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du Niagara vingt hommes de plus qu'il n'y avait de fenmies^ et le résultat de cette malheureuse découverte fut que ces vingt honunes réclamèrent d'autorité vingt fenunes ou une femme pour chacun d'eux.
Comment les satisfaire, comment leur livrer vingt femmes, sans provoquer à l'instant même vingt autres réclamations aussi justes, aussi impérieuses?
Il fallut enchaîner ces vingt hommes ; leurs amis se plaignirent : ils voulurent s'opposer par la force à cet acte de sévérité. Despotique comme le sont toutes les reines, Proserpine, blessée dans sa souversûneté, ordonna que les vingt matelots fussent jetés à la mer. D y eut des cris de malédiction. Proserpine se fit appuya par ses femmes ; ceDes^i entraînèrent facilement qu^ ques matelots... et cinq hommes, sur les vingt qui réclamaient des droits, sans doute inunoraux, impossibles, mais incontestables, furent lancés par-dessus bord.
Dès ce moment Ascott et Proserpine eurent des ennemis déclarés, qui allaient d'heure en heure croître en nombre et en audace.
La fête n'en continua pas moins.
L'épisode des matelots noyés fut efiacé par tant d'autres incidents, qu'on l'oublia; on l'oublia sous le poids
de la satiété^ sous ^accablement de la fatigue^ sous le brouillard du sommeil qui gagna de place en place^ comme une traînée d'opium^ tous les acteurs stupéfiés de ce drame féroce^ burlesque^ et grossièrement voluptueux.
Là c'était un homme stupidement endormi sur les genoux chancelants d'une condamnée^ assoupie ellemême; là c'était une jeune femme^ une nymphe de Newgate, qui ronflait, les lèvres violettes, la chevelure jetée à tous les vents, aux pieds d'un matelot penché «ur elle. ,
L'ivresse, sous toutes ses formes, avait vaincu la révolte dans toutes ses cruautés.
Il courait des clartés lugubres à bord du Niagara, il s'élevait des silences qui donnaient le frisson; on entendait des gémissements confus, des cris nerveux qui sortaient par saccade et par intervalle de ce cercueil porté par le hasard, chargé de révolte, de rébellion, de souillures et d'abominations, allant vers les rives de l'inconnu.
Pendant sept jours et sept nuits l'orgie immonde s'éveilla et s'assoupit ainsi de la même manière ; ce fut vers la fin du septième jour qu'une diversion terrible éclata.
Avides de nouveautés^ beaucoup de révoltés se lassèrent de la possession uniforme des mêmes femmes^ et désirèrent pratiquer des échanges adultères avec les femmes des autres matelots^ avec les femmes de ceux qui n'admettaient pas encore cette promiscuité.
Le sang coula ; il ne cessa plus de couler.
Nul parmi eux ne se crut en sûreté.
C'est à ce moment, et après Tun de ces mille engagements qui mettaient notre existence en question, qu'un soir je me sentis frapper doucement à Tépaule.
Je me retournai, et je vis la figure de l'Irlandais Preston, l'amant de Caroline Prior, dont je vous ai déjà raconté l'histoire. Preston avait eu ce jour-là à défendre non-seulement l'honneur, mais la vie de sa jeune maîtresse, que trois matelots avaient essayé de lui enleveç. Il en avait éventré un d'un coup de poignard; mais il n'avait obtenu réellement le salut de Caroline Prior que par la rivalité des deux autres prétendants, qui ne s'étaient pas entendus sur la priorité d'une aussi belle prise de possession.
— J'ai à vous parler, me dit tout bas Preston.
— A moi?
— A vous, maître Gandolphe; soyez à onze heures
ce soir sous le vent du grand foc; j'ai une confidence à vous faire.
— J'y serai, lui dis-je.
Le soir venu, je ne manquai pas, comme vous le supposez bien, d'aller au rendez-vous.
*- Cest vous, mattre Gandolphe? me demanda-t-il bien bas.
— Parlez, j ai Toeil ouvert comme un sabord.
— Vous êtes Français et je suis Irlandais; nous sommes Français tous les deux par la haine qui nous lie contre les Anglais. D'ailleurs ces hommes ne sont plus Anglais, reprit Preston, ce ne sont plus même des hommes.
— Doucement, lui dis-je; de qui parlez-vous en ce «noment?
— Des cent cinquante ou deux cents scélérats, me répondit^il, qui se sont emparés du Niagara, qui nous mangeront ces jours-ci quand ils n'auront plus rien à manger, ce qui ne peut guère tarder dVriver, au train dont ils y vont.
— Maintenant, je vous comprends à merveille. Vous voudriez les manger avant qu'ils ne nous mangent; c'est prudent, mais c'est difficile ; ils sont de dure di-
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gestion. Nous ne sommes que deux, et ils sont deux cents!
— Je ne veux pas les manger, maître Gandolphe, mais échapper^ si c'est possible, à leurs dents; me comprenez-vous mieux?
— Non; car si votre pensée est de fuir, j'aurai l'honneur de vous demander sur quelle voiture vous comptez vous embarquer?
— Sur celle-ci, sur le Niagara : ce soir, au coucher du soleil, continua Preston, j'ai vu la terre. Cette terre que j'ai aperçue gît là-bas, sous ce groupe d'étoiles; nous en sommes encore à vingt-cinq lieues; c'est une Ue : c'est Madagascar.
— Madagascar ! et qui vous l'a dit ?
— Carter, qui n'a cessé, dans son cachot, de faire ses calculs nautiques.
— Mais Carter, m'écriai-je avec toute sorte de raison, n'a pas pu diriger le vaisseau.
— Il l'a dirigé, vous vous trompez.
J'ouvris encore plus les oreilles que je n'avais jusquelà ouvert les yeux pour m'assurer que personne ne viendrait nous surprendre. Il a dirigé, dites-vous, le
vaisseau?
— Oui, le chef de la timonerie est à lui.
— C'est donc une conspiration?
— Oui, à quatre ; moi, vous. Carter et le maître de timonerie, qui ne saurait être suspect à ces bandits, puisqu'il partage tous leurs excès, comme vous avez pu le voir.
— Je vous écoute : qu'allons-nous faire ? que me proposez-vous?
— Le point de Tfle où nous ne serons qu'à dix lieues, demain quand il fera jour, c'est Louquez, une des plus belles rades de Madagascar. Hais il faudra que nous quittions le vaisseau avant ce moment-là; car il y a lieu de craindre que lorsque ces bandits seront en vue de la terre, ils ne forcent de voiles pour s'en éloigner. Alors notre projet...
— Quittons le vaisseau tout de suite : le vent pousse à la terre...
— Non, pas tout de suite, me dit Preston ; diable ! vingt-cinq lieues dans une embarca,tion... j'emmène une iemme avec moi... une jeune femme...
— Sa peau vaut mieux que la nôtre, vous avez raison.
— Gagnons, reprit Preston, gagnons le plus que nous pourrons sur ces vingt-cinq lieues; moins il nous restera à parcourir, et plus nous serons sûrs de la traver-
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sée. Du reste^ quelques préparatifs sont encore mi\sr pensables.
— Oui^ il faut que nous délivrions d'abord Carter.
— Carter reste ici^ le maître de timonerie ne quittera pas non plus le vaisseau ; il n'y a que vous^ Caroline Prior et moi qui allons fuir. Arrivés à Louquez, nous nous adresserons à la station anglaise^ qui est toujours à l'entrée de la rade; nous ferons notre déclaration à qui de droit, et un bâtiment de guerre viendra aussitôt s'emparer du Niagara.
— Difficile projet, murnmrai-je, très-difficile!
— Aimez-vous mieux mourir? car vous serez tué, comptez-y!
— Je le sais. Mais je fais deux réflexions...
— Faites-les vite, me dit Preston, car il faut que le timonier soit prévenu de notre détermination irrévocable, afin qu'il vienne d'un quart au vent avant mmuit.
— La première réflexion est celle-ci : Carter est votre ennemi; comment se fait-il qu'il soit l'âme d'un projet auquel vous êtes associé?
— Carter n'est plus mon ennemi, c'est un loyal matelot égaré .un instant; je l'ai vaincu, il s'est soumis; loi de la guerre. Ensuite Carter veut se venger d'Ascott, qui, devenu chef des révoltés, ne lui a pas fait rendre sa
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liberté^ de peur sans doute de partager le pouvoir avec lui. Vite, Tautre réflexion.
— La voici : vous avez pris part à la révolte; si les rebelles sont mis en jugement, vous le serez aussi... quel intérêt avez-vous à les dénoncer?
— Je serai acquitté d'avance, et, qui plus est, récompensé, ainsi que Carter et le chet de timonerie, pour avoir abandonné la cause de ces scélérats, que je n'ai personnellement servie que pour délivrer ma maîtresse.
— Je suis prêt, dis-je à Preston, mes réflexions sont finies; à vos ordres!
— Dans quatre heures, me dit Preston à son tour, vous descendrez sans bruit dans le grand canot attaché aux bossoirs d'arrière; dans ce canot se trouvent déjà avirons, voiles, boussole et quelques provisions dont nous n'aurons guère besoin, je présume, car nous serons arrivés à Louquez en quelques heures ou bien nous n'y aborderons jamais; Caroline Prior nous y suivra déguisée en matelot; je la suivrai... Dieu fera le reste. Est-ce compris ?
Preston tira de son côté, moi du mien, et je le vis dire deux mots à l'oreille du chef de timonerie, qui lui répondit par un signe affirmatif .
— Je vous avoue, reprit maître Gandolphe, après
une pause de quelques minutes^ que les trois heures d'attente qui me séparaient de ce projet si périlleux me parurent diablement longuea Jen^osais pas respirer de peur de me trahir. . . Jeregardais lamine mal endormiedes gredins auxquels j'aurais afiaire si nous ne réussissions pas : quels yeux! quelles tètes! quelles mains! et je les avais vus à Tœuvre. Hais c'était dit^ promis^ juré; plus à revenir.
— La cloche sonne enfin 1 le cœur me battait comme la cloche.
Le petit jour était venu ; j'aperçois en effet la terre! . . . je descends^ je me glisse dans le canot suspendu à Tarrière; je m'assieds en silence au fond, sur la voile; un jeune matelot ne tarde pas à me suivre, c'est Caroline Prior ; elle me prend la main : comme elle tremblait ! je la fais asseoir près de moi... Une troisième personne parait, elle a déjà mis un pied dans l'embarcation, je vais lâcher les deux drisses que j'avais réunies dans mes mains... un coup de pistolet part! il éveille tout le monde. Nous étions perdus; le chef de timonerie nous avait trahis; c'est lui qui venait de tirer le coup de pistolet d'alarme.
On ne se donna pas la peine, continua maître Gandolphe, de nous enchaîner ni de nous envoyer à fond de
cale avec Tétat-major du Niagara et le matelot Carter, qui avait tracé, le premier, le plan de la conspiration ; on nous traita d'une façon plus expéditive.
Après avoir fait monter Carter sur le pont, et nous avoir placés avec lui sur la dunette, on nous signifia qu'on allait nous pendre. On fut aussi bref que je vous le dis là.
Carter éleva aussitôt une réclamation, et je vis alors que si une moitié des révoltés la rejeta sans réflexion, pressée de jouir de notre supplice, l'autre moitié (malheureusem«it ce n'était pas la plus forte) l'admit, aveè joie, d'un commun accord.
Se prévalant du titre de matelot de la marine royale. Carter prétendit qu'on n'avait pas le droit de le pendre, qu'il avait celui d'être fusillé.
Quant à moi, je ne prétendais rien, il me semblait fort indifférent de mourir d'une manière ou d'une autre, pourvu qu'on ne me fit pas trop souffrir. Je ne trouvai pas de contradicteurs.
Preston, lui, en sa qualité dirlandais et d'avocat, demanda à parler.
Les femmes, qui aiment toujours à entendre parler, engagèrent les révoltés à laisser s'expliquer Preston, et la parole lui fut accordée.
Onsuspendit pour quelques minutes toute réponse à la pétition de Carter.
Preston |>arla^ et voici à peu près ce qu^il dit : c Ha parole d'honneur! je vous trouve de plaisants « drôles^ d'aimables coquins^ tous tant que vous êtes ici. < Un jour^ vous matelots du roi d'Angleterre^ vous ser- « ^ viteurs de Tamirauté^ vous payés par TÉtat^ dont vous a mangez le pain^ il vous prend la fantaisie de vous réf volter^ de fouetter la femme du capitaine^ de pendre c à la grande vergue le second^ de fourrer tout Tétatc major dans les soutes; et quand vous avez fait ces a belles choses^ il vous vient à Tidée d'en faire d'autres a non moins belles : vous vous égorgez^ vous buvez le a rhum du capitaine^ vous pillez de toutes mains les c provisions^ vous vous permettez des actes qui ont fait a quelquefois rougir la lune; vous vous emparez d'un a vaisseau du roi; vous gardez des .femmes qui appara tiennent^ en toute propriété^ à la justice; enfin vous a êtes des révoltés, s'il en fut jamais sous le ciel! 11 y a a plus, vous vous faites gloire de votre acte de rébela lion, et, aujourd'hui, à cette heure, sur le vaisseau a même de l'insurrection, vous, insurgés, vous venez a nous demander compte à nous de notre conduite? vous venez nous traiter de rebelles, vous rebelles; de
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a révoltés, VOUS premiers révoltés, insignes révoltés! a Mais nous n'avons fait que suivre votre exemple! <x Était-ilbon ou mauvais? S'il était mauvais, vous vous a condamjiez avec nous; s'il était bon à suivre, poura quoi nous condamnez-vous? d
Les matelots du Niagara ne savaient que répondre. Preston reprit sans prendre haleine :
a So^ez ivrognes, soyez débauchés, soyez pirates,
« soyez tout ce qu'il vous plaira, mais ne soyez pas illo-
a giques. Sortons, messieurs, des généralités, et pas-
« sons à une application toute personnelle, afm de«[iieux
a nous pénétrer de la valeur de mon raisonnement.
« Moi qui vous parle, moi Preston, ex-avocat en Ir-
a lande, à Dublin, ma patrie, je m'engage par amour
a violent pour une jeune condamnée, je m'engage
a comme matelot à bord du Niagara : me voilà donc
a matelot, mauvais matelot, c'est possible, mais enfin
a matelot. Il s'ourdit une vaste conspiration sur ce vais-
a seau où l'on veut aujourd'hui me pendre : je suis un
a des chefs de cette conspiration; esirce vrai? c'est vrai,
a rien n'est plus vrai. Cette conspiration éclate, elle
a réussit; me voilà porté aux nues : Preston par-ci,
a Preston par-là; Preston est un bon compagnon, un
« brave matelot; l'avez-vous dit, oui ou non? vous l'a-
<x vez dit; vous Tavez pensé ; je prends acte et je pour-
« suis : le même Preston^ qui avait droit à quelques
« égards^ le même Preston, indigné de voir qu^on veut
« lui ravir la seule femme qu^il ait aimée au monde^
a sa douce et chère maîtresse^ Caroline Prior^ celle
f pour qui il s^est déjà révolté une fois^ veut se révolter
a une seconde fois; il le tente^ il ne réussit pas, et vous
« élevez aussitôt la ridicule prétention de le pendre.
a Allons donc ! où est la différence^ s'il vous plait entre
« la première et là seconde rébelUon ? il n'y en a pas ;
« je me trompe; messieurs, il y en a une^ et la voici :
« écoutez î écoutez ! Votre révolte a coûté du sang^ elle
« en a beaucoup fait répandre; je ne dis pas cela pour
a vous le reprocher, oh I non, mais pour le besoin sacré
< de notre cause et rbonneur de la vérité. Il fallait donc
« que je versasse du sangpour ne pas être coupableà vos
a yeux? voyez où conduit riiyustice, fille aînée du faux
<s raisonnement! De quelque côté que vous vous tour-
« niez, messieurs, vous ne trouverez jamais que des
ce raisons pour nous acquitter, puisque vous vous êtes
« acquittés vous-mêmes, et pas un seul prétexte, je
« ne dis pas pour nous condamner, mais pour nous blft-
a mer, car ce serait vous blâmer vous-mêmes. Soyez
a francs, messieurs^ dans une question aussi franche;
i VOUS VOU& louez hautement^ vous vous applaudissez € de vous être révoltés; louez-nous donc^ applaudissez- X nous donc d'avoir tenté comme vous de nous révolter . a J'attends vos éloges. »
— À mort l répliqua un matelot du Niagara, qui, n'admettant pas même qu'il eût entendu un seul mot du plaidoyer de Preston, passait tout de suite à la condamnation, et à la condamnation à mort.
Ce fut, du reste, Tavis de la généralité; pourtant je voyais dans les masses d'étranges dispositions; toutes ne nous étaient pas hostiles.
 ce moment. Carter ayant renouvelé sa demande de ne pas être pendu, mais fusillé, cette faveur lui fut immédiatement accordée ainsi qu'à nous tous : on chargea les armes, et Ton nous fit placer sur une seule
ligne.
Preston fit signe qu'il avait encore quelque chose à
dire ; tous n'étaient pas de l'opinion qu'il fallait le lui
permettre, mais enfin il allait mourir, et un avocat qui
va mourir a bien le droit de parler deux fois de suite.
11 se découvrit, s'agenouilla aux pieds de Caroline
Prier, et d'une voix émue, il lui dit :
a Mademoiselle, Dieu m'est témoin que je voulais
a vivre pour vous rendre à l'hoiineur et à la considéra-
a tion du monde, d'un monde qui n'a pas compris a votre dévouement comme vous avez compris le a mien. Épris d'une tendresse infinie pour votre caa ractère^ avant même d'être séduit par le grand (( charme de votre beauté^ j'avais juré en moi-même m de partager les douleurs et l'ignominie de votre exil; a afin de veiller sur vous et de vous préserver du cona tact impur des femmes que la déportation allait vous a donner pour compagnes. Je me considérais comme a le bon jardinier qui ne veut pas se séparer de la a plante chérie élevée par ses soins. Oui, chère Caroa Une, j'avais mis ma vie, mon intelligence, mon a amour, au service de cette pensée de justice et de <x réparation. Je ne connais rien de beau, de grand a dans la vie, comme de refaire une nouvelle exis- « tence, une nouvelle vertu, une nouvelle couronne à a la femme déchue. Et ce que je dis pour vous, chère « innocente, chère et pure Caroline Prior, je le dis a aussi, et plus haut, pour vous toutes, malheureuses a créatures dont les passions des hommes ont fait les (( vices «t les vices des crimes. Ce n'est pas vous qui a devriez être ici, mais ceux qui vous y ont conduites et par le piège de leurs paroles et le miel empoisonné a de leurs promesses. Vous avez cru à toutes les folies
« et à tous les mensonges de leurs désirs; puis un jour <x ils se sont retirés doucement d'entre vos bras^ pen« a dant votre ivresse et pendant votre sommeil; et
a quand vous vous êtes éveillées^ vous avez trouvé à
a leur place le vol aux regards turtifs^ la débauche aux
a lèvres fanées^ Tinfanticide et tous les crimes qui ac*
a compagnent la misère et la plus afireuse de toutes les
a misères^ mon Dieu ! la misère qui a aimé^ la misère
a qui a entrevu le ciel. Je vous connais! vous n'êtes
a pas sincères dans votre abjection^ dans rétalage de
« vos vices; non, vous n'êtes pas sincères! vous criez
a bien haut votre immoralité pour empêcher qu'on en-
« tende les murmures et les tristes reproches de votre
a conscience. N'est-ce pas qu'il y a un coin sacré dans
a votre âme de boue où s'élève la fleur parfumée de
ce rftge sans tache? Vous voyez la maison blanche où
<x vous êtes née;^ la table de chêne où vous preniez le
d repas de chaque soir béni par votre père! la petite
(X fleur qui vous aimait de toutes ses petites feuilles et
a de tous ses petits parfums. Eh bien, ceci est ce qui
a vous tue et ce qui vous sauve! c'est le cri immortel,
« impérissable, céleste, divin de votre conscience, c'est
a cette lumière, aflaiblie parfois, jamais éteinte, que
Dieu a allumée dans le cœur de la première femme.