‹ Histoire de cent trente femmesChapitre 4 sur 5 · L^ÉLÉPHANT · texte numérisé non relu

L^ÉLÉPHANT

Profonde mélancolie de la ville de Liverpool. — Riche, puissante, considérée, rien ne manquerait à son bonheur s'il ne lui manquait un éléphant. — La Société des Amis des Animaux et la Société des Amis des Hommes sont en guerre. — A quel propos. — Toutes deux ont pour base l'amour de l'humanité. — Elles se calomnient, elles se déchirent. — Lettre du président de Madras. — Cent quarante-quatre vipères.

La très-honorable ville de Liverpool^ quoique née d'hier, est jalouse, à Texcès, de Londres, qu'elle s'applique san§ cesse à copier, et dont elle espère un jour égaler la renommée, si même son intention secrète n'est pas de l'effacer. Elle a voulu avoir, comme Londres, ses ponts Waterloo, ses places Waterloo et ses rues Waterloo. Londres a des docks où le monde entier vient apporter ses produits : Liverpool a les siens qui, au reste, ne sont pas moins magnifiques.

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il Ji'est pas une académie, une société littéraire, scientifique, philanthropique ou musicale fondée à Londres, qu'on ne retrouve établie à Liverpool. Le Zoological Garden (jardin botanique), dont la vieille capitale anglaise est si fière avec raison, pouvait difficilement échapper à cette rage d'imitation : Liverpool a donc aussi, avec la même quantité de singes, de babouins, de zèbres, d'antilopes et de léopards, un Zoological Garden.

11 est grand, il est beau de s'efforcer ainsi de marcher côte à côte avec une cité devenue à peu près sans rivale ; il est même encore très-glorieux de venir après elle dans l'estime des nations. Pourtant, la ville de Liverpool s'éveilla un matin fort mélancolique et fort agitée derrière le double brouillard qui, pendant neuf mois de l'année, coule sur son front du haut d'un ciel gris, et qui part de' ses pieds, vomi par les cent mille bouches de ses formidables usines. Liverpool se dit : Je fabrique des clous qui sont les plus estimés du monde ; mes machines ont une supériorité marquée sur toutes celles qu'on construit ailleurs ; mes aiguilles et mes épingles ne craignent aucune comparaison; mes bourgeois sont plus riches et plus heureux que des princes; mes femmes ont, par

leur éblouissante fraîcheur et leur impérieuse beauté, le pas sur celles de Londres et même de Dublin : que manque-t-il donc à mon bonheur ? Liverpool se répondit en soupirant : Il me manque un éléphant ! Il me manque d'autant plus, que Londres en possède un dans son Zoolqgical Gard en.

Cette réflexion empoisonna désormais toute joie dans rame des orgueilleux habitants de Liverpool. On avait beau leur dire : Vous êtes la seconde cité du royaume par votre population ; Témule de la première par vos monuments, par votre immense commerce, par vos richesses et votre industrie ; Liverpool hochait la tête et murmurait : Sans doute, sans doute, mais nous n'avons pas d'éléphant !

A force d'éprouver le regret de n'avoir pas un éléphant et de nourrir le désir d'en avoir un, Liverpool tomba dans une véritable monomanie : il lui en fallut un à tout prix ; sa\1e morale en dépendait. Il est vrai qu'il ne lui restait plus que cet ornement à acquérir pour n'avoir plus rien à envier à Londres. Un grand effort résulta de ce besoin universel de posséder un éléphant. Des sommes considérables furent versées par les riches manufacturiers de la ville : — et qui n'est pas riche à Liverpool ? — et confiées ensuite à la Société des

Amis des Animaux, qui fut chargée de se procurer le plus bel éléphant qu'elle trouverait dans Tunivers. Et Liverpool goûta quelque repos.

Il est sur la terre un ennemi pour chaque félicité, depuis la première heure de sa naissance jusqu'au dernier terme où elle doit parvenir. Si Liverpool a une société célèbre qui s'intitule Société des Amis des Animaux, elle a l'honneur d'en posséder une plus célèbre encore^, qui s'appelle la Société des Amis des Hommes. Ces deux sociétés n'ont jamais vécu en bon accord, quoiqu'elles prétendent toutes deux avoir la bienfaisance pour base. Celle des Animaux, cependant, tolère avec assez d'indulgence la société rivale, celle qui s'est donné pour mission d'améliorer le sort des hommes. Mais cette dernière n'admet à aucun titre qu'on s'occupe du sort des chevaux, des chiens, des chats, et autres créations inférieures. Et comme au fond de toutes les questions, même philanthropiques, il y a de l'argent, la Société des Amis des Hommes fut profondément blessée de voir l'élan^ l'enthousiasme avec lequel fut votée la somme nécessaire à l'achat de l'éléphant destiné au Zoological Garden de Liverpool.

c( N'est-ce pas une honte, disait-elle partout, qu'on sacrifie des sacs de guinées à la ridicule et puérile satis-

faction d'avoir un éléphant ^ quand avec cet or on pourrait fonder des hospices pour les aveugles^, des hôpitaux pour les sourds^ des collèges pour les muets ! Habitants de Liverpool^ suivez nos sages conseils, donnez une plus noble destination à votre générosité, renoncez à votre éléphant et portez-nous vos aumônes. »

Quelque grand que soit le respect des habitants de Liverpool pour les philanthropes, il n'alla pas cette fois jusqu'à consentir à ce qu'ils voulaient. Alors les philanthropes se fâchèrent : Liverpool ne tint aucun compte de leur dépit. De tous côtés arrivaient des souscriptions pour l'achat de l'éléphant, dont ils entrevoyaient déjà à l'horizon la trompe et les défenses. Quelle superbe habitation on lui construirait au milieu d'un bassin ombragé de joncs, de hautes herbes et de contrefaçons de bambous ! Il mangerait dans de l'ébène, il boirait dans du marbre; on lui ferait un faux Gange. On oubliait tout pour lui : le spectacle, qui est fort mauvais à Liverpool; et le thé, qui passe cependant pour le meilleur thé qu'on puisse boire en Angleterre. Malheureusement on oubliait aussi les philanthropes, qui sont une puissance avec laquelle il faut compter dans la Grande- Bretagne.

En France un philanthrope passe généralement pour un niais ou un fripon habile dont on a le droit de rire sans courir un risque sérieux; en Angleterre, un philanthrope est presque toujouis ce qu'on appelle avec quelque teinte de dérision un saint. Ce parti des saints a de nombreux re [présentants à la chambre des Loïds et à la chambre des Communes; il appuie ou combat les ministères, il en a quelquefois renversé. Il est tout-puissant, surtout, dans les questions sociales. Il aurait pu, à l'occasion du différend élevé entre Taïti et le missionnaire Pritchard, entraîner l'Angleterre dans une guerre avec la France ; il règne à la cour de Saint-James. Ce parti des saints représente les jésuites en Angleterre. Il inspire moiiis de terreur que les jésuites, parce qu'il fonctionne avec moins de mystère; mais il est tout aussi influent, quand il veut l'être.

Or, voyant l'acharnement des habitants de Liverpool à posséder leur éléphant, acharnement qui avait pris chez eux le caractère d'une bravade et d'un défi, les philanthropes s'aigrirent, s'emportèrent, opposèrent l'entêtement à l'entêtement, et ils se promirent, moralement parlant sans doute, qu'avant d'entrer dans la ville l'éléphant passerait sur leurs corps. Ces me-

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iiaces n'étaient pas vaines. Us travaillèrent si bien et si habilement, que beaucoup de gens, qui allaient souscrire pour l'achat de réléphant, retirèrent leurs mains de peur de se brouiller avec eux. De jour en jour, les versements flevinrent plus rares; enfin, ils menacèrent de tarir. La philanthropie triomphait. Liverpool n'aurait donc pas d'éléphant! C'était impossible à croire. Après tant de désirs, après tant d'efïorts, après tant de sommes versées^ n'aboutir qu'à rehausser la vanité de quelques philanthropes chagrins, impérieux, tyranniques, insolents ! La force au grand jour avait été vaincue, la force dans l'ombre ne le serait peut-être pas. La Société des Amis des Animaux fit semblant de se résigner.

Par l'organe de son digne président, M. Cribb, elle déclara à M. Crevett, le président de la Société des Amis des Hommes, qu'elle renonçait à la réalisation d'un désir dont elle n'avait pas d'abord mesuré la portée. Il ne seraitt plus question d'éléphant; on était déjà en train de rendre aux souscripteurs le montant de leurs souscriptions. Quand des païens, ajoutait M. Cribb, sacrifiaient jusqu'à deux cents bœuis sur les autels de la paix, des chrétiens pouvaient sans peine sacrifier un éléphant.

Le jour même où M. Cribb^ le chef de la Société des Amis des Animaux^ se soumettait ainsi au parti philarxthropique^ il écrivait secrètement à son ami intime le président de la Compagnie des Indes, à Madras, de lui (aire savoir par la voie la plus prompte, fut-ce la plus dispendieuse, si l'on pouvait lui adresser un voyageur chargé de Tachât d'un éléphant. Voilà donc ce qu'avait obtenu la violence du parti opposé à celui des Amis des Animaux : une fausse promesse, une soumission menteuse. Retirées ostensiblement, les souscriptions revinrent sans bruit dans les mains de M. Cribb, plus dévoué que jamais à la cause des partisans de l'éléphant, tous, on le voit, devenus des conspirateurs, ayant des signes pour se reconnaître, des attouchements pour fraterniser, des paroles pour se comprendre. Deux fois par mois les membres de la Société des Amis des Animaux se réunissaient en comité secret pour s'entretenir à voix basse de l'objet mystérieux de leur désir. Les uns apportaient de nouvelles souscriptions, les autres l'assurance que la Société philanthropique n'avait aucun doute sur leurs menées souterraines ; et chaque séance se terminait par une prière en commun, où l'on hâtait le retour de la comm.unication que devait faire à M. Cribb

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le président de la Compagnie des Indes à Madras. Rien ne meurt en chemin dans les déterminations prises par les Anglais, parce qu'ils conçoivent avec lenteur ce qu'ils exécutent sans découragement. Cribb fit savoir aux membres du club dont il avait l'honneur d'être le président, qu'il avait à leur apprendre une nouvelle qui les comblerait de joie. Il les priait instamment de ne pas manquer à cette réunion. Dix heures sonnaient à l'église de Saint-Paul, lorsqu'il lut, au milieu d'un silence qui tenait de l'extase, la réponse qu'adi^essait à sa lettre Son Excellence le président de la Compagnie des Indes à Madras.

« Mon cher monsieur Cribb ,

« Si je n'ai pas trop compris pourquoi vous mettez tant de mystère dans la rédaction de votre lettre, je ne me suis pas moins empressé d'y répondre, et cela, je l'espère du moins, dans des termes qui vous satisleront complètement. Tout voyageur recommandé par vous et l'honorable club des Amis des Animaux sera reçu à Madras, vous n'en doutez pas, avec la plus ouverte hospitalité et l'affection la plus britannique.

« Quand il se sera remis dans mon calais des fati-

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giies d'une traversée dont je ne veux vous dissimuler ni la longueur ni les ennuis^ moi, nos agents, nos collecteurs, tous les résidents de la Compagnie, nous lui iaciiiterons tous les moyens de se rendre avec la plus grande célérité possible dans les États du Dekhan, où se trouvent, connue vous l'avez fort bien dit vousmême dans votre chère et honorée lettre, les plus beaux éléphants de l'Asie.

c( Le Deklian est le paradis terrestre de l'Asie. Quel ciel enchanteur ! quelles eaux veloutées ! quelles splendides fleurs ! des forêts qui embaument, des oiseaux d'or ! Je crois cependant, mon cher monsieur Cribb, qu'il est de votre devoir de prévenir et d'instruire le voyageur chargé de votre mission , des dangers qu'il courra dans la plupart des provinces qu'il aura à traverser pour se rendre dans les vastes pâturages où errent par troupes les éléphants. Les peuples de l'Indoustan sont vaincus, mais ils n'ont jamais été soumjs. Ils nous abhorrent comme Anglais, comme vainqueurs et comme chrétiens. Il serait donc téméraire de garantir toute éventualité de danger à votre voyageur, exposé en outre à la piqûre mortelle des insectes, aux atteintes meurtrières du choléra et aux poignards impitoyables des Thugs : les Thugs, ces assassins mysté-

lieux dont vous avez entendu parler, mais dont vous n'avez aucune idée exacte en Europe; ces hommes qui, associés au nombre de plusieurs millions pour taire le mal, pour conmiettre des crimes épouvantables, ne redoutent aucune espèce de répression. Vainqueurs, ils sont heureux de partager vos dépouilles; vaincus, ils sont glorieux de leur mart^Te. Ils sont près de vous, mangent sous votre toit, vous servent, vous obéissent pendant plusieurs années, en attendant le moment de vous égorger; et vous ne les connaissez pas ! Instruisez donc votre missionnaire, mon cher monsieur Cribb, des périls qu'il doit afifronter dans son expédition, et s'il persiste à les braver, donnezlui votre bénédiction et mon adresse. Qu'il parte ! qu'il vienne ! il sera le bienvenu à Madras.

« Madras est le bouquet de l'Asie; c'est à la fois Bagdad, Londres, Constantinople et Pékin. Je dois pourtant ajouter que votre voyageur ne retournera pas à Liverpool sans avoir gagné à 3Iadras une affection de foie, dont il échappera si la maladie est prise à temps; m,«is il est probable cependant qu'il en mourra, de même que nous mourrons de la même maladie, nous tous qui habitons les Indes.

« J'attends donc votre recommandé, cher mou-

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sieur Cribb^ et je vous prie de nie considérer toujouis comme votre meilleur ami dans cette partie du monde où Ton montre, sur une haute montagne, la trace du pied qu'Adam y a laissée : preuve, selon moi, qu'après Favoir connue Adam n'a pas été fort jaloux de Ihabiter. Mes cordialités les plus vives à tous les membres du club des Amis des Animaux, à la disposition desquels je vous prie de me mettre pour tout ce qui peut concerner la création : tigres, léopards, lions, panthères, éléphants, hippopotames, rhinocéros. S'il est vrai que l'arche, après le déluge, se soit arrêtée aux Indes, ainsi que nos savants ministres le prétendent, il faut croire que presque tous les animaux n'ont plus voulu quitter cette terre de salut; d'où je conclus, après avoir dit qu'Adam n'avait pas voulu y demeurer, que les Indes sont faites pour les animaux et non pour l'homme.

« Je suis votre affectionné ami.

« Le président de la Q^ des Indes à Ma-jras. n

« P. S. Je vous envoie, avec la présente, comme souvenir d'amitié, six chacals furieux, douze douzaines de vipères de l'espèce la plus venimeuse, et un bocal

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OÙ sont renfermés les petits insectes qui produisent, assure-t-on^ le choléra. »

— Trois hourras pour le président de la Compagnie des Indes ! dit le président Cribb, après avoir lu, avec des larmes d'admiration, cette lettre, qui permettait enfin de réaliser le projet si longtemps caressé par la société des Amis des Animaux.

Les trois hourras éclatèrent sous les voûtes, et Ton passa immédiatement à la discussion des moyens d'exécution. Qui enverrait-on dans l'Inde, au fond du Dekhan, pour y chercher Téléphant et le ramener en Europe ? Quel membre aurait assez de courage et de dévouement ?

Le docteur Burton s'avança.

Dv'part de 51 Bnrton pour les îndes. — Colère cics philanthrope?. — 11 n'est pas dévoré. — Il rcncontie chez les sauvages une société de communistes. — Son arrivée à Madras. — Ce qu'il y voit. — On verra dans le chapitre suivant ce qu'il y mange.

Le président Cribb lui demanda s'il avait bien pesé sur chaque phrase de la lettre du président de Madras, cette lettre à travers les lignes de laquelle bondissaient les tigres rayés et hurlaient les avides panthères. M. Burton répondit qu'il tenait compte de toutes les menaces contenues dans cette lettre ; mais les périls seraient-ils encore plus nombreux et plus graves, ajouta-t-il, il était décidé aies affronter tous pour la gloire de la Société des Amis des Animaux, dont il avait l'insigne honneur d'être membre, et pour placer Liverpool, sa ville natale, au niveau de Londres, qui ne s'enorgueillirait plus tant de posséder seule un éléphant.

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M. Burton fut embrassé par le président Cribb, et chacun de ses confrères lui pressa étroitement la main.

La Société passa immédiatement à l'appréciation de rindemnité due au beau dévouement de M. Burton.

En France, après deux années de démarches, de sollicitations et de découragemeuts, on lui aurait alloué, pour frais de voyage, récompense et gratitude publique, une somme de quatre ou cinq mille francs au plus, et on lui aurait peut-être promis au retour la première place de bibliothécaire vacante en province, place qui ne vaque jamais. L'Angleterre est vraiment la première nation du monde, par la grandeur de ses magnificences scientifiques. Liverpool, en accordant vingt-cinq mille francs, ou mille livres sterling à M. Burton pour dépenses de voyages, lui garantit encore une pension viagère de six mille francs après Taccomplissement de sa mission ; et s'il venait à mourir en route, sa veuve jouirait d'un secours annuel de trois mille francs. Là ne se bornerait pas la reconnaissance de la Société des Amis des Animaux envers M. Burton. Elle lui promettait un cadeau de cinquante mille francs, qu'elle comptait lui offrir sous une iorme qui honorerait son courage sans blesser son désintéressement.

Un événement heureux et un contre-temps déplorable signalèrent les derniers préparatifs de départ de M. Burton.

L'événement heureux fut ceci : Le Zoological Garden, de Londres^ perdit le superbe éléphant dont il était si glorieux. Triste et languissant depuis quelques niois^ ranimai s'était laissé mourir d'un accès de nostalgie. Ni les soins des pins célèbres docteurs^, ni les bons traitements des gardiens, ni les agaceries charmantes des enfants qui lui lançaient à l'heure de la promenade des sucreries à travers ses barreaux^ ni les petits coups d'ombreHes roses donnés sur sa trompe par les blondes ladies du Strand, n'avaient pu calmer le sombre, l'immense ennui dont il était rongé. Les physiologistes prétendaient qu'il était mort d'une affection laryngée ; mais les moralistes anglais, si profonds et si délicats dans leurs observations, avaient lu dans le regard jaune et abattu du pauvre colosse, qu'il était mort d'un amour commencé sous les larges banians du Carnatic, et demeuré inconsolable loin de l'objet aimé, sur les bords glacés de la Tamise. Une peine de cœur avait tué l'éléphant. Pourquoi M. Armandi, qui a écrit un si docte ouvrage intitulé : Histoire militaire des Éléphants, ne parle-t-il pas, dans

son gros IhTe, des affections tendres de ces intelligents animaux ? 0 monsieur Armandi, revoyez^ embellissez votre ouvrage : vous avez été le Quinte-Gurce, le Xénophon^ le Vauban, le chevalier Folard des éléphants; daignez en être l'Ovide; allons ! quelques hgnesélé^qaques en faveur de celui du Zoological Garden de Londres. Que nous vous devions mi jour VArt d'aimer des éléphants !

Si nous avons quahfié d'heureux l'événement que nous venons de rapporter^ c'est parce que nous nous sommes placé un instant au point de vue des menbres de la Société des Amis des Animaux, qui, en effet, se réjouirent d'un accident par lequel ils se trouvaient tout à coup débarrassés de l'éternel objet d'une rivalité écrasante. Ils allaient avoir un éléphant présumé d'avance sans égal, tandis que Londres ne restait plus en possession que de quelques chèvres du Thibet, dequelques moutons du Cap et d'une centaine de singes, richesses banales, à la portée des moindres jardi/is botaniques. Leur tendresse pour les animaux se tut un instant pour laisser éclater leur égoïsme. Mais le contre-poids de cette joie barbare ne se iit pas longtemps attendre.

Pour masquer ses projets, pour colorer d'un irotif^

des plus spécieux en Angleterre, le fait de son voyage lointain, M. Burton avait accrédité le bruit qu'il n'allait aux Indes que pour répandre dans les possessions anglaises et au delà, s'il était possible, des exemplaires (le la Bible. La Société Biblique de Liverpool l'avait chargé, drsait-il, de cette mission hautement chrétienne et philantliropique . Cette dernière assertion était vraie : M. Burton avait obtenu, à force d'habileté, la confiance des membres de cette pieuse Société, à la laveur de laquelle les Anglais s'introduisent partout dans l'univers et préludent à toutes leurs conquêtes et à toutes leurs spoliations. La Société imprime de petites Bibles, un missionnaire part pour les distribuer aux sauvages . il va en Amérique, aux Indes, dans l'Océanie ; observe, les yeux baissés, étudie, espionne, tout en distribuant ses volumes. Au retour, il n'a pas ramené un seul fidèle à la foi de Luther; mais il a du moins examiné la situation du pays, calculé ses forces, apprécié ses relations avec les autres peuples, dressé tout un plan d'invasion si le pays est vierge et de perturbation s'il est à demi civilisé. Les missionnaires protestants ont été dans ces derniers temps les pionniers de la conquête de la Chine. Il n'est pas besoin de dire que les Sociétés bibliques sont le séminaire

OÙ l'on élève, d'où sort parfaitement discipliné le parti des saints dont nous avons déjà parlé.

M. Burton avait reçu en comité secret les dernières instructions de ses confrères, recueilli ses notes, couché dans son portefeuille de nombreuses lettres de recommandation à côté de ses lettres de crédit ; il avait emmagasiné ses Bibles, embrassé sa femme, mis ordre à ses affaires, enfin il allait partir de Liverpool, quand un membre de la Société des Amis des hommes fit une horrible découverte. Comment la fit-il ? nous l'ignorons, mais n'importe ! M. Burton n'allait pas aux Indes pour convertir les Malais ! c'était mi impudent menteur, c'était un traître; il ne s'y rendait que pour acheter l'élépliant, après que la Société, dont il était le représentant, avait solennellement promis de renoncer à cette funeste acquisition. Le brasier de la haine se ralluma entre les deux clubs ; des paroles vives on passa aux écrits, des écrits aux injures, des injures au silence armé, terrible, mortel, — un silence anglais. Les Corses et les Anglais ont un côté semblable dans leur caractère si différent : c'est une tranquillité profonde dans la méditation de la vengeance.

Mais M. Burton a fait voile vers l'Egypte, où il va s'embarquer pour le cap de Bonne-Espérance. Cette

première partie de sa traversée a été heureuse; il a mouillé sous le phare d'Alexandrie. Après quelques jours de repos^ il s'éloigne de la terre des Pharaons ; il salue de loin les pyramides, il franchit la mer Rouge. M. Burton touche enfin cette belle colonie, volée aux Hollandais par ces oiseaux de proie qui n'ont rien à eux, qui ont tout pris aux autres, même leur langue, laquelle appartient à trois peuples difféTents : aux Danois, aux Saxons et aux Normands. Les Anglais ont filouté le Cap, comme ils ont escroqué Gibraltar et Malte.

M. Burton ne put pas regretter de s'être arrêté pendant quelques jours sur cette partie du monde africain au heu de se rendre en Hgne directe à Madras. Il vit sur la côte, des Hottentots, les derniers êtres placés sur l'échelle de la création. Il connut les Boschmans, espèce d'hommes dégradés qui repoussent toute idée de ci\ilisation, que les Anglais et les Hollandais, les deux peuples les plus colonisateurs du globe, n'ont jamais pu soumettre à aucune forme de gouvernement. Les Boschmans réalisent à un suprême degré la théorie sociale de J. J. Rousseau; ils vivent libres, indépendants et sous le régime d'une communauté absolument semblable à celle que certains socialistes modernes

prêchent dans leurs clubs avec la persuasion du poignard,, et proclament dans la rue avec la logique du fusil. Chez les Boschmans il n'existe ni propriété, ni famille, ni lois, ni morale, ni religion. Aussi vivent-ils de rapines, de brigandages et de vols ; ils se nourrissent une partie de l'année de crapauds, de sauterelles et de racines, dorme-nt tout nus sur la terre ; et leur unique industrie consiste à composer, avec le suc de certaines herbes écrasées, le poison terrible dans lequel les naturels des contrées voisines trempent le bout de leurs lances et la pointe de leurs flèches. Les Boschmans indiquent à l'étude des nations civilisées le tableau qu'elles offriraient si elles tombaient, de dégradation en dégradation, jusqu'aunéant du communisme, lissent les premiers communistes qu'on ait vus à l'état de société, si l'on peut donner ce nom à la décomposition physique et morale la plus avancée. Mais ils sont un fait providentiel dont les nations devraient se préoccuper, afin de ne pas se laisser entraîner sur la pente des théories à iïisage de quelques lous de l'espèce la plus redoutable.

Cette bordure dentelée qui se découpe à l'horizon derrière des franges d'écumes, lormées, de place en place, par la barre la plus dangereuse du monde; ces

murs de fortification qui serpentent et se tordent en suivant une ligne de rochers où la vague se brise pour retomber en pluie de perles éblouissantes, en fumées humides; ces arbres gigantesques dont les huppes vertes se perdent dans les profondeurs du ciel, végétations aériennes dont on ne dislingue pas le tronc qui les porte, tant est grande la distance d'où on les aperçoit; ce ciel d'un bleu incandescent et furieux, arrondi sur des constructions qu'en approchant toujours on prend d'abord pour une bourgade, puis qu'on reconnaît être une cité immense, si démesurée qu'on ne sait ni où est sa tête, ni où sont ses pieds; ces palais athéniens, dont les colonnes d'un blanc de sel jettent la moitié de leur ombre sur la mer qui les plisse, l'autre moitré sur la terre; ces balcons délicieux découpés à jour et qui laissent passer entre les broderies de leurs trèfles des boas épineux, de grosses tiges d'aloès toutes chargées de leurs fleurs échevelées, rouges comme des langues de feu; ces amas de chaumières noires courant comme des fourmis pressées de rentrer dans leur trou au moment d'un orage ; ces milliers de pagodes blanches et bleues élancées pyramidalement clans les airs avec leurs dix étages que hérissent aux angles des cornes de vache, toutes rayées

de colonnes, écrasées de festons, de fleurs, de rubans de pierre, percées de croisées inégales, flanquées, étouftées de minarets, de dômes d'étain ou se mire, comme dans une glace, le soleil avec toutes ses flammes et tous ses rayons ; ces cris monotones poussés sur la mer par des rameurs couleur de cuivre jaune et par des goélands voraces; ces clameurs qui viennent de la terre avec le vent de la rade qui fait tout onduler; ces clairons militaires, dont les incessantes fanfares révèlent la présence d'une garnison formidable ; ces processions de palanquins rapides balançant un homme endormi que portent douze esclaves aux longs vêtements blancs, précédés d'un autre esclave qui court en tête, un bâton d'argent à la main ; ces hommes nus, ces autres palanquins traînés par des bœufs ; ces dandys en voiture, qui ont à côté d'eux des ladies vêtues éternellement de mousseline blanche, comme pour aller au bal ou au tombeau, pâles, mourantes, passionnées, éteintes^ respirant à peine sous la fraîcheur décevante d'un éventail qu'une Indienne agite sur leur front languissant ; ces prêtres basanés, ces brahmines, façonnés en magots; ces danseuses enveloppées de la tête aux pieds, ayant le nez paré d'anneaux d'or ; ces fous lugubres tenant un bras maigre

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en Tair ei s'appuyant sur un seul pied au milieu d'une foule hébétée^ dont le visage est peint en jaune et en rouge ; cette saveur acre de la mer^ ces fades odeurs d'esclaves^ ces parfums enivrants qui émanent de la toilette des femmes anglaises, ces choses, ces bruits, ces éblouissements, c'est Madras, la reine des Indes, la ville aux huit cent mille habitants, la capitale de Tlndoustan, la résidence d'un des trois grands potentats de la Compagnie.

M. Burton était, malheureusement ou heureusement pour lui, un de ces hommes rigides, un de ces bons types anglais tout d'une pièce, qui suivent à droit fil leur idée sans s'émouvoir de ce qui se passe autour d'eux; ils courent à leur but comme une balle.

Il était venu de Liverpool à Madras pour conquérh^ un éléphant ; rien n'était capable de détourner son attention de cette préoccupation importante. Il ne jetait pas un regard, il ne faisait pas un pas, il n'éprouvait pas une sensation qui Téloignât pendant une seconde de la distraction rectiligne de sa mission. Que de distractions n'aurait pas données à un Français, par exemple, le spectacle de toutes les nouveautés étalées sons son regard ! Le jour même de son arrivée, et encore .humi le de la traversée, un Français aurait voulu monter

au sommet de toutes les pagodes, entrer dans chaque

palais de Naïre ; interroger le moindre passant sur ses mœurs, sur sa religion, ses coutumes; se promener en palanquin, courtiser les bayadères, parcourir la ville blanche et la ville noire, faire la cour à toutes les femmes de chambre anglaises , aspire rie houca et le gourgouri, chasser au tigre, fumer de l'opium; souper dans un salon de nabab, éclairé par des candélabres où, dans des lampes de verre, brûle l'huile de coco; frôler sous ses pieds les nattes de jonc et respirer Tair que fait le punkah. M. Burton ne se livra à aucun de ces désirs insensés. L'Inde, pour lui, se résumait en un éléphant; tant qu'il n'aurait pas cet éléphant en sa possession, il ne devait pas sortir de la sévérité de son rôle, de l'unité de sa tâche. Comme Brahma, il s'était incarné dans un éléphant.

Aussitôt qu'il fut en présence du président de la Compagnie, qui le reçut, entouré de sa famille, il voulut parler de l'éléphant. Le président, qui était un de ces esprits charmants, comme l'Angleterre en compte quelques-uns parmi ses gentlemen ruinés, et il l'avait été plusieurs fois, et c'était même à cause de la perte si souvent réitérée de sa fortune qu'on l'avait nommé président à Madras, dit avec beaucoup de grâce à

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M. Burton, qu'ils causeraient de Téléphant après déjeuner...

— Quand nous serons seuls, ajouta-t-il tout bas.

— Quand nous serons seuls!... pensa avec inquiétude M. Burton. Pourquoi quand nous serons seuls? Allons, une heure de perdue ! Déjeunons. — On se mit à table.

Burton confond un polage de cinq cents francs avec un vermicelle au maigre. — Il mange des araignées vertes sans éprouver le moindre plaisir. — 11 mange aussi de l'éléphant. — Le président fait une confidence à Burton qui pâlit. — Quelle était cette confidence. — Un nouveau personnage paraît en scène : M. Pool. — Burton quitte Madras.

Pour fêter son hôte^, le président de Madras avait fait composer, exprès pour lui, un de ces repas bizarres et dispendieux que l'imagination seule des Hindous peut concevoir dans ses rêves opiacés et que la bourse seule d'un millionnaire a le droit de se permettre. Il comptait sur l'étonnement qu'il produirait nécessairement sur M. Burton, habitué, en Anglais de la vieille roche, au roastbeef et au pouding. Le dhier était plus qu'indien, il était entièrement chinois. On servit d'abord un potage aux nids d'hirondelles, et on s'attendait avec raison à quelques premières paroles de sur-

prise de la part de M. Burton. Il ne souffla pas le mot, il avala un potage de cinq cents francs comme il eût englouti un de ces aftreux breuvages qu'on sert dans son pays en guise de soupe. Et quand madame la présidente lui demanda comment il trouvait ce potage, il répondit :

— Je trouve ces vermicelles au maigre assez bons.

La réponse était renversante. On pensa toutefois que M. Burton gardait son admiration pour des excentricités plus grandes; et on lui servit successivement, dans de petits plats de porcelaine, des vers de terre salés, des cochons bourrés d'huîtres, des langues d'hippopotame au coulis de gingembre , du cuir de Japon attendri dans l'eau de fèves, une fricassée de grenouilles, des chenilles salées, des nageoires de requin dans l'huile de ricin, des perdrix de Luçon au jus de cloporte, des souris blanches écorchées vivantes, des araignées vertes au piment. Burton ne sourcilla pas; il dévora tout sans s'informer une seule fois de la nature bizarre, du goût indescriptible des mets dont il farcissait en silence son estomac. Depuis trois heures, il écrasait sous ses dents des oiseaux et des insectes qu'on ne voit guère figurer chez nous que dans les cabinets des naturalistes, lorsque enfin, goûtant d'un

quartier de viande détaché d'un corps monstrueux, informe^, couvert de cannelle, saupoudré d'un demipouce de poivre, doré de muscades, il s'écria en regardant le président :

— Excellence, quand parlerons-nous de l'éléphant?

— Quand vous aurez fini d'en manger, lui répondit le président de Madras qui avait voulu pousser si loin la politesse envers Burton, qu'il lui avait fait manger de l'éléphant arrangé à la cocbinchinoise.

— Comme tout votre dîner était à la française, répliqua M. Burton, j'ai cru que ce dernier mets était du bœuf à la mode.

La famille du président quitta brusquement la table pour ne pas éclater de rire. Prendre pour mi dîner à la française des entremets de scorpions et des entrées de vipères! c'était trop lort. 11 est vrai que beaucoup d'Anglais croient encore que nous ne nous nourrissons en France que de grenouilles. Le président de Madras et M. Burton se trouvèrent seuls, assis devant une table dont tous les ornements, toutes les richesses, tous les cristaux furent remplacés, selon l'usage anglais, par un petit chariot d'argent n)assif chargé de bouteilles de toutes sortes de vins fias, de liqueurs exquises. On sait que de temps en

lenips^ et rintervalle est souvent bien court, ce petit chariot, porté sur des roues en métal, est poussé avec bruit par le buveur qui s'est servi devant la place du buveur qui attend. Ce manège bachique dure quelquefois jusqu'au jour, jusqu'à la minute où le chariot est vide et l'assemblée complètement ivre.

— Nous voilà seuls, dit le président de Madras, causons tout à notre aise de l'éléphant. J'ai à ce sujet deux grandes nouvelles à vous communiquer.

Burton s'anima tout à coup, ce que n'avaient pu faire ni les mets incendiaires ni les boissons aromatisées dont il avait brûlé son palais

— Je vous écoute. Excellence .

— Mes gens ont parcouru, par mon ordre, tout le Dekhan; et dans une vaste plaine près d'Aurengabad, ils ont découvert une troupe d'éléphants de la plus rare espèce.

— J'y cours !

— Restez, M. Burton. Vous ignorez, je le vois, qu'on ne prend pas mie troupe d'éléphants comme un nid de fauvettes. Ils sont quinze cents environ.

— Mais s'ils s'en vont ?

— Ne craignez rien. A moins qu'on ne vienne les troubler par quelque chasse, c-es animaux demeurent

ËCHEC A L'ÉLÉPHANT. 217

toujours plusieurs années là où ils se trouvent bien.

— Continuez, je vous prie.

— Il y a parmi ces éléphants, poursuivit le président de Madras, des sujets qui ont jusqu'à douze pieds de haut.

— Trois pieds de plus que celui du Zoological Garden de Londres, s'écria Burton. 0 Liverpool, ma patrie!

— Je ne vous ai point tout dit encore. Mes chasseurs Oîit vu au milieu de ces superbes pachydermes. m\ phénomène fort rare, même dans Tlnde.

Burton ne respirait pas. Le président laissa filtrer pendant quelques minutes la surprise sur les lèvres de son hôte, puis il lui dit :

— Ils ont vu mi éléphant blanc.

— Un éléphant blanc i s'écria Burton, qui ne put dire autre chose pendant cette minute do béatitude extatique. Un éléphant blanc!

— Un éléphant blanc comme la lune, reprit le président de Madras, haut de douze pieds, armé des plus belles défenses qui soient au monde, dont la trompe est rose; enfin, si prodigieusement beau, que les autres éléphants, au dire de mes chasseurs, ouvrent leurs rangs avec respect pour le laisser passer, et l'adorent, ou semblent l'adorer, au lever et au coucher du soleil.

218 ÉCHEC A l'élépha:;t.

— C'est trop de bonheur pour trop peu d'espoir^ murmura Burton^ que le désir ^ la crainte, rendaient fou, poëte et presque amoureux en pensant à ce magnifique éléphant blanc. Vous ne me défendrez plus, ajouta-t-il en se levant, de me rendre immédiatement dans le Dekhan pour essayer de m'emparer de cette riche conquête.

Le président retint une seconde fois M. Burton.

— Il y a bien loin, M. Burton, de Madras à la plaine où sont les éléphants; d'ailleurs, d'immenses préparatifs de voyage sont nécessaires : il vous faut tout un équipage de chasse, des chevaux, des dromadaires, des cipayes, des Malabares, une suite de près de deux cents personnes au moins pour vous accompagner.

— Patience, dit M. Burton, patience !

— Non-seulement patience, poursuivit le président, mais fermeté d'âme. Je ne vous ai dit encore qu'une nouvelle, l'autre est moins agréable à révèle

— Qu'est-ce donc?

— J'ai appris, il y a dix jours environ, par mon honorable confrère, le président de Calcutta, que l'A • cadémie de Londres lui avait adressé un naturaliste célèbre, M. Pool, chargé, comme vous, de ramener en Angleterre le plus bel éléphant qu'il rencontrerait aux

ÉCHEC A L'ÉLKPIÎANT. 210

ludcsy pour remplacer celui qu*a récemment perdu le Zoological Garden.

Burton frappa violemment la table de son verre; il fit rouler le chariot qui porte les vins.

— Nous sommes trahis^, milord!

— Trahis, dites-vous?

— C'est une conspiration. . . La présence de ce M. Pool aux Indes est la conséquence d'une odieuse rivalité^ d'une indigne jalousie ressentie par Londres^ cette ville de fiel, qui a connu ma mission et son but. Londres ne veut pas que nous possédions un éléphant aussi beau, aussi remarquable que le sien. Cest un ennemi que la capitale m'envoie, qu'elle me lâche traîtreusement dans Tombre pour nrassassiner. Quels brigands . milord, que les naturalistes !

— Calmez-vous, monsieur Burton.

— Ah ! je suis indigné !

— Cependant...

— Mais je triompherai de tous les obstacles, j'éviterai tous les pièges. N'y eût-il plus qu'un seul éléphant aux Indes, c'est moi qui l'aurai; et plutôt que de me le laisser enlever par M. Pool, je l'assommerais de ma main.

— M. Pool?

— Non, réléphant. Cependant, que M. Pool lui-même y prenne garde... un naturaliste ne lait pas cinq mille lieues sans rapporter la peau de quelqu'un ou de quelque chose.

— Raisonnez plus froidement, mon cher Burton : il y a plus d'un éléphant en Asie : Vous aurez le vôtre, M. Pool aura le sien, et il en restera encore quelques-uns.

— Je veux avoir le plus beau !

— Sans doute, et je vous ai déjà mis sur la voie du plus fameux de l'espèce. J'ai fait plus : pour vous être agréable, autant qu'à la Société qui vous a envoyé vers moi, j'ai évité de fournir au président de Calcutta les renseignements qu'il me demandait sur les endroits du Deklian fréquentés par les éléphants réputés les plus célèbres de la contrée.

— Milord , Liverpool vous devra une éternelle reconnaissance... Mais vous voyez qu'il est urgent, qu'il est indispensable que je me rende dans le Dekhan. Quel désespoir si M. Pool, renseigné par d'autres per^ sonneS; apprenait qu'un éléphant blanc... Tenez, j'en mourrais, milord.

— Sans vous rassurer entièrement, monsieur Burton, je dois pourtant vous dire que de Calcutta au

Deklian il y a très-loin, et que par conséquent vous serez arrivé bien avant M. Pool.

— Sans doute, milord, sans doute... je Tespère... mais je crains toujours... mais je crois que la prudence...

— Eh bien, vous partirez dans huit jours : il vous faut au moins ce temps pour être en mesure d'affronter les difficultés du voyage, et pour le faire avec Tutilité que vous comptez en retirer.

— Huit jours! huit siècles!

— Songez, monsieur Burton, que vous allez traverser des contrées dont les tigres seuls connaissent bien la topographie, et qui n'ont encore été cadastrées que par les rhinocéros. Je rédigerai moi-même les notes où vous pourrez étudier les précautions qu'il conviendra que vous preniez en route tant contre les éléments que contre les hommes.

— Mais ne serai-je pas protégé par les deux cents liommes que vous me donnez pour escorte ?

— Ce sont des voleurs.

— Pourquoi ne m'en pas donner d'honnêtes ?

— Il n'y en a pas. Les uns sont Malais, ils sont voleurs et vindicatifs; les autres sont Cochinchinois, et lis vous laisseront en route au moindie prétexte ; les

222 ËCHEC A L'ÉLÉPÎÎAiNT.

autres sont Chinois^ ils voleraient le bon Dieu sur l'autel.

— Quand je raconterai cela à Liverpool!

— Vous comptez revoir Liverpool? dit le président de Madras au pauvre M. Burton^ que cette question terrifia.

— Mais oui... et avec mon éléphant blanc...

— Je plaisante, reprit \e président; vous ne mourrez ni du foie, ni du choléra, ni deladyssenterie, ni de la fiè^TC des marais, ni de la nostalgie. Vous reverrez Liverpool. Il n'y a qu'une chose que vous ne reverrez pas à votre retour à Madras, si vous repassez par ici.

— Et qui?

— Moi. A votre retour, je serai mort de la maladie de foie qui me ronge.

Le président de Madras but un large verre de sodawater sur la prédiction personnelle qu'il venait de prononcer.

On servit encore le thé. La famille du président rentra au salon pour jouir encore de l'étranger qui leur était recommandé par la Société des Amis des Animaux de la bonne ville de Liverpool.

Ainsi que Tavait dit le président de la Compagnie, huit jours après cette conversation, M. Burton quittait

Madras, dont il n'avait pas daigné voir une seule curiosité, pour se rendre , à son grand désir, dans les États du Dekhan, terme glorieux et périlleux à la lois de son expédition. Au lever du jour, il monta dans un palanquin, où, par les soins de son hôte, se trouvait réuni, dans un ordre admirable, tout ce que le confortable anglais enté sur le faste indien peut concentrer d'objets délicats et utiles sur un moindre espace. Dans cette cage suspendue, il y avait une commode, une toilette, un buffet, un bureau, un divan, une cave, une cuisine, un magasin d'armes et vingt autres dépendances non moins curieuses. Cette maison, enveloppée de gaze, entourée d'un vaste filet, était portée à l'aide de forts bambous sur les épaules de douze vigoureux bâliis. Ces bâhis courent toujours; ils courent en plaine, ils courent dans les ravins, ils courent dans les marais, au soleil et à la pluie. S'ils sont fatigués, ils se serrent le ventre avec leur ceinture; s'ils ont soif, ils chantent. Le président de la Compagnie avait indiqué à M. Burton, dans son itinéraire, la route de Sadraspatnam. Cette voie n'était pas assurément la plus directe pour aller à Aurengabad ; mais c'était le chemin le plus sûr, le moins infesté de brigands, et surtout le moins exposé, à cette époque, aux déprédations des

224 ÉCHEC A L'ÉLÉPHA:sT.

redoutables Thugs. C'est sur cette route, d'ailleurs fort belle et tracée au bord de la mer, que M. Bcrton, assoupi par le roulis monotone du palanquin, tira de son calepin les notes rédigées pour lui avec tant de sollicitude par le président de Madras, et qu'il se mit à les lire. Ces notes contenaient les préceptes et avis suivants :

« L'étranger qui vient aux Indes avec de la patience la perd; l'étranger qui n'en a pas en rapporte.

« L'étranger évitera avec soin de voyager la nuit : Tair qui, le soir, s'exhale des marais, engendre une fièvre incurable.

« 11 évitera aussi de voyager longtemps après le lever du soleil : la chaleur de la terre communique alors au sang une fermentation foudroyante qui amène inévitablement des congestions cérébrales. »

— Mais alors, pensa l'honorable M. Burton, il faut rester en place quand on veut voyager dans ce pays-ci.

Il continua sa lecture :

c( L'étranger ne s'abandonnera pas au repos, sous peine de tomber dans un engourdissement funeste qui entrauierait en peu de temps la décomposition de la «lasse du sang. »

— Ne pas marcher et ne pas rester en place, c^est assez embarrassant, se dit M. Burton.

«L'étranger ne boira pas chaud : la débilitation serait mortelle pour lui.

« L'étranger ne boira pas froid : l'inflammation serait immédiate et non moins mortelle. »

Le front de M. Burton devint excessivement anxieux.

Les conseils hygiéniques du président de Madras donnent la fièvre au docteur Burton. — Une ville qui soit de la mer. — Bu) ton lui-même y fait attention. — Les géographes en parlent à peine, vu son importance. — Le docteur voit venir de très-loin un fantôme monlé sur un animal fantastique. — De près, l'animal est un chameau; l'homme.... on verra.

Le docteur Burton reprit la lecture des instructions rédigées pour lui par le président de Madras :

(( Quelquefois la sobriété tue aux Indes.

c Quelquefois aussi les excès ne vous sauvent pas .

« Les sensations violentes sont un poison dans ce climat.

« Le corps a besoin d'un ressort puissant dans une atmosphère lâche et détendue conmie celle de l'Hindoustan. »

— Quel est ce ressort? se demanda naïvement M. Burton; oui. quel est ce ressort^ si les sensations

fortes sont défendues? Ah! j'ai hâte de sortir de ce pays, où il n'y a de vraiment désirable que les éléphants.

Burton, avec moins d'assurance, continua sa lecture :

« Il n'y a pas d'exemple qu'une famille anglaise soit parvenue aux Indes à sa troisième génération. »

— Comme je ne veux laisser ici aucune génération, cela m'est parfaitement égal, s'écria M. Burton.

« Autre conseil à l'étranger.

« 11 y a dans l'Inde des localités devenues si corrompues, si putrides, par des amas de ruines et de végétation, qu'un homme sain peut, en y respirant cinq minutes, vieillir, blanchir et tomber frappé de caducité et de mort. Il a cent ans en cinq minutes. »

Burton n'osa plus lire , il ferma les yeux ; quand il les ouvrit, un spectacle admirable se déploya devant lui et autour de lui.

La ville de Sadras était à sa gauche.

Ses porteurs couraient encore, mais faiblement : ils étaient endormis.

Le soleil, gonflé comme un immense ballon de velours cramoisi, effleurait la ligne des eaux de la mer^ qui le répétait dans tout son éclat..

Burton crut rêver, si jamais rêve fut aussi étrangement neuf, aussi étrangement beau dans sa désolante nouveauté.

A perte de vue et à partir de ses pieds, s'étendait le panorama d'une ville comme jamais architecte arabe, maure ou chinois n'en bâtit. C'était une ville sirène, car une moitié était dans l'eau, l'autre moitié hors de l'eau. Des rues entières, avec leurs rangées de maisons, plongeaient jusqu'aux genoux et montraient leurs toits couronnés de frêles galeries à jour, délicates et majestueuses couronnes. De petites vagues bleues, irisées par le vent du soii et empourprées par les reflets du soleil, se brisaient aux angles d'une place publique, et couraient ensuite de portique en portique en laissant une jarretière d'écume autour des colonnes de granit qu'elles avaient caressées en passant. Ces colonnes, plantées par milliers, entrecroisaient leurs ombres déliées sur la mer et formaient des réseaux sous lesquels on voyait glisser et bondir les poissons. D'immenses oiseaux couraient au-dessus de la partie flottante : en sorte que cette ville mystérieuse semble avoir été bâtie moitié par les oiseaux de mer, moitié par les poissons, seuls êtres vivants qui la peuplent. Elle étale des magniflcences architectu-

raies dont les plus iantasques constructions de PHindoustan et de la Perse ne sont qu'une pâle copie. On voit surgir de l'eau d'innombrables pagodes, hautes co^nme des montagnes et fleuries comme un bouquet de mariée, jetant à droite, à gauche, par -dessus leur tête et par-dessus leurs épaules, des brassées de fleurs de lotus, de roses gigantesques, du calice desquefles jaillissent des dômes de métal doré, sphères éblouissantes avec lesquelles les vagues, quand la tempête les soulève, semblent jouer, ainsi que le lerait un jongleur de Golconde avec ses boules de cuivre.

Un Vichnou colossal apparaît endormi sur un lit de pierre, au milieu de cette viUe innommée. Par moments elle disparaît sous les flots pour reparaître ensuite ainsi qu'un plongeur. Alors elle ruisselle, l'eau coule du front de tous ses monuments, et elle rejette l'eau par la bouche de toutes les croisées de ses palais. Le calme lui rend son premier aspect, ses premières couleurs, ses indescriptibles accidents, ses splendeurs qui ne sont d'aucun monde, d'aucune époque connus.

Les vaisseaux n'approchent pas de cette cité enchantée; les pêcheurs craindraient d'y jeter leurs fllets, de peur de les retirer avec quelque monstre. Ils se la montrent du doigt, prononcent à voix basse

des paroles qui conjurent les maléfices, et vont plus loin. Le savant n'a pas encore brisé le triple sceau qui retient ce mystère de géologie et d'histoire. Quelle était autrefois cette ville de llnde, et quel cataclysme, dans réloignement des siècles, Ta prise un jour par les cheveux pour la plonger toute vivante dans la mer?

Le soleil était à moitié descendu dans la mer après s'être posé un instant sur les épaules de Ganesa, la déesse de la sagesse, autre statue de grandeur monstrueuse, élevée au centre de ce naufrage sous la figure d'un éléphant. La nuit venait a grands pas; la côte de Sadras se confondait avec la merveille qui disparaissait déjà dans la brume. Les deux grandes ombres se rapprochaient pour n'en faire qu'une. A ce moment, M. Burton fut ébloui par une autre vision. Des formes mouvantes, confuses, dont il ne pouvait arrêter le caractère, se détachaient à l'horizon; ces formes insolites étaient composées de lignes brisées, ridiculement anguleuses et voûtées. L'attention de M. Burton s'exahait de plus en plus. Enfin, il lui sembla qu'un homme monté sur un chameau de haute taille venait vers lui du côté même de la ville à demi submergée. Il crut voir qu'il s'avançait à travers les

airs en suivant de pointe en pointe le sommet des pagodes; sa monture orientale posait sans vaciller ses quatre sabots sur le pied des minarets.

Un effet d'optique causait assurément cette erreur, que tout le sang-froid de Burton ne pouvait pourtant combattre avec succès. A ses yeux, l'homme, Tanimal aux longues jambes d'araignée paraissaient réellement sortir de cette fantasmagorie vaporeuse. Malgré sa bravoure naturelle, il éprouva un petit frisson par tout le corps ; conspirant avec les mystères de l'endroit, ses porteurs ne chantaient plus ; et, quoique courant toujours, ils semblaient tous rêver. Il arma son fusil de chasse et ses deux pistolets, et attendit la fin de cet épisode bizarre du grand poème qu'il venait de lire sur les plages de l'Inde.

Le voyageur fantastique avançait toujours de son côté avec la rapidité qu'on prête aux fantômes.

Le fantôme était M. Pool. — Ils soupent tous deux, M. Burlon et lui, dans un petit bois de tamarins. — La fausseté dans le vin. — L'un se dit missionnaire contre l'opium, — l'autre missionnaire chargé de répandre la Bible. — Ils mentent comme des naturalistes. — Leur arrivée dans la plaine des éléphants.

Au moment où M. Burton allait se mettre en dé« î(ime, une voix lui cria en pur anglais :

— Ai-je rhonneur de saluer un compatriote?

— Oui, monsieur, lui répondit Burton ui peu r.s^ Buré.

— J'en suis charmé.

— Moi aussi.

— Monsieur voyage sur les terres de la pré iderc* de Madras?

— Depuis deux jours, répliqua Burton.

— Nous allons faire peut-être route ensemble.

— Je le désire de tout mon cœur.

— On n'est pas trop de deux pour traverser ces contrées damnables.

M. Burton put examiner à loisir^ à la lueur des torches que les esclaves venaient d'allumer, le visage de son nouveau compagnon, dont la taille, bien qu'ayant cessé d'appartenir à l'ordre vaporeux des fantômes, lui semblait encore néanmoins d'un jet disproportionné. Il avait la maigreur de don Quichotte; et comme son chameau était aussi décharné que lui, ils produisaient à eux deux un ensemble des plus grotesques.

L'étrange cavalier, en véritable gentleman, étalait une toilette aussi pure, aussi régulière que s'il s'était rendu à Hyde-Park : habit noir à boutons de métal, pantalon gris clair, gilet de soie, cravate blanche, lui tendant le cou comme un carcan.

Quelques heures après leur rencontre, les deux voyageurs firent halte dans un bouquet de bois de tamarins, où ils jugèrent convenable de souper. C'était une espèce de rond-ponit où aboutissaient trois routes, l'une longeant la côte, l'autre allant vers le Dekhan, pays des éléphants, la troisième conduisant dans le Maïssour. Ce fut merveille de voir avec quelle facilité

ÉCHEC A L'ÉLÉPHA>T. 235

et quelle adresse leurs domestiques plantèrent une tente, préparèrent un dîner aussi varié que succulent, et devinrent, de simples coureurs qu'ils étaient quelques minutes auparavant, des cuisiniers fameux, des marmitons agiles, des valets pleins de politesse. Le vin d'Espagne et le viu de France coulèrent à grands bords. La conversation se fit plus intime.

C'est à table et vers la fin du dîner que les Anglais retrouvent ordinairement cet abandon qui leur manque le reste du temps.

L'étranger dit à M. Burton, en lui faisant raison d'une santé :

— Il m'est heureux de vous dire, monsieur, pour vous inspirer quelque confiance, que je voyage dans ce pays pour un motif des plus honorables.

Burton devina tout de suite que cette franchise allait appeler la sienne; il se tint pour averti. Il jeta Teau glacée de la prudence sur sa demi-ivresse, dont la fermentation augmentait toujours cependant.

— Je n'en doute pas, monsieur, répondit-il, et, je l'avoue, j'ai de mon côté l'orgueil de vous en dire autant.

— Monsieur voyagerait au profit de l'humanité?

— Oui, monsieur, et au profit de la saintecause.

— Monsieur, demanda Tétranger, s'est peut-être expatrié pour propager les saines doctrines de la tempérance,, dont les progrès sont si rapides, même en Irlande ?

— Je le voudrais, répondit Burton en vidant une coupe de vin de Champagne; mais tel n'est pas le motif qui m'a attiré aux Indes, où, d'ailleurs, je ne viens pas non plus conduit par ma seule inspiration. Je suis le représentant d'une vénérable Société qui a mis sa plus cbère confiance en moi.

— Alors, reprit l'étranger en remplissant son verre pour la huitième ou neuvième îois, alors, et je m'en glorifie, nous sonmies tous les deux des missiomiaires de la vérité.

Burton répliqua après réflexion :

— Je suis ici pour la ville de Liverpool en parti» culier et pour l'Angleterre en général.

— Et moi, riposta le compagnon de Burton, je suis ici pour l'Europe en particulier et pour Tuniveis en général; je voyage pour l'opium.

— Connnent, pour l'opium? Seriez-vous dro«

euiste?

— Je me suis dé\'Oué à la grande cause de l'humanité; je suis venu essayer de détruire aux Indes Tia'

fâme commerce auquel se livrent, avec une fureur toujours croissante, beaucoup de nos indignes compatriotes, entraînés par l'appât de gains honteux, illicites, coupables. Tous mes efforts ont pour objet de teur faire sentir par des prédications publiques, par des conseils fraternels, la gravité du crime qu'ils commettent en fondant leurs revenus sur l'abrutissement du peuple chinois. Ah! vous ne savez pas combien l'opium a fait de millionnaires en Angleterre et d'imbéciles en Chine. N'est-ce pas un beau rôle que le mien, n'est-ce pas une mission sacrée que la mienne? accourir de si loin pour empêcher cet assassinat de tout un peuple par un autre peuple !

— Et vous avez lieu, sans doute, de vous féliciter de votre dévouement? s'informa Burton.

— Je vous l'avouerai avec la candeur d'un Anglais; non, monsieur, je n'ai pas lieu de me féliciter de ma guerre contre l'opium : il m'a vaincu.

— En vérité?

— Quand j'abats une tête de pavot, — car vous ne l'ignorez pas, c'est sur cette plante maudite qu'on recueille par incision le suc gommeux qui prend le nom d'opium, — quand j'abats, dis-je, une tête d« pavot, il naît aussitôt un champ de pavots derrière

2ZS ÉCHEC A L'ÉLÉPHANT.

moi. Les négociants anglais font semblant de m'écouter avec componction; ils mMnvitent à dîner; mais ils ne renoncent pas pour cela à leur impie commerce.

— Vous retournez donc en Angleterre ?

— Hélas ! oui, et bien triste et bien découragé de n'avoir pu écraser sous les coups de ma philanthropie rhydre de Topium. Et vous, monsieur, qui me paraissez aussi avoir une belle âme?...

Burton tendit avec tendresse la main à son compagnon; ses yeux s'humectèrent :

— Je suis sûr, reprit l'étranger, que vous êtes venu aux Indes avec une pensée qui n'est pas moins respectable que la mienne.

— Je voyage pour la Société biblique.

— Je l'ai de^^né à l'honnêteté de votre visage.

— Oui, monsieur, je place des Bibles in-12 etin-32.

— En placez-vous beaucoup ?

— Oui, en apparence; non, en réalité. Je par^^ens à les distribuer aux naturels, mais elles ne servent pas à les ramener au giron de notre sainte doctrine.

— Et à quoi leur servent-elles?

— A allumer leurs pipes d'opium.

— Les malheureux! s'écria l'étranger, toujours l'opium! cet opium invétéré, indestructible, infâme. Et

VOUS aussi, alors, vous abandonnez les Indes pour rentrer en Angleterre?

— Oui, je compte les abandonner, mais auparavant je veux tenter un dernier efiort sur les païens compris dans la présidence de Calcutta.

— D'où je viens.

— Ah! vous revenez de Calcutta?

— Et je vais de ce pas m'embarquer pour l'Europe à Madras.

— Je Tai quittée il y a deux jours.

— Singulière conformité de destinée !

— Singulière, en effet, répéta Burton.

— A notre séparation ! dit l'étranger en élevant son verre.

— A notre prochaine rencontre ! ajouta Burton en élevant le sien.

Après quelques autres saints toujours mouillés des meilleurs vins de France, les deux voyageurs donnèrent à leurs domestiques le signal du départ en frappant dans leurs mains. Avec la môme rapidité qu'elle avait été clouéo, la tente fut enlevée et roulée comme un mouchoir de batiste sans tenir beaucoup plus de place. Burton monta dans son palanquin*, l'étranger

s'assit sur son maigre chameau^ qui se releva pour prendre son élan, et l'on se mit en marche

Au carrefour des trois routes, les deux voyageurs se regardèrent avec le même étonnement et croisèrent les mêmes paroles.

— Mais votre route est de ce côté-ci, puisque vous allez à Madras, dit M. Burton à l'étranger.

— Mais votre route est de ce côté-là, puisque vous vous rendez à Calcutta, dit en même temps l'étranger.

— Sans doute, sans doute... mais en faisant un petit détour... balbutia l'étranger.

— Il n'y a pas de petit détour. Cette route mène droit dans les États du Dekhan, dit Burton avec le ton d'autorité qu'aurait eu Banville, ce grand géographe..

— Je vous remercie, réphqua l'étranger, qui, avec une visible contrariété, se dirigea vers la route que lui avait désignée Burton. Il ajouta en tournant la tête : Mais vous n'allez pas non plus prendre cette route du Beklian, puisque vous vous rendez dans la présidence de Calcutta.

— Je pensais, balbutia Burton à son tour, qu'à une certaine distance je rencontrerais un coude

— 11 n'y a pas plus de coude que de détour, riposta l'homme monté sur le chameau.

— C'est différent, reprit Burton sans trop montrer sa mauvaise humeur, et s' élançant sur la route de Calcutta, où il n'avait pas le moins du monde l'intention d'aller : c'est ditîérent. Merci et adieu, monsieur.

Et les deux voyageurs se séparèrent, l'un allant vers Madras, l'autre vers Calcutta.

Au bout d'une heure de marche dans cette direction, Burton se dit : — Il est temps de revenir sur mes pas et de reprendre la route du Dekhan, que j'ai dû éviter pour ne pas éveiller l'attention de ce malencontreux voyageur. S'il eût soupçonné que j'allais chercher l'éléphant blanc , j'aurais pu lui inspirer le désir de l'avoir... Sans doute, il n'est pas venu aux Indes avec cette intention, mais n'importe!... toujours ai-je bien fait... Pendant son monologue, Burton revenait . sur ses pas de toute la vitesse de ses bâhis. Avant le lever du soleil il était rendu de nouveau au carrefour des trois routes. Foudroyante surprise ! le voyageur maigre au chameau maigre pénétrait dans la route du Dekhan en même temps que lui.

Cet homme est M. Pool, le naturaliste de Londres,

se dit en lui-même M. Burton, et Fon devine avec quel frémissement de colère.

— Ce voyageur est monsieur Barton, se dit de son côté M. Pool; il vient pour Téléphant blanc. J'arrive à temps.

— A nous deux ! se dit tout bas Burton en armant ce pistolet à double détente^ formé de haine et de vengeance, que porte à sa ceinture tout bon philanthrope anglais.

— Ma ioi, dit M. Pool à M. Burton avec le plus gracieux sourire, vous me paraissez un trop galant homme pour que je ne vous dise pas toute la vérité sur mon voyage. Je ne suis pas un missionnaire envoyé pour convertir les trafiquants d'opium. J'ai découvert une mine de diamants tout près du fleuve Crisnhah, que nous traverserons bientôt; et je me rends à Aurengabad pour vendre mon secret à l'ancien sultan de cette province, qui est, comme vous le savez, une esclave du Dekhan. Vous avez mon secret.

— Vous aurez le mien, répliqua Burton, puisque vous mettez tant de franchise dans votre conduite. Sachez donc que je ne suis pas plus missionnaire que vous.

M. Pool répéta la phrase dont il s'était déjà servi :

— Je Taurais deviné à l'honnêteté de votre figure. Burton continua ainsi :

— Je fais le commerce d'opium.

— En vérité!

— Et je vais traiter pour deux cents caisses de cette substance avec un négociant écossais établi à Hyderabad, tout près d'Aurengabad, où vous allez. Voilà pareillement la vérité. Je vous l'aurais dite tout de suite, si vous ne m'eussiez effrayé en me déclinant votre qualité de missionnaire^ ennemi acharné de l'opium.

Les deux voyageurs, l'un du haut de son chameau décharné, l'autre du bord de son palanquin, se serrèrent cordialement la main. Ils vécurent comme deux frères, mangeant sous la même tente, fumant dans le même houka, parlant avec une égale instruction des choses anciennes et modernes de llnde, du royaume d'Hyderabad, où ils entraient, et de l'immortel Dupleix, ce Français si énergique et si intelligent, qui, avec l'aide d'un jeune marquis de la cour de Versailles, le marquis de Bussy, avait conquis à la France tout ce que les Anglais possèdent aujourd'hui; Dupleix, qu'un lâche gouvernement désavoua; Dupleix, qui devrait avoir une statue dans tous les ports de la France, et dont le nom même est aujourd'hui inconnu. Oh ! la

gloire! quelle prostituée! lis parlèrent de la puissance de cette Compagnie anglaise d'épiciers en gros qui règne aujourd'hui sur plus de cent millions de sujets^ au moyen d'un petit papier gravé qu'on appelle actions de la Compagnie; des cipayes, ces soldats sans courage, avec lesquels les officiers anglais font les actions de guerre les plus courageuses. Ils parlèrent de tout, et d'autre chose, comme disait Pic de la Mirandole, excepté des éléphants. Ils se gardèrent comme du feu de lâcher le plus petit mot sur cette matière délicate. Que de fois ils aperçurent des troupes d'éléphants à travers le taillis^ sans se permettre la moindre observation.

Ils visitèrent Hyderabad, l'ancienne Golconde, la ville des diamants et des bayadères; mais ils se hâtèrent d'en sortir, de peur d'être massacrés par les Sikes et les brigands de toutes couleurs qui habitent cette riche capitale, dont la presque totaUté des habitants est occupée à raccommoder les trous que font aux châles de cachemire les belles dames qui les portent en Europe. Ils franchirent le Godavery, et arrivèrent enfin dans la province d' Aurengabad, où sont ces beaux éléphants qui les avaient attirés l'un et l'autre de si Itin, et où ils allaient surtout pour acheter ce rara

éléphant blanc dont avait parlé le président de Madras à M. Burton, et dont avait dû parler aussi à M. Pool le président de Calcutta.

Comme leur marche était habilement calculée^ ils parvinrent dans la plaine des éléphants le jour même où se tenait le grand marché de ces animaux; et^ sous le prétexte d'une curiosité fort naturelle, ils restèrent tous les deux pour assister à la vente.

Burton et Pool continuent leurs rôles hypocrites. — Ils mettent les éléphants au-dessous des chiens. — Apparition de l'éléphant blanc — Leur consternation. — On en verra la cause. — l's font un pacte. — Contre qui? — Terreur du docteur Burton, qui devient plus blanc que l'éléphant qu'il poursuit.

Depuis deux jours, ils étaient témoins des échanges pratiqués en pareille circonstance entre les vendeurs et les acheteurs, sans avoir manifesté d'autre sentiment qu'ime attention vague pour tout ce qui se passait sous leurs yeux. Ils ne comprenaient ni Tun ni Tautre comment on pouvait mettre des prix aussi élevés que ceux qu'ils voyaient donner à l'acquisition de ces bêtes lourdes, grossières, voraces, dont l'intelligence avait été prodigieusement exagérée, disaient-ils, par Anstote, Pline et Buflon. Les armées d'éléphants de Pyrrhus, des Ptolémées, de Xerxès et d'Alexandre

leur paraissaient des fables ridicules. L'éléphant n*était, selon eux^ qu'un pauvre animal qui avait malheureusement survécu au grand cataclysme où avaient péri leplesiosaurus, Vichthyosaurus, le megalosaurus, et tous les antédiluviens. 11 ne tarderait pas à les suivre^ laute de trouver en suffisante quantité sur le globe de l'herbe pour se nourrir. Au tond du cœur ils se disaient : — Mais d'où vient donc que le fameux éléphant blanc ne paraît pas? L'éléphant blanc ne devait se montrer que le troisième et dernier jour du marché. Ce jour se leva ! La nature est magique dans l'Inde ; il éclate dans le ciel et sur la terre des matinées si belles, que les plus belles de l'Italie et de la France ne sont que des jours de pluie en comparaison. Quand le soleil parut sur la plaine où le marché avait lieu, on eût dit que, du haut du ciel, comme d'une corbeille renversée, il tombait sur les banians aux baguettes vernies, et sur les incommensurables talipots des feuilles de rose, des pétales de jasmin et des fleurs de pommier. Des miUiers de petits ruisseaux se coloraient de toutes les charmantes nuances du jour. Le paysage était un immense dahlia. Par un des innombrables portiques formés par les voûtes végétales d'un banian, cet arbre dont chaque branche devient un arbre en touchant la terre, on vit

paraître, précédé de cent cavaliers arabes au turban rose, à la jaquette d'azur, le superbe éléphant blanc, si irnpatiennnent désiré par M. Burton et par M. Pool. Leurs genoux tremblèrent, mais leur visage n'exprima rien.

Inutile de dire que l'mi et l'autre avaient gagné sous main mi naturel du pays chargé par eux en secret de pousser à l'enchère l'éléphant blanc, dut-il s'élever à un million. Aussi se tinrent-ils à distance du marché pendant cet encan, qui leur permettait à peine de respirer.

— Le trouvez-vous si merveilleusement beau, cet éléphant? osa dire pendant cette agonie M. Burton à M. Pool.

— Non, certes ! et je préfère de beaucoup tous ces éléphants vulgairement gris qu'on a vendus ces jours derniers : voilà de véritables éléphants.

— Je suis de votre avis.

— Vous ne savez peut-être pas une chose ? dit encore M. Pool à son rival, dont l'esprit flottait ailleurs.

— Laquelle ?

— La blancheur si renommée des éléphants est lou! simplement une maladie.

— Comment, une maladie î

— Sans doute. 11 se fait dans l'animal une décomposition qui altère son tissu et finit par blanchir son poil.

— Ainsi, dit M. Burton, toujours fort distrait, les éléphants blancs valent moins que les autres ?

— Ils ne valent rien du tout.

— C'est donc une folie de la part de ces gens-là de se ruiner pour acheter l'éléphant blanc qu'on vend en ce moment à quelques pas de nous ?

— Une folie sans nom.

La vente était finie ; la foule, quoique immense, s'ouvrit avec respect pour laisser passer l'éléphant, qu'un esclave conduisait à son heureux acquéreur.

— 11 vient vers moi ! dit Pool tout bas.

Burton se trahit ; il s'écria :

— L'éléphant blanc est à moi ! ! !

Un cavalier, monté sur un magnifique cheval arabe, s'écria, après avoir fait sonner trois fois de la tromne autour de la plaine :

(( Habitants de la terre, sachez tous que le divin éléphant Rajah ! car Rajah est désormais son nom, a été acheté deux cent mille francs pour le compte du trèssacré et très-vénéré roi de Siam, dont l'éléphant favori est mort subitement ces jours derniers. Retenez mes

ÉCHFX A L'ÉLÉPHANT. 251

paroles et inclinez-vous! Place à l'éléphant Rajah , mage de Dieu ! »

Burton et Pool tombèrent à la renverse Ils demeurèrent longtemps étourdis sous le coup qui les avait si rudement frappés ; quand ils se relevèrent, ils ne cherchèrent pas à se cacher que le même malheur les avait atteints dans la même espérance, dans la même ambition. A quoi eût servi le mensonge? Seulement, dans les aveux presque complets qu'ils firent, M. Pool laissa comprendre à M. Burton que la Société des Amis des Hommes et la Société biblique de Liverpool avaient secondé de leur haine et de leur argent le directeur du Zoological Garden de Londres, lorsque celui-ci s'était mis en quête de remplacer son éléphant, mort de langueur et d'amour. Ce qui se serait borné à être chez lui un devoir de sa charge était devenu, par cette influence maligne des deux Sociétés de Liverpool, un acte hostile, une conjuration.

— Mais, dit Pool à Burton quelques jours après leur foudroiement dans la plaine d'Aurengabad, dont ils s'étaient éloignés à grands pas, où nous mènera le regret? Qu'attendre du désespoir? Vous n'avez pas l'éléphant blanc, je ne l'ai pas non plus ; c'est le roi de Siam qui l'aura. Telle est la question.

— Que trop la question ! murmura Burton en soupirant.

Pool reprit :

— Elargissons-la. Nous sommes deux puissances ennemies, vaincues par une troisième ; iiguons-nous contre cette troisième puissance, sauf ensuite, si nous triomphons, à nous déclarer de nouveau la guerre, vous et moi.

— Vous faites là de la diplomatie abstraite, mon cher monsieur Pool. Ce que vous proposez serait vrai, serait acceptable, si l'objet de la lutte était une province qu'on pût aller reconquérir ; mais où est maintenant l'éléphant Rajah ? Et quand nous saurions où il se trouve, serions-nous beaucoup plus avancés ?

— Je ne sais pas, j'en conviens, dans quel endroit se trouve en ce moment l'éléphant que nous pleurons; mais vous ne doutez pas plus que moi qu'il ne soit dirigé vers le royaume de Siam. D'ailleurs ne vous préoccupez pas de cette question topographique. Daigner seulement répondre d'une manière franche à la proposition que je vais vous adresser à la face du ciel. Me promettez-vous de n'apporter aucun obstacle, aucune entrave, aux combinaisons que je vais employer pour remettre Téléphant en notre possession ?

ÉCHEC A L'ÉLÉPHA>T. 2 53

— Extravagance, folie !

— Me le promettez-vous ?

— Eh bien ! oui, je vous le promets sur Thônneur.

— Cela me suffit, dit M. Pool.

— Mais entendons-nous bien, reprit M. Burton ; dès que réléphant blanc sera en notre possession , il restera à décider à qui de nous il appartiendra en toute propriété.

— Je Tai ainsi posé moi-même.

— En vérité je ne vous comprends pas, M. Pool : avez-vous la magie à votre disposition pour songer à tenter ce que vous dites?

— J'ai la magie. Où sommes-nous, M. Burton?

— La réponse est facile : dans un désert où je ne vois depuis trois jours que des sangliers sauvages et des tigres.

— Très-bien; ne tremblez pas : la magie va commencer.

Debout sur son chameau, M. Pool promena tout autour de lui ses regards et les étendit jusqu'aux extrêmes limites de l'horizon, où les taches d'ébène d'une imit indienne commençaient à se montrer.

Burton observait avec une curiosité incrédule entre les mousselines de son palanquin.

Tout à coup les cheveux roux de M. Pool se hérissèrent, ses yeux s'arrondirent comme ceux d'un alligator, les veines de son front se gonflèrent; un cri de chacal sortit de sa poitrine.

Ce cri imitait si bien celui du chacal, que les bahis s'arrêtèrent avec stupeur et faillirent laisser tomber du haut de leurs bambous le palanquin de M. Burton. Trois fois M. Pool renouvela ce cri sinistre avec des modulations effrayantes.

Cinq minutes à peine s'étaient écoulées que deux hommes entièrement nus, couleur de cuivre jaune, et tout luisants d'huile de la tête aux pieds, bondirent devant M. Pool. Les porteurs de M. Burton se cachèrent le visage pour ne pas les voir. Ils avaient peur de mourir d'effroi.

M. Pool leur dit en telinga :

— Vous êtes thugs?

— Oui.

— Voulez-vous commettre un vol?

— Oui.

— Mais pas d'assassinat.

Les thugs firent semblant de n'avoir pas entendu.

— Vous savez qu'un éléphant blanc est en route pour Siam?

— Oui.

— Qu'il est escorté par deux cents hommes armés ?

— Oui.

— Il nous le faut.

Les thugs cuivrés ne répondirent pas.

— Voulez-vous cinq cents livres sterlings Même silence des thugs.

— Mille livres sterhngs?

— Oui.

^- L'éléphant a trois jours de marche sur nous. Vous faites-vous forts de l'atteindre en cinq heures? Les thugs se regardèrent.

— En six heures?

— Oui.

— Vous nous attendrez sous les murs de Viajayauagar.

— Oui.

— Allez.

— Oui.

Les thugs disparurent comme un brouillard au soleil.

M. Pool reprit sa figure humaine après ce dialogue^ qui ressemblait à une conversation entre mie hache et un billot^ et il dit en riant à M. Burton :

— Vous ne connaissiez pas les tbugs? vous les coi>naissez maintenant.

— En seriez-vous un ? lui demanda naïvement à son tour M. Burton.

— Pas tout à fait; mais je leur ai fait la chasse lorsque j'étais officier dans l'armée des Indes. C'est à cette époque que je me suis mis au courant de leurs mœurs et de leurs habitudes. Ils sont répandus sur toute la surface des Indes^, où leur secte terrible existait depuis plus de trois siècles, lorsqu'un hasard révéla leur existence à un général anglais^, qui refusait d'y croire. Adorateurs fanatiques de la déesse Bovanie, leur culte est le vol, rh;^^ocrisie, l'incendie et toujours l'assassinat. Plus ils tuent, plus ils se croient sûrs d'aller dans le paradis des déUces qu'ils se sont forgé. Du reste, ils mettent au ser\dce de lem' liberté de croyance homicide, rhabileté la plus consommée. Les plus fiers, les plus adroits, les plus hardis voleurs de l'Em^ope, ne sont que des écohers auprès d'eux. Les murs les plus épais sont de mousseline quand ils ont résolu de voler celui qui s'y cache derrière Eût-il le sommeil plus léger qu'une souris, ils s'introduiront à ses côtés sans l'éveiller; et s'il s'est éveillé, ils l'endormiront en quelques minutes par des attouchements magnétiques dont

il lui sera impossible de se rendre compte. Une fois endormi, ils le dépouilleront sans interrompre son rêve, de son bonnet, de sa chaussure, de sa chemise, de ses draps, et jusque de la natte qui est sous lui. Si, par extraordinaire, il arrive à l'un de ces coquins de faire, par maladresse, quelque bruit qui soit capable de le trahir, il saisira ce bruit au vol avec sa bouche et le transformera en mi cri de corbeau, en un sifflement de serpent, ou en une rafale de vent. Est-il découvert, saisi? — il glisse entre les mains de celui qui croit le tenir, et il ne lui laissera entre les doigts que Thuile dont il a eu la précaution de s'oindre le corps. Enfin est-il comprimé, dans l'impossibilité de fuir, il tire un petit poignard caché sous ses aisselles, et le plonge dans le cœur de son ennemi. Les Anglais ont vaincu tous les obstacles que la nature et les hommes opposaient à leur domination dans les Indes, mais ils n'ont pas détruit les thugs, auxquels ils ont presque renoncé de faire une guerre sans résultat.

— Et vous croyez que ces thugs tiendront la promesse qu'ils nous ont faite de s'emparer de notre éléphant?

— Oui, si on ne leur a pas promis une somme plus forte pour nous assassiner; et ceci est peu probable.

— Marchez donc^ canailles! dit ensuite M. Pool aux bahis de M. Burton^ quej/épouvante clouait encore à leur place.

Le convoi reprit son calme rapide.

Pendant les cinq heures quïl devait mettre pour se rendre sous les murs de Viajayanagar , où les thugs s'étaient engagés à se trouver avec l'éléphant^ M. Burton et M. Pool causèrent encore de cette association infernale^ dont les types quoique singuUèrement modifiés, se rencontrent dans plusieurs parties de l'Orient et même de l'Amérique.

— Je finirai par croire, et plus je vieiUis et plus je me raffermis dans cette opinion, dit Burton, que la prétendue égalité entre les hommes, égalité naturelle sur laquelle on veut fonder l'égalité politique, est un mensonge généreux. Je crois qu'il y a des hommes, semblables à ces thugs, dont aucune civilisation ne changera la stupidité ou les goûts sanguinaires. Ils descendent de races ennemies ; leur crâne n'est pas le nôtre, leur sang est un autre sang. On leur met des souliers aux pieds, un chapeau sur la tête ; mais, à un moment donné, ils reprennent leur instinct cupide et leurs appétits féroces. Ce qui m'amène à conclure qu'il y a des races qui ne sont bonnes qu'à obéir, comme il

ÉCHF.C A L'ÉLÉPHANT. 259

y en a d'autres qui sont appelées à commander. Il n'est pas impossible qu'il y ait des hommes-aigles et des hommes-dindons, des hommes-moutons et des hommes-ligies. Si cela est ainsi, toutes nos bibles, toutes nos lois, tous nos bons sentiments de générosité, protesteront, lutteront en vain pour amener les honimes à se placer sous le joug imposteur de l'égalité. On coupera tant qu'on voudra des têtes pour établir cette égalité, mais on n'aura jamais que l'égalité des épaules, ou pour être plus juste encore, que l'égalité des pieds.

— Vous pourriez bien avoir raison.

— Ce serait à mon grand regret, dit Burton.

— Mais j'aperçois d'ici les ruines de Yijayanagar ajouta M. Pool.

— Voyez-vous notre éléphant ? demanda avec vivacité M. Burton.

— Pas encore.

Burton et Pool retrouvent les thugs. — Us donnent les mille livres sterling». — Pool fait des propositions insidieuses à Burton. — Celui-ci s'irrite et menace. — Pool a un projet infernal. — L'exécutera-t-il? — Les deux naturalistes sont dans une position délicate. — Ils voudraient se dévorer. — Lequel des deux mangera l'autre?

Cependant^ au bout d'une demi-heure de marche à travers les jungles,, des colonnes enfouies à demi, des pagodes éventrées, M. Pool, dont les yeux perçants ne quittaient pas le point où il supposait qu'on ape^ce^Tait Téléphant, poussa un cri qui cette fois n'avait aucune analogie avec celui du chacal.

— Éléphant ! éléphant ! cria-t-il, éléphant !

— Blanc? demanda Burton d'une voix émue.

— Blanc, répondit Pool ; passez-moi cinq cents livres sterling.

M. Burton tira de son portefeuille la somme deman-

dée, et se mit debout sur son palanquin pour découvrir l'éléphant. 11 le vit et pleura.

Tous les porteurs indiens avaient pris la fuite, à la seule pensée de se retrouver en face des thugs. Les deux thugs, avec le même calmé qu'ils avaient eu pendant la première entrevue, conduisirent l'éléphant devant M. Pool et M. Burton.

— Très bien, mes enfants, voilà votre argent, vous Tavez gagné.

Les thugs comptèrent les billets et les mirent sous leurs aisselles. Ils allaient partir.

— Un mot, leur dit M. Pool en telinga. Ils étaient deux cents pour mener cet éléphant au roi de Siainî

— Oui.

— Tous étiez autant ?

Les thugs ne répondirent pas.

— Cent, peut-être?

— Oui.

— Vous les avez attaqués?

— Oui.

— Ils se sont défendus?

— Oui.

— Ils ont pris la fuite ?

Silence des thugs.

ÉCHEC A L'ÉLÉPHANT. 26a

— Les auriez-vous tués?

— Oui.

— Où sont-ils?

Les thugs tirent un signe qui indiquait la terre, et ils disparurent comme la première fois.

— Déjà enterrés : dit M. Burton avec épouvante.

— Cela ne m'étonne pas, dit froidement M. Pool ; les thugs sont aussi les premiers fossoyeurs du monde.

— La guerre! maintenant, s'écria M. Pool en grimpant sur Féléphant qui portait sur sa croupe un fastueux divan en velours grenat.

— La guerre ! répondit M. Burton en grimpant derrière M. Pool.

Les voilà tous les deux assis sur Téléphant.

— M. Burton, dit Pool pendant les premiers élans de leur course sur Téléphant blanc, aimez-vous votre patrie-?

— Gomme ma femme.

— Et votre femme ?

— Autant que mes enfants. Pourquoi ces questions?

— Vous allez le savoir.

— Parlez !

— Puisque vous avez toutes ces affections, soufîrei

que je vous donne un conseil : renoncez à aller plus loin.

— Que voulez- vous dire?

— Renoncez à aller plus loin; descendez de Téiéphant.

— Que je descende de Téléphant 1 Autant voudrait nie dire, si j'étais roi : descendez du trône. Vous plaisantez !

— Je suis très-sérieux^ docteur Burton.

— Alors vous êtes fou. Pourquoi descendrais-je de réléphant?

— Cest que vous n'avez pas d'autre moyen de revoir Liverpool.

— Je reverrai Liverpool malgré vous !

— Oh ! ce n'est pas moi qui m'y oppose !

— Et qui donc?

— C'est mon secret.

— Je ne connais aucune puissance au monde qui pût me faire abandonoier ma conquête.

— Vous vous trompez peut-être, docteur Burton.

— Serait-ce par la force que vous prétendriez me renverser du haut de l'éléphant? J'ai des poignets de fer, et Cribble m'a donné des leçons de boxe. Voulezvous boxer ?

ÉCHEC A LÉLÉPHANT. 265

— Fi!

— Non^ si vous avez cette fantaisie, essayez ! et je vous renvoie à Londres avec un œil et trois côtes de moins. Je fais mieux,, je vous casse les reins et je vous expédie tout empaillée au Zoologkal Garden de Londres.

— Encore une fois, docteur, ne supposez pas que mon intention soit de vous faire violence.

— Je suis armé si vous Têtes !

— Mais, docteur!...

— J'ai des poignards malais en forme de scie.

— Mais, docteur!...

— J'ai des pistolets qui portent à cent pas.

— Mais, docteur ! docteur !

— Me faire descendre de Téléphant î ! . . . Vous m'offririez tous les royaumes de la terre et vous me montreriez Tenfer prêt à me dévorer, que vous n'obtiendriez pas de moi que je descendisse à terre, même pour boire...

— Vous en descendrez pourtant.

— Non !

— Oui !

— Jamais !

— Bientôt.

266 ÉCUEC A L'ÉLÉPHANT,

— Nous verrons.

— Vous verrez.

— Taisez-vous.

~ Soit î

— Je vous y engage !

— N'en parlons plus.

C'est ainsi qu'ils entrèrent dans cette immense ruine de douze lieues de circuit appelée Yijayanagar, autrefois une ville d'un million d àmes^ et qui n'a gardé qu'un seul habitant au milieu des tigres et de toutes les bêtes féroces venues pour la repeupler; cet habitant est un roi.

11 leur fallut un jour entier pour se frayer un passage entre les mille accidents de ruines dont cette antique métropole des Indes est obstruée. Du haut de leur éléphant, ils comptaient ou plutôt ils ne pouvaient compter le nombre des squelettes de palais couchés par terre^ de pagodes chancelantes, fendues, émiettées sur le sol. Palmyre et Balbec sont moins désolées. Il leur reste l'histoire. On ne sait pas l'histoire de ce cadavre antédiluvien. On ne lit rien sur ces frontons où se perchent des myiiades de corbeaux, rien sur ces colonnes qu'entourent des guirlandes de serpents; aucune tradition n'est debout sous ces portiques, à

l'entrée desquels dorment d'énormes reptiles. Ce ne sont que bruits de tigres dans les herbes, cris de hideux oiseaux dans les airs. En revanche, que d'arcsde triomphe, que de temples, que de ponts de granit où aucun pas ne résonne ! silence aussi effrayant que le bruit. Six enceintes entourent cet incommensurable tombeau, et au delà de ces enceintes, des chaînes de montagnes précipitent leurs ombres sur la ville morte

La "Ville des éléphants. — Bnrton, ainsi que l'en avait menacé Pool descend du sien. —Terrible catastrophe. — Une vilie d'une seule âme. — Burton ne meuit pas. — Conseil que lui donne le roi de Vijayanagar. -- Il le suit. — Pondichéry. — Liverpool. — Tiiomphe. — Conclusion.

La lune se leva sur cet ossuaire. Elle éclaira une place au milieu de laquelle arrivaient Burton et Pool, montés sur leur éléphant. Ils faillirent en être précipités par une espèce de terreur admirative, lorsqu'ils s'aperçurent que de tous côtés autour d'eux, sur plusieurs rangées, s'élevaient de gradin en gradin des éléphants de pierre d'une dimension colossale. Ces monstres vénérables, dont les trompes étaient levées comme des encensoirs vers le ciel et en ce moment vers la lune, projetaient sur toute la ville des ombres d'éléphants qui avaient douze ou quinze lieues d'étendue.

2)0 ÉCHEC A :-ÉLÉPHA>'T.

Ils semblaient en prière comme au temple de Shiva, de Ganesa, de Rhamba et de \ishnon, s'ils n^étaient Rhamba, Ganesaet Vishnou eux-mêmes. L'effet produit par le majestueux éléphant blanc^ que montaient les deux voyageurs^ était solennel. Les autres ne paraissaient pas plus morts que lui, ou lui ne paraissait pas plus vivant que les autres. Ils avaient tous Tair d'autant d'incarnations de la sombre mythologie hindoue. L'extase fut longue. M. Rurton et M. Pool sortirent cependant de cette place, qu'on appelait des Écuries au temps de la splendeur de Yijayanagar, pour entrer dans mi bois de jasmin et de genévrier, touffu et embaumé. La nuit fraîchissait, et l'air pourtant ne circulait pas. Un malaise profond saisit Rurton à la tête et au cœur; il eut froid aux extrémités, il sentit son nez se pincer et ses lèvres se tendre et s'amincir; il éprouva aussi des nausées.

— Savez-vous où nous sommes? lui demanda M. Pool

— Non, balbutia Burton, plus malade de seconde en seconde.

— Je vais vous l'apprendre. Nous sommes à l'endroit de l'Asie, au point mathématique où le choléra prend naissance et où il est toujours.

Burton éprouva aussitôt un vertige; il pâlit, son

cœur entier se souleva, sa tète s'inclina en avant ; il était foudroyé par le choléra.

Il tomba du haut de l'éléphant.

— Adieu, lui dit M. Pool.

L'éléphant s'éloigna en emportant sur son dos ce cruel naturaliste.

Ainsi que dans les Mille et une nuits, quand Burtcn reprit connaissance, il se trouva dans le palais du dernier roi de Vijayanagar, prince doux et humain, mais profondément misérable. Ce souverain qu'a même abandonné la hautaine pitié anglaise, serait plus heureux avec 100 francs par mois dans une ville européenne que dans la capitale de son royaume. Mais il aime à se flatter que les destins changeront, que ses États redeviendront ce qu'ils étaient, et dans cette croyance il ne doit pas laisser perdre les droits personnels de sa race en vivant loin du trône. Il souffre, il se meurt, mais il règne.

Ce pauvre prince eut les soins les plus affectueux pour M. Burton qu'une crise avait mis en péril, qu'une crise sauva. Pendant sa convalescence, il répétait sans cesse : Infâme Pool 1 me voler mon éléphant ! On rapporta ces paroles au prince, il voulut en avoir l'explication; Burton la lui donna.

27 2 ÉCHEC A rÉLÉP}IA^T.

— Mais c'est uiie erreur, lui dit le prince, les thugs n'out pas volé l'éléphant blanc du roi de Siam, et par conséquent votre compagnon ne peut vous Favoirvolé.

— li ne me Ta pas volé ! Les thugs ne me l'ont pas volé ! Je suis donc encore en proie au délire de la maladie.

— Vous n'êtes pas dans le délire, mais je vous jure sur mon sceptre impérissable, que l'éléphant du roi de Siam dont la marche est fort lente, puisqu'on le conduit processiomiellement à Siam, n'est pas à trois jours de marche de mes États.

— Mais M. Pool qui s'est enfui sur l'éléphant blanc ?

— Je ne sais que vous répondre.

— Mais les thugs qui nous l'ont livré à M. Pool et à moi?...

— Je vous affirme, parole royale, qu'il est tranquillement en route pour Siam, et si vous vouliez suivre mon conseil, tout ne serait pas encore perdu pour vous.

— Parlez, et si je ne puis croire vos paroles, je puis du moms suivre vos conseils.

— Faites-vous conduire sur le chemin que parcourent l'éléphant et ceux qui le conduisent à Siam, précédez-les de quelques lieues, puis faites semblant de sortir des portes de quelque grande ville et allez au

devant du cortège sous un costume d'officier anglais. Si ce sont véritablement des thugs qui ont pris Téléphant, ils Tabandonneront dès que vous leur signifierez que vous allez les faire arrêter et prendre comme voleurs et surtout comme thugs.

— Mais si je suppose^ s'écria M. Burton^ que les thugs ont volé réléphant, il faut que j'admette aussi que M. Pool me l'a pris et alors...

— Faites ce que je vous dis.

— D y a donc mi mystère?...

— - Est-ce qu'il n'y en a pas toujours avec les thugs?

Le lendemain, Burton, dirigé par deux fidèles esclaves du bon roi de Vijayanagar, galopait vers Siam à travers les bois, et parallèlement au chemin que suivait l'éléphant blanc, ou qu'il était censé suivre ; car Burton ne croyait pas à ce que lui avait dit son hôte pourtant si généreux.

Que faisait M. Pool pendant ce temps ? M. Pool entrait triomphalement à Pondichéry sur sa superbe conquête, aux acclamations de tout le peuple et de tous les nababs accourus pour le voir et pour admirer l'éléphant blanc, merveille de l'Asie. Pendant plusieurs jours ce furent des fêtes brillantes en l'honneur des deux illustres hôtes. Les Européens ne cessaient

(le complimenter le maître de l'éléphant; les adorateurs de Brama tombaient à genoux devant sa plus auguste incarnation. On décida même qu'une cérémonie publique verrait Rajah promené par la ville et conduit avec des chaînes d'or par les prêtres des principales pagodes. 11 en fut ainsi. Malheureusement au milieu de la fête, comme on était au temps des moussons^ il tomba une si furieuse averse^ que prêtres^ bayadères^ nababs et parias, tout fut trempé.

Cet accident en amena un autre d'un ordre beaucoup moins naturel. Après l'orage, ô prodige des prodiges ! l'éléphant blanc devint gris, mais gris comme le sont les plus vulgaires des éléphants. D'où venait ce phénomène? Ne le devinez-vous pas? Les thugs, ces hardis voleurs, avaient peint en blanc le premier éléphant gris qu'ils avaient trouvé et l'avaient vendu à MM. Pool et Burton pour le Rajah. La pluie avait mis à découvert la fourberie.

On voulut lapider M. Pool. Il quitta Pondichéry en quelques heures, trop heureux de partir pour l'Angleterre sur un vaisseau qui était sous voile pour Londres.

Il y a une justice. Il y en a même deux.

Vers le même temps où M. Pool rentrait honteux et confus dans Londi^es, Liverpool se pavoisait pour re-

ce voir son digne fils, M. Burton, ramenant, lui, le véritable éléphant blanc, l'éléphant sacré, Téléphant enlevé à l'idolâtrie du roi de Siam.

Le roi de Vijayanagar lui avait donné un bon conseil.

Les thugs, après la mystification faite à M. Pool et à M. Burton, avaient réellement volé Téléphant blanc et le conduisaient en pompe au roi de Siam pour en obtenir de riches cadeaux. Accusés hautement de thugisme par M. Burton, ils avaient pris la fuite et abandonné l'éléphant.

Liverpool n'envia plus rien à Londres.

Toutefois la Société des Amis des Hommes et la Société biblique se voilèrent. La bête de TApocalypse avait triomphé, eUe habitait le Zoological Gard en de Liverpool.

Franchissons maintenant des années de gloire et de prospérité dévolues à nos deux héros, Téléphant Rajah et son digne conquérant, et arrivons aux derniers jours du mois de juin 1848.

Voici ce qu'on lisait dans le journal Illustrated London NewSy june 2-4 : Nous traduisons littéralement :

« Samedi matin, Richard Howard, un des gardiens de cet établissement (Zoological Garden), crut devoir

punir le prodigieux éléphant Rajah pour fait de désobéissance. Mais ranimai^ furieux^ se retourna contre le pauvre gardien, le renversa et le foula jusqu'à ce que mort s'ensuivît. MM. Atkins, les propriétaires de lanimal, résolurent immédiatement de le détruire. Ils firent demander deux onces d'acide prussique et \1ngtcinq grains d'aconit qu'ils lui administrèrent dans un gâteau. Il ne parut nullement affecté par l'effet de ce poison, qui eût suffi pour tuer instantanément trois mille hommes ! Trois quarts-d'heure après on décida de fusiller l'animal. Un détachement du 52^ régiment de carabiniers (riffles), en garnison à Liverpool fut chargé de cette mission. Quinze autres carabiniers se joignirent aux premiers, et une décharge générale fut faite sur le pamTe Rajah, qui tomba sur ses genoux et expira. Deux pièces de canon avaient été placées devant sa loge pour le mitrailler dans le cas où il aurait essayé de fuir. M. Van-Hamburg était présent à l'exécution.

c( Cet éléphant était le plus beau qu'on eût vu en Europe. Il avait coûté mille livres sterlings. C'était le second gardien qu'il tuait; et pourtant Rajah était ordinairement doux et traitable. Les nuits de fête on le promenait dans le jardin en grande pompe. » '

«On prétend avoir vu M.PooJ, déguisé en cai'abinier du o2«j parmi les hommes du détachement conunandé pour fusiller Rajah, cette perle de TAsie.

« M. Bmion est très-malade; on désespère de le àauver.»

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