvert à ceux qui ne veulent prendre aucune part à la destruction de l'ordre établi; la seconde^ c'est que le besoin inné à l'homme de rentrer dans les limites du raisonnable et du possible pousse toujours un chef à prendre les rênes des chevaux en déroute. A la mer rien de semblable.

Par où fuir ? la mer partout; il faut rester; être té-

moin et acteur. La main qui n'agit pas est coupée; le pied qui veut se retirer est encKalné. Le chef qui pourrait rétablir Tordre n'est souvent nulle part ; Dieu seul sait le moment où une cause mystérieuse fera cesser le trouble. En sorte qu'un vaisseau est moins un assemblage d'individus dont le courage et l'honnêteté chez les uns compensent la faiblesse et la cruauté chez les autres, qu'un seul individu qui ne peut se modifier ni se corriger lui-même. C'est ce qui explique fort naturellement pourquoi tous les vaisseaux à bord desquels «ne insurrection se manifeste périssent ou par le naufrage ou par l'incendie. C'est un fou qui n'a personne pour le garrotter.

Les révoltés du Niagara avaient jeté à fond de cale fout l'état-major et une grande partie des employés.

Thompson seul, et il méritait cette glorieuse exception, était demeuré libre, et libre d'écrire des rapports tant qu'il lui plairait. On aurait craint de faire de la peine à cet excellent homme en le privant d'un devoir devenu chez lui un plaisir et d'un plaisir passé à l'état de manie.

Du reste, il s'acquittait de sa tâche avec une ponctualité de plus en plus grande, et de plus en plus justifiée par la circonstance.

Sur son journal, à côté de Taire de vent qui avait soufflé, à côté des observations barométriques et thermométriques, il continuait à consigner à la colonne des observations générales les monstruosités les plus variées commises par Téquipage. On put lire dans cette colonne où il brillait : a Si le cambusier Christmas ne fut « pas mangé cette nuit-là, c'est que, sur Tobservation « d'un matelot français, qui le sauva par son judicieux a avis, le cambusier n'était pas parvenu à un embon- <x point suffisant. »

L'équipage, maître du vaisseau qu'il avait sous les pieds, resta en présence des quatre chefs à peu près égaux en autorité : Carter, Ascott, Preston et Samuel le mulâtre; et ces quatre chefs dont vous avez pu apprécier le caractère, les passions violentes et l'énergie, restèrent à leur tour en présence de leur sauvage rivalité; Carter et Preston, amoureux tous les deux de Caroline Prier; Ascott et le mulâtre en adoration l'un et l'autre devant les charmes puissants et merveilleux^ les séductions monumentales de Proserpine, statue vivante, — celle qui versait du plomb fondu, avec tant de naïveté, dans l'oreille des étrangers pour être agréable à son cher Ascott.

Si vous me demandiez, dit maître lîandolphe à ses

106 UISTOIRE

camarades^ comment Proserpine et Ascott^ qui s'étaient connus à Londres^ de méme^ comme vous allez le voir plus tard^ Preston et Caroline Prior s'étaient comius à Dublin^ comment^ dis-je^ ils s'étaient rencontrés à bord du vaisseau le Niagara y il me serait facile de tous répondre. Ces rencontres seraient tout à fait impossibles et un vrai miracle si le hasard seul «devait les amener; mais les déportées et les matelots qu'elles ont pour amants se chargent de faire le hasard.

Ces derniers^ qui savent toujours d'avance par leurs maîtresses le vaisseau qui doit les emporter en Australie, s'arrangent pour être enrôlés, et il arrive ainsi qu'ils font le voyage ensemble. Cette conspiration permanente, qu'il est impoiâible à Faoïirauté de déjouer, quoiqu'elle en soit parfaitement instrmte par sa police^ est la source de toutes les conjurations qui se trament à l'ombre de la voile, de toutes les insurrections qui éclatent en pleine mer, comme celle du Niagara, Tout s'enchaîne : les convicts corrompent les matelots dont elles sont les amies, et ceux-là, à leur tour, entraînent le reste de l'équipage et le trop petit ^nombre de soldate de marine aifectés au service de sûreté de la traversée.

La plus intéressante de toutes les convicts était la naïve et gracieuse Caroline Prior, dont il était difficile

de deviner le crime à son visage touchant et réfléchi, dont il était impossible même de dire la faute^ car il n'y avait place ni pour la tache d'un crime ni pour Tombre d'une faute dans Tovale délicieux de coloris et de forme qui le renfermait.

Pourtant^ comme je vous Tai déjà dit^ continua maître Gandolphe^ elle allait subir à Sydney ou à Norfolk, dans la Nouvelle-Hollande, une captivité perpétuelle. Vous supposez alors que Caroline Prier était la victime d'ime de ces erreurs judiciaires dont il y a tant d'exemples, même en Angleterre, où il s'en commet le moins.

Vous vous trompez, mes bons camarades, Caroline Prior avait été justement condamnée en Irlande pour crime d'infanticide; oui, accusée de ce meurtre horrible, elle n'avait échappé à l'ignominie de la potence qu'à cause de son extrême jeunesse.

Voici le fait criminel tel qu'il m'a été raconté par Preston lui-même, sou amant, son amant aimé, car elle n'avait pas plus fait attention aux avances brutales de Carter qu'aux assiduités du malheureux second, sir Grant.

Fille d'un riche irlandais, Caroline Prior avait une

sœur nonamée Mary.

Les deux sœurs passaient pour les deux plus jolies filles du canton.

Mary était Tainée et Taînée^ au moins de cinq ans; mais entre une jolie enfant de quinze ans et une jolie fille de vingt ans^ quelle est la plus jeune ? ma foi ! chez les Anglais il n'est pas facile de le dire. Seulement^ à l'époque où commence Thistoire dont la fin fut si funeste pour Caroline, Mary avait un côté sérieux dans le caractère et la figure qu'elle communiqua plus tard à sa jeune sœur. Caroline alors était l'oiseau qui chante dans les blés, la feuille qui vole sur le chemin, la fleur qui s'ouvre dans la fente du mur, le rayon qui court sur l'eau, l'eau qui gazouille dans le pré, toutes choses douces, bonnes, harmonieuses, qui ne savent pas ce qu'elles font, mais qui le font avec d'autant plus de naturel et de grâce.

Mary, au contraire, était la gravité même, la gravité au jeu, la gravité à table, la gravité partout.

Elle aima pourtant, mais si gravement, si mystérieusement, et à sentiments si couverts, qu'on ne savait guère dans le canton si le fils du ministre, si James Gordon allait dans la famille pour Caroline ou pour Mary Prier.

Ceci serait moins étonnant dit devant v des Anglais que devant vous^ mes camarades.

En Angleterre, Tamour, qui commence de trèsbonne heure pour ne finir Jamais, est une confidence si discrète et si longue, que le premier mot n'y fait jamais pressentir le dernier, et qu'elle se prolonge souvent huit ou dix ans sans interruption ; on sait seulement que le jeune homme introduit dans une maison épousera un jour quelqu'un. Le jeune homme finit quelquefois par se marier avec la mère devenue veuve.

Or, comme je vous le disais, Mary Prior aima le fils d'un ministre protestant, — d'un ministre religieux, bien entendu, — et elle l'aima avec tant de confiance... Mais ceci est inutile à dire, puisque le procès criminel vous en dira plus en quelques mots que moi avec toutes mes paroles.

Au plus beau moment de cette liaison, peut-être n'était-ce point le plus beau, — mais passons, — des moissonneurs, qui coupaient à cœur joie les blés dans un champ voisin de celui du fermier Prior, trouvèrent sous leur faucille, entre les bluets et les coquelicots, le cadavre d'un nouveau-né.

La découverte effraya ces braves gens, qui allèrent

aussitôt chez le chef de Tautorité locale faire leur déclaration.

Bonne fortune pour le magistrat !

11 fut reconnu par les gens de Tart^ appelés à donner leur avis^ que Tenfant avait vécu plusieurs heures^ et par les jurisconsultes que la mère ne l'avait ainsi déposé dans un champ de blé^ quand les épis étaient déjà un peu hauts^ que pour quil restât au moins quatre mois caché à tous les regards.

La justice va vite quand elle met ses grandes bottes noires^ ses lunettes bleues et ses gants noirs.

Dieu vous garde d'une injustice ! mais surtout de la justice !

Comme le canton où le crime avait été commis n'était pas considérable^ il fut lacile de chercher et de trouver quels étaient les jeunes gens et quelles étaient les jeunes filles qui^ à ce moment-là^ pouvaient s'aimer ou se voir avec quelque intimité. On arriva ainsi à constater les assiduités de James Gordon auprès de la famille des deux jeunes sœurs; mais là s'arrêta le premier pas des investigations de la justice. Le fermier Prior était très-honorable^ la famille Gordon très-honorable aussi^ le fils de James Gordon^ sur le point de passer ministre comme son père^ non moins honorable. Corn-

ment supposer?... L'attorney — c'est, en Angleterre, le grand juge — Tattorney se dit : Mais c'est parce qu'ils sont tous très-honorables qu'ils auront voulu peutrétre, ou plutôt que quelqu'un dans l'une des deux familles aura voulu à tout prix faire disparaître les traces d'une très-grave faute. Il ne pesa pas trop sur ridée, toujours retenu, quoi qu'il en dît, par l'honnêteté des deux familles, mais il ne l'abandonna pas cependant; un juge abandonner une affaire, jamais! il y revint ; il soupçonna, il épia de loin les pas et les démarches des deux jeunes filles, n ne découvrait rien.

lames Gordon continuait à aller dans la famille Prier avec la même exactitude, et les deux sœurs, de leur côté, continuaient à le recevoir avec la même affection. Les recherches de la justice semblaient tout à fait abandonnées sur ce point; c'est le moment où l'on doit le plus se méfier d'elle.

L'autonme touchait à sa fin; il est fl'usage dans ce canton de l'Irlande de dire adieu par un bal à la belle saison qui s'en va : on danse sous les derniers ombrages, sur les dernières feuilles tombées. Il fut décidé secrètement, sur les conseils des autorités du canton, que la fête champêtre aurait lieu sur le terrain où quelques

mois auparavant les moissonneurs avaient ramassé le nouveau-né privé de vie.

L'endroit^ du reste^ était admirablement choisi : le champ partait d'une de ces douces collines de gazon^ douces aux regards^ douces aux pieds^ comme il y en a tant en Angleterre^ où la campagne est si belle^ et allait se terminer au bord d'une rivière bien rianfe, bien limpide^ bordée de jolies fermes^ de maisons de pêcheurs.

Comme de coutume, toutes les jeunes filles s'empressèrent d'accourir à la fête; toutes, excepté deux : Caroline et Mary Prior. Sans importance pour les gens du pays, cette absence fut soigneusement remarquée par Vattorney ; vous devinez que le malin magistrat s'était dit : Si c'est dans notre canton que se trouve la femme qui a commis le crime qui m'occupe, elle n'osera peutêtre pas venir danser à l'endroit même où elle a abandonné le cadavre de son enfant. Quelles sont celles qui ne sont pas venues? se demanda-t-il après le bal; il se répondit : Toutes sont venues, excepté les filles de M. Prior : celles-là assument donc sur elles les plus fortes présomptions.

Les filles de M. Prior ! c'est incroyable ! mais il y crut; c'est toujours ainsi.

Il se présenta chez M. Prior : il désirait savoir^ dit-il avec un ton d^intérét à la famille^ quelle raison avait pu empêcher les deux délicieuses jeunes filles d'assister au dernier bal. Caroline répondit qu'elle n'avait pas voulu y aller parce que sa sosur Mary avait refusé de s'y rendre; mais Mary, qui ne s'attendait ni à cette visite, ni à cet interrogatoire, si insignifiant pour les auties, si terrible pour elle, hésita, pâlit, rougit tour à tour, et se troubla; elle finit par se retirer.

Aussitôt le juge prit à part M. Prior, et lui parla sérieusement des doutes qu'il avait déjà conçus, de la presque certitude où il était maintenant que sa fille Mary Prior était l'auteur du crime conunis sur l'enfant caché ensuite dans le champ de blé.

Le père se récria, la mère s'emporta; rien n'était plus honnête que leurs filles; le juge fut de leur avis, mais il porta l'afiaire devant les assises.

Elle alla bon train : on interpréta les visites de James Gordon dans la famille Prior; on calcula l'intérêt qu'avait eu Mary à faire dispar^tre cet enfant; on l'attribua au désir de ne pas compromettre, si jeune encore, celui qui devait un jour être son mari, et, qui plus est, ministre de la religion, et ministre dans le canton après

son père; raison grave^ déterminante dans une inspira* tion mauvaise.

Il en fallait beaucoup moins pour être accusée^ chargée^ inutilement défendue^ et dans Timpossibilité d'en sortir sans être condamnée à la peine infligée par la loi aux mères qui tuent leur enfant. Et puis le pays! et puis le canton ! et puis les voisines ! et puis les axfi^ ! qui tous voulaient que ce ttii Mary qui eût tué le sien !

Cette affaire^ qui remua et souleva le pays plus que ne Teûtfait un tremblement déterre, porta un trouble si profond dans Tesprit du jeune James Gordon, qu'il eut, au moment de déposer, un transport, une fièvre cérébrale dont il mourut au bout de quelques jours.

Le jugement, enfin, allait être rendu, dans tous les esprits, pour tout le monde, Mary était condamnée.

Caroline se présente : Tafifaire. change de face.

Caroline se déclare l'auteur du crime : sa sœur Mary n'a été que sa confidente ; James Gordon, qui vient -de mourir, était son amant, et non celui de Mary; c'est donc elle, elle seule, qui a tué l'enfant ; c'est elle qui Ta enfoui dans les blés, c'est elle qui mérite, qui appelle toute la sévérité de la justice; Mary avait voulu attirer sm* elle tous les dangers d'une position aVreuse pour

sauver la vie à une plus jeune sœur; Mary^ grave ^ pieuse 9 dévouée.

La justice crut très-bien une jeune fille qui parlait ain»i et que personne ne démentait. Qui l'aurait démentie ? James Gordon était mort : sa sœur Mary ? mais en autorisant ce mensonge^ combiné au foyer paternel^ elle sauvait la maison de Tinefiaçable déshonneur d'avoir eu dans la famille une personne pendue. Car ce qu'on pressentait arriva : Textréme jeunesse de Caroline Prior trouva^ sinon grftce^ du moins pitié devant la justice ; la loi fait presque une nécessité de cette indulgence.

Au lieu d'être condamnée au gibet^ Caroline Prior le fut à la déportation à Sydney en Australie ; peine horrible^ cruelle^ peiQe infamante^ sans doute^ mais dont l'horreur s'efface avec le temps^ dont la cruauté s'adoucit sous le repentir^ dont l'infamie peut même disparaître complètement^ grâce à une bonne conduite et à la clémence royale.

Caroline était donc déportée dans la Nouvelle-Hollande^ quoiqu'elle fùtpure^ quoiqu'elle fût innocente; et c'est parce qu'il était convaincu de cette grande innocence^ de cette grande pureté^ que son avocat^ sir Lewis Preston, celui qui l'avait éloquemment mais

116 HISTOIBE

îDutîlement défendue aux asâses, était deTenu amoareiu d'elle^ et amonreux à ce point d'exaltation^ quil avait Yoolo^ quoique riche^ qnoiqae d'un grand nom^ la suivre d^nisé en matelot^ josqo'au fond de l'Asie^ jusqu'au bout du monde; dévouement tendre et superbe^ qui^ une fois dans la vie des amants^ s'était trouvé exactement vrai.

— Vienne me la disputer qui Fosera ! s'écria Carter^ en posant sa large main ouverte sur l'épaule de Caroline Prior^ dès que le vaisseau^ débarrassé du capitaine et de son état-major^ n'appartint plus à personne sous le ciel.

Ce défi^ qui fut entendu^ malgré la tempête^ de tout l'équipage^ que Carter semblait appeler comme témoin de sa prise de possession^ était'nlne provocation insolente et directe faite à Preston.

Preston n'avait pas eu besoin de cette provocation pour s'élancer et venir disputer à Carter la femme qui lui avait inspiré un amour si tendre et si inipérieux^ qu'il avait renoncé pour elle à la patrie^ à sa famille^ à sa position et presque à l'honneur.

Carter était superbe d'attitude railleuse et insultante, avec sa puissante main fixée sur Caroline; ils ressemblaient, lui au léopard du cirque romain, elle à la

jeune martyre chrétienne qu'il va déchirer sous sa griffe.

Chercher à enlever Caroline de dessous cette grifle de ter, c'eût été, de la part de Preston, une folie bien inutile et bien dangereuse.

Le spirituel Irlandais n'y songea pas un instant.

Il fallait pourtant ou se déclarer vaincu devant tout l'équipage, ou trouver sur-le-champ un moyen de délivrer Caroline de cette odieuse étreinte. Un seau plein d'eau salée se trouvait en ce moment près de Preston; il y plonge le bout de ses doigts, et, avec un geste de mépris, il lance des gouttes d'eau au visage de Carter. Chaque goutte était une humiliation, un outrage indéfinissable; c'était plus outrageant encore qu'un soufflet. L'homme était ravalé à l'insignifiance ridicule d'un oiseau qu'on ne veut pas écraser ou d'une mouche qu'on veut se borner à éloigner.

Abandonner soudainement Caroline Prior, fermer les poings , tendre les jarrets et cracher une injure exécrable à la face de Preston pour qu'il acceptât le. combat, un combat à mort, fut un seul et rapide mouvement chez Carter, indigné, révolté, terrible; ses yeux devinrent verts, sa peau fumait.

Preston acceptait le combat, la redoutable boxe an«

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