‹ Histoire de CésarChapitre 1 sur 22 · AN DE ROME · texte numérisé non relu

AN DE ROME

Soyons sans pitié pour la gloire , cette grande corruptrice du jugement humain , lorsqu'elle n'est pas le reflet de la vraie vertu. Telle est la première réflexion qui se présente quand , après avoir étudié avec l'impartialité de la distance , le génie , les circonstances , l'époque ^ la patrie , les exploits ^ la politique de César, on entreprend de peindre le plus accompli, le plus aimable et le plus dépravé des Romains, et peut-être des hommes.

Mais il faut comprendre Rome pour comprendre César.

Le principe de ce qu'on a appelé la République romaine , dans des siècles où le mot République signifiait seulement VÉtat^ n'était ni le juste ni l'honnête : c'était le patriotisme.

î VIE DES G^IANDS HOMMES.

Le patriotisme se confond quelquefois avec le juste et l'honnête, quand il se borne à aimer, à défendre, à conserver la patrie, c'est-à-dire cette portion héréditaire de sol, patrimoine de la portion de famille humaine qu'on appelle une nation. Mais le patriotisme ambitieux, envahisseur et insatiable , qui ne reconnaît que son intérêt personnel pour droit dans le monde , qui méprise et qui violente les autres droits de nationalités, égaux chez tous les hommes , et qui se fait de ces violences une gloire inique dans la postérité , ce patriotisme n'est qu'un égoïsme colossal, un principe court, brutal, improbe, portant dans ses succès mêmes sa condamnation et le germe de sa ruine .

Les premiers Romains , horde de brigands avant d'être peuple , ayant été obligés par leur bannissement et leur expatriation de se réfugier dans les montagnes du Latium , d'y bâtir une ville , et d'y conquérir un à un tous les territoires de leurs voisins pour élargir leur patrie , avaient été naturellement, induits par cette origine à faire de ce féroce patriotisme le principe unique , la vertu et presque la divinité de Rome. Gomme toutes les fausses vertus, ce patriotisme avait légitinlé ses crimes par des axiomes. La concpiète sans limites, lasubjuga-

don inceflfiante du monde , la spoliation de Tunirers , les triomphes effrontés où la nation étalait , au lieu d'en rougir, ces dépouilles, avaient été de sièlïle en siècle la conséquence de ce piîncipe ; la guerre perpétuelle en avait été le moyen. La fortune , et cela est fréqu^rt , comme pour éprouver la foi et dén^eijtir la Providence , avait asservi une grande partie deTunivers alors connu des Romains.

L'origine illégitime de ce peuple , qui explique rinsatiabilité de ses conquêtes, explique aussi la nature tumultueuse de son gouvernement. Gomme tous étaient égaux de crime , d'exil et de brigandage* dans leur repaire devenu depuis la ville éternelle , l'égalité de tyrannie entre les fondateurs de la cité, régalgté de servitude entre les vaincus s'étaient profondément imprimées dans leurs âmes. Ils n'avaient pas pu suppporter longtemps la discipline de leurs rois ; il avaient monopolisé dans un sénat le pouvoir, par droit de richesse et de prépondérance entre les membres de leurs principales familles, sans s'inquiéter des droits du reste du peuple.

Peu à peu le peuple gran<fissant avait réclamé , les armes à la main , sa part de puissance. On lui avait accordé des comices , des tribuns , des droits électoraux , des magistratares propres qui le rendaient l'égal du sénat; mais ce peuple, aussi égoïste et aussi exclusif que les grands , avait borné à luimême l'exercice des droits des citoyens romaiins.

C'étaient deux oligarchies rivales , l'une dans le

sénat, l'autre dans le Forum ^ se combattant pour s'arracher leurs privilèges , ou se conciliant pour imposer ensemble leur joug à la plèbe et aux provinces ; ce n'était point une république telle que nous entendons aujourd'hui, par ce mot, le gouvernement représentatif organisé du peuple tout entier. Cette idée d'égalité , de représentation dans le pouvoir politique pour assurer l'égalité du droit dans l'ordre civil, n'était pas née encore dans le monde romain. Elle devait naître d'une religion meilleure , distributrice de l'équité divine entre les classes. Seul, l'esclavage, admis alors partout, protestait contre l'établissement d'une démocratie véritable.

Rome avec ses deux tribunes, ses deux aristocraties , ses deux consuls annuels , ses comices , ses tribuns , ses sénatus-consulies , ses plébiscites , ses brigues de suffrages , ses luttes intestines , ses guerres civiles, ses dictatures, tyrannie à temps pour interposer la force entre les anarchies , avait été un éternel orage . Mais cet orage avait répandu sur le monde les plus beaux éclairs d'éloquence , de génie, de courage et de vertu. Tant que Rome avait été à l'étroit dans l'Italie , ou tant qu'elle avait eu à conquérir en Sicile, en Espagne, en Grèce, en Asie-

Mineure , en Egypte , à Carthage , la nécessité du salat commun ou la tension de l'ambition commune avait ajourné les grandes luttes intestines, seule cause de mort des nations.

Mais quand Carthage fut conquise par les Scipions , la dernière vertu de la république , le génie soldatesque nourri par Rome dans ses légions pour asservir Tunivers se retourna contre elle. C'est la loi du talion contre les peuples libres qui veulent en même temps être des peuples conquérants : ils se blessent tôt ou tard et ils se tuent avec Tépée qu'ils ont tirée contre le monde. Le sénat et le peuple eurent à compter avec les légions et les généraux , habitués à commander chez les autres et ne sachant plus obéir aux lois dans leur patrie.

Le temps, en outre, avait développé dans l'intérieur dé l'Italie et dans la constitution même de la république des dissensions organiques et des questions sociales qui ne pouvaient se trancher que par la guerre civile. C'est le jugement des causes insolubles. La plus grave de ces questions était la Ufi agraire.

La loi agraire , levier habituel devons les tribuns

qui voulaient soulever le peuple et la plèbe , depuis

les Gracques jusqu^à Clodius , Catilina et César ,

e VIE DES GRANDS HOMMES.

n'était nullement ce rêve impraticable du partage arbitraire de la terre en portions égales , lit de Proctnte où des législateurs diimériques prétendraient éternellement niveler ce que la nature tend éternellement à inégaliser selon le travail, l'épargne, le nombre et l'aptitude intellectuelle et physique de la famille. Le bon sens romain, essentiellement législatif et agricole, n'avait pas de telles aberrations du juste et du possible. La loi agraire signifiait seulement la distribution , soit gratuite aux familles de vétérans, soit par les enchères aux famiUes^ rurales , des territoires à cultiver conquis et pos sédés en Italie et ailleurs par l'État, et qu'on appelait rager publîcus^ les biens territoriaux de l'Etat. Ces territoires, non encore distribués ou vendus aux citoyens, étaient affermés à long bail par la république à des colons cultivateurs qui voulaient changer leur fermage contre un titre inaliénable de propriété.

Les patriciens opulens s'étaient abusivement emparés , à titre d'usurpation , de ces terres qu'ils -faisaient cultiver par des métayers , leurs sous-fermiers, ou par leurs innombrables esclaves. Ils refusaient de restituer ces biens qui ne leur appar- , tenaient, en réalité, que par l'usage et la déshé- , rence . Le peuple , la plèbe et les légions voulaient forcer le sénat aies exproprier avec indemnité pour donner un cours libre à cette richesse en sol usurpé ou stérile. Les tribuns agitateurs du peuple, les

GtSAR.

démt^gTOfl, meneurs de la plèbe , les flaitteurs ée la mullkude, les jgéBéraux camplaÎBMits des légions poor s'attirer la faveur des eamps , sostenaient le parti populaire contre le sénat.

¥oi}à toute la loi agraire. La caose était juste au fond et le résultat Hsalutiaife ; seulement la dépoe* session des patriciens et des riches était d'nme extrême vexation. Les tribuns eux-mêmes sentaient la double difficulté de nj^^oontenter Taristocralie en la dépouillant, sans indemnité, d'une possession héréditaire sur laquelle mille autres possessions d'exploitation s'étaient fondées, ou d'aliéner le peuple en lui demandant de voter cette indemnité nécessaire. Les biens des proscrits des guerres civiles faisaient partie de cet ager publicuslLes distribuer ou les vendre au peuple^ c'était prononcer Téteniité de la proscription et de la confiscation. On recTilait devant cette irrévocabilité de l'exil et de l'indigence des proscrits d'hier, qui pourraient être les proscripteurs de demain. Cela ressemblait, sous ce rapport, à la discussion sur Tindemnité des émigrés en France' à l'époque delà Rçstauration : mesure irritante et calmante à la fois , que le gouvernement de la Restauration eut l'audace d'aborder et la gloire d'accomplir sans guerre [civile , et en étouffant^ au contraire, un germe perpétuel de représailles. Cette loi agraire de la France agita le -peuple et le sauva malgré lui , comme l'indemnité demandée au peuple romain ,

préalablement à la loi agraire, aurait sauvé Rome. Unie cause de dissension qui se confondait avec celle de la loi agraire était l'extension du titre de citoyen romain, demandée avec justice par les habitants des villes libres et refusée avec insolence ou accordée avec parcimonie par le sénat ou par le peuple.

A ces grands éléments de trouble au cœur de la république il faut ajouter la dépravation déjà monstrueuse des mœurs, l'accumulation scandaleuse des richesses dans quelques familles, telles que les Grassus ou les LucuUus, possédant des provinces entières et jusqu'à quarante mille esclaves ; l'indigence des autres, vendant tout, même leur conscience et leur suffrage , à qui voulait les ache* ter; la religion, simple hypocrisie d'État, conservant au peuple des augures , des prêtres et des dieux comme des habitudes ou des spectacles pour amuser la populace ; une capitale immense , dont le trésor public nourrissait gratuitement une plèbe de quatre cent mille prolétaires, armée oisive, toujours prête aux servitudes ou aux séditions ; des corporations de trois cent mille ouvriers formant autant de factions délibérantes qu'il y avait de métiers dans Rome , atehers nationaux en perma-

Dence où chaque parti allait recruter ses vociférateurs ou ses combattants; des jeux publics, des théâtres, des cirques, des troupeaux de bêtes féroces , des années de gladiateurs entretenus aux frais de l'État ou des citoyens ; le peuple dans une tumultueuse oisiveté ; des tribunes ouvertes dans tous les carrefours aux agitateurs de la ville pour les murmures , les plaintes , les calomnies ; les séditions des citoyens , de la plèbe , des affranchis et même des esclaves ; enfin des légions nombreuses de soldats où de vétérans , véritables cités dans la cité , inféodées comme une clientèle à tel ou tel général pour les besoins de leur gloire ou de leur ambition , et venant imposer tour à tour au sénat et au peuple qui les soldaient un ordre humiliant ou des désordres sanguinaires.

Telle était la situation de la république aux temps où César grandissait pour la détruire.

Il était né entre les proscriptions de Marins , le bourreau des nobles, et les proscriptions de Sylla, le bourreau des plébéiens. Cette date explique ses ambitions et son impiété envers une telle liberté. Le premier sentiment qui dut se lever dans son âme fut de désespérer de la république. Un grand homme vertueux aurait rêvé de la réformer et de la rasseoir ; un grand homme dépravé devait rêver de l'asservir et de s'en emparer.

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