ARRET
{coîipable),
death executed
[exéculé).
Id.
Id.
Id.
life (prisonnier
pour la vie).
Id."
death executed.
Id.
discharded [ac-
quillé).
Id.
death [àmorl).
Id.
Id.
Id.
Id.
Id.
Id.
Id.
confined in Ihe
gaol {cachai).
Id.
death (à mert).
Id.
Id.
c'est pour s'assurer que la rencontre que nous avons faite de cette coquille de noix n'a pas écorché le nez da Niagara, Il travaille à son rapport. Le lieutenant Thompson fait toujours des rapports.
— Continue le tien, Ascott. Comment as-tu présenté la chose aux douze chefs que tu viens de me nommer ?
— Nettement; j'ai joué ma tête avec eux.
— C'est toujours comme ça qu'il faut jouer pour gagner. Va !
— Je leur ai dit : Voici de quoi il s'agit...
— Passe, je sais l'affeire.
— D'abord on s'empaiera du capitaine du Niagara, sir Forster.
— Très-bien, Ascott ! marche, marche, nous sommes sur du feu.
— On s'emparera du second et du lieutenant.
— Et les officiers ?
— Quant aux officiers, on verra.
— C'est toujours ton idée, Ascott ; tu crois que les officiers passeront avec nous ?
— Oui, les plus jeunes. Songe à ce que tu leur proposeras. Quelle fête ! quelle noce !
— N'y compte pas trop, Ascott ; prends tes mesures en consécfiience. Continue, grand diable !
— Je leur ai dit qu^'une fois les maîtres du Niagara, ils ne feraient aucun mal ni au capitaine Forster, ni à aucun des officiers de l'état-major. Ceux-ci seraient tout simplement désarmés et gardés à vue : voilà tout.
— Ont-ils accepté cette condition?
— Tous. Je leur ai dit encore^ qu'il ne serait commis à bord aucun pillage, aucun vol, de quelque nature qu'il fût ; ils ont pareillement accepté.
— Vrai Dieu ! ce sont de petits anges que ces hommes-là, Ascott. Et le chapitre des boissons, tu n'en parles pas?
— 11 a été plus difficile à traiter , ton satané chapitre.
— Je m'y attendais ; mais file du câble, Ascott, file. Parle.
— Ils voulaient tous, après la capture du Niagara, disposer comme ils l'entendraient des cent cinquante barriques de rhum qui sont à bord. J'ai dit non, fermement non. Carter, ai-jf^ ajouté , aura la garde des cent cinquante barriques de rhum ; il n'en sera pas bu une seule goutte sans son ordre.
— Bien parlé !
— Il y a eu des résistances, de fortes résistances. Carter.
DE CENT TRENTE FEMMIIS. n
— Et ont-ils accepté enfin ?
— A peu près. Us exigent la triple ration.
— Triple ration ! c'est éncrme. Diable !
— Cela ou rien^ m'ont-ils répondu.
— Triple ration !
— Je ne pouvais plus reculer, ils avaient notre secret.
— Silence, Ascott ! le lieutenant Thompson vient vers nous.
— Oui... il mâche quelque rapport.
— Il va nous parler.
— Écoutons.
Et en effet, dit maître Gandolphe, le lieutenant du Niagara leur demanda :
— Avez-vous remarqué quelque dégât à la proue du vaisseau, Ascott?
— Non, lieutenant, non.
— Et vous. Carter ?
— Ni moi non plus, lieutenant.
— Le beaupré n'a pas souffcit?
— Du tout.
— Etrépcron?
— Il est parfaitement sain.
— Avez-vous recueilli quelques débris du vaisseau que nous bvous si nialheureusemeiit coulé?
— Aucun, lieutenant. Il est mort tout entier.
— Très-bien! Veillez aux manœuvres; je vais faire mon rapport.
— Tu disais donc, Ascott, qu'ils exigent trois rations de rhum par jour?
— Oui.
— Ils sont modestes, les gredins.
— Us veulent aussi le partage immédiat de tout le tabac qui est à bord du Niagara.
— Tout le tabac ! ah çà ! mais ces coquins-là oublient donc que si nous réussissons ils entrent en partage d'une marchandise cent fois plus précieuse que le rhum, le tabac et Targent? Quand nous leur proposons d'en avoir la libre possession avec nous, ces gentilshonnnes font les difficiles, ils discutent, ils font la petite bouche... mais ils mériteraient!...
Carter jrappa du pied sur le pont, et rien qu'à ce coup sec et énergique je devinai quel honniie ce pouvait être. Le son me dit la cloche. Tout ce qui se trouvait autour de lui en fut ébranlé, connue un cabaret de porcelaine sur un guéridon.
— Ne te fâche pas. Carter; c'est fini. Une fois l'af-
faire faite^ ils consentent à te remettre le commandement (lu Niagara, que tu conduiras où diable tu voudras,, pourvu que ce ne soit ni aux Indes, ni en Angleterre^ où ils seraient infailliblement pendus.
— C'est mon affaire. Nous retournerons à Madagascar. La reine de Tile est en guerre avec l'Angleterre ; elle sera fort contente de nous avoir à son service, (l'avoir en nous des matelots, des charpentiers, des pilotes, etc. On ne refuse pas un pareil cadeau.
— Je leur ai dit, poursuivit Ascott, que Texécution aurait lieu au dernier coup de minuit, la nuit prochaine. Deux heures avant minuit la distribution des armes leur serait faite dans les cadres, et eux, à leur tour, la feraient aux autres matelots. Maintenant, Carter, voyons, qu'as-tu fait de ton côté pour la cause ?
— Exactement tout ce que tu as fait, Ascott ; seulement, j'ai mis dans notre projet trente-six matelots au lieu de douze, ce qui, en tout, nous donne plus de la moitié des hommes dont nous avons rigoureusement besoui. Je n'avais promis que double ration de rhum ; mais puisque tu es allé jusqu'à trois, ils auront trois rations. Je ne dois rien te cacher, Ascott, tout allait au gré de mes désirs; point d'hésitation, point de refus. La seule difficulté, une terrible difficulté, est venue à cause de toi : tout
a été sur le point d^échouer à cause de cette difficulté.
— Qu'est-ce donc, Carter ?
— Quand j'ai eu fini de parler, de dire à tous mes camarades ce que nous attendions d'eux et ce qu'ils auraient de nous, le mulâtre Samuel est sorti des rangs et m'a dit : Moi, je veux, pour être des vôtres, que personne ne me dispute Proserpine !
— Ah ! il veut Proserpine, dit Ascott, il veut Proserpine !
Et Ascott frappa sur le pont avec encore plus de vigueur, si c'est possible, que Carter ; le coup faillit iir atteindre à l'épaule. 11 me l'aurait Lrisée comme un œuf s'il m'eût touché. Il y eut un grand moment de silence après Texplosion d' Ascott, qui répéta pour la dixième fois : Ah ! Samuel veut Proserpine ! Et il ajouta entre ses dents, de peur d'être entendu de ceux qui allaient et venaient autour de lui, car le jour grandissait de plus en plus : Ni lui, ni cent, ni mille, ni cent mille connue lui ne passeront seulement la main sur les cheveux de Proserpine. Je n'entre dans le complot que pour l'avoir, et on me la disputerait ! Mort et malheur à celui qui osera me la disputer, même en pensée ! je lui ouvrirai la poitrine avec ce couteau, et je lui mangerai le cœur comme on mange une orange. — Un vil^ un af-
DE CENT TRENTE FEifMES. 21
freux mulâtre poserait sa patte de singe sur ses épaules blanches ! Qu'il y vienne ! qu'il y vienne donc ! Il a six pieds, eh bien î je lui enlèverai la joue dans une seule morsure. Tu sais comment je mords, Carter ! ma bouche vaut tes mains. Le nègre Samuel ! oh ! le nègre Samuel ! j'ai laim de ce nègre. Non ! non ! ce n*est pas possible î Et tu ne lui as pas craché au visage quand il t'a fait une pareille proposition ? et tu n'as pas essuyé la souillure avec ton pied ? qu'as-tu fait enfin ? Ne ris donc pas. Carter ! réponds !
— J'ai accordé ce qu'il demandait.
— Tu as accordé?.... tu lui as promis Proserpiue ?
— Oui !
— Non !
— Oui, te dis-je. Sanmel avec nous, nous donne vmgt hommes ; Samuel contre nous, nous enlève presque tout l'équipage. Il iailait choisir. Doue, j'ai accepté.
— Au fait, tu as bien agi, reprit Ascott avec une résolution si cahne, que je me peignis sans peine et sans avoir besoui de la voir la formidable impassibilité de son visage. Tu as bien fait. Une heure après le succès de notre affaire, le mulâtre Samuel sera jeté par-dessus bord.
— Je t'aiderai, Ascott.
— Merci, j'y compte, Carter
— Nous avons tout dit, n'est-ce pas ? reprit Carter. Séparons-nous maintenant.
— Pas encore, Carter.
— Tu as encore quelque chose à me dire?
— Oui.
— Quoi donc, Ascott ?
— Écoute.
— Tu souris, Ascott?
— J'aime Proserpine, reprit Ascott, comme tu aimes Caroline Prior.
— Oui, eh bien?
— Eh bien , l'Irlandais Preston, comme le mulâtre Samuel, ne veut entrer dans le complot qu'autant que nous lui assurerons l'entière et absolue possession de la jolie Caroline Prior.
— Caroline Prior !
Au mouvement élastique du pont qui s'éleva et s'abaissa comme le dos d'une baleuie blessée , je sentis que Carter avait bondi et était retombé trois ou quatre pas plus loin. Il redit avec rage ; — Caroline Prior î mais il ne sait pas que j'aimerais autant qu'on m'arrachât toutes les dents avec des tenailles rougies au feu que de voir quelqu'un effleurer seulement le bas de la robe
de Caroline Prior î mais je passerai sur lui comme nous avons passé cette nuit sur ce navire dont nous ne savons pas même le nom ; il ne restera pas même de lui le tourbillon^ Fécume que ce navire a laissés en sombrant corps et biens au milieu de la nuit, au milieu de Tabîme. Il ne sait pas ce que pèse ce bras quand il s'abaisse : qu'il ne le sache jamais !
— Assez! Carter, assez! dit Ascott en prenant les deux poignets gonflés de veines de Carter: assez! ce jeune homme a de Tinfluence sur l'équipage. Il est insolent^ c'est vrai; mais il a quelque bravoure. Nous avons besoin de lui : attends du moins que nous ayons réussi, alors...
— Alors nous réglerons nos comptes.
— Soit, Carter; mais jusque-là étouffe ta colère; rentre-la dans le fourreau et mets la main sur la poignée. Meurs, mais tais-toi.
— Je me tais.
— Je t'aiderai aussi. Carter. Compte sur moi pour te débarrasser de l'Irlandais Preston, comme je compte sur toi pour me débarrasser du mulâtre.
Les deux mains de fer des deux matelots se rencontrèrent.
— Cette fois, tout est dit, n'est-ce pas, Ascott ?
— Toutj répondit Ascott^ qui dit à son tour : Cette nuit!
Il ajouta : Le coup de main accoiïipli, le capitaine Forster, le second^ sir Grant, le lieutenant Thompson et tous les officiers seront mis aux fers, gardés à vue, le pistolet sur le cœur.
— Maîtres du Niagara, nous descendrons aussitôt par la grande écoutille, dit Carter.
— Et nous remonterons par celle-ci, ajouta Ascott, avec nos cent trente... mais silence! j'ai entendu du bruit sous le vent... ce n'est rien... oui, nous remonterons par cette écoutille, vainqueurs, triomphants, portant dans nos bras... Dire que dans quelques heures c'est par là que nous repasserons...
Et dans son enthousiasme expressif, saisissant par un bout la grosse toile goudronnée qui masquait la grande écoutille du gaillard d'avant, et qui me cachait aussi, il la renversa brusquement sur elle-même... j'étais découvert ! j'étais perdu !
— Un homme ! dit Ascott : — Fais-en un cada>Te, riposta Carter. Tue-le !
• Ascott se jeta sur moi comme une hyène et me i)rit le cou; j'allais mourir. Je n'eus que le temps de crier : Français !
— Arrête ! lui dit Carter. S'il nous a entendus^ il peut n'avoir rien compris.
— Sais-tu l'anglais? nie demanda Ascott^ dont le souffle nie glaça le visage^ dont les yeux pleins de sang étaient sur mes yeux, dont les mains arrondies et crispées s'éloignèrent mi peu de mon cou afin de laisser sortir une réponse de mon gosier.
Je ne répondis pas.
— Tu vois, dit Ctirter, il n'entond pas l'anglais. C'est un des naufragés de cette nuit....
— Que faites-vous donc là? cria le lieutenant Thompson aux deux matelots.... on va dire la prière.
— Lieutenant^ répondit tranquillement Carter, nous donnons des soins à un pauvre matelot français, à demi-mort, tombé cette nuit conmie un goéland sur le pont du Niagara.
— Un Français ! un naufragé ! enmienez-le. Ceci va admirablement compléter mon rapport, dit le lieutenant. Emmenez, emmenez donc !
— Nous ne pouvons que vous l'apporter, lieutenant. Et Ascott et Carter, me prenant l'un par les pieds, l'autre par la tête, me portèrent, du gaillard d'avant au
gaillard d'arrière, au lieutenant du Niagara, afin qu'il pût compléter son rapport (1).
(1) Le lieutenant Thompson fut, plus tard, comme on le verra plus loin, d'un grand secours dans le procès du Niagara devant la cour de l'amirauté de Sidney. Son esprit d'ordre et sa rectitude de jugement abrégèrent considérablement le parcours d'une alTaire si grave et si compliquée.
— Voilà une fière histoire, maître Gandolphe.
— Vous n'êtes pas au bout, mes enfants ; vous n'êtes pas au bout.
Le pilotin se frotta les mains avec joie ; le mousse s'accrocha conmie un singe aux basses enfléchures, pour être aux premières loges, selon son expression. Malgré leur impassibilité orientale, les matelots paraissaient impatients de voir maître Gandolphe reprendi'e le fil de son récit.
Il continua ainsi :
— Depuis plus de quarante ans que je me promène en long et en large sur le grand pré, j'ai vu bien des tremblements sur les vaisseaux où j'ai servi, mais jamais... N'anticipons pas.
— Maître Gandolphe, voulez-vous ma pipe ?
— Maître Gandolphe, voulez-vous du tabac ?
— Maître Gandolphe, ne vous dérangez pas; quand vous voudrez du feu...
— Maître Gandolphe^ si un petit verre vous était agréable...
Il n'est sorte de politesses qu'on ne fît au vieux marin pour rengager à ne pas négliger une seule syllabe de sa narration.
— Vous dire, poursuivit-il, que j'avais une idée bien nette de ce qui m'était arrivé en si peu de temps^ ce serait vous tromper; et je ne fume pas de ce tabac. On ne passe pas d'un brick qui revient des Indes sur un troismâts qui s'y rend ; on n'est pas lancé conmie un bouchon de liége du milieu d'un équipage français au milieu d'un équipage anglais; on ne reste pas huit heures aplati, étoufte sous une montagne de toiles, de vergues et de cordages; on n'entend pas ce que j'avais entendu, on n'est pas à demi étranglé, sans qu'il vous en reste quelque chose. Il m'était resté un hébétement dans les idées et un ètourdissement dans le cerveau connne si j'avais bu un bidon entier d'eau-de-vie. Pourtant je n'avais pas perdu toute présence d'esprit : je me disais toujours : N'oublie pas, Gandolphe, que tu ne sais pas 'anglais, ou tues étranglé. Bien m'en prit; car après qu'on m'eut fait avaler je ne sais combien de tasses de
bouillon et beaucoup de verres de rhuni, vu que ces brigands d'Anglais sont pleins d'humanité en mer, à Fendroit des naufragés, faut le dire à leur éloge et pas du tout à celui des Américains, les plus ladres de tous les océans, le lieutenant Thompson, en présence du capitaine Forster et de huit ou dix officiers, me taima d^'uue foule de questions comme si j'avais été au catéchisme. Tout cela, bien entendu, en français : « Où alliez-vous ? — A Brest, mon lieutenant. — D'où veniez-vous? — De Chandernagor, mon lieutenant* — Comment se nommait vôtre vaisseau? — J'essuyai mes yeux avant de répondre : la Belle-Arsène. — De quoi étiez-vous chargés? — Nous revenions sur lest, mon lieutenant. — Combien étiez-vous d'hommes à bord?
— Dix-sept, mon lieutenant. — Comment vous nommez-vous? — Jean-de-Dieu Gandolphe, conmie mon père, mon lieutenant. — Avez-vous reçu quelque blessure en étant précipité sur ce vaisseau? — Aucune, nvan lieutenant. — Où souflrez-vous, maître Gandolphe ?
— J'ai faim, mon lieutenant. » Cette réponse mit fin au satané interrogatoire de ce brave lieutenant Thompson, qui fit signe à un jeune officier de me faire servir à déjeuner. Puis, il m'adressa encore ces dernières quesx tions : a Savez-vous où nous allons ? — Non, mon
lieutenant. — Nous allons à la Nouvelle-Hollande, — Ça m'est bien égal, mon lieutenant. — Avez-vous une autre profession,, outre celle de marin? — Je suis charpentier. — Voulez-vous faire partie de notre équipage? — Je veux tout ce qui ne sera pas contre la France. — Vous êtes un brave homme, me dit une autre voix. Je me retourne : c'était le capitaine Forster, le commandant du Niagara. — Oui, vous êtes un brave homme, répéta-t-il ; qu'on ait soin de lui, » dit-il au second, master Grant.
Si le bon Dieu descendait un jour sur la terre, il ne prendrait pas une meilleure, une plus respectable figure que celle du capitaine Forster ; et si le diable accompagnait le bon Dieu dans la traversée, il n'en endosserait pas une plus repoussante que celle du second.
Le capitaine Forster avait les cheveux gris, fins et légers autour du front, de petites touffes qui semblaient lui dire quand il marchait : bonjour capitaine ! bonjour î
L'autre, master Grant, les avait roux et taillés en brosse au beau milieu de la tête. Grand et mince comme un peuplier, le capitaine portait la tête haute et dégagée; et quand il vous regardait, ça vous faisait dans le cœur l'effet d'une bonne nouvelle. Ses yeux étaient
bleu-de-femnie; bons^ très-bons^ doux, mais fiers pourtant. L'autre les avait je ne sais trop comment^ et il n'y a pas de peintre qui pourrait le dire. Le capitaine Forster vous regardait toujours en face comme le soleil, master Grant toujours de profil comme un couteau.
Quand j'eus bien bu et bien mangé, je me dis à part moi : Ah çà ! maintenant, Gandolphe, tu ne peux te dissimuler qu'à bord de ce bâtiment, qui t'a sauvé s'il t'a fait périr, il va se passer des événements dont la surprise n'amus-era pas tout le monde. Dois-j« ou non en prévenir ce bon capitaine qui m'a dit en me frappant sur l'épaule : Vous êtes un brave homme ? » Ma conscience me répondit : Oui ; ma colère me dit : Non. C'est que j'ai été cinq ans prisonnier des Anglais, moi; cinq ans prisonnier sur les pontons, dormant dans de l'eau pourrie ! mangeant des chiens^ des chats, des rats, et quand j'en avais encore ! dévorant du pain \ûem de vermine, fouetté trois fois jusqu'au sang!... « Je ne dirai rien, m'écriai-je en mettant les deux pieds sur le milieu de ma conscience. Anglais contre Anglais, qu'ils se tuent î plus il s'en tuera, mieux vaudra ' Allez donc !» — Je n'étais pourtant pas bien décidé encore : le capitaine Forster m'avait dit : « Vous êtes un brave
homme. Qu'avait-il besoin de me dire cela? — Après tout, me disais-je encore,, ils ne vont pas s'égorger à première \Tie : d'abord je ne sais pas de quoi il s'agit. L'intention des révoltés est sans doute de demander certaines choses qu'on leur accordera peut-être ; et si on les leur accorde, eh bien , il n'y aura pas de rébellion, pas de révolution à bord du Niagara. Tout s'arrangera pour le mieux, et ma conscience ne viendra pas me dire à l'oreille en me la pinçant : Gandolphe, tu es un gredin, tu n'as pas averti le ca*pitaine Forster de ce qui devait se passer à son bord. — Donc, il ne se passera rien. »
J'étais d'autant plus de cette opinion, que la physionomie de l'équipage du Niagara était calme comme un bol de lait. On allait, on venait, on travaillait,- on causait sur le pont ; et encore causait-on tout bas ; car on ne crie pas sur les navires anglais; ah ! mais non.
Et quel ordre ! quelle discipline ! quelle éternelle propreté à bord ! Ces canailles d'Anglais ont des mains de fée pour polir les cuivres, lustrer le fer et vernir les cuirs. C'f'st de la bijouterie, quoi ! de la vraie bijouterie fine. On mangerait de la crème sur les plats-bords.
Je vous disais donc que l'équipage n'annonçait dans ses intentions ni dans ses allures rien qui fit prévoir ou
craindre quelque chose de bien sérieux pour le capitaine et pour son entourage d'épaulettes. Et puis, depuis dix ans j'avais tant vu cuire de révoltes sur mer et j'en avais vu si peu servir sur la table,, que je continuais à me tranquilliser de plus en plus.
Cette indifférence des marins du Niagara alla même si loin^ que vers Taprès-midi elle me retira un peu de cette confiance absolue dont je vous parle.
Ils me paraissaient trop gais : beaucoup portaient des rubans verts et roses à la boutonnière de leur veste. Pourquoi ces rubans? — ces rubans qu'ils avaient Tair parfois de se désigner du regard comme pour se dire : a J'en suis^ tu en es aussi, nous en sommes tous. » Était-ce un signal? Et si c'était un signal, la conspiration tenait donc toujours? Mais pourquoi cette conspiration ? Cette conspiration où il s'agissait, si j'avais bien entendu sous mes toiles goudronnées, de s'emparer, au moment donné, de cent trente... cent trente quoi ? — Qu'y avait-il de si précieux dans l'intérieur du Niagara? A qui le demander? — Me l'aurai ton dit? — Ma question n'aurait-eile pas éveillé les soupçons des matelots? — Cent trente quoi?... Et puis, qu'était cette Proserpine... qu'était cette Caroline Prior? — Deux femmes? Leurs maîtresses'' Leurs mai-
tresses enibarquées en fraude^ en cachette^ et déguisées, comme il arrive souvent, en matelots ? Mais quel rapport cela avait-il avec une révolte?... Cent ^^ugt hommes d'équipage ne s'exposent pas à des châtiments terribles pour de petites questions. . . « Ah çà ! mais, me dis-je à la fin : Eu tombant en flèche du beaupré de la Belle-Arsène sur le pont du Niagara, j'ai donné en plein avec la tête contre le bois... j'ai été secoué comme mi panier à salade... Est-ce que mon cerveau ne serait pas détraqué? est-ce que je n'aurais pas rêvé tout ce que j'ai cru entendre ? » Je connnençais à le croire, quand tout à coup je remarquai sous le vent de la misaine les deux matelots qui m'avaient porté, le matin, au lieutenant Thompson.
Ils causaient intimement avec un grand mulâtre et un jeune matelot qu'ils appelaient à chaque instant dans leur conversation gentle Preston, le gentil Preston»
Alors je me dis que je ne rêvais plus.
J'avais bien devant moi, sous mes yeux, mes 'quatre cheis : Ascott, Carter, Samuel le mulâtre et Preston l'Irlandais; et il était bien Irlandais; à son accent, il était impossible de s'y tromper : les Irlandais, voyezvous, sont les Gascons de l'Angleterre. On ne comprend pas la moitié de ce qu'ils disent : ils ne parient
pas. ils jacassent^ ils font trois gestes pour un mot ; ils ont des yeux au bout de chaque doigt et dix doigts à chaque main.
Vous me permettrez de vous dire comment étaient bâlis mes quatre drôles.
— Nous vous le permettons,, maître Gandolphe, nous vous le permettons.
Mais nous^ malgré notre profond respect pour la parole vénérée de maître Gandolphe^ nous^ son sténographe fidèle, nous n'accordons pas cette permission au vieux conteur. Nous lui retirons un instant la parole pour la remettre au lord juge-commissaire de la haute cour martiale de Sidney, capitale des possessions pénales de TAngleterre en Australie ; et nous copions de son rapport dans Taffaire criminelle du Niagara les pages suivantes extraites de VAsiatic Journal^ année 1813, septembre, neuvième cahier :
« L'accusé John Ascott est un homme de très-haute taille, quoiqu'un peu moins grand que Carter. Sa tête fortement caractérisée est pâle, mais d'une pâleur ardente, trahissant des passions qu'on pourrait appeler tempétueuses. Son front est celui de l'Hercule : dur, noueux et bas; comme Hercule, il a les cheveux courts, secs et bouclés, le cou ramassé d'un taureau, les épaules
voûtées^ la poitrine en forme de cuirasse. Il est plus imposant que réellement beau. Ses yeux^ qui sont plutôt grands que petits, connne chez tous les honmies forts, ont quelque chose de vague et de doux qui rappelle les yeux magnétiques du léopard. Ils sont bleus, picotés de pomts verts, et cachés sous des cils fort longs qui se croisent. Les plus belles dents du monde n'empêchent pas sa bouche d'avoir un aspect redoutable; elle est grande, relevée par le milieu : ce qui, poussant vers le haut la base de son nez, donne à tout son visage une expression ironique; expression qu'accuse encore plus profondément un sourire tranquille qui n'arrive jamais à réclat. Ses cheveux sont d'un blond cendré, comme chez tous les Saxons de race. Courts, musculeux, ses bras ne paraissent pas avoir la conscience du poids des objets qu'ils saisissent, quand ils sont trop légers. Jusqu'ici la passion dominante de John Ascott est la jalousie, mais la jalousie poussée jusqu'au désespoir, jusqu'à la folie. Celte constitution amoureuse et jalouse l'a déjà jeté dans de fort mauvais cas, et il est en droit de lui attribuer exclusivement la part sanglante qu'il a prise dans le procès criminel soumis en ce moment à notre appréciation juridique.
« Torn Carter a quelques points de ressemblance
avec John Ascott. Mais Carter est Gailois, et il doit à cette origine un teint moins blafard^ un front plus élevé, bombé au sonmiet, des cheveux moins blonds. D'une taille plus élevée, il est plus dégagé dans sa marche et plus libre dans ses mouvements. Il appartient néanmoins à cette même race d'hommes primitifs que l'Angleterre est trop heureuse d'exiler sur la mer. lîs sont trop vivaces pour rester sur le continent, qui ne pourrait en faire ni des ouvriers ni des agriculteurs. Il faut par leur nature turbulente qu'ils soient constamment aux prises avec la privation, le danger et la mort. La terre n'a pas assez d'air, dirait-on, pour leur poitrine.
Ce sont ces hommes qui , indifférents au froid du pôle, insensibles aux feux de l'équateur, plus forts que la fièvre des marais empestés de llnde, plus patients que les moucherons qui les dévorent dans les savanes d'Amérique, plus calmes que les autres hommes duNord, plus agiles que ceux du Midi, supérieurs en toutes choses à tous les hommes du continent, ont assuré à l'Angleterre l'empire inébranlable des mers.
Tom Carter est le vrai Anglais; l'Anglais robuste, soumis, patient sur la mer; désordonné, extravagant, miraculeux d'excès à terre dans le plaisir; mangeant
tout alors^ buvant tout^ aimant tout^ tuant tout dans Tivresse et se tuant lui-même.
c< L^Irlandais Preston^, surnommé le gentil Preston, est, au contraire, le type irlandais dans toute la force du mot. Traits fins, délicats; cheveux doux et noirs; front immense, vide de raison, mais plein de vent et de fantaisie ; menton rond et luisant : nez fort, transparent, moitié aquilin, moitié droit ; belles dents blanches et gaies comme les touches d'un piano; corps souple, toujours allant, toujours courant ; chevreuil, chamois, daim. Il était évident pour ses compagnons que Preston n'était pas matelot depuis longtemps; il se trompait souvent de manœuvre à bord du Niagara, et s'endormait pendant le quart; mais il compensait ces négligences par un esprit vif et charmant, par une grande bravoure dans le péril. On Tavait vu, dans une violente tempête, s'attacher une corde autour des reins, et se précipiter dans la mer, au milieu des requins. Généreux, prodigue, et non pas seulement en paroles, il semait les pièces d'or sur tous les points où l'on relâchait. Ces dépenses exagérées ont souvent intrigué les matelots du Niagara, qui se demandaient pourquoi, étant si riche ou si visiblement à l'aise, Preston s'exposait aux fatigues et aux souffrances de la mer. Le procès
dans lequel il figura au premier rang est la réponse à cette question^ qui était des mieux fondées. »
Ascott n'était pas tout à fait injuste^ connue l'est trop souvent la jalousie^ en peignant sous des traits atroces le mulâtre Samuel, le rival qu'il venait de découvrir. Car voici comme en parle le lord juge commissaire dans son rapport :
((Lewis Samuel est un homme de couleur. Il est né d'une nnilâtresse, esclave à la Jamaïque^ et d'uu capitaine brésilien, ancien corsaire. Il est le t\-pe d'une race qui n'a pas d'origine franche sur le globe et qui ne peut y laisser de trace; car il n'y a pas^ il ne saurait exister dépeuple mulâtre. Ces produits irréguliers ont des qualités morales et physiques qui ne répondent pas exactement aux qualités des autres individus de la vaste famille humaine. Le tempérament des umlâtres, leur force^ leur génie ont des propriétés exagérées sans analogie avec les facultés du reste des hommes. Leurs passions sont redoutables, leur dévouement et leur haine sans bornes ; et comme ils se sentent seuls de leur espèce fugitive, éphémère et très-injustement méprisée, ils joignent souvent à leur puissance d'organisation le plus dangereux de tous les vices, l'hypocrisie. Ceux de l'esclavage ne les quittent jajuais entièrement.
Plus énergiques que les nègres^, leur tige naturelle, ils tombent au-dessous des nègres dans Texplosion de leurs passions. Ils deviennent alors lions ou serpents. Ils sont rarement et franchement hommes ; toujours chevaleresques^ cependant^ quand Famour-propre les commande.
Samuel, qui^ à dix-huit ans, a déjà dépassé les plus grandes proportions des hommes, est d'une force encore supérieure peut-être à celle de Carter et d'Ascott. Ses nerfs et ses os sont d'acier, sous une peau fine et huileuse, semblable à celle des Indiens par le grain et par le poli. Ses mouvements déliés sont si rapides, si prompts, qu'il ne semble pas s'être mû en changeant de place. 11 ne marche pas, il bondit à la manière des animaux, — sans bruit ; on dirait qu'il a des houppes
veloutées sous les orteils, comme les carnivores en ont sous les pattes, afin de mieux surprendre leur proie. Il grimpe avec la légèreté d'un singe ; il nage plus vite qu'un requin ; il peut rester trois minutes sous l'eau sans respirer. On l'a vu prendre une barrique de rhum dans les bras, la soulever et l'incliner sur sa bouche et boire, et cela sans que ses bras aient tremblé, sans que ses jambes aient fléchi sous lui. Aucune fatigue ne l'abat, aucun effort ne l'étoime. 11 ne dort presque ja-
mais. 11 n'est que très-brmi daius le calme de la vie ordinaire ; mais dès qu'une passion Fallume, Samuel devient d'abord pâle comme un mort, puis rouge, puis sombre, puis presque noir. Le sauvage reparaît. Ses lèvres s'enflentj grossissent ; ce sont deux coulemTes ; ses dents étincellent derrière ce bourrelet de chair bleuâtre ; les veines de son cou se gonflent et se tendent comme des cordes ; un râle de bête fauve sort de sa poitrine haletante. Dans ces moments d'exaltation furieuse, une adresse inimaginable se révèle à cet homme déjà si adroit. 11 tue à cent pas, et à balle, tout être vivant qu'il peut apercevoir ; avec une corde qu'il déroule et jette à la manière des Charruas, il enlace le cou d'un ennemi à quatre mètres de distance, le noue, l'étrangle; et, avec le tranchant d'une hache lancée à quinze pieds, il fend soit une planche de chêne, soit une tête d'homme. »
Nous rendons la parole à maître Gandoîphe, qui ne se doutait pas qu'un jour le plus jeune de ses auditeurs intercalerait dans son récit, pour le compléter, les pages officielles du rapport d'un magistrat anglais.
— Toutes mes obser\'ations, reprit-il, ou plutôt continua-t-il, car il n'avait pas cessé de parler, toutes mes observations ne me doimaient pas une conviction aî>-
solue ; la conviction qu'une révolte allait^ dans quelques heures, éclater à bord du Niagara.
L^heure du dîner ou du souper, comme il vous plaira, fut annoncée par la cloche et le clairon, et Ton me dit d'aller m'asseoir à la table du maître canonnier, ce qui est une place d'honneur, comme vous savez.
On m'aida un peu à me lever, car je n'étais pas encore très-vaillant sur mes jambes, et je m'acheminai
vers le grand mât.
En passant devant la cuisine, une chose me frappa : ce fut la prodigieuse capacité des chaudrons et des marmites où cuisait le souper de Téquipage. J'avais déjà trop l'habitude des usages pratiqués à bord des navires de commerce et de guerre pour ne pas apprécier au premier coup d'œil le nombre de bouches par la dimension des chaudières. D'ailleurs j'avais été aide-cambusier à \)Oxdià& r Éri g one,]e, me connaissais en rations. Les chaudières que je voyais contenaient de la viande pour plus de trois cents personnes, et je n'estimais guère au delà de cent vingt hommes la totalité de l'équipage. Pour qui donc était le surplus, les autres cent quatre-vingt rations? Ma curiosité fut piquée. Il m'eût été aisé de la satisfaire en m'informant auprès des matelots; mais dans quelle langue, si ce n'est en anglais ? Et vous sa-
vez par quel motif de santé je m'étais interdit la langue anglaise abord du ?>iagara.
Pendant le repas, qui ne fut pas trop mauvais, rien ne vint éclairer mes doutes; rien ne trahit les projets des conspirateurs, si toutefois il y avait des conspirateurs.
Comme la soirée était horriblement chaude et lourde, tout le monde soupa sur le pont.
Je dus à cette circonstance de voir d'assez près la femme du capitaine Forster, une grande et belle dame, jeune encore, beaucoup plus jeune que son mari. Ce fut le second, sir Grant, qui lui donna le bras jusqu'au siège pliant sur lequel elle s'assit au moment où le dîner fut servi sur la table.
Les traits de madame Forster me parurent remarquablement beaux, quoiqu'elle eût les cheveux d'un blond de paille — ce que je n'aime pas — à donner envie d'y mettre le feu. Elle avait je ne sais com bien de mousseline entortillée autour de la tête, des épaules et des bras. Tout ce blanc la rendait encore plus blanche et plus rose. Elle prenait avec le bout des doigts, mangait et buvait du bout des lèvres, et répondait à peine aux prévenances du capitaine, qui en avait b^'aucoup et de toutes sortes pour elle.
Aux propos qui circulaient autour de notre table, je vis qu'elle était exécrée de lequipage. On lui reprochait sa hauteur, sa dureté, sa méchanceté même ; on allait jusqu'à Faccusation de cruauté. On mêlait à ces propos fort peu charitables le nom du second, sir Grant, aussi détesté, aussi abhorré que madame Forster.
Je n'attachai pas trop d'importance à ces opinions, sachant combien les chefs, quels qu'ils soient, et tout leur entourage sont en général peu aimés par les subordonnés. J'aimai mieux m'amuser des imprécations lancées contre le maître cambusier, qu'on appelait en manière de dérision lord Christmas (Noël en français, parce que Noël est l'époque des bons dîners). Onle traitait de ladre, d'avare, de rat ; il volait sur la bière, sur le rhum, même sur les œufs: car on prétendait qu'il les vidait à moitié dans leur coquille avant de les faire cuire. Maître Christmas (Noël) serait pendu à la première occasion.
Le capitaine Forster seul était respecté et chéri de ses matelots; je n'entendis rien dire contre lui pendant le repas. La cloche en marqua la fin, et la moitié de l'équipage se disposa à gagner en bon ordre ses hamacs. On m'indiqua sur la dunette une espèce de cabine où l'on enfermait les pavillons qui servent à l'usage des
signaux ; elle touchait à un petit salon placé à l'arrière du Niagara, et terminé par un balcon doré où le capitaine, pour son agrément particulier, avait placé des plantes grasses à Tépreuve des coups de mer et des ouragans.
Il y avait à peine une heure que je me reposais dans ma cabine, lorsque j'entendis un murmure de voix sur le balcon , à une très-petite distance de la mince cloison qui m^'en séparait. Quand je n'aurais pas voulu écouter, je n'en aurais pas moins tout entendu. Or, du moment où j'entendais tout, il n'y avait pas d'indiscrétion à voir quelles étaient les personnes dont la conversation, quoique tenue à demi-voix, arrivait jusqu'à mes oreilles.
Mon regard reconnut facilement à travers les fentes de la cloison le second, sir Grant, et la femme du capitaine, madame Forster. Lui était penché sur le balcon, elle, accoudée sur la balustrade, attentive aux mouvements de l'intérieur du vaisseau, et dans la position d'une personne qui craint toujours d'être surprise. Elle me parut intiniment plus animée que pendant le dîner ; elle ne disait pas un mot à sir Grant sans frapper avec le dos de son éventail sur le balcon. Je vais essayer de vous rapporter le sens de leurs paroles.
— Je VOUS dis pour la centième fois^ sir Grant, que je me suis aperçue de votre manège, et que je ne suis plus d'humeur à le soutfrir.
— Mais, madame...
— Tous les soirs, à neuf heures, reprit-elle d'une voix assourdie mais tranchante, quand cette infâme créature est sur le pont, vous y êtes aussi.
— Mon devoir m'y appelle, madame. Votre jalousie seule...
— A toute la clairvoyance d'une jalousie fondée. Votre devoir ne vous oblige pas à rôder sans cesse autour de ce rebut de l'Angleterre et du monde. Vous la trouvez jolie, n'est-ce pas bien jolie?...
— Moins que vous, madame.
— Pas de comparaison avec ce monstre, s'il vouplait, monsieur; si vous n'avez pas d'autre excuse, dispensez-vous...
— Je ne m'excuse pas; voyons, Jenny...
Madame Forster mordit son mouchoir.
— C'est vraiment une honte, reprit-elle, d'avoir à soufirir d'une pareille rivalité, une honte, une affreuse honte.
— Je vous jure que cette rivalité, madame, n'est que dans votre imagination exaltée; elle est chimérique.
— Ah ! elle est chimérique ! dit madame Forster en allant vers le petit salon,, sans doute pour s'assurer que personne ne pouvait venir les surprendre sur le balcon, et en revenant d'un pas rapide, les lèvres blanches de pâleur; ah! elle est chimérique! Lisez cette lettre de Caroline Prior en réponse à la lettre que vous lui avez écrite...
Sir Grant détourna la tête.
Elle le prit par le bras, et Tobligea à regarder la lettre qu'elle lui montrait.
— Lisez donc, mais lisez donc ! Je lirai pour vous.
« Monsieur, la malheureuse fille à laquelle vous vous a obstinez à écrire, quoique innocente devant Dieu, « est trop avilie aux yeux des hommes pour se croire a digne de répondre aux paroles d'affectueux intérêt « que vous lui adressez. Elle ne mérite que votre indula gence et votre pitié. Cependant, monsieur, si vous <( persistiez à lui demander les preuves d'un amour que « vous mériteriez d'une femme moins dégradée qu'elle, « elle aurait encore le courage de vous dire, dans une a confidence dont vous n'abuserez pas, elle en est sijre, « pour la rendre plus malheureuse qu'elle n'est déjà, a que son cœur, tout méprisable que la justice des
« hommes Ta fait^ appartient pour toujours à un autre. « Votre humble et dévouée servante,