G2 HISTOIRE
(( et dont la lueur ira jusqu'à la dernière femme. Ced a prouve que vous n'êtes pas sincères^ je vous l'ai dit, a dans l'orgueil de votre abjection; ouî^ vous en avez a peur; oui^ elle vous fait horreur; oui^ vous vous faites « pitié à vous-mêmes, et c'est pour cacher cette faî- « blesse que vous vous faites fausses, méchantes, cruel- (c les, viles, abominables. Je ne vous crois pas! et du a haut de mon échafaud je vous proclame toutes en a Jésus-Christ mes soeurs et mes filles, et je vous « adresse à toutes toutes mes larmes et tous mes parie dons.»
Il régnait un silence immense, universel, sur le Niagara ; beaucoup de condamnées, à genoux, la tète pressée dans leurs mains, répandaient des pleurs qu'on voyait couler à travers leurs doigts.
Je crus toucher au moment, fort peu prévu, où l'on allait proclamer notre délivrance ; les matelots étaient indécis, les condamnées leur parlaient bas; les mousquets semblaient tomber des mains chargées de nous
fusiller.
Malheureusement la voix qui avait crié deux fois :
A mort ! » cria pareillement : « A mort ! » quand Près*
ton eut fini de parler. La clémence effrayée s'envola ;
la vengeance revint ailes déployées, et presque tous les
ennemis de Carter répétèrent : « A mort ! à mort ! à mort ! »
Moi, qui n'avais rien à dire, je bourrai ma pipe et je Falluniai en attendant la fusillade.
Les mousquets furent armés.
Nous allions mourir.
Carter ôta, à ce moment suprême, son gros bonnet de laine gris, et d'une voix ferme et sonore il se mit à chanter : Godl save ike king! a Dieu ! sauve le roi ! » A ce chant sublime, qui contient toute la patrie, comme une essence renferme mille parfums, et ces mille parfmns tous les jardins embaumés d'une contrée; à ce chant tous ces brigands et toutes ces prostituées entonnèrent : God ! save ihe king 1 Cette grande et magnifique chose, la patrie dans la royauté! n'était pas morte dans leur cœur mort. L'air fut ému, ébranlé de ce cantique national. Le premier couplet n'était pas fini qu' Ascott s'écria : — Voile ! navire ! il vient sur nous !
On nous oublia iin instant pour ne s'occuper que du navire aperçu à l'horizon, à trois lieues à peine.
Quel est ce hâvire et que nous veut-il ? chaude et bruyante question que tous se faisaient, les uns avec un vif intérêt, les autres avec quelque crainte.
— C'est un navire marchand qui sort de cette lie, —
peu savsdent encore que c'était Madagascar; — il est sans doute chargé de riches marchandises^ et nous le pillerons. Voulez-vous le pillage? qui veut le pillage ?
Et tous répondirent :
— Nous voulons le pillage ! le pillage ! le pillage !
— Mais si vous voulez le pillage^ leur dit Âscott, vous voulez aussi le combat^ car il se défendra sans doute ; il est de taille à cela.
— Nous voulons aussi le combat; qu'avons-nous à faire de mieux ? tous les ports nous sont fermés^ il n'y a plus de refuge que la mer pour nous. Donc^ que la mer nous fasse des rentes ou soit notre tombe.
— Les armes sur le pont I cria Ascott.
Les armes furent aussitôt apportées et mises en tas sur le pont
— Qu'on dégage les canons ! dit encore Ascott.
Et les canons furent dégagés ; on démasqua les sabords^ on visita les poudres.
Oui^ mais que ferons-nous des fenmies? demanda une troisième fois le chef.
— Les femmes se battront, répliqua Proserpine, elles donneront Texemple aux hommes.
Ascott prit Proserpine dans ses bras, et il s'écria en la montrant aux révoltés : « Vous Tavez entendue ? »
mouvement^ plus galant qu'héroïque^ froissa une grande partie des révoltés^ déjà^ je vous Tai dit^ profon-
dément blessés de Tautorité trop absolue d'Ascott et de la tyrannie de Proserpine. Ce sourd mécontentement^ grossi de jour en jour et pour ainsi dire d'heure en lieure^ prit des proportions efirayantes lorsque Ascott^ qui voulait se débarrasser de Carter avant d'engager le combat avec le gros navire^ qui courait toujours à pleines voiles sur nous^ s'écria : a Apprêtez armes ! » et qu'en nous désignant il ajouta : a Feu ! »
n n'achevait pas ce commandement de mort^ que vingt piques^ s'abattant horizontalement et à la fois sur les canons des mousquets^ 1 es dispersèrent sur le pont^ et que cent mains de fer les saisirent pour les jeter ensuite à la mer brisés et tordus. Cette nouvelle rébellion dans la rébellion se fit aux cris de : a Mort à Ascott ! \ïiort à Proserpine ! vive Carter ! vive ! vive Carter ! »
Voilà donc la moitié de l'équipage du Niagara en guerre ouverte, en guerre acharnée avec l'autre moitié. Le navire sorti de Madagascar venait toujours surnous. Jysqu'ici les collisions, les luttes n'avaient été que partielles, diiomme à homme, sur le vaisseau révolté : c'étaient plutôt des duels que des engagements généraux.
Les choses changeaient tout à coup de face : le signal de la mélée^ et elle allait être horrible, fut donné par un matelot du parti de Carter. Il enleva d'un coup de hache le bras entier d'un matelot du parti d'Ascott.
 rinstant même toutes les armes qui avaient été apportées sur le pont pour attaquer le navire dont nous devenions visiblement^ de plus en plusj le but à atteindre^ furent saisies avec frénésie par les deux fractions de l'équipage et se heurtèrent dans leurs mains. Les condamnées ne furent pas les dernières à s'pn emparer. Elles devinrent en leur pouvoir cent fois plus meurtrières; leurs coups^ maladroits^ mais cruels^ tombaient aveuglément ; elles ne blessaient pas^ non 1 elles estropiaient; elles ne tuaient pas^ non ! elles exterminaient. Les coups de hache donnés au hasard^ les coups de mousquet à brûle-pourpoint^ les coups de carabine en plein visage^ les coups d'épée^ les coups de sabre piqués en pleine chair^ les coups de tromblon à bout portant^ se croisaient^ se mélment avec des sifflements^ des pétillements, des éclairs> des explosions continues; scènes de carnage sur lesquelles planaient des fumées blanches, rousses et noires ; toutes choses qui se résolvaient par du sang; du sang qui s'épanchait lentement, mais sans tarir, par les dalots, et allait empourprer les
vagues qui le buvaient. Qui était vainqueur ? qui était vaincu ? la mort seule pouvait le dire^ et la mort ne parlait pas; elle tuait en silence^ vite^ de tous côtés ; prenait les cadavres à brassées^ par gerbes faites d'hommes et de fenmies^ et les envoyait à la mer.
Un instant les deux redoutables chefs se virent face à face; ils se toisaient déjà avec un de ces regards qui prennent la mesure du cercueil d'un homme^ lorsqu'un boulet^ passant au milieu d'eux^ coupa en deux leur memace.
— C'est un navire de guerre 1 cria Ascott : nous sommes perdus^ navire de guerre !
Et au même instant^ le navire qui nous donnait la chasse depuis trois heures^ ouvrant l'œil sanglant de ses sabords^ nous lâcha une bordée à mitraille qui nous aveugla. Vingt-trois révoltés restèrent sur place.
— Cest une frégate ! dit Ascott : mettons toutes les voiles dehors^ échappons*lui^ ou bien nous sonmies pris^ et pris nous sommes pendus 1 Résister^ c'est folie !
Oh ! je n'ai rien vu de pareU^ mes enfants^ dit maître Gandolphe^ et vous ne verrez probablement rien de pareil dans votre vie navale : nous n'étions plus qu'une montagne de toiles gonflées de vent : les mâts s'inclinaient à se rompre^ les cordages se tendaient et cas*
saient Tun après Tautre comme des cordes de violon ; le vaisseau^ trop faible pour tant d'impulsion^ entrait dans Teau jusqu'au ventre ; les bordages n'étaiem plus retenus par les clous^ ils s'ouvraient; c'était beau et effrayant à voir cette course extravagante que nous faisions tout en recevant^ par le dos ou par les flancs^ tantôt des grappes de boulets et tantôt des poignées de mitraille^ car la frégate allait aussi vite que nous.
— Chef! cria un gabier^ nous allons sombrer si vous ne retirez pas quelques voiles.
— Ajoutez encore vingt voiles, cria Ascott.
— Mais nous coulerons !
— Coulez ! répondit Ascott.
Carter avait pris le commandement de tous ceux qui s'étaient déclarés pour lui .
L'Irlandais Preston avait fait asseoir tranquillement à ses pieds Caroline Prier, et il abattait, d'un large revers de sabre, chaque partisan d' Ascott qui tentait d'approcher d'elle pour la regarder de trop près .
— Et vous, maître Gandolphe?
— Oh! moi...
— Voyons, que faisiez-vous?...
— Eh bien, moi, faut-il vous le dire? j'étais heureux de ce qui se passait : des Anglais échignaient des An-
DE CENT TRENTE FEMMES. t6a
glaîs, c'était tout profit; le diable riait; je faisais comme le diable^ je riais.
— Et vous n'avez pas tiré un tout petit coup de mousquet?... rien?...
— Je ne dis pas...
— Si ! dites-nous... papa Gandolphe.
— Vous vous rappelez ce gredin de timonier qui nous avait trahis au moment où nous quittions le Niagara?
— Oui, oui, oui !
— Je pris une barre de fer et je lui brisai la. barre du cou. Voilà !
— Allons donc !
Ascott, qui était un excellent marin, ne se faisait pas de bien fortes illusions sur Tespoir et l'ambition du Niagara d'échapper à la poursuite de la frégate. Hais comme il y allait non-seulement de la vie de ses compagnons, mais aussi de la sienne et de celle de.Proserpine, il tenta tous les moyens d'accélération pour échapper au sort qui les attendait tous. Aucun cri ne sortait du vaisseau de guerre; les manœuvres étaient exécutées uvec un ordre et une harmonie admirables.
Quoique la frégate allât très-vite, elle ne gagnait pas énormément sur la marche du Niagara, Cependant il était facile de prévoir le moment fatal où elle pourrait
jeter les grappins sur lui. La seule voie de salut qm Im était laissée, c'était d'éviter jusqu'à la nuit d'être pris par la frégate. Une fois la nuit venue^ il aurait changé | de route^ et la mer est une forêt sans arbres^ une forêt où aucun poteau n'indique les routes de Tinfini. Mais pour cela il fallait aller encore plus vite^ beaucoup plus
vite.
— A la mer les canons! ordonna d'abord Âscott. !
Les canons arrachés à leur affîlt furent poussés dans la mer.
L'avantage obtenu par ce sacrifice fut sensible^ mais pas assez grande toutefois^ pour qu'on fftt sûr de ne pas être atteint par la frégate.
Il fallut recourir à d'autres sacrifices.
— A la mer toutes les barriques d'eau ! cria Ascolt
— Mais, Ascott, fit alofs observer Thompson, qui depuis longtemps n'avait rien dit, vous n'y songez pas 1 si vous jetez l'eau douce à la mer, demain nous mourrons de soif.
— 11 n'y aura pas de demain pour nous, lieutendot, répondit Ascott, si nous sommes griffés par ce vautour qui fond sur nous depuis ce matin.
— Mais, Ascott...
— Taisez vous ! mon lieutenant.
— Inutile ! dît ensuite tout bas Ascott, avec tout le souci de Timmense responsabilité qu'il avait assuméo sur lui^ encore inutile ! répétait-il en se promenant sur le pont : la frégate atoujoursTavance sur nous. Que faut-il faire? demanda-t-il enfin tout haut à ses copipagnons de révolte. Je vous répète que la résistance à la frégate serait une plaisanterie; d^ailleurs^ nous n'a,vons plus de canons. Consultez-vous^ que faut-il faire ?
— Renonce au commandement et confie-le à Carter^ dit une voix, parmi les partisans de ce dernier.
Âscott, à ces paroles, pâlit jusqu'aux lèvres; on proposait de le remplacer, au moment du danger, par son rival! double déshonneur !
— Je refuse, moi ! dit Carter.
Cette réponse de Carter lui fut sans doute inspirée du ciel, car elle lui valut plus tard, ainsi qu'à presque tous ses partisans, un avantage, dont je n'ai pas besoin de parler encore, mais immense.
Ascott redemanda une seconde fois : « Que faut-il faire? hâtez-vous ! hâtez-Vous ! le péril presse. »
11 n'avait pas achevé sa question, qu'un boulet rouge traversa le pont dans toute sa longueur, et courut trouer et enflammer le grand foc avant d'aller s'éteindre dans la mer.
— Ils nous envoient du feu ! cria Ascolt, que ce boulet irrita et exaspéra^ comme un soufflet sur la joue^ eh bien ! rendons-leur du feu ! Je vous propose de faire sauter le Niagara avant de le livrer aux infâmes habits rouges. Le voulez-vous
Tous répondirent : « Oui ! oui ! oui ! »
— C'est moi qui aurai l'honneur de faire sauter ie Niagara, dit Ascott : qu'on m'apporte une torche ! Lieutenant^ dit-il ensuite ironiquement à Thompson^ lieutenant, couchez cela sur votre rapport.
— C'est déjà fait, répondit Thompson, qui lut à haute voix la phrase de son rapport, ainsi conçue :
a Vent S.-S.-O. — Brise fraîche. — Nous sommes a poursuivis par une frégate qui vient de nous envoyer « un boulet rouge. — Ascott, pour éviter d'être pris, a va faire sauter le Niagara, en mettant le feu à la « Sainte-Barbe. — L'équipage continue à jouir d'une « parlaite santé. x>
On apporta à Ascott une torche de résine enflammée.
L'idée atroce de faire sauter le Niagara avait jeté l'épouvante parmi les condanmées; elles supplièrent Ascott dé renoncer à son terrible projet; Ascott ne les écoutait pas.
Ascott, qui ne savait que trop le sort qui l'attendait
dans quelques minutes^ ne quittait pas du regard cette redoutable et impassible frégate^ dont il ne fallait plus compter désormais amuser la vitesse.
Elle arrivait^ elle arrivait^ elle arrivait sur eux; elle venait sur le Niagara comme un véritable oiseau de proie. Elle s'était si rapprochée qu'on distinguait parfaitement les hommes qui la montaient; encore quelques minutes et Ton entendrait leurs voix.
Les condamnées redoublaient leurs prières ; elles pressaient les mains^ elles embrassaient le front de bronze d' Ascott. Au moment où elles croyaient peut-être l'avoir attendri, un second boulet rouge coupa la tête, de Proserpine. Le tronc de cette magnifique dépravation tomba mutilé à quelques pas de l'espace où les condanmées cernaient Ascott de leurs frayeurs, de leurs caresses et de leurs lamentations.
Dans les yeux d' Ascott on put voir à l'instant même quil devenait fou : «Place ! cria-t-il, place !» Et il se fit lui-même cette place qu'il demandait, en passant comme un taureau iurieux sur le corps des condamnées, qu'il renversa et coucha comme des épis de blé. Il prit, dans le bras qui ne tenait pas la torche, le corps sanglant, le corps sans tête de Proserpine, et il ne quitta plus ce tronçon horrible et adoré. 11 le pressait étroitement
contre son coeur^ cherchant encore^ dans son aveugle égarement^ à donner des baisers à cette tête absente, n était fou^ vous ai-je dit. La torche^ mal assurée dans sa main Jetait des langues de flamme rougeâtre et une pluie d'étincelles sur ses cheveux et sur ses joues livides^ pâles et eu sueur. Il ne sentait rien; il avait déjà posé un pied sur l'échelle qui conduisait à la Sainte-Barbe. Preston Tarrêta :
— Que me voulez-vous? demanda-t-il à Preston; ce cadavre^ vous ne l'aurez pas! non^ vous ne l'aurez pas!
— Ascott, lui dit Preston, je ne m'oppose pas à votre projet de faire sauter le Niagara.
— Je voudrais bien voir que quelqu'un s'y opposât!
— Ascott, répéta Preston, je ne m'oppose pas à votre projet de faire sauter le Niagara; mais je crois qu'il serait honnête et loyal, avant de nous faire sauter, de prévenir les officiers prisonniers dans la cale, afin qu'ils eussent au moins le temps de recommander leur âme à Dieu.
Ascott venait d'éprouver la plus forte soufirance qu'il soit donné à l'homme de ressentir ; il venait de voir mourir la femme qu'il aimait. La pitié et la piété, ces deux sœurs qui ont presque le même nom, entrèrent dans son âme par la porte de la douleur.
— Prévenez-les, répondit-il tiPreston d'un air égaré; mais je vous préviens, à mon tour, que le temps, si court qu'il soit, que va nous prendre cette démarche auprès de Tétat-major, nous mettra sous le beaupré de la frégate.
— Je Tespère bien, répondit Preston.
— Comment ! vous Tespérez bien ! dit Ascott, étonné de cette réponse.
— Mais sans doute ; si nous sommes sous son beaupré lorsque nous sauterons, la frégate et le Niagar^a sauteront ensemble.
— Quelle idée! s'écria Ascott; vous dites vrai; laissons-la s'approcher de nous le plus possible. Mais allez! Preston, je vous attends. Je vous donne cinq minutes, rien que cinq minutes, entende^vous? nous n'avons plus que cinq minutes pour que la frégate nous heurte et nous broie sous son ventre de cuivre; la sixième minute, si nous allons jusque-là, la sixième minute verra nos débris et les siens se choquer dans les airs. Mais allez ! allez, Preston ! Et Ascott embrassa encore le tronçon qu'il n'avait pas quitté, et il s'essuya ensuite les U'vres avec un geste qui rappela ces sombres créations du Dante dans les drames de son Enfer.
Preston, avant de descendre dans la cale, se retourna
vers les eondamnées qui se pressaient les unes contre les autres^ en tremblant comme si elles avaient éprouvé un grand froid et conmie das brebis à l'entrée de Fabattoir^ et il leur dit^ avec cet accent qui avait déjà trouvé le chemin de leur cœur :
— Mes sœurs^ vous aurez paru devant Dieu avant que cet anneau^ que je jette à la mer^ ait touché le fond; voulez-vous être pardonnées par lui?
— Oh! oui, oui, oui, crièrent, du fond de leur âme, toutes ces infortunées.
— Alors, connnçncez par vous pardonner les unes aux autres; repentez-vous sincèrement, cordialement, fermement, et confessez tout haut votre foi. Faites cela, et, je vous le jure, vous serez sauvées.
Gommé presque toutes ces malheureuses créatures étaient catholiques, étant presque toutes Irlandaises, après s'être jetées dans les bras Tune de Tautre en pieu* rant et en gémissant — chose affreuse à dire, beaucoup de mères serraient leurs filles contre leur cœur dans ce moment, — elles récitèrent à voix haute, solennelle et brisée : a Je crois en Dieu, le père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre ! ... »
La frégate couvrait déjà de Tombre de ses grandes voiles le corps du Niagara. Preston remonte; son œuvre
de piété était finie. Ascott descendit; son œuvre de destruction allait commencer.
Pendant le temps, presque inappréciable, que mit Ascott à descendre dans le caveau où sont les poudres, placées les unes dans des caissons, les autres dans des barils, la frégate, qui n'était plus qu'à une portée de pistolet, vint au vent, manœuvre qui consiste à opposer son propre flanc au flanc du navire pourchassé, et dans cette position, quand elle se trouva exactement par le travers du Niagara, elle lui lâcha, en arborant du même coup le pavillon britannique, toute sa bordée, accompagnée d'une décharge de mousqueterie. Boulets, balles et mitrailles rasèrent le pont des révoltés; cette attaque terrible, qui resta sans riposte, fit un ravage épouvantable; des paquets de cadavres s'amoncelèrent, des bras et des visages mutilés implorèrent la miséricorde inflexible des agresseurs.
A ce moment, Ascott reparut sur le pont; il tenait toujours le cadavre de Proserpine. En le voyant, les condamnées, dont l'imagination était frappée, crurent que le Niagara sautait: toutes crurent entendre le craquement sinistre et poussèrent ensemble un cri d'agonie. Quel cri!
L'hallucination fut générale.
Caroline Prior s'était jetée au cou de Preston pour mourir avec lui^ elle Tenlaçait de ses deqx bras convulsifs.
Plus de vingt de ces malheureuses^ sous le coup de répouvante^ se précipitèrent dans la mer afin d'éviter d'être tuées par l'explosion.
Ascott, égaré, fou, terrible de rage et de démence, s'approcha de Preston et le regarda : ce regard était deux poignards. Preston répondit à cette menace muette par un long éclat de rire.
— C'est donc toi î lui dit Ascott, c'est donc toi qui as noyé les poudres? je n'ai plus trouvé que de l'eau !...
— Regarde 1 lui dit Preston : le Niagoray au lieu de brûler, descend dans la mer; aidé de Carter, j'ai crevé, en deux coups de pince, un bordage, et la mer est entrée; les poudres sont submergées; la mer entre dans la cale. Nous coulons ! nous coulons, Ascott !
— Rendez-vous! tas de brigands! criaient les matelots du Camelion, — c'est le nom que portait la frégate qi;I venait de nous trotter si bien les oreilles : — Ren* dcz-vous, ou vous êtes tous morts!
L'injonction était inutile; le Niagara n'opposait aucune défense ; d'ailleurs il disparaissait à vue d'œil dans lamer>
Nous uous rendîmes.
Les rebelles furent enchaînés deux à deux et aussitôt transportés sur le Camelian ; les femmes furent également transbordées^ mais sans violence.
Quant à Preston^ à Carter^ à ses partisans et à moi^ il né nous fut fait aucun mal; seulement^ comme nous étioiis suspects^ on nous traita en prisonniers jusqu^à Hobart-Town^ où nous devions tous passer devant un conseil de guerre.
Les officiers furent immédiatement rendus à la liberté.
— Voilà^ mes amis^ la fin de ma troisième diane et de rhistoire du Niagara, dit^ baissant de ton^ maître Gandolphe.
— Hais^ ce n'est pas la fin des fins^ dit le pilotin^ qui, cette fois, se trouva d'accord avec les matelots pour demanderindirectement à maître Gandolphe le dénoùment sérieux et réel de la révolte du Niagara.
— Ah! très-bien, reprit-il; vous vouiez savoir ce qui se passa à Hobart-Town, cette capitale de la Nouvelle- GaUe?
— Oui, maître Gandolphe.
— On nous mit tous en jugement. L'affaire dura Ken deux mois, et voici l'arrêt qui intervint : quarante-tf ois matelots furent pendus ; vingt-six furent condamnés à
rester sur la colonie où ils n'avaient pas voulu conduire les autres ; treize furent condamnés à des peines moins fortes. Ou considéra les femmes comme ayant agi sais discernement ; elles subirent tout simplement les peines auxquelles elles avaient été condamnées en Angleterre.
— Et Carter? demandèrent avec une vive curiosité les matelots.
— Carter fut condamné à être pendu.
— Pendu I lui! mais les juges avaient donc oublié le service qu'il avait voulu rendre en livrant le Niagara à la station navale de Madagascar? interrompit un matelot, écho de Topinion de tous les autres.
— Patience, reprit maître Gandolphe ; condanmé à (Hre pendu, Carter, dans la même audience, vit sa peine comnmée en une prison perpétuelle.
— C'est aussi injuste, interrompirent encore les auditeurs de maître Gandolphe.
— Mais laissez-moi donc achever !
— Achevez... mais toujours est-il...
— Cette seconde peine fut réduite à la simple dégradation.
— Mais c^est cent mille fois trop d'injustice encore.
— Puisque vous ne voulez pas me laisser achever. .
— Tout ce que vous direz...
— Cette dégradation prononcée^ poursuivit maître Gandolphe^ on nomma^ séance tenante^ Carter maître d'équipage du Camelion.
— Vivat ! vivat ! crièrent, en battant des mains, les matelots de la Coquette d'Ajaccio. Vivat! vivat ! vivat 1
— Et Ascott?
— Et Caroline Prior ?
— EtPreston?
— Et vous?
— Ascott, répondit maître Gandolphe, fut enfermé dans la maison des fous de Sidney ; il croyait toujours tenir entre ses bras le tronc décapité de Proserpine. Preston fut nommé juge de la cour de vice-amirauté* ; il épousa presque immédiatement, — je Tai su, puisque je me trouvais encore sur la colonie, — Caroline Prior, qui fut dotée par la femme du gouverneur, lady Philipp. Toute la ville assista à cet heureux mariage. Je n'ai pas besoin de vous dire que Caroline Prior, quoique non graciée encore, car il n'y a que le roi qui puisse remettre absolument la peine, fut considérée par les habitants comme elle avait droit de l'être.
* Il yaciDqcoarsou tribanauxdanslaNouyelIe-HoUaode : laeour de vice -amirauté, lacoor dejastice criminelle, la courdagoasemeur, la cour suprême et la haute cour d'appel : high court of appeal,
182 HISTOIRE DE CENT TRENTE FEÎlBiES.
— Et VOUS, maître Gandolphe?
— Moi, je quittai, un an après, la colonie, et m'embarquai comme matelot sur un trois-màts qui fusait voile pour Boston; de Boston je revins, deux ans après, en Europe pour être encore matelot. Cette fois, c'est enfin fini, mes enfants, très-fini.
— Déjà ! dit le pilolin.