‹ Histoire de cent trente femmesChapitre 5 sur 5 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

LA

LA

Toulon, mai 1793.

Ma chère Dl^ne,

Figure-toi quatre cents voiles de transport et cent voiles de guerre ; et sur ces vaisseaux trente-six mille soldats et dix mille marins! Toulon tremble sous le poids des canons et des hommes. On ne voit luire que des pommeaux d'épée^ des poignées de sabre^ des chapeaux goudronnés, des épaulettes. Quel bruit ! quel tiavail! quelle activité! pas de place dans les hôtels; les cafés regorgent; les rues sont trop étroites; on sera obligé de jeter la moitié de la population à la mer si cela continue. Mais où est la mer? la rade est couverte de vaisseaux de toutes dimensions et de toutes formes, depuis V Orient qui porte 120 canons jusqu'à

la frêle embarcation chargée de jeunes aspirants allant d'une rive à Tautre. La mer est parquetée; je n'ai pas assez de mes deux yeux pour tout voir, de mes deux oreilles pour tout entendre, de mes deux pieds pour me transporter partout, de mes deux mains pour suffire à tant de mains inconnues qui me les serrent (raternellement ; personne ne s'est vu et tout le monde se connaît. Qu'est-ce donc? c'est la guerre! la guerre, ma chère Diane, que je désire tant, dont je t'ai tant parlé aux premiers jours de notre jeune mariage. Oui ! c'est la guerre ! mais contre qui? Je l'ignore et nul ne le devine ici. Énigme terrible, formidable, qui se dénouera je ne sais où : sur l'Océan ou dans la Méditerrannée; nous sommes plus de cent mille à Toulon, qui nous demandons avec mie enthousiaste anxiété pourquoi nous sommes là et ce qu'on veut faire de nous. Le secret sera bien gardé, car ni les grands ni les petits ne le savent; mais la confiance est unanime. Jeunes et vieux, braves et inexpérimentés, s'unissent dans un cri qui retentit au fond de la cale d'airain des vaisseaux destinés à nous emporter, qui s'élève du bout de chaque vergue et ce cri est : La patrie ! G^ cri nous fait tous de la même ïainille, du même parti et presque du même âge. Que les jemies sont graves de réso-

lution, si tu voyais^ et que les vieillards sont beaux de fermeté !

Dans quel pays devons-nous descendre si TOcéan ne fléchit pas sous le poids de tant d'hommes et de vaisseaux? Allons-nous détruire, conquérir, civiliser? Je vois s'embarquer le physicien et le botaniste Hans la même chaloupe qui transporte l'historien et lingénieur. Sais-tu qui Ton rencontre sur les quais avec leurs malles et leurs caisses d'instruments? Monge, Fourier, Costaz, Malus, Say, de jeunes géomètres; Beauchamp, Nouet, Quesnot, Méchain, des astronomes; et des mécaniciens et des aéronautes. Conté, Hassenfratz, Adnès, Plazanet; des chimistes, Berthollet, Descostils; des minéralogistes, Doiomieu et Cordier; des botanistes, Nectou et Delile ', des zoologistes, Savigny et Geoffroy Saint-Hilaire ; des chirurgiens, Dubois et Daburon; des économistes, Tallien et Saint-Jeand'Angely ; des antiquaires, Pourlier, Ripault, Panuzen; des architectes, Norry, Protain, Demoulin ; des peintres. Redouté et Rigo; des dessinateurs, Dutertre et Denon ; des nuées d'ingénieurs et d'ingénieurs-géographes; des constructeurs de vaisseaux, des sculpteurs, des graveurs, des poètes, des musiciens, des interprètes, des imprimeurs. Ma main se lasse et je m'ar-

rête. J'aurais mieux fait de te dire d'abord que tout ce que la France a d'illastre, de grand,, de dévoué, d'éclairé, met à la voile dans quelques jours et la quitte peut-être pour jamais. La France est à Tancre. Rassure-toi cependant, nous avons la promesse du retour : un homme nous Ta donnée; et cet homme ne peut ni mentir^ ni se tromper. Il n'y a qu'à le voir une fois pour avoir cette opinion de lui. Celui qui a la puissance d'attacher tant de volontés à la remorque de la sienne, de manier tant d'hommes encore chauds du moule révolutionnaire d'où ils sortent, et de les figer sous sa main comme les canons de ses armées, cet homme qui emporte la France saura bien la ramener. Quand je ne te dirais pas qu'il est vert-pâle comme le bronze et que ses yeux incommensurables sont de la couleur de l'infini, que ses cheveux noirs suent des pensées, je ne t'aurais pas moins nommé Bonaparte, général en chef de l'expédition.

Si je sais jamais où nous allons, je t'en ferai part aussitôt; mais la nouvelle te parviendra quand je serai à six cents Heues peut-être de toi, ma Diane.

Encore une fois, nous re\1endrons ; j'en ai une nouvelle assurance dans ces acclamations que j'entends au moment même déplier ma lettre. Attends, je vais f en

dire la cause, me voici à ma croisée qui donne sur la mer. Oh ! c'est à mourir d'exaltation. Le soleil se lève ; on s'embarque ; on va partir ; le canon tonne ; il tomie des forts et des vaisseaux. On crie ! vive la république ! Cinquante mille hommes chantent la Marseillaisej à genoux sur les vaisseaux pavoises. Ecoute I écoute ! ce que dit le jeune Bonaparte. Je crois que le soleil s'est arrêté. Écoute !

a Soldats ! Vous avez fait la guerre de montagnes, de plaines, de sièges ; il vous reste à faire la guerre maritime.

« Les légions romaines, que vous avez (Quelquefois imitées, mais pas encore égalées, combattaient Carthage tour à tour sur cette mer et aux plaines de Zama. La victoire ne les abandoima jamais, parce que constamment elles furent braves, patientes à supporter la fatigue, disciplinées et unies entre elles.

« Soldats, l'Europe a les yeux sur vous; soldats, matelots, fantassins, canonniers, cavaliers, soyez unis ; souvenez-vous que le jour d'mie bataille vous avez besoin les uns des autres.

et Soldats, matelots, vous avez été jusqu'ici négligés; aujourd'hui la plus grande sollicitude de la république

est pour vous : vous serez dignes de Tarmée dont vous faites partie.

c( Le génie de la liberté^ qui a rendu, dès sa naissance, la république l'arbitre de toute TEurope, veut qu'elle le soit des mers et des nations les plus lointaines. »

Adieu ! ma Diane. La flotte est en mouvement ! Adieu ! écris-moi à cette adresse :

A Ludovic, volontaire à la suite de l'armée française expéditionnaire, dans l'univers.

Ludovic.

DE DIANE A LUDOVIC

Mon cher Ludovic.

Qui m'eût dit que huit mois seulement après notre mariage, je vous adresserais ma première lettre à Alexandrie^ en Egypte ? Vous m'aviez bien confié que vous aviez l'humeur voyageuse, et vous m'aviez prévenue dans nos entretiens d'autrefois que vous aimiez, autant que vous m'aimiez au moins, les aventures, la guerre, les expéditions lointaines, les dangers, les émotions de la conquête; j'espérais néanmoins voir vos goûts se modifier sous l'influence de la tranquiflité

domestique si préférable à mon sens. Vous n'aimez pas le bonheur, mon ami ; car croyez-vous le trouver où vous allez ? Est-il si loin ? Est-il si difficile ? Mon simple bon sens me dit que non. Je pardomierais à vos caprices, je tolérerais votre absence, s'il devait vous en revenir quelque avantage. Soldat, vous pourriez rentrer chez vous avec le grade de capitaine ; capitaine, vous gagneriez peut-être les épaulettes de général par quelque trait de courage. Mais vous n'avez aucun rang dans l'armée. Vous n'êtes que volontaire. Si im boulet vous casse un bras, je pâlis quand j'y pense, il n'y aura pour vous aucune récompense, aucune ligne d'éloge dans l'ordre du jour. Vous combattez pour combattre. Soyez vainqueur, personne ne le saura, excepté moi, et qu'est-ce que cela vous fait ? Tombez sur le champ de bataille, nul ne pleurera votre mort, excepté moj, et qu'est-ce que cela vous fait encore, ingrat? Oubliez-vous, mon ami, que vous serez père dans un mois, dans deux au plus tard. Pourquoi n'avezvous que vingt-cinq ans ? Je sais que c'est presque l'âge de votre général en chef; mais il s'appelle Bonaparte. Ce nom vous a enivré. J'aime pourtant mieux M. Guillaumin.

M. Guillaumin est le bonnetier de la rue Mauconseil

auquel j'ai acheté, selon vos désirs, la belle propriété de la Pintade à Charantonneau , près de Charenton, comme vous savez. C'est un digne homme qui s'est enrichi en vendant des bonnets rouges aux terroristes, seul objet de commerce pendant les mauvaises années de révolution dont nous voyons heureusement la fin. Il a vendu pour cinq cent mille francs de bonnets rouges, croirait-on cela ?

La propriété qu'il vous a cédée, et où il me serait si doux de vous voir vous promener en chapeau gris et la canne à la main, est, sans contredit, la plus belle du canton, de l'avis de tout le monde. Venez-y vite, mon ami. La Marne l'arrose et la divise en plusieurs endroits tous plantés de saules d'une superbe fraîcheur. Si la maison est un peu vaste, pour deux personnes seules, elle est d'un caractère d'architecture qu'on dit fort remai^ quable. C'est un vieux château d'émigrés. Pauvres gens ! 11 y a une charmante tourelle aux quatre coins. Dans l'une, percée de fenêtres ovales avec des vitraux bleus et rouges, ée trouve une bibliothèque, dans l'autre une lingerie, dans la troisième un observatoire et dans la dernière un boudoir. Et que de beaux salons avec des tapisseries des Gobelins ! Vous en verrez des batailles, vous à qui cela plaît. J'ai peur à les regarder autour de

moi, quand je suis seule, et vous n'ignorez pas qiie je le suis souvent. Et puis encore des salons d'honneur, des cabinets d'armes, des cuisines voûtées. Les cuisines me ravissent ! On a de Teau sans sortir, au moyende beaux robinets de cuivre, car ces cuisines que je ne puis assez admirer sont au niveau des fossés. Notre château a des fossés, mon ami, connne Fontainebleau et Saint-Cloud. Quelle belle eau pour laver ! Je ferai toutes mes lessives chez moi. Comme je vais laver quand je serai débarrassée de ma grossesse ! Vous pécherez si cela vous est agréable. De la croisée du rezde-chaussée, je vois sauter des carpes magnifiques. Aimez-vous toujours la matelot te ? Vous en mangerez d'excellentes ici. Je ne dois pas oublier le colombier ; il est à la droite du château, près de la serre où il y avait autrefois des plantes rares, assure M. Guillaumin, Il en reste encore quelques-unes. Mais tout cela est trop savant pour moi. J'aime mieux le réséda, les œillets de-poëte, les balsamines, et la propriété en est remplie. Que c'est bon à respirer le matii. !

Mon ami, nous avons trois cents poules au château, cinquante de Barbarie et beaucoup de petits canards. M. Guillaumin m'apprend à les élever, ce à quoi il s'entend parfaitement, je vous assure. A propos, si

VOUS y pensez, rapportez-moi quelques sacs de blé de Turquie à votre retour ; on dit qu'il est fort beau en Egypte. Vous seriez encore bien aimable, si vous songiez à vous charger de quelque espèce particulière de poules. Nous avons tout ce qu'il faut à Charentonneau pour bien les engraisser. Des écuries, de la paille, de l'espace. Je vous recommande donc mes petites poules.

M. Guillaumin serait d'avis que vous fissiez entourer la propriété d'un mur d'enceinte de la hauteur de huit pieds. Mais je n'entreprendrai rien sans vous consulter. Répondez-moi là-dessus, et dites-moi encore ce que vous aurez résolu de faire d'une petite chapelle placée au bout du parc. Elle est jolie; mais la moitié d'un mur latéral tombe en ruine. La restaurerons-nous, la démolirons-nous, ou la laisserons-nous telle qu'elle est i?

J'ai également besoin de votre avis sur ce qui concerne l'ameublement à restituer au château. Quel serait votre goût? L'acajou est à la mode. J'adore l'acajou. Je sais que vous préférez le chêne ; que votre avis décide, mon cher Ludovic.

Ce n'est pas tout. Les caves du château sont spacieuses ; mais les tonneaux sont vides. De quel vin les remplirons-nous? M. Guillaumin aurait une occasion de bordeaux de trois ans. En achèterai-je quelques

pièces? Je ne vous apprendrai pas que nous l'aurons sans droit, puisque nous sommes tout-à-fait hors des barrières. Ainsi notez exactement les points sur lesquels vous avez à me répondre : Les poules, Tameublement, le mur d'enceinte, la chapelle^ le blé de Turquie, le vin. Encore ceci : Je vais peu à Paris, mais pourtant j'ai besoin de m'y rendre quelquefois pour mes achats. Nous n'avons ici qu'une charrette pour les gros travaux, et un char-à-bancs trop peu commode et surtout trop peu élégant pour vous : me permettezvous, mon ami, d'acheter une voiture que j'ai en vue, un peu à l'ancienne mode, mais fort soUde et oii nous tiendrons huit aisément? Pour cent louis on m'offre deux chevaux qui s'attèleraient facilement à la voiture dont je vous parle. Faut-il traiter ? Votre consentement est indispensable.

Plût au ciel que vous apportassiez vous-même la réponse à toutes ces questions, mon Ludovic! car je m'ennuie beaucoup malgré le mouvement auquel je me livre depuis mon séjour ici. Vous ne serez pas auprès de moi quand je serai mère ! Quel nom donneraije à ma fille? Cela m'empêche de dormir. Si nous la nommions Gertrude? C'était le nom de bonne maman.

Répondez-moi vite, bien vite! mon ami. N'aimex

292 LA TERRE TROMiSE.

que moi, ne pensez qu'à moi, et à votre petile Gertrude. M. Guillaumin dit qu'il y a bien loin d'ici à Alexandrie, cinq cents fois comme de Charentonneau à Montmorency ! SainteVierge ! où êtes-vous donc allé? autrefois vous me juriez que le bonheur était entre Saint-Denis et Montmorency, car c'est à Groslay que vous m'avez connue. Je ne veux pas vous causer de la peine, mais vous me feriez penser, si je l'osais, que votre amour pour moi a bien diminué.

Adieu, mon Ludovic, adieu ; votre femme,

Diane.

A Ckarentonneau , près de Clinron'.on-sur-Marnc, luaisoa Guillaumin, château de la Pintade. Par Paris.

DE LUDOVIC A DIANE

Ma Diane,

Tu as eu raison de m'écrire à Alexandrie puisque tu as su, avec toute la France et l'Europe, que notre grande expédition, ce que nous n'avons appris seulement qu'en pleine mer, avait pour but d'aborder en Egypte, cil nous sommes enfin, malgré Nelson et ses terribles Anglais. La traversée a été marquée par un

événement qui suffirait à la gloire d'une nation appelée à des destinées moins brillantes que celles de la France. J'ai à peine la volonté de t'en parler; cependant je le constaterai pour mémoire. Nous avons pris Malte en quelques heures. Ce rocher^ aux flancs duquel les Turcs furent broyés tant de fois par les boulets des chevaliers du Temple, a cédé à deux sommations du général en chef. Je comptais sur une plus noble résistance. Trois siècles de gloire ne devraient pas finir ainsi. Ce n'est pas les armes qui manquaient pour se défendre à cette île bordée de remparts; nous avons trouvé dans la place douze cents pièces de canon, trente mille fusils et quinze cents milliers de poudre : il lui manquait un principe à opposer au nôtre, la religion à mettre en face de la liberté. Nous n'avons pas eu affaire à des chevaliers chrétiens, à des Lavalette, à des Gérard de Tenque, mais à des Autrichiens, à des Maltais, à de mauvais Italiens, à de mauvais Allemands, à des athées. Si nous n'avons pas la foi, nous, nous avons du moins la passion de la liberté ; nous serons invincibles tant qu'elle nous réchauffera. Tu me reproches, chère enfant, d'aimer la gloire pour elle-même ; et pourquoi veux-tu qu'on s'y sacrifie? Pour de l'or? Ah ! que j'ai gémi de voir nos chefs, après avoir conquis Malte, cette

armure d'acier vénérable, emporter le trésor de Tordre évalué à deux millions, les ornements de somptueuses églises, et douze statues d'argent massif, placées dans la nef de Saint- Jean. Est-c^ cette gloire de voleurs qu'on mettra au-dessus de la gloire probe et désintéressée ? Les vainqueurs de Malte sont des héros, les spoliateurs d'églises des forbans. Des libérateurs de peuples, comme nous sommes, ont mauvaise grâce à escroquer des croyances pour les vendre au poids. Je n'ai pas voulu un denier de cet or auquel j'avais droit pourtant, car je partage les dangers de mes compagnons moins scrupuleux. N'importe ! Malte est une belle conquête. C'est un rocher au dehors, une fleur au dedans : un oranger dans une caisse de fer.

Gomme je suis égoïste ! deux pages de ma lettre où il n'est question que de moi. Je me tais, ou plutôt je ne vais m'occuper que de toi, ma Diane. Je t'approuve d'avoir acheté la propriété dont tu me traces un tableau si simple et si séduisant dans ton bon style de femme de ménage. Certainement je m'y rendrai le plus tôt que les événements me le permettront ; n'en doute pas, au moins. Je suis pour le mur d'enceinte que nous conseille M. Guillaumin. Donnons-nous ce nmr d'enceinte. Pourquoi m'y opposerais-je? Je le vois

d'ici encadrant notre château, notre parc, que je me figure assez spacieux, ses eaux qui lont aller des moulins, ses ombrages sous lesquels tu te promènes. Obtiens cependant de notre jardinier qu'il recouvre la nudité de ce grand mur par des plantes grimpantes et d'un vert facile à confondre avec le reste de la campagne. Un mur dit trop qu'on est propriétaire et maître. On blesse par là le piéton pauvre qui doit tout voir s'il ne possède rien. Conviens, ma Diane, que je m'occupe de ton mur d'enceinte. Ici l'on n'est pas dans l'usage d'en élever autour des campagnes. Et quelles sont riches pourtant ! Quelle fougueuse végétation ! quel soleil ! Que l'armée française était belle sous cette inondation de lumière en entrant dans Alexandrie. Nous défilâmes au pied des obélisques ; les Arabes enfonçaient d'efiroi et d'admiration leurs têtes dans le sable. Vraiment je crus être alors un personnage d'Hérodote, vivre dans le passé, sous les Ptolémées. Dans les rues dorment les dromadaires, les bains fument, des femmes voilées à petits plis, comme celles dont les statues de granit rose nous offrent l'image, vont à la prière. Plus loin, c'est une autre Alexandrie plus jeune, mais antique encore. Celle des Vénitiens, quand le cap de Bonne-Espérance n'avait pas encore été franchi par les Portugais. Je

respire Todeur du café, celle du musc, celle de Fambre inêiée à celle du tabac. L'Orient a un arôme. N'est-ce rien que ces sensations neuves, imprévues, que procure la gloire de la conquête ? On croit qu'il n'y a plus rien à découvrir après l'Amérique ? J'ai découvert vingt Amériques depuis que je suis en Egypte. Qu'elle est colossale sous les trois couleurs qui flottent aux minarets î

Je m'oublie de nouveau. Tu me pries de te rapporter du blé de Turquie et des petits poulets, n'est-ce pas ? Je t'avoue ne m'être pas encore mis au courant des productions du pays; cependant je n'oublierai pas de m'occuper de ta commission. Nous disons des poulets et du blé de Turquie ; très-bien. Je me procurerai ce que tu désires avec d'autant plus de chances de ne pas me tromper dans mon zèle à t'être agréable , ma Diane, que je suis au Caire maintenant et sur les bords du Nil, appelé le fleuve sacré. Ah ! il dut recevoir ce nom de ceux qui, comme nous, avaient traversé le désert avant de le voir. Je n'oublierai jamais l'eflet qu'il produisit sur moi.

J'avais obtenu de suivre la division du général Desaîx, partant d'Alexandrie pour le Caire. Nous avions avec nous des provisions pour quatre jours, ce qui, dans

notre fatale manie de comparer l'expédition d'Egypte à la campagne d'Italie, nous semblait un luxe, un surcroît de précautions. Nous gaspillâmes le pain et laissâmes perdre presque toute notre eau. Nous étions trente mille.

D'illusion en illusion perdue, nous touchâmes enfin au désert. Nous en franchîmes les limites; nous les laissâmes derrière nous. Plus d'arbres, point d'oiseaux, point d'ombre, point de vent ; un four dont la voûte est le ciel. Nous nous y enfonçâmes courageusement, nous trompant toujours sur l'étendue du trajet à faire sur ce sable vitritié. Un ennemi méprisé, la soif, vint nous saisir tous les trente mille et nous fit pâlir. Des puits, mais pas d'eau. La malédiction des Turcs les avait sèches; de la boue, des pierres le plus souvent au fond de ces puits ; pas d'eau. Le lendemain, le soleil et le désert, le désert et le soleil, et pas d'eau ! Nos langues brûlaient nos palais; pas d'eau ! J'ai soif à ce souvenir. Letroisièmejour de notre marche, des soldats se tuèrent de désespoir, d'autres étaient devenus fous et dansaient sur les dunes ; Lannes et Murât, désespérés, brisèrent leurs épées, et soit colère, soit égarement, marchèrent longtemps nue tête au soleil après avoii* foulé aux pieds leurs chapeaux ; et pas d'eau ! I

J98 lA TERRE PROMISE.

A midi, à Theure de feu, quand les lions même ne rugissent pas, tant le désert dévore, nous aperçûnies auprès d'un puits sans eau une femme aveugle, traînant son fils par la main ; elle et son fils mouraient de soif; et nous !

C'était, sans doute , Agar venant après cinq mille ans éprouver si des chrétiens feraient pour elle ce qu'un ange seul fit autrefois pour son fils Ismaël. — C'est une femme qui se meurt, se dit la division. — Chacun une goutte d'eau pour la désaltérer, soldats? Qui a encore une goutte d'eau dans son baril, la verse ! Et chaque soldat versa fidèlement une goutte d'eau dans la bouche de la mère aveugle et dans celle de l'enfant. C'était la dernière goutte d'eau que se réservait chaque soldat pour ne pas mourir. — Ceci est aussi de la gloire.

Pardon, ma Diane, de ne pas m'occuper des autres points de ta lettre; j'y reviens vite; gronde-moi bien fort. Voyons : causons ménage. Tu veux acheter, distu, des meubles, et tu balances entre l'acajou et le chêne; ne balance pas. Prends-les en acajou, puisque tu le préfères. Quant à la cave meuble-la de tous les vins qui te sembleront les meilleurs. Pour les nouveaux, je ne leur donnerai pas le temps de vieillir sans

y goûter ; car je crois pouvoir l'assurer qu'après la reddition entière de l'Egypte^ ce qui ne tardera pas^ je retournerai aussitôt auprès de toi.

Nous tenons le Caire^ et le Caire c'est la clef de l'Orient. Croirait-on que nous n'avons pas éprouvé plus de difficulté pour entrer au Caire que pour nous emparer de l'île de Malte? Je conviens que la victoire des Pyramides nous avait ouvert le chemin. Deux cents hommes ont pris possession du Caire sous les ordres du général de brigade Dupuy. On y est entré à la nuit comme après une promenade militaire. Memphis n'a pas été jugé digne de résister à un plus grand nombre d'hommes; Memphis! le berceau des Abascidesî nommée plus tard Masr-el'Kaherah ! la capitale victorieuse !

J'étais de la brigade de Dupuy. Et^ comprends-tu ma joie d'entrer dans la ville des Mille et une Nuits par excellence; de coudoyer le visir Giafar, venu de Bagdad pour chercher une sultane à son maître^ veuf depuis trois jours ? Quand nous relirons,, dans notre vieillesse^ ce beau livre où sont si bien racontées les aventures du calife Aroun-el-Raschid, je pourrai te décrire son palais et te dire le numéro des maisons qu'il visitait le soir, accompagné de son fidèle premier ministre.

C'est au Caire que j'ai assisté à un des beaux spec-

tacles que la gloire militaire seule procure. Afin d'établir des relations amicales avec les autorités de TÉgypte^ conquise par nos armes, le général en chef a convoqué un divan, auquel sont venus les chefs des provinces qui ont fait leur soumission à la république française dans la personne de Bonaparte. 3 'ai assisté à cette cérémonie, sans exemple dans nos annales. Ces princes, ou ces rois, avaient toutes sortes de costumes et toutes sortes de visages; j'en ai vu qui étaient couverts de velours et de perles depuis le turban jusqu'à leurs babouches; d'autres, tout pesants de pistolets et de sabres ciselés; d'autres, à peine revêtus d'un bournous blanc, les jambes et la poitrine nues. Ceux-ci étaient noirs comme des corbeaux, ceux-là verts comme des coings et souples comme des chevaux ; d'autres, pâles, avec un croissant au front. N'était-ce pas-là une scène semblable à la visite des rois d'Orient à la crèche du Messie? Le Messie de la civilisation et de la victoire, le général en chef, présidait le divan. Où donc cet homme prend-il sa puissante universalité? Pénétrant comme un fluide, il communiquait avec tous ces rois sauvages et se faisait non-seulement leur égal par la majesté de la tenue, mais il les comprenait sans savoir leur langue, devinait leui^ pensées, et semblait être roi, mahométan,

oriental^ tantôt austère, tantôt subtil, vert, noir, et pâle comme eux. Ils Tout adoré quand il a eu parlé après les avoir tous entendus, et ils se sont ensuite enfoncés dans le désert en emportant sur leurs visages, dans leurs yeux, au fond de leur cœur, Timpression du regard et de la parole de ce jeune homtne extraordinaire.

Pour la troisième ou quatrième fois, je perds le fil conducteur de ta lettre, à laquelle je m'étais cependant promis de répondre sans préoccupation étrangère. Il me reste à te donner mon avis sur la chapelle qui tombe en ruine, dis-tu, au milieu de notre propriété. Est-il bien nécessaire de la faire réparer, aujourd'hui qu'on est si peu dévot en France? ce serait donc pour nous que nous la conserverions? Tu connais mes opinions en matière religieuse; décide si elles valent l'orgueil d'une chapelle entretenue à nos frais? Quant à toi, rien ne t'empêche d'entendre la messe à l'église du village. Je serais donc d'avis qu'on démolît la chapelle et qu'on employât les pierres, le bois et le plomb, à la construction d'un pavillon d'été au bout du parc.

Sais-tu ce qu'on m'apprend à l'instant même? Je tremble de douleur. C'est une nouvelle à faire blanchir les cheveux à toute l'armée : toute la flotte fran-

çaise a péri, nos vaisseaux brûlés , nos meilleurs marins, nos plus braves, morts, noyés ! Aboukir ! Tu te souviens de cette escadre dont je te parlais dans ma première lettre datée de Toulon? elle n'est plus. LOrient, ce vaisseau grand comme une ville, n'est plus qu'une poutre noire. Exécrables Anglais !

Pardon ; mais me voilà rappelé au sens de ta lettre, ma Diane. J'ai l'esprit en feu ! La gloire a d'affreux revers ! Tu me demandes si nous nommerons notre fille Gertrude. Pourquoi aurions-nous une fille? c'est un garçon en qui j'espère. Appelle-le comme tu voudras, mais qu'il soit l'exterminateur des Anglais.

On se révolte au Caire ; le tambour bat la générale dans la cour de ma maison. On s'arme. Tuons les traîtres! autant d'Anglais de moins.

Adieu, ma Diane,

Ton Ludovic.

P. S. Mes amitiés à M. Guillaumin, que je ne connais pas. Pourquoi le préfères-tu à Bonaparte? Quelle comparaison ! Quelle idée !

Nous avons besoin d'avertir celui qui prendra la v;eine de parcourir ces lettres écrites à différentes époques, que nous en avons élagué plusieurs d'un moin-

dre iatérêt; de là des lacunes forcées, mais dans tous les cas peu préjudiciables au sens général de la correspondance. On ne sera pas surpris^ cetie explication étant donnée, des immenses intervalles qui se trouvent quelquefois entre la date d une lettre et la date de celle qui la suit.

DE DIANE A LUDOVIC

Cbareotonneau, ce 1799.

Mon cher Ludovic.

Oui, voilà un an que vous êtes parti, et vous n'êtes pas encore sur le point de revenir, malgré vos pro messes et malgré mes lettres où je ne cesse de vous prier de rentrer dans votre famille. Vous ne répondez pas même à mes lettres. Je commence à craindre qu'elles ne vous soient pas remises exactement. Jugez si votre silence m'afflige. Sans les objets que vous m'avez envoyés, et dont je vous remercie beaucoup, mon Ludovic, je n'aurais pas eu une seule fois de vos nouvelles dans le cours d'une année.

J'ai tout reçu, le blé de Turquie, qui, selon M. Guil-

laumin, est d'un fort beau grain, les cinquante paires de petits poulets, et les plantes rares destinées à la serre chaude. Vous tardez tant à venir, que les poulets ont déjà fait une foule de petits, lesquels sont prêts à en faire d'autres. Rôtis, ils sont excellents, mais ils sont encore meilleurs cuits dans le riz. Que n'êtes-vous là pour y goûter, mon ami ? Vous deviendriez gourmtnd, de même que je suis devenue une fine cuisinière. J'ai appris la cuisine en vous attendant. Cela m'occupe une partie de la journée; le reste du temps, je l'emploie à repasser. Si vous voyiez comme je plisse maintenant ! aussi bien qu'une blanchisseuse de fin. Vous en jugerez par vos chemises de toile, quand vous serez ici ; car je vous ai aussi taillé des chemises que j'ai cousues pendant les soirées de l'hiver dernier. C'est tout à arrièrepoints, et je gagerais bien que dans l'Orient où vous avez vu tant de merveilles, à vous en croire et je vous crois, mon Ludovic, vous n'avez pas eu l'occasion d'admirer des chemises d'un travail aussi soigné que les vôtres.

A votre retour. Dieu veuille qu'il soit prochain, vous avouerez que personne n'a perdu son temps à Charentonneau. Vous ne reconnaîtrez pas la propriété, allais-je dire; mais vous ne la connaissez pas encore.

comment apprécieriez-vous les embellissements que j'y ai fait faire d'apr^vos ordres? Le jardinier a suivi vos conseils de point en point ; il a semé, le long du grand mur de la propriété, que sur votre approbation j'ai fait construire, des graines de plantes rampantes : toutes ont poussé, en sorte que le mur est entièrement tapissé, et se perd, vu de loin, dans la nuance du gazon et des arbres du parc. Vous serez content de nous, mon ami. Quoique vous soyez absent, chacun croit vous obéir ici quand il réussit à s'acquitter de sa tâche. Il n'y a que vous, oublieux, qui ne m'obéissiez pas, toujours occupé comme vous l'êtes avec votre gloire et votre Egypte. Qui est-ce qui vous blanchit là-bas ? Je suis sûre qu'on vous élime votre linge. Un beau pays, en vérité !

Nos récoltes de foin ont été satisfaisantes ; celles de la luzerne ne l'ont pas été moins, malgré quelques pluies qui nous ont dérangés au moment de mettre en grange. On vous a bien regretté pour les moissons Nous avons mangé la soupe en plein champ, et M. Guillaumin, qui a voulu être des nôtres, a bu avec tous les moissonneurs à votre santé. Je vous ai gardé du pâté de la moisson pendant quinze jours, à cause d'un rêve que j'ai eu qui m'annonçait votre retour. Mon Ludo-

vie, je m'ennuie, j'ai des heures où je ne fais que pleurer. Seule pour les moissons, seule pour les vendanges, seule pour la coupe des bois; toujours seule. Je ne sais comment j'ai eu le courage de faire des confitures : elles sont pourtant délicieuses cette année. Nous avons sur les étagères douze pots de mirabelle, vingt de verjus, quarante de groseilles et trente d'abrieots. J'ai bien envie de vous envoyer quelques pots de raisiné en Egypte, mais vous ne me renverriez plus les pots.

Si vous m'aimez, mon Ludovic, vous ne me gronderez pas de n'avoir pas démoli la chapelle. M. Guillaumin, à qui j'ai confie mes appréhensions, a été d'avis de ne rien entreprendre avant une plus mûre décision de votre part. Moquez-vous de moi tant que vous voudrez, mais je n'ordonnerai jamais à des maçons d'abattre la chapelle. J'aurais peur de commettre un péché. Cependant, si vous le voulez à toute force, je me résignerai, mon Ludovic, et je prendrai le péché sur moi. Je me damnerai à votre place ; mais j'espère encore que vous changerez de résolution à cet égard. Cette cliapelle ne nous gêne pas, et je puis, sans la démolir, vous avoir un pavillon d'été comme vous en désirez un au bout du parc.

Que je serais heureuse de me promener avec vous

dans notre propriété, où vous me diriez en nous promenant les curiosités que vous avez rencontrées en voyage. Je sais un endroit dans le petit bois, à deux cents pas du château, dont on ne voit plus de là que les girouettes, une île tranquille sur laquelle j'ai fait jeter un pont avec deux longues branches de sapin pour rampe. Vous et moi, mon ami, appuyés l'un sur l'autre, nous irons dans cette partie cachée du parc, nous passerons sur ce pont, et nous nous reposerons ensuite dans nie. Là pendant des heures entières, et loin du monde, vous qui aimez parfois la solitude, nous nous amuserons à regarder nager nos canards.

Il faut enfin que j'aborde une confidence difficile. Ne me regardez pas avec vos grands yeux noirs, mon ami ; je n'oserais plus achever ce que j'ai commencé avec tant de peine. Savez-vous pourquoi je vous ai parlé des moissons, du parc, des confitures, et ne vous ai encore rien dit de notre chère enfant ? C'est que cet enfant que vous destiniez dans votre pensée à exterminer les Anglais, cet enfant, pardonnez-moi, mon Ludovic, n'est pas un garçon; j'ai mis au monde une fille. Elle est ronde, rose et joufflue comme une poupée de Paris. Celle-là, je vous le jure, ne fera aucun mal aux Anglais. Ce n'est pas absolument ma faute, si je n'ai pas eu un

garçon ; convenez-en. Mais puisque nous sommes encore si jeunes tous les deux, pourquoi n'espérerions-nous pas d'avoir plus tard un garçon? M. Guillaumin en a eu six de sa première femme ; il est \Tai qu'il n'a pas passé sa vie à voyager par terre et par mer. Il n'est jamais allé en Egypte. En attendant, soyons heureux de la belle petite fille que le ciel nous a envoyée. Notre Ludovise — j'ai renoncé à la nommer Gertrude — est tout votre portrait. Elle aura de l'esprit comme un démon; elle casse déjà connne une grande persomie. Je n'ai plus rien à vous dire, mon ami, sinon que je ne vous aime plus si dans trois mois vous n'êtes pas à table avec nous à Charentonneau. — Pour la vie.

Votre Diane.

Je ne sais pourquoi je préfère M. Guillaumin à votre Bonaparte; mais cela est pourtant. D'abord il a su faire une fortune, et il a su la conserver; il a bien aimé sa femme, de laquelle il ne s'est jamais séparé pendant trente ans. Il a été heureux, et il l'est encore. J'ai eu sans doute tort dans ma comparaison; mais vous savez, mon ami, que je n'ai pas un grand esprit. Je vous aime, et c'est tout. N'est-ce pas assez? D.

DE LUDOVIC A DIANE

SU BONNE Diane,

Je suis dans Tlnde et enfermé dans Séringapatnain, où ta lettre de reproches et de bons conseils m'est parvenue ; elle m'a été portée par les dernières caravanes. J'ai quitté TÉgypte, où la partie est perdue n\algré les fanfares des ordres du jour et les proclamations orien* taies de Bonaparte. A la dernière victoire des Français, il n'en restera pas un pour lire son éloge et le porter au Moniteur d'Alexandrie. C'est trop d'ennemis à la fois : les Mamelouks, la peste, l'ophtalmie, le t^-phus, la guerre civile, la chaleur, le désert, l'incendie, les Anglais, les inondations, les moustiques et une foule d'autres fléaux. On croit, d'après la Bible, que l'Egypte n'en a que sept ! naïves croyances 1 C'était le bon temps pour elle lorsqu'elle n'avait que sept fléaux. J'ai presque joui de tous les avantages du progrès. Un cavalier de Mourad-Bey m'a ouvert le front d'un revers de son damas ; j'ai eu la peste dans la poétique ville d'Arsinoë, l'ophtalmie au Caire, le typhus à Rosette ; j'ai souffert de la faim et de la soif au milieu du désert, et je conserverai tout«

ma vie une large cicatrice au pied^ des suites de la piqûre d'un moustique.

J'eusse enduré sans me plaindre ces douleurs, si j'avais pu compter sur le dédommagement de la gloire ; mais excepté celle de vaincre les Turcs dans des rencontres qui nous affaiblissent sans cesse et ne diminuent pas leur nombre, quelle gloire réelle avons-nous acquise depuis trois ou quatre conquêtes, comme le Caire et quelques autres villes moins importantes de la haute Egypte? Tout nous est contraire, les hommes et les éléments, la terre et Tair. Nos ennemis sont invincibles, parce qu'ils se reproduisent à mesure qu'on les détruit; et nos amis nous détestent, nous abhorrent et se révoltent contre nous, leurs protecteurs, nous venus pour les civiliser, les affranchir, les élever au rang de nation. Nous-mêmes nous nous haïssons; les chefs se jalousent ; Kléber méprise Bonaparte, Bonaparte a peur de Kléber. La position est désastreuse; je l'ai abandonnée. Malade, découragé, désabusé sur quelques points, j'allais m'embarquer sur un aviso destiné à porter des dépêches à Toulon ; nous étions même à la voile. Tout à coup, unf» frégate française envoie à notre bord une chaloupe montée par quelques matelots et un officier. Je recoimais dans cet officier un de mes camarades dé-

tudede Juilly; nous renouons vite et chaleureusement; il nie peint le désordre social de la France, tableau attristant pour des âmes pleines d'ardeur et de conviction, comme la sienne et la mienne. Il me fait part de son projet; il se rend dans Tlnde pour mettre son épée au service de Typpoo-Saeb contre les Anglais. La cause est belle, elle est française, elle est glorieuse. Je suis tenté de raccompagner; il m'y engage. C'est une campagne de quelques mois seulement; un pays admirable à voir, un peuple à venger, du sang anglais à répandre. Je me laisse entraîner, et je pars pour l'Inde.

Ne crois pas que je n'aie pas mis en balance la joie de te revoir, ma Diane ; tu calomnierais mon cœur et ma mémoire ; voilà pourquoi les voyages l'ont encore emporté sur toi. Je me suis dit : Si je retourne près d'elle sans avoir tué en moi le dévorant instinct de voyager et de me battre, puisqu'il faut l'avouer, je ne serai pas tranquille, je ne serai pas digne du repos de la tamille, du bonheur domestique qui m'attend. Je n'ai pas fait un faux calcul en raisonnant ainsi : donnons aux passions, elles nous tiendront quittes plus tard. Si je me suis trompé, l'erreur ne sq renouvellera plus. Tout est bénéfice pour la maturité, dans les égarements mêmes de la jeunesse. Tu ne douteras pas de ma sincérité quand je

t'assurerai que je n'ai cédé à cette résolution^ pourtant si sensée, n'est-ce pas, ma Diane? qu'en comprimant rélan d'aller vers toi, élan continuel pendant la traversée. Doux sophisme que je m'imposais en fuyant la France ! Plus je m'éloigne de ma chère Diane, murmurais-je au bruit des flots, et plus je m'en rapproche; car le temps est aussi un trajet, et je l'abrège en accomplissant celui qui me mène dans l'Inde.

Sais-tu un autre bonheur de mes rêves éveillés quand j'étais assis à l'arrière du vaisseau, regardant l'écume blanche qui me fouettait le visage? Je me plaisais aux pensées du retour, et je me proposais de te tromper. Elle ne sera pas prévenue de mon arrivée; je partirai du Ha\Te, par exemple, si c'est au Havre que je débarque; et sans lui écrire, j'irai droit à Paris. Paris! passons vite sur cette joie ! Je vais à la place Dauphine où sont les voitures pour Charenton ; ou bien j'irai à pied. J'arrive à Charenton, je descends jusqu'au pont. Il est nuit, mais pas nuit noire ; on voit, mais on ne reconnaît pas. Où est Charentonneau ? je demande à un pêcheur : — Là. monsieur. — Quarante francs pour lui! c'est une promesse, je l'acquitterai ; la porte du jardin est entr'ouverte, au bout de l'allée le château ; je pousse la grille doucement, je passe, me voilà dans la grande allée.

Au fond une lumière. Je marche encore. Non je n'irai pas tout droit. Ton cœur me verrait et je me mettrais à crier. Je prends un détour, une petite allée, je soulèvo des rameaux de poiriers^ j'écarte des ceps de vigne, le touche à la maison, je me glisse contre la croisée, je franchis les deux marches du perron, j'ouvre la porte d'entrée... Diane ! les larmes m'empêchent d'écrire. Tu vois si je t'aime, et si j'aime ma famille, mon foyer, ma maison, mes arbres, ma patrie, ma fille surtout. Qu'elle soit la bien-venue ! le garçon viendra un jour ; élève-la avec ta bonté, ta douceur et ton inaltérable clémence de caractère. Je lui envoie des Indes un costume complet de fille de Nabab et un petit palanquin en forme de cygne où on la promènera dans la campagne quand il fera beau. Le costume et le palanquin sont deus merveilles de ^oût dans le travail. Que ma Ludovise sera belle là-dessous, entourée de mousseline et de flammes écartâtes ! Tâche que tout cela dure quelques mois, afin que je jouisse encore à mon retour du bonheur de voir ma fille contente de mon cadeau.

Par la même occasion, je te fais passer trois petits bateaux en jonc, tels que ceux qu'on emploie ici pour les promenades sur les rivières; on les jettera sur le bras de la Marne qui traverse notre propricic. Rien

n'est plus élégant ni plus léger. Dans six caisses parfaitement disposées^ j'ai aussi emballé un mobilier complet en laque de Chine; sièges^, écrans^ paravents et tapisserie gommée. Arrange un salon avec ces délicieuses babioles, ce sera notre salon indien, la pièce du souvenir. C'est là que nous prendrons le thé avec Texcellent M. Guillaumin, que je commence à singuhèrement aimer à cause de toi.

Oui, ma Diane, nous touchons au port ; la forteresse où je suis enfermé avec Typpoo-Saëb et ses braves soldats, sera la ruine des Anglais. Anéantis sur ce point, ils sont vaincus et vaincus partout, dans tous leurs comptoirs, dans toutes les villes qu'ils ont volées ; ils disparaissent de cette partie du globe; l'Inde alors tend la main à l'Egypte, et les Français arrivent, el sont reçus comme des libérateurs, des amis, des frères; la partie est superbe, elle est sûre, et l'heure va sonner. Les Anglais nous assiègent dans Seringapatnam qu'ils viennent ! qu'ils viennent donc !

N'est-ce pas odieux qne des pirates dont l'Ile ne produit que du charbon et de la bière, possèdent, eux . sans chaleur, sans soleil, sans imagination, le pays de limagination et du soleil? Les misérables mettent des bailots de poivre et de cannelle dans les pagodes, traiteni

des peuples naïfs, bons, hospitaliers, comme ils en useraient avec leurs Irlandais ou leurs chiens, font boire du porter aux Bavadères, et détrônent des rois antiques, mystérieux, comme s'ils pouvaient les remplacer par autre chose que des gouverneurs ivrognes, perdus de dettes à Londres et qu'on fait rois dans l'Inde, de peur de les envoyer comme galériens à Botany-Bay.

Chasser ces écumeurs de ce beau pays, le rendre à ses légitimes maîtres, l'unir à la France par le lien des arts et du commerce, c'est, tu en conviendras, se vouer à une noble cause ; cette gloire mérite d'être aimée.

Cette mission remplie, je retourne immédiatement

en France, et je deviens bourgeois de Paris, mieux

encore, maire de Charentonneau, s'il y a un maire à

Charentonneau.

Mes amitiés à M. Guillaumin, ma vie à toi et à ma fille.

Ludovic.

P. S. Tu as peut-être bien fait de ne pas démolir la chapelle. Il faut voir. L.

DE DIANE A LUDOVIC

ISOO.

Mon ami,

Me trompez-vous encore cette fois-ci ? est-ce irrévocablement arrêté, me reviendrez-vous sans faute après une victoire que vous croyez infaillible, ce qui n'est pas tout à fait le sentiment de M. Guillaumin, et me reviendrez-vous pour toujours ? songez-y : nous sommes dans la troisième année de votre absence ; le xix« siècle a commencé depuis quelques mois. Je veux croire, j'en ai besoin, à votre promesse d'ailleurs garantie par votre désir si ardemment exprimé de vous délasser enfin au sein de la paix domestique de vos courses et de vos fatigues sans but. Ne supposez pas, mon ami, si je juge un peu légèrement ce que vous appelez la gloire, que je prétende vous effacer, vous retirer du monde, quand vous serez avec nous. Un homme n'est pas né pour fder à la veillée, ou bercer des enfants; pour être oisif encore moins. Sans activité, votre cœur s'engourdirait, peu à peu vous tomberiez dans l'ennui des autres et de vous-même, et vous ne m'aimeriez plus; je serai donc la pren)ièrc à vous en-

gager au travail. Si j'osais vous proposer un choix de profession, je vous conseillerais d'essayer du commerce de mon père; vous savez qu'il avait amassé en moins de dix ans trois cent mille francs dans la vente des vins du midi ; il ne passait pas cependant pour un des plus forts négociants de Bercy où étaient ses caves; où elles sont encore puisque ma mère en touche les loyers. Ma mère nous louerait ces caves à im prix que nous réglerions nous-mêmes; et nous reprendrions sans peine^ j'en suis sûre, l'ancienne clientelle de notre maison. Mon projet me paraît bon; M. Guillaumin n'entrevoit aucun obstacle sérieux à sa réalisation, quoiqu'au fond il eût préféré vous associer à son fils aîné pour le commerce de la bonneterie en gros ; sans le lui confier, j'ai pensé qu'il vous répugnerait peut-être d'être bonnetier. Moi-même je m'habituerais difticilement à vous voir, vous si impatient, manier des chaussettes et vanter des pantalons de tricot. C'est un préjugé sans doute ; mais marchand de vins en gros, c'est différent, on va à la Bourse presque tous les jours, on voyage parfois, on a un bureau, des commis; on est con^/déré; on est négociant en un mot. Quelque chose me dit, mon Ludovic, que vous seriez excellent dans cette partie ; vous la traiteriez d'ailleurs à votre aise et la quitteriez quand

VOUS en seriez las, n'ayant pas besoin de votre industrie pour vivi'e et assurer un avenir à votre famille. Négociant en vins en amateur, voilà le rêve que je fais pour vous; je ne vous demande pas de me répondre si mon plan vous sourit, car j'ai la certitude de vous embrasser bientôt, et par conséquent, celle de ne plus vous écrire. Au coin du leu où Ton cause tant, où l'on causerait toujours, je renouvellerai ma proposition et déduirai mieux les raisons qui me portent à la croire bonne. Une pensée me vient : riez-en, moi j'en ris aussi : quand j'étais petite tille, je me plaisais à me voir dans l'avenir la femme d'un négociant en vins.

Quels beaux cadeaux vous avez envoyés à la famille ! les bateaux de jonc sont déjà sur les petits embranchemens de la Marne qui traversent le parc; tous les voisins accourent pour admirer leur singulière forme. Notre Ludovise préfère le plaisir de s'y balancer à celui d'être portée sur le palanquin, du reste d'une construction fort originale; mais, à propos, vous n'y avez pas songé? Il faut au moins le concours de quatre domestiques pour promener une personne en palanquin. Outre que je ne les aurais pas à mon service, je n'oserais pas encore, dans ce temps-ci, les employer en si grand nombre à porter publiquement un enfant sur

une façon de trône. Consolez-vous; il en restera un riche joujou^ une curiosité rare dont votre Ludovise s'amusera comme elle Tentendra.

Est-il vrai, et je n'ai pas voulu d'abord m'en rapporter à M. Guillaumin, mais d'autres personnes compétentes me l'ont affirmé, est-il waï que ces sièges tristes, encadrés d'un filet d'or, mince comme rien, assez peu solides, étroits, incommodes, toujours sous le point de fuir de dessous vous; que cette tapisserie gommée aussi noire que les sièges, d'un beau noir sans doute, mais noire enfin, où il y a de vilains Chinois chauves qui font semblant de pêcher je ne sais quoi dans un petit ruisseau d"or, que ces poupées de Chinoises, aux yeux pointus, assises sur leur talons et se regardant comme des chiens de faïence, que cela coûte trente mille francs. Trente mille francs, sainte Vierge ! est-ce possible? Mais, mon Ludovic, c'est fort laid ce que vous appelez de la laque, c'est lugubre comme tout. Trente mille francs ! c'est donc la mode, là-bas, au pays où vous êtes, d'acheter fort cher ce qui est laid? Pour vous être agréable, cependant, je vous ai meublé un salon avec ces tristes magots dont vous vous régalerez tout seul, s'il vous plaît, car ce n'est pas moi qui vous en disputerai la jouissance. Trente mille francs ! lors-

que avec trois cents francs seulement on achètei*ait^ au faubourg Saint- Antoine, chez M. Rigaud, une tapisserie qui aurait représenté, façon velours d'Utrecht, les amours de Télcmaque dans l'île de Calypso,

Indulgente pour vos affreux Chinois, vous serez indulgent, je Tespère, pour une petite liberté que j'ai prise sans votre a\is. Vous permettiez qu'on ne démolît pas la chapelle ; je l'ai fait réparer. Au bout du compte, nous n'en serons, convenez-en, ni plus ni moins dévots, et cela nous vaudra l'affection de quelques voisins. Vous l'ignorez Ik-bas, mais en France on revient un peu à la religion. C'est un besoin. On n'ose pas trop, mais on ose. Des prêtres sont rentrés dans leurs paroisse. Il faut de la religion enfin dans ce monde, mon bon Ludovic; n'est-ce pas? Dites, vous qui avez de l'esprit. Oh î quel jour de bonheur! mon Dieu! le jour où notre Ludovise fera sa première communion dans notre petite chapelle. Elle aura pour voile, pour ceinture, pour robe, de cette belle mousseline que vous venez de nous envoyer, avec des paillettes d'or et des franges blanches. Alors j'aurai huit ans de plus; mais qu'importe, puisque vous aurez huit ans de plus aussi et que nous ne vivrons plus que pour notre Ludevise chérie. Vous comprenez maintenant pourquoi

j'ai désiré conserver la chapelle; et vous y viendrez ce jour-là mon amie Allons! cela ne fait pas de honte d'aimer le bon Dieu. Vous ne vous mettrez pas à genoux, soit! et quand vous vous mettriez à genoux? Vous aimerez tant notre fille et vous serez si content ce jour-là, que vous ferez tout ce qu'elle voudra. Voyez M. Guillaumin, il a été un peu jacobin, quoi qu'il en dise, le voilà radouci; il ôte son chapeau devant la croix, et envoie ses plus beaux fruits au curé de Conflans. Mais je ne prétends pas vous écrire un sermon, mon ami ; vous me croiriez déjà vieille. Je ne le suis pas cependant, il s'en faut. Si vous saviez, mon Ludovic, mais je ne veux le dire qu'à vous, pour qui je n'ai rien de caché et qui êtes indulgent; depuis la naissance de notre Ludovise les quelques taches de rousseur que j'avais auprès des tempes se sont effacées; mes cheveux sont devenus si longs que je ne sais comment les arranger sur ma tête, et j'ai pris un embonpoint dont on dit que je ne dois pas me plaindre. Vous me trouviez délicate, méchant, pour ne pas convenir que j'étais maigre ; je ne le suis plus. Gardez votre bonté, mon Ludovic, je suis belle. En êtes-vous fâché? venez voir si je mens.

Je vous remercie des termes d'affection que vous

avez mis dans votre lettre pour M. Guillaumin, doni vous aimerez le caractère et la franchise^ quand vous serez ici. Je lui dois une remarque qiû m'a rendue bien heureuse. « Votre mari, ni'a-t-il fait observer après avoir écouté un passage de votre dernière lettre^ votre mari peut venir d'un moment à l'autre, puisque son retour n'a été difiéré que par un événement militaire sur le point de s'efiectuer; même il n'aurait pas été étonnant qu'il arrivât ici avant sa lettre, si le navire sur lequel il aurait pu s'embarquer avait été plus iavorisé par les vents que celui qui vous a apporté de ses nouvelles. »

Le miracle ne s'est pas tait; la lettre est venue avant vous; mais je ne me plaindrais pas cependant si vous la suiviez de près. M. Guillaumin m'a fait cette joie. Aimez-le donc davantage.

J'ajoute les petits bras de notre fille aux miens, et nous vous les tendons, mon ami.

DiAKB.

DE DIANE A LUDOVIC

Mon Ludovic,

L'année 1800 va finir, et vous êtes toujours dans l'Inde, si toutefois vous vivez encore; doute déchirant pour mon cœur. Que penser de votre silence depuis un an, quand je suis convaincue qu'il est arrivé au Havie plusieurs vaisseaux partis du pays où vous êtes, et quand j'aurais pu recevoir de vos nouvelles, soit par Londres, soit par Hambourg, soit encore par la Hollande? Mais rien, rien. Mon anxiété est d'autant plus vive que les papiers publics, que je me suis mise à lire .attentivement, ne m'ont pas laissé ignorer le sort de la garnison enfermée dans la forteresse de Seringapatnam. Les Anglais l'ont prise après un combat où vous avez peut-être péri. J'ai peur de lire im jour votre nom dans la liste des morts. Deviez-vous finir ainsi, vous qui avez le droit de jouir des avantages d'une vie recluse et sans agitation auprès de votre femme et pour votre enfant, au milieu de vos amis, dans votre patrie, chez vous, sous votre toit? Pour qui est donc le bonheur, si ceux qui l'o.iit à

leur porte^ vont le demander à six mille lieues de leur pays ? Mon emportement contre votre folle existence m'est une ferme certitude que vous vivez encore^ car mes pleurs sont pleins de blâme pour vous. Ou la gloire est un plaisir, ou elle estmi devoir; si elle est un devoir, celui-ci est-il comparable au devoir de protéger sa famille, de veiller à son honneur, à sa défense ? Et, mon Dieu ! qui apprendra jamais que vous avez mérité de la gloire ! On oublie déjà les hommes qui ont fondé la république, pour ne parler que de ce jeune Bonaparte qui vous a tourné la tête. Vous verrez la belle fin qu'il aura. Du moins parle-t-on de lui, mais vous qui n'êtes pas même un de ses capitaines, quel est votre espoir ? vous avez déployé cent fois plus de courage que lui en Egypte, j'en suis certaine, et personne ne vous connaît en France, et ne vous connaîtra jamais. Lui-même l'a-t-on vu se prodiguer au moment du combat? Il a, comme les nobles Italiens, des gens qui se battent pour lui : ils se nomment Kléber, Catfarelli, Desaix, Davoust, Marmont. Son nom couvre tous les noms, cependant. Votre gloire me fait pitié ! Oui, je suis en colère, et je déraisonne quand je songe que si vous étiez ici, les fermiers ne me voleraient pas impunément. C'est presque un pillage

depuis que la propriété rapporte plus qu^on ne Tespérait. Il est Mrai que je ne sais, malgré ces vols, où mettre tout l'argent qu'elle produit. Obligée de me passer de votre approbation,, j'ai acheté, de mon propre mouvement, deux vastes prairies dont nous n'étions séparés que par le mur dernièrement élevé. On l'a reculé, et ainsi les deux prairies sont maintenant contiguës au parc. Je les ai données en fermage au prix de six mille francs chacune, avec la réserve d'y avoir douze vaches et trois chevaux. Aujourd'hui il vous faudrait une heure pour faire le tour de votre propriété, en marchant d'un bon pas.

Si je retombe dans ces détails, mon ami, c'est que je ne crois pas qu'il vous soit arrivé malheur. Soit que le vaisseau sur lequel étaient vos dernières lettres ait été capturé par les Anglais, soit que vous soyez vousmême leur prisonnier dans l'Inde ou ailleurs, j'explique, quand je suis plus calme, ou votre silence ou votre long retard.

Ai-je bien fait? Lisez ceci, mon ami. L'autre jour, un jeune homme d'un costume triste, parlant à peine le français, se présente chez nous à la Pintade, et me demande avec une curiosité pleine de modestie, si j'ai un enfant. Je lui montre notre Ludovise. Souhait€3h

voas >qu'elle reste toujours belle, icadaïae^, me (ttt-il, qu'elle conserve soii .teint fleuri, ses jolis traits, -ses beaux yeux? — tQui êtes-vous, monsieur? il me 'répond : — Un élè\^dïiidocteur an^aislenner; un des jeunes médecins qu'il envoie en France pour vacciner ceux qui tint foi esn sa découverte. LivTez-moi le bras de votre enfant et j'assurerai sa \ie contre les chances d'un mal affreux, contre la petite Térole. — Voilà son bras et le mien, monsieur, faites. » Émerveillé de notre ^)ime volonté, il nous a percé légèrement le bras à toutes deux, et quand je lui ai ensuite demandé ce que je lui devais pour son ^opération, il m'a dit : « VotfvC bénédiction, madame, je suis quaker. Toutes les créatures sont nos^œurs; nous ne donnons, dans notre secte, le nom d'ennemi qu'au péché. » Et il s'est retiré.

Et j'ai pensé à tous, mon ami, dès que ce jeune homme m'a eu quittée. Malgré la guerre, malgré des inimitiés sanglantes entre sa nation et la nôtre, il vient chez nous pour vacciner nos enfants, les sauver <d*un mal horrible, tandis que vous, mon ami, vous pM-coupez la terre uniquement pour tuer des gens qui, après tout, ne vous ont pas porté grand dommage. Qui sait si vous n'avez pas tué, dans mi coup tiré au hasai'd, le

frère de ce jeune médecin anglais, sauveur de votre fille et le mien peut-être.

Je n'ai aucune raison de croire qu'un envoi, que je vous adressai,, il y a trois mois, vous est parvenu. C'était un petit trésor de famille. Six cravates brodées par moiy une bourse, les premiers cheveux de votre fille, des fleurs arrosées par elle et soigneusement séchées et fermées entre deux feuilles de papier, et quelques aulf es. objets doui. nous seuls, vous et nous, comprenons la valeur. Si cette lettre doit rester sans réponse comme les précédentes, je n'hésiterai plus à prendre une résolution dont un délaissement prolongé m'a iftspiré la pensée. Mais j'attendrai encore deux mois.

Votre amiCj Dune.

DE DIANE A LUDOVIC

ÎO férricr 1801.

Mon ami,.

Je papticai demain pour le Havre, où je m'embarquerai suc un navire en charge pour les hides, le îemps assigné par moi à votre retour étant largement

écoulé. On dit que la saison est mauvaise pour entreprendre la traversée. M. Guillaumin condamne ma détermination ; mais rien ne m'arrêtera, ni la mer;, ni le danger, ni la guerre, ni les conseils de l'amitié, pas même ma fille, que je laisse aux soins de ma mère, désespérée de mon voyage. Ce n'est pas que j'attende beaucoup de ma tentative; vous êtes si loin, si vous êtes encore ! Mais j'aurai du moins été malheureuse par vous, et je vous aurai donné par là, à mes yeux, une irrécusable preuve d'attachement.

Prévoyant toutefois que des accidents, fort tristes à énumérer, mais faciles à rencontrer dans un voyage aussi long que celui que je vais faire, pourraient mettre un terme forcé à mes recherches; et prévoyant aussi que, par un hasard non moins ordinaire, il serait possible que vous rentrassiez en France pendant mon absence indéfinie, j'ai pris soin de confier à M. GuUlaumin le double de l'inventaire que je transcris dans cette lettre. Vous verrez avec quelle économie j'ai conduit la maison et avec quel ordre je l'ai disposée avant de partir.

Il y a, dans mon secrétaire, 50,000 francs en or, par petits paquets de 500 francs, notre contrat de mariage, mes parures de noces, une en corail, l'autre en

diamants, votre portrait et un corset de femme roulé dans son lacet. Dans ce corset sont cousus 20;,000 francs de billets sur la banque de Londres. En 1793, ma mère les cacha de cette manière afin de les emporter avec elle si elle était forcée de fuir. Prenez vos précautions quand vous découdrez ce corset.

Au fond d'im bas de soie j'ai mis 2,000 francs en quadruples d'Espagne. Ce sont mes économies de demoiselle, elles appartiennent de droit à Ludovise ; — chère enfant !

Nous avons mille voies de bois en magasin, de la dernière coupe. C'est de Texcellent chêne. Tenez haut les prix et ne vendez pas en bloc, on y perd.

Je vous engage beaucoup à ne pas vendre nos foins tout de suite, parce qu'il est probable que la récolte de cette amiée sera mauvaise. Ne traitez donc qu'avec beaucoup de circonspection.

Pour que vous ne soyez pas de longtemps sans linge de table, je vous ai fait tailler douze douzaines de serviettes écrues et autant de drap. Ne donnez pas à blanchir au dehors, c'est la mort du linge.

Tous nos papiers, nos traités avec nos fermiers, nos inscriptions au trésor, sont déposés chez un notaire de Charenton.

Si je ne' vous recommande pas notre fille, c'est que je connais votre affection pour elle et que je ne doute pas des soins de toute sorte dont vous ^entourerez.

Vous vous souviendrez de moi> j'en suis persuadée> si' Dieu permet que vous veniez à Ha Pintade pendant que je serai à vous chercher sous un- autre ciel. Laissez^ vous conduire par Ludovise, elle vous dira l'endroit du parc où j'allais pour penser à vous, lire vos lettï'e&, ar"racherles mauvaises herbes, ftiire aligner des baliveaux et donner à manger aux poules. Veillez à cequ'on n'oublie pas de les fkire manger deux fois par jour. Je les ai ainsi habituées. Je suis triste de quitter ces peti4s soins, qui étaient ma vie, et je serais désespérée, en partant, si je ne partais pour aller vous chercher. Pardonnez-moi, mon ami, sivou& m'avez trouvée si commune dans mes idées, mais je^ vous ai' bien aimée maigré cela.

Adieu! adieu,. Dunb.

DE LUDOVIC A DIANE

lia Saiotr-Domingue. — ISCQ .

Je suis dans l'Amérique, à Saint-Domingue, ma dernière étape, à quarante jours du Havre. Fortune

de guerre ! les Anglais nous ont chassés de la forteresse de Seringapatnam. A eux les Indes jusqu'à ce qu'une révolte les y extermine, une révolte semblable à celle qui a eu lieu ici il y a quelques mois. Pour te prouver que je ne suis pas un fou de gloire, un don Quichotte courant les aventures, j'ai mis une dernière fois mon bras au service de la plus sainte des causes, la liberté humaine, l'indépendance des noirs. Je défie rhomme le plus indifférent, le plus sceptique, de blâmer mon dévouement. Il y avait de l'ambition dans l'expédition d'Egypte, soit ; de la vengeance dans mon voyage aux Indes; soit encore. Mais ici je combats pour les droits de mes frères. J'aurai une belle action dans ma \\e ; ne parlons pas des autres. Je n'avais été jusqu'ici qu'un soldat, je suis maintenant un citoyen de l'univers, un homme.

Je pense donc comme toi, chérie; la gloire pour la gloire est une chose creuse. Aussi j'ai, par expérience, le plus sage dédain pour ces hommes dont le métier est de se battre toute leur vie pour le compte d'un empereur ou d'un roi. On appelle cela de la bravoure ; c'est tout simplement un épaississement d'esprit. A quelques exceptions près, un homme qui se bat pendant vingt ans est un niais courageux. Plus il a de

grades^ pliK son entêtement a été étrange. Comprend-on qu"*!! soit grandement considéré, parce qu'il a eu la simplicité de se battre sur un signe, tantôt contre les Russes, tantôt contre les Allemands, tantôt contre les Espagnols? Non, cela n'est pas la véritable gloire ; c'est 'de la servitude, c'est de la domesticité richeraeïit galonnée.

Ne sois donc plus en peine, ni pour ma vie, ni pour mon bon sens. Je te reviendrai raisonnable, digne, mais avec deux doigta de moins, perdus dans cette bataille contre les Anglais. ISe m'en veux pas si je ne suis pas passé imnîédiatement en France après notre défaite. Je n'avais qu'une occasion de la revoir ; c'était de me rendre à Saint-Domingue sur le na\ire de mon ami, celui qui -m'avait conduit airxindes. A Saint-Domingue, les moyens ae me manqueront pas pour rentrer chez moi; »et combien je te désire 1

Quelle joie m'ont causée tes lettres, tes fleurs, les cheveux de Ludovise^t tes ci'avates brodées! J'ai tout Teçu âu port d'où ndtrs avons mis à la voile pour Saint- Domingue. Chaque objet a eu ses baisers et les a tous les jours; en les regardant, je suis près de vous. Je m'isole, je ferme les yeux longtemps, je pense à vous deux, j "étends les mains comme un aveugle, et je vous

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sens là près de moi. Mes doigts se promènent sur le front de ma fille, sur ses yeux, sur sa petite bouche, sur ses épaules, et j'ai son image sous la main. Et puis c'est ton tour, et enfin, charmantes têtes aimées, je vous réunis toutes deux et vous presse sur mon cœur. Pourquoi me dire que tu es beaucoup plus belle? Ne rétais-tu pas assez? Songe, folle chérie, que depuis quatre ans je ne suis pas embelli, moi ; je suis cuivré comme un Indien, mes cheveux ont blanchi de fatigue, j'ai maigri, j'ai perdu deux doigts. Si j'enlaidis et que tu deviennes de plus en plus belle, qu'arrivera-t-il?

Purs contentements de la famille! Il n'y en a pas d'autres au monde. Et que de familles un seul mot a faites heureuses ici! Je n'ai pas pu être témoin d'un spectacle unique dans les annales de Thumanité. Il avait été décidé qu'à midi, au coup de midi, la liberté des noirs serait officiellement proclamée. De distance en distance, un coup de canon devait propager la nouvelle dans l'île entière. Midi sonne et au même instant un nègre paraît sur un promontoire, un autre plus loin, un autre plus loin ; en moins d'une heure plus de quarante lieues savaient la grande nouvelle. Le canon devenait inutile. On s'attendait à un immense cri. Point

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du tout. L'étouffante joie s'en allait par les larmes : plus de cinquante mille esclaves pleuraient.

Je suis donc vivant et plus que jamais disposé à rctom^ner en France, dès que la colonie républicaine aura organisé une forme de gouvernement appropriée à ses nouvelles mœurs. J'ai une fonction civile dans le conseil provisoire, qu'il serait mal de résigner avant un terme d'ailleurs très-prochain.

Prépare tout pour mon retour à Charentonneau ; arrange-moij bonne, un cabinet dans un endroit tranquille du château. Point de tableaux de bataille dans ce cabinet, je t'en prie; des scènes champêtres, des paysages, tant que tu voudras. Fais-moi bourgeois. Aie-moi des pantoufles fourrées, un paravent et même un petit bonnet de coton. Je ne serai pas beau là-dessous; je ferai peur à Ludovise. Je veux de la soupe tous les jours; où mange-t-on de la soupe, si ce n'est chez soi? Invite, pour tous les jeudis, M. Guillaumin. Ah ! voilà un homme !

Je ne te promets pas, chère amie, de devenir tout à coup négociant en vins, car il faut de la pratique pour exercer ce commerce honorable, mais j'y penserai. Et d'ailleurs, pourquoi négociant? Rentier à Charentonneau, p'^st-ce pas assez? Coupant la vigne, coupant les

arbreS;, coupant... je crois que tout cela se coupe du moins. Tu me guideras ; je serai ton élève.

A bientôt donc ! à bientôt le bonheur, la véritable joie de Tâme, la femme qu'on aime, Tarbre qu'on a planté, reniant qui vous console ! à bientôt le ciel !

Ludovic.

DE DIANE A LUDOVIC

Mon cher Ludovic,

Auriez-vous encore rencontré en route, j'en ai peur, quelque peuple à délivrer, mon ami ? Six mois se sont écoulés depuis la lettre qui me fit renoncer à mon projet de courir vous chercher aux Indes, et depuis six mois je ne vous vois pas venir cependant. Qui vous retient encore ? Vous m'avez dit, je m'en souviens, dans quelques-unes de vos lettres datées du Cap, qu'après avoir conquis la liberté, il restait à la ralTermir avec de bonnes institutions pour compléter Tœuvre; mais cela même m'inspire des doutes sur la proximité de votre retour. S'il s'était opéré une transformation en vous ? Si, détrompé sur la gloire du soldat, vous vous étiez passionné tout à coup pour la

gloire du législateur ? Je me demande ce que j'y aurais gagné. Vous n'en continueriez pas moins à vous tenir éloigné de votre patrie et de votre famille^ qui est un peu la patrie aussi, si je ne me trompe dans mes pauvres raisonnements. Et pour dire ma petite pensée sur ce point , je vous demanderai, mon ami, si votre maison n'est pas un état à gouverner, un état qui a ses guerres, ses ennemis, ses intérêts à débattre ; si votre femme n'a pas besoin de votre vigilance et de votre affection; si votre fille ne compte pas sui* votre protection pour lui choisir un mari? A qui auriez-vous droit d'adresser des reproches si, pendant votre absence, la mauvaise administration de vos affaires entraînait votre ruine, si votre femme devenait tout à coup d'une légèreté blâmable, si votre fille venait plus tard à se guider sur l'exemple de sa mère ? je ne suis pas une sainte et la bonne réputation d'une maison ne s'accroît pas en raison de l'absence du chef. Ceci n'est pas dit pour vous effrayer, mais pour vous rappeler que vous êtes mari et père, autant que citoyen de l'univers, ainsi qu'il vous plaît de vous qualifier.

J'ai de grandes craintes pour moi-même, s'il faut enfin vous l'avouer. Ennuvée de vivre dans la solitude,

LA TERUE PROMISE. 337

j'ai accepté quelques invitations dans le monde, Thiver dernier. Vous ne m'avez pas condamnée à mourir de tristesse, n'est-ce pas? Et qu'est-il arrivé ? c'est que j'ai pris un goût infini pour les bals; à ce point, que je n'ai manqué à aucun ; et ils ont été fort brillants à Charenton. La première je me suis blâmée de ces dissipations qui m'ont un peu portée à prendre en dédain mes travaux journaliers; mais je le confesse, je n'ai pas toujours été assez forte pour me vaincre. Et puis on m'assurait que j'étais si bien, si enjouée, que jt n'osais pas renoncer à m'attirer des compliments. Vous auriez été vous-même enchanté de ma toilette; les fleurs dans les cheveux me vont à ravir. Je ne cessais jamais de danser; ma simplicité faisait excuser ma gaucherie. C'était parmi les jeunes gens une lutte de galanterie. Tous voulaient me reconduire. Je refusais toujours, car mon cavalier était avec moi, le bon M. Guiliaumin. Il vous racontera nos parties quelque jour.

Si vous blâmiez par hasard ce peu de plaisir que je me suis permis, dites-le-moi, mon ami, et l'hiver prochain je n'irai pas au bal, à moins que vous ne soyez ici pour m'y accompagner.

A force de penser à vous et à ce qui pourra vous

attacher tout-à-fait à la France quand le sort vous y ramènera, j'ai conçu un projet nouveau. Si vous n'avez pas un penchant décidé pour la vie retirée y un penchant réel et susceptible de résister à une longue durée de temps, pourquoi n'habiterions-nous pas Paris ? xA.chetons une maison dans la Chaussée-d'Anthi où les riches bourgeois se portent aujourd'hui de préférence, et voyons le monde. Là nous serons dans le voisinage des théâtres, des promenades, au centre des affaires et des plaisirs. 11 ne serait pas impossible que Tattrait de cette agitation vous retînt plus étroiteoient en France que les agréments un peu monotones de Texistence qu'on mène toute Tannée à Charentonneau. Je la regretterai parfois, mais pour vous que sacrifice ne m'imposerais-je pas, mon ami ? Dite&-moi si je puis traiter de l'achat d'une maison dans le quartier dont je vous ai parlé. J'attendrai votre réponse.

Comme je crains de manquer l'occasion, — et il n'y en aura pas d'autre avant six mois, — de vous faire parvenir ma letlre par la voie de Brest, je la termine brusquement ici.

Je vous attends. Diane.

DE LA MÊiME A LUDOViC.

Mon ami,

Six aiis bientôt que vous m'avez laissée. Six ans! J'avais dix-huit ans et j'en ai plus de vingt-quatre ; vous étiez dans votre vingt-cinquième année et vous entrez dans la trente-unième. Y avez-vous songé ? Mais pour peu que vous tardiez encore, nous ne nous reconnaîtrons plus, mon Ludovic; et nos goûts auront changé peut-être comme nos visages. Notre fille a cinq ans, et quand elle m'interroge sur vous, je ne sais que lui répondre. Elle finira par croire que je la trompe et qu'elle n'a pas de père. Je n'ignore pas combien il vous est difficile de m'écrire et de venir, maintenant que tant de mésintelligences régnent entre Saint-Domingue révolté et la France. On parle de malheurs inouïs, d'incendies, d'assassinats, de blocus. Ne sortirez-vous pas de cet enfer? Je suis loin de vous croire en colore j contre moi, à cause de ma dernière lettre. Oh! n'avez-vous pas deviné qu'elle était pleine d'un ton de fausseté depuis la première jusqu'à la dernière

840 LA TERRE PRO>:iSZ.

ligne? Non, mon Ludovic, je ne suis pas allée au bal, dans le monde, comme je vous Tai écrit. Le monde, c'est vous, c'est ma fille, c'est l'espoir d'être réunis tous les trois bientôt. Non ! vous n'avez pas cru un mot de ma lettre, de mes mensonges; mais je ne vaus causerai plus de ces chagrins, j'en ai trop souffert.

Vous n'avez pas supposé non plus que je vous prêtais le désir d'habiter Paris. Tout est prêt ici pour vous, et pour toujours. J'ai eu recours à tous mes efforts d'esprit pour vous entourer des objets les plus propres à vous reposer des troubles de votre existence passée. Tel que vous l'avez désiré, vous aurez un cabinet de travail. Mais, je veux aussi, je le veux, je l'exige, que vous travailliez avec nous comme un bon fermier. Vos instruments vous attendent : la serpe, la bêche, le râteau, la brouette; vous êtes pris au mot; vous couperez et sèmerez; vous chasserez d'abord tous les matins. M. Gnillaumin vous a dressé deux lévriers magnifiques, et il vous a acheté un fusil à deux coups, chez le meilleur armurier de Paris. La chasse le matin, le travail dans le jour, la lecture le soir. Ludovise a brodé le fond du fauteuil où vous nous raconterez vos histoires. Je tricoterai en vous écoutant. Voilà les fêtes que je me prépare, les bals où j'irai, mon ami.

Je jurerais^ sur le salut de mon âme^ que c'est la dernière fois que je vous écris. On ne se trompe pas comme ça. Vous viendrez.

Votre fille signe pour moi :

DE LUDOVIC A DIANE

1803. En rade de Saint-Domiogue.

Nous sommes sous voîle^ je pars pour le Ha^Te dans (me heure ; et je pars sans regret. Amer désenchantement ! Ces nègres que nous avions faits libres ont brûlé les maisons^ les villes, les champs de leurs anciens maîtres. Ils ont^ à Theure qu'il est^ la liberté et l'assassinat, la liberté et la famine, la liberté et la fiè\Te jaune sortie de leurs débauches. Us ont presque autant de bon sens que les blancs; et c'est raison de leur part de prétendre être leurs égaux en tout. Mais la liberté est donc impossible ? Des laquais, des bergers, des matelots, des cuisiniers, se nomment généraux, ducs, marquis, princes; ils se créeraient rois, s'ils ne s'étaient proclamés républicains. Ils se poudrent avec du plâtre, pour huiter leurs anciens maîtres, et les

singes vont en chaise à porteur à travers la ville. C'est sérieux, aussi sérieux que la folie ; il y a^ à Saint-Domingue, le comte de la Chicorée et le marquis des Pois-Verts.

Un homme seul s'est élevé au-dessus de ces hommes, pour recommander leur cause à l'avenir et la protéger contre le mépris de leur émancipation souillée. Cet homme a été laquais de M. le marquis de Noé; il a soixante ans et sait à peine lire ; il est ridé comme un singe, laid, mais étincelant de souplesse, d'audace, de génie : il grimpera à l'immortalité. Quel esprit rare ! Sa parole a le sifflement du serpent, ses yeux vous traversent de part en part, son haleine de nègre vous enflamme quand elle vous touche. Cet homme, c'est l'Afrique avec tous ses crocodiles, ses déserts, ses ruses et ses vengeances. Bonaparte n'est qu'un enfant auprès de lui, et lui a été fort modeste en mettant sur la suscription de la lettre qu'il a écrite au premier consul : « Le premier des noirs au premier des blancs. » Un de ces honmies tuera l'autre ; le Corse empoisonnera l'Africain, ou l'Africain empoisonnera le Corse. Ces deux hommes ne peuvent pas être ensemble ; car ils sont semblables : le noir veut tuer la liberté noire, le blanc la Uberté blanche: ils se comprennent, ils ont leur

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secret. Tous deux se sentent du ruban de la gloire pour étrangler la liberté. Ils s^imitent, et ce n'est pas le noir qui imite le pFus l'autre . Je les ai vus tous les deux : le noir est le plus éloquent ; je lui ai entendu dire un mot immense, un de ces mots qui ^^ennent de "Bieu.^ « Oti auriez-vous pris des armes pour nous combattre si nous fussions venus en plus grand nombre? lui demanda le général Leclerc. — J'aurais pris les votreSj » répondit cet homme.

Entre ces deux tyrans de génie, Napoléon et Toussaint Louverture, la liberté des deux continents sera étouffée, à moins que la liberté ne les étouffe tous les deux ; et je ne sais comment elle s'j prendk»a.

Qtioi qu^il en soit, la gloire utile est perdue. Quant à moi, je renonce à l!a pouI'sui^Te plus longtemps, presque désolé d'y avoir sacrifié six belles années de ma jeunesse, les plus douces, Tes plus rapprochées de l'adolescence; six années irréparablement perdues pour le temps de félicité assuré à mon mariage avec la meilleure des femmes. Que n'ai-je écouté tesconseiIs> pîié le genou devant ton bon sens, le bon sens, qui est cette fleur mystérieuse cherchée par les Espagnols dans les forêts du Nomeau-Monde, et qui éclaire au milieu de la nuit, leur aurait-on dit, parce qu'elle ab-

sorbe, au lieu de rosée, pendant le jour, une partie de la lumière du soleil. Pour qui ai-je vieilli, blanchi lavant Tâge? pour qui vous ai-je abandonnées, toi et ma fille ? pour des mensonges et des crimes. Qu'estil resté en Egypte après-nous? Tincendie; et dans rinde, derrière moi? l'incendie; et dans l'Amérique ? rincendie. Ceci est triste; mais ceci est accompli, fini, mort. J'ai scellé une pierre tumulaire sur cette partie de ma vie; je voudrais même pouvoir changer de nom.

Le vent est bon; on retire Tancre du fond de la mer; dans une heure nous aurons la proue tournée vers la France : je crains de mourir avant d'y atteindre. Comme cette lettre est remise à une goélette de rÉtat destinée à appareiller dans la journée, peu après nous, elle te parviendra dix ou douze jours, j'estime, avant mon arrivée au Havre. Tu seras préparée à mon retour, bonne Diane. Je voulais te surprendre, disais-je autrefois; est-ce que c'est possible? quel homme serait capable de cette ruse? Que ne piiis-je, au contraire, f indiquer le jour, l'heure et la minute où je me présenterai à la porte de la maison. Sois-y tous les soirs

avec ma fille; habillez-vous de blanc, pour que je vous aperçoive de loin, de bien loin. J'aurai, moi, un

chapeau de paille, une veste bleue de matelot et un , petit coffret de bois de sandal sous le bras ; ce coffret contient tes lettres. Quelle heure ! Aurai-je assez de force poui" en supporter la joie?

Nous nous rendrons tous les trois à la maison , toi appuyée sur mon bras, près de mon cœur, ma chérie; et ma Ludovise, que je n'ai jamais vue, me donnera la main. Voilà le plus beau triomphe auquel il faille aspirer aujourd'hui; — se réfugier dans la sainte obscurité de la famille, qui est aussi la patrie, comme tu l'as dit avec ta merveilleuse sagacité. Oh! pardonne î pardonne si j'ai souri avec peu de bienveillance autrefois à la naïveté de tes pensées et de tes actions. Inuste ironie ! Mais tu es bien vengée ; vois comme je te reviens. Tu le sais déjà, ma consolation tout entière, là-bas, au delà des mers, était dans l'évocation silencieuse, constante, du monde où tu respires, dans la construction idéale de la maison que tu habites, dans ia peinture imaginaire de chaque objet placé autour de toi; je crois tout connaître par le toucher de mon àm« aveugle.

J'ai suivi pas à pas les agrandissements de notre propriété; le mur d'enceinte et les deux prairies où sont les vaches, je les ai vus; j'ai tant aimé par toi cet asile

d'ombre etde silence,, que je m'en suis approprié toutes les agitations et tous- les parfums. Il nfest pas un fuyant d'eau, une place sablonneuse ou fleurie, une allée,.un arbre, dont je ne possède en moi 1- éclat, la forme ou le bruit sous le ciel. Tu seras étonnée de la quantité de choses prophétiques qu'on s'amasse par le regret d'avoir perdu et par la soif longtemps- soufferte de revoir. J'irai droit à la chapelle, au paviîloni d'été, au salon, à la bibliothèque. Je te conduirai moi-même;, toi et ma fille, vous, me laisserez passer devantu

Gomme j'embrasserai tes mains^qui m'ont fait ce paradis pendant li'abseirce et sur les* vagues indications de mes- désirs flottante!

Mais nous sommes à pic sur l'ancre ; Tembarcation de la goélette de l'État attend ma letta?e. Adieu ! non, pas adieu, au revoio ! Au revoir dans deux mois : an revoir tout,, ma patrie, ma maison dans lebois,.moB bois, mes allées désertes, mes travaux utiles, le salon de repos, le cabinet du souvenir?, ce bon M.. Guillaumin; au revoir, ce que je ne quitterai plus, — toi et ma fille. — A deux mois.

Ludovic.

DE LUDOVIC A DIANE

Le HâTre, ISCl,

Ma Diane,

Je ne verrai pas la terre promise!... je meurs. Encore quelques minutes et je ne serai plus. Je n*ai pas eu Je courage d'attendre l'expiration de ta quarantaine d'observation qui nous a été imposée. Elle était de quatre jours. En voulant la violer pour me rendre plus vite auprès de toi, j'ai reçu, d'un garde de santé, un coup de feu dans la poitrine. Tout mon sang s'en va... mon regard se trouble... ma mam tremble... c'est la mort. Je ne devais plus te revoir, ma Diane chérie, ni te voir une seule fois, ma Ludovise.

Diane ! tu as eu raison de ne pas démolir la chapelle... elle aura ma tombe...

Ludovic.

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