Histoire de cent trente femmes
Pour peu qu'on ait voyagé sur mer, on n'ignore pas que la moitié de Téquipage d'un navire veille sur le pont, tandis que l'autre moitié dort dans les hamacs. Ces temps d'activité et de repos se divisent en parties égales : pendant quatre heures, travail; pendant quatre heures, sommeil. Ces divisions s'appellent des quarts, le dernier est nommé la diane. Pourquoi a-t-il reçu ce nom païen? Je l'ignore; mais c'est celui que les matelots préfèrent. C'est ordinairement pendant ce qu art qu'on leur distribue le café ou Teau-de-vie, et c'est par conséquent celui où ils se livrent avec le plus d'abandon à l'éternel, à l'inépuisable récit de leurs aventures. Il ne/aut pas oublier non plus que le jour paraît au
î HISTOIIIE
quart de la diane, et que le soleil, en illuminant l'arc infini du ciel, dissipe les engourdissements de l'atmosphère et vient rompre le silence épais de la nuit. Muets jusque-là, les marins deviennent expansifs et se groupent autour de quelque Homère conteur, dont la mémoire, toujours jeune, console par la variété de ses souvenirs de Téloignement de la patrie.
Le vaisseau marchand que je montais, la Coquette d'Ajaccio, et sur lequel j'allais de Toulon à Messine, avait le bonheur de i)osséder, outre le meilleur des capitaines, Texcellent Giacomo Perfumo, un de ces intrépides causeurs qui chassent la nostalgie du cœur malade des jeunes matelots et des pauwes passagers. Que n'avait pas vu maître Gandolphe ? que n^'avait-il pas fait pendant quarante ans de navigation sur la Méditerranée, l'océan Atlantique, l'océan Pacifique, la mer des Indes, la mer de Chine, la mer Glaciale ? Il avait fait la pêche de la morue et de la baleine ; il s'était battu en Ég^^pte, en Espagne, dans llnde ; il avait été prisonnier des Anglais; il avait perdu dans divers combats un œil, plusieurs doigts ; mais son plus bel exploit, disait-il, était de s'être fait passer pour muet sur les pontons de Plymouth, afin d'obtenir sa liberté, qu'il n'aurait pas eue. Pendant cinq ans, il s'était con-
damné à ne pas dire une seule parole. Comme maître Gandolphe s'est bien vengé depuis !
Quoique décoré du titre ronflant de maître, il n'était que simple matelot, mais son âge et son expérience lui donnaient droit à cette haute qualification. Du reste, l'eût-on appelé capitaine, il n'eut pas été beaucoup plus fier. Gandolphe ne mettait rien au-dessus du titre de matelot, parce qu'il ne voyait rien au delà de la profession de marin, rien au-dessus de la mer, rien d'aussi beau que l'Océan. La mer était son passé, son présent, son avenir, son amie, sa famille. Elle aura été probablement son tombeau. Qu'il dorme en pai\ dans son lit d'algues, de sable, de corail, si Neptune l'a appelé à lui : Neptune, le seul dieu qu'il reconnût (l).
Or, une nuit, au quart de la diane, maître Gandolphe avait réuni autour de lui ses fidèles auditeurs; et, dans une langue si pittoresque, qu'elle échappe à nos procédés ordinaires de style, il se disposait à leur faire son récit d'habitude. J'avoue que je ne prêtais pas toujours à ces causeries toute l'attention qu'elles méri-
(1) Tout récemment, j'ai appris, par un article de journal où il était fait mention de la translation si intéressante des invalides d'Avignon à Paris, qu'un vieux marin du nom de Pierre Gandolphe, de la Ciotat, âgé de 8G ans, était mort depuis quel ques mois à l'hôtel des invalides d'Avignon. Est-ce le mêinii C-andolphe?
taient. Puis^ je me méfie prodigieusement de l'authenticité des souvenirs des gens de mer. Mais ce SQir-là, à peine maître Gandolphe avait-il dit quelques mots^ que je fus attiré et retenu près de lui. 11 avait touché à un grand fait de l'histoire et de la législation contemporaines, que je connaissais déjà par mes lectures.
11 s'y était trouvé mêlé. Il réveillait en moi un bruit dont j'avais gardé Técho. Maître Gandolphe soulevait dans ma mémoire un intérêt d'esprit et de cœur dont il fut le dernier à se douter. Le témoin venait, à quinze ou dix-huit ans d'intervalle^ déposer pour moi dans une cause dont j'avais le dossier entre les mains. Je le laissai donc parler, me réservant de confronter plus tard, ce que j'ai fait à son honneur, son témoignage et celui des livres anglais et français qui m'attendaient tranquillement assis dans ma bibliothèque. Il ne dit pas un mot, ce qui sera prouvé le long de ce récit, qui ne fût l'exacte vérité. Ainsi c^'est sur des notes prises au roulis du vaisseau, lignes brisées que je redresse, caractères pâlis que je ravive, ombres auxquelles je vais rendre un corps à l'aide de l'histoire, que je tracerai et fixerai pour quelques heures ces souvenirs de la pleine mer.
Il va manquer à ces tableaux animés le vaisseau qui
les berce et leur donne^ pour ainsi dire^ une respiration^ le ciel qui les entoure d'une bordure d'azur^ la mer et le? vents qui leur fout écho jusqu'à l'infini^ les spectateui's naïfs dont Tattention et Tâme ne sont troublées par aucune préoccupation étrangère : il va leur manquer le vaisseau, avec ses grandes ombres d'une lieue sur les vagues ; le vaisseau, théâtre, spectateur et acteur lui-même quand on raconte entre ses flancs l'histoire d'un autre vaisseau.
Ne pouvant leur rendre ces avantages, je vais du moins laisser à ces récits leur physionomie vivante et familière, la liberté du dialogue, celle dont Gandolphe usait après Socrate, Platon, Lucien, Sénèque et Montaigne, qui lui étaient parfaitement inconnus. Pour être présentée sans façon, la vérité n'en est pas moins la vérité, elle n'en est peut-être que plus la vérité.
Les matelots de la Coquette d'Ajaccio disaient :
— Racontez-nous donc votre histoire, maîtie Gandolphe.
— Vous faites fort bien de l'appeler mie histoire, car rien n'est plus vrai.
— Nous savons que vous ne mentez jamais.
— Il me serait difficile de mentir : je n'ai que de la mémoire; quand elle s'arrête, je m'arrête, absolument
6 RISTOIRE
comme le bâtiment quand le vent est mort. Bonsoir !
— Est-ce mi naufrage ?
— Et un fameux encore! tenez! c'est mieux que ça... Passez-moi le tabac^ j'ai soit de fumer.
— Je vais vous avoir du feu, maître Gandolphe : partez !
— C'était en 4815, le 13 février (1), comme je vous le dis.
— Bon ! il devait faire froid.
— Pas du tout ; nous étions presque sous la ligue nous revenions de Chandernagor et nous allions à Brest.
— Diable !^non, il ne devait pas faire froid. On dit que, lorsqu^on est sous la ligne, il n'y a qu a tenir un œuf dans la main, pendant une minute, et il est cuit.
— La main aussi.
— Mousse, silence ! Allez, maître Gandolphe, allez !
— Or, il ventait la peau du diable cette nuit-là ; la barbe nous fumait. Nous étions menacés d'un grain.
(I) Celte date est parfaitement exacte. — Voir l'ouvrage de nigge, intitulé : « Report of tlie commissionnary of inquiry in to the State of Ihe colony of New-South-Wales. >^ Rapport du commissaire denquête sur l'état de la Nouvelle-Galles du Sud. On trouve dans cet ouvrage, ou plutôt dans ce rapport, les principaux détails du grand procès criminel qui se rattache à l'hisloire racontée par le naïf matelot.
Comme nous étions dans des parages où les vaisseaux qui vont aux Indes et ceux qui en'reviennent se croisent souvent, et que ces rencontres sont dangereuses au milieu de la nuit, on m'avait placé en vigie sur le beaupré, afin de signaler les bâtiments qui courraient sur nous. Jolie position ! on eût aussi bien fait de me reléguer à tond de cale, car il faisait noir conmie du goudron. La Belle Arûne, c'était le nom de notre brick, semblait naviguer sur une mer de café.
Avec cela, il pleuvait une bénédiction, la mer était gonflée comme une grenouille ; mon caban pesait cinq cents livres; mes bottes me faisaient tenir roide sur le beaupré, comme un cavalier de plomb. Je ruisselais. Vous dire si je tenais les yeux ouverts, c'est chose bien inutile : on ne dort pas quand on est à pareille noce ; mais c'était bien peine perdue.
Écoutez ! sur le coup de minuit (1), à l'heure du quart, sans savoir d'où venait la poussée que je ressen-
(1) Ici, maître Gandolphe commet une légère erreur. Le lieutenant Thompson affîrme, dans sa déposition devant la cour de Sidncy, que la rencontre des deux navires eut lieu entre dix et onze heures : beftceen ien anà eleien. Le témoignage d'un officier de marine, en pareil cas. est infiniment préférable à celui d'un matelot de marine marchande, qui ne sait jamais l'heure qu'à peu près.
tis dans le dos^ je fus lancé comme un palet à quinze ou vingt pieds devant moi, sur le beaupré,, qui, après s'être enfoncé dans Teau et m^avoir entraîné, au point que je bus un tonneau d'eau salée, se releva et me rejeta, les quatre fers en Tair, sur le pont. Je tombai au milieu de toutes sortes de choses qui tombaient : mâts, cordages, vergues, barriques, hommes, nous nous mîmes tous à culbuter et à rouler ainsi de l'avant à l'arrière, avec des cris, des hélas, des pleurs et des jurons à fendre le ciel. Ça ne dura pas longtemps {which did not last more than two or three seconds) : l'accident ne prit pas plus de deux ou trois secondes, — déposition du lieutenant Thompson ; — mais, si peu de temps que cela dura, je devinai la cause de cette agréable surprise. Au lieu d'être accostés par devant, comme nous le craignions, nous venions d'être abordés par derrière, et de la belle façon que je vous dis. En deux minutes, la Belle Arsène^ qui avait été construite à Brest, qui sortait pour la première fois du port depuis la paix, un brick joli et fier comme une demoiselle, qui filait se£ dix nœuds sans se mouiller la cheville, eut les reins fracassés, râla deux ou trois fois que c'était à faire pitié, et piqua une tête dans la grande tasse, où nous irons tous boire, qui plus tôt, qui plus tard, s'il plaît à Dieu, au
grand saint Elme et à tous nos saints patrons du paradis. Passez-moi du tabac.
— Est-ce que votre histoire est déjà finie ? demanda le mousse.
— Imbécile,, comment veux-tu qu'elle soit finie, puisque maître Gandolphe est là ! Elle serait finie si...
— Silence ! dit le maître d'équipage. La parole est à maître Gandolphe. Nous omTonsdes oreilles comme des sabords, maître Gandolphe : continuez.
— Maître Honorât a raison, mon histoire n'est pas finie, et pourtant le mousse n'a pas tort.
— Il a tort, il n'a pas tort, expliquez-vous.
— C'est tout expliqué : il y a un trou dans mon histoire; et comme je ne veux pas mentir, je ne sais que fourrer dans ce trou pour vous faire comprendre ce que je n'ai jamais compris moi-même.
— Quoi donc, maître Gandolphe ?
— J'ai eu beau me prendre la tête à deux mains, tordre comme une corde mes souvenirs, presser ma mémoire à en devenir fou, je n'ai jamais pu m'expliquer comment, après une catastrophe où tout avait péri, bêtes et gens, bois et fer, toiles et cordages, sans qu'il ait flotté seulement sur l'eau une éponge, je me suis trouvé, moi seul, moi unique, rien que moi sur vingt-
cinq liommes d'équipage et trente-trois passagers^ sur
le vaisseau qui nous avait si bien coudoyés en passant.
— Cela arrive pourtant quelquefois^ maître Gandolphe.
— Faut bien le croire, puisque me voici.
— Et qu'est-ce que c'était que ce vaisseau ?
— Un anglais.
— C'est fait pour vous, maître Gandolphe.
— Oui, un anglais, une espèce de grosse gabare (\). Mais nous causerons de qa plus tard ; pour le moment, qu'il vous suffise de savoir que, lorsque je rouvris les yeux et que je me secouais les oreilles, — et tout ça, façon de parler entre nous, mes bons camarades, car je ne pouvais rien secouer du tout, tant j'étais aplati, moulu , abîmé dans un étourdissement qui m'a duré plus de trois jours, — je crus être chez le vieux Neptune, ce patron des naufragés. J'avais des tas de voiles et de toiles goudronnées sur les bras, sur les jambes, sur la poitrine, bref, sur tout le corps, et j'entendais marcher
(1^ Store-ship. — Un vaisseau-magasin. — Celui-ci conterait, dit Ihompson : instruments of hushandry, clothings for ihe troops and convicts, and other necesmries : meubles de ménage, instruments d'agriculture, habillements pour les troupes et les condamnés, et autres objets d'utilité.
DE CENT TRENTE FEMMES. il
sur ma tête. Un moment je me figurai que j'étais parmi les poissons^ dans le ventre d'une baleine. Peu à peu le bon sens me revint, je crus voir le jour à travers le fouillis sous lequel j'étais enterré : quelques minutes après, je ne doutai plus que j'étais encore vivant et sur un vaisseau.
— Et vous n'aviez rien de cassé ?
— Ma pipe.
— Mais, vous étiez prisonnier des Anglais?
— Ah ! mousse, où as-tu appris l'histoire? En 1815, nous étions les meilleurs amis du monde, nous et les Anglais ; ils ne nous avaient rien fait, nous ne leur avions rien fait, nous nous mangions dans la main. C'était la paix. Vive la paix ! ah! la paix avec les Anglais ! Est-ce qu'on fait jamais la paix avec les Anglais ?
Les dernières dents de maître Gandolphe grincèrent.
— Voyons, maître Gandolphe, il ne s'agit pas des Anglais pour le moment.
— Il s'agit toujours des Anglais. On voit bien que vous êtes jeunes. Ah ! si vous étiez vos pères ! Figurezvous... non, vous ne pouvez pas vous figurer. Ils sont roux, ils ont les dents blanches, les ongles longs, ils ne parlent pas comme nous... ils appellent le pain bread
et ils n'en mangent pas ; et alors, pourquoi ont-ils du pain ? Tout ça c'est pour nous vexer, rien que pour nous vexer.
— Pourtant, maître Gandolphe, sans les Anglais vous périssiez.
— J'aurais mieux aimé périr que d'être sauvé par les Anglais. Je ne dis plus rien.
Gandolphe boutonna sèchement son caban, enfonça son bonnet jusqu'aux oreilles; il devint du marbre. 11 ne fut plus qu'à sa rage contre les Anglais.
— Allez-vous nous laisser longtemps en panne comme ça, maître Gandolphe ? Nous ne sommes pas des Anglais, nous autres; voyons...
— Je ne dis plus rien, répéta Gandolphe en mâchant le tuyau de sa pipe qu'il pulvérisait.
— Nous ne les aimons pas plus que vous.
— Vous avez pris leur défense.
— Allons donc !
'—Père Gandolphe, vous qui ne mentez jamais, vous vous servez là d'un motif... dites plutôt que vous n'avez plus rien à nous dire.
— Je n'ai plus rien à vous dire l
— Dites que vous avez perdu tout à fait la mémoire...
— J'ai perdu la mémoire ! moi qui n'ai oublié ni le nom d'un seul de ces gredius-là, ni une seule de leurs paroles,, car j'ai le malheur de savoir l'anglais; j'ai payé assez cher pour l'apprendre : cinq amiées de ponton ! quel professeur ! Vous allez voir si j'ai perdu la mémoire.
Le piège tendu à l'amour-propre de maître Gandolphe avait réussi ; il reprit ainsi en allumant une autre pipe :
— De dessous mes décombres^ j'entendis une voix qui disait tout bas :
— Est-ce toi, Ascott ?
Une autre voix répondit avec la même précaution :
— C'est moi. Carter.
— As-tu vu nos hommes, Ascott?
— Oui.
— Combien en as-tu vu ?
— Autant que tu m'as dit : tous ceux que tu m'as désignés.
— Douze?
— Oui, douze, Içs meilleurs : Herman, Creei), Har-
i \ HISTOIRE
risson, Murray^ Hanson, Horsley, Lindsay^ Rickards, Samuel^ Chapman^ Grenfel,, Taylor (1).
— Ce sont, en effet, les meilleurs, les plus solides, les plus braves du Niagara. Cœurs d^acier, bras de fer; vrais Anglais. Mais les autres?
— Les autres suivront Texemple de leurs chefs. Es-tu satisfait ?
— Aseott !
— Plaît-il ?
— Est-ce que le lieutenant Thompson' ne nous observe pas en ce moment ?
— Non, il a bien les yeux tournés de ce côté-ci, mais
(/) NiMEs [noms]. OFFENSES [délUs).
Jobo Hermao, murder [mefirtrier]^ gi
Green, Id.
HarrissoD, Id.
Murray, 13.
HansoD, Id.
Horslcy, H.
Lindsay, li.
Rickards, Id.
Samuel, Id.
ChapnaaQ, Id.
Grenfe!, Id.
Taylor, - Id.
Ce tableau est extrait de l'ouvrage de Weatworlh, intitulé . A slalisLical historiccl and polilical descriplion of Ihe colony of New-Soulh IValcs and ils dépendent selHemens 7i van Diemen's land.
IBDICT.