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La nature et la fortune avaient façonné Thomme pour le rôle. Il avait tout ce qui séduit les hommes et iout ce qui les subjugue : un grand nom, une grande beauté , un grand génie , un grand caractère. On peut dire de lui seul qu'il était né populaire.
Sa famille était des plus antiqueB de Rome , où l'antiquité de la race était une consécration aux yerux du peuple. Son sang se confondait avec celui des dieux. La première fois qu'il parla en public, aux funérailles de sa tante , il énuméra fièrement lui-même ses aïeux comme des titres à l'attention publique : « Mon aïeule maternelle , dit-il , des-
• cendait d'Ancus Martius , la souche des rois de » Rome; la famille Julia, à laquelle s'af&lie la » mienne, descend de Vénus elle-même. Je réunis » donc dans mon sang quelque chose de la majesté » des rois , si puissants parmi les hommes , ^ de la » majesté des dieux, qui sont les maîtres des
• rcne! •
La richesse de cette maison répondait à son antiquité. Elle possédait d'immenses domaines ruraux dans le Latium , une vaste clientèle dans Rome , l'habitude héréditaire des grandes charges, des milliers d'esclaves dans ses terres , un palais et des
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jâ£dm& somptueux doua la Via Suburra , le qnartiar âéoatûrial das vieux patidciens. Son père , qui Biourut jeune, le laissa^ sous la tutelle de sa mère, maîti^e d'une libelrté et d'une opulence précoces» A seûe âma , il conunençait à attirer l'attention sur lui par son nom , par sa figure , par ses prodigalités et par sa familiarité noble avec le peuple. La séduction irrésistible de Vénus , de qui il prétendait descendre, semblait se retrouver en caractères plus virils dans ses traits. 9a taille était élevée, mince et souple ; il marchait à pied dans les rues de Rome plutôt qu'en litière, pour se faire admirer des femmes et bien venir du bas peuple par cette affectation d'égalités Son costume, élégant dans sa négligence, était calculé pour faire ressortir les agrémens dé sa personne : une ceinture lâche , dont le nœiid retombait à demi dénoué sur ses jambes eonoime une ceinture de femme , lui donnait l'apparent abandon dont les hommes sévères de Rome accusaient les jeunes voluptueux, hommes à la ceinture dénouée {hommes decincti) . Il pensait que cette affiche de licence de mœurs dans la jeunesse ne déplaisait pas au peuple qui avait du goût ou de l'indulgence pour les Alcibiades , comme si un peu de vice devait toujours entrer dans la grâce de ses favoris . L'austérité mettait trop de distante entre le plébéien et le patricien; la licence rapprochait, elle donnait aux uns le besoin d'indulgence , aux autres le droit de familiarité.
i2 VIE DES GRANDS HOMMES.
L'instinct divinatoire du jeune César lui avait appris ce mystère des popularités consonunées. L'amour du plaisir et la vanité de l'adolescent l'aidaient d'eux-mêmes à jouer naturellement ce rôle délicat entre la popularité et le mépris , où souvent la popularité glisse. 11 soignait sa beauté non-seulement comme un attrait, mais comme une force.
Sa chevelure flottante, toujours lissée avec le peigne aux dents d'ivoire, parfumée d'huile odo- ' rante , ramenée du sommet de la tête sur le front et sur les tempes , et retenue par un bandeau , dérobait aux regards le seul défaut de sa figure , le front chauve avant les années. Ce front était modelé comme par le pouce du statuaire : la parfaite harmonie des facultés, se jouant dans une facilité qui les accomplit toutes , n'y laissait ni froncement , ni protubérance , ni ride; il pensait sans qu'on le vît réfléchir, tant la pensée en lui était rapide, naturelle et spontanée ! Sa peau blanche était épilée avec raffinement sur la poitrine , sur les joues et sur les jambes nues. Ses yeux étaient noirs dans le repos ; dans l'émotion ils se teintaient, disent ses peintres, de nuances mélangées et de jets de feu qui en rendaient la couleur incertaine ; ils semblaient lancer 1q regard comme un trait , aussi loin et aussi profondément qu'il voulait atteindre . Ses joues avaient la pâleur de l'étude ou de la volupté fatiguée . Sa bouche , bien ouverte et souriante , n'avait ni sévérité , ni contention , ni dédain ; des paroles gracieuses en
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coulaient de source . Sa voix sonore et bien timbrée s'entendait de loin sans effort, la bienveillance en tempérait l'accent. Son geste participait de ce désir universel de plaire : il tendait ^la main avec cordialité à ceux qui le saluaient par son nom, quel que fût le rang du salueur, et il la pressait légèrement ou avec force selon la convenance ou l'amitié.
Tel était César à dix-sept ans : déjà regardé des vieillards, envié des jeunes gens, idolâtré des femmes, caressé du peuple, promis aux précoces fonctions des hautes magistratures , studieux , lettré , éloquent , débauché , aspirant à toutes les supériorités , mième à celle des vices , né pour être le salut ou la perte de sa patrie .
C'était pendant les dernières années de la dictature du vieux Sylla, qui avait fait triompher non un ordre durable, mais une tyrannie précaire sur une autre tyrannie. Les agitations suscitées par les Gracques, patriciens factieux passés aux séditions du peuple et abandonnés par leurs complices à la vengeance des patriciens ; la dictature de Marins , démagogue soldatesque sans génie et sans vertu , mort d'excès de vin après des excès de sang contre la noblesse , avaient lassé le peuple lui-même de ses convulsions.
Sylla, général heureux, patricien implacable, airait saisi la dictature , sans chercher à pacifier ou à réf<n?mer la république ; Sylla , représaille vivante de Marius , avait repris pour toute politique regorgement. Seulement il avait égorgé les démagogues et les plébéiens , au lieu d'égorger les sénateurs et les nobles . La dictature n'avait été qu'une longue consternation du parti vaincu. La république , incapable de vivre de vertu , vivait de stupeur.
Une autre représaille , après la mort de Sylla , ne pouvait manquer de succéder à la représaille de cet aristocrate vengeur du sénat. Déjà même les premiers symptômes d'une réaction populaire rêvé-* laient une fermentation civile sous la main de fer « de Sylla. Quelques jeunes nobles , à l'imitation des Gracques, tels qu^ Dolabella, Lepidus, Crassus, César, Catilina, prêtent leur voix au peuple abattu et briguent la popularité aux dépens de leur ordre.
Le peuple aime naturellement les tribuns qui lui viennent de haut et qui lui paraissent généreux en adoptant sa cause. Les démagogues, sortis du peuple , lui sont suspects de chercher fortune ou impor^ tance dans les révolutions ; les aristocrates !populaires appertent au peuple en force et en prestige plus qu'ils ne lui demandent , ils lui imposent en outre un respect que ne lui inspirent pas ses propres agitateurs. On a beau faire , le nom est quelque chose dans l'homme : ily a dupasse dans le présent.
L'homme nouveau éprouve , malgré lui , le besoin
de 96 rattacher à rhomme ancien. Ce ne sçnt ni les lois m les préjugés , c^est la nature qui a fait cette noblesse. Voyez les Gracques , voyez César à Rome , voyez Mirabeau , voyez Lafayette en France ! c'est toujours une main de patricien tendue d'en haut qui relève, qui soulève ou qui dompte le peuple.
Le jeune César savait tout par intuition. Il se tenait , dès les premiers jours de sa vie publique , sur cette limite indécise où les patriciens du «énat pouvaient voir en lui un conservateur de leurs privilèges , et où le peuple pouvait espérer dans ce jeune patricien un successeur des Gracques et un émule de Marins , un tribun de ses droits. Cette attitude équivoque , mal couverte par la réputation de débauche, de prodigalité , d'épicuréisme , qu'il s'était faite dans une adolescence efféminée et licencieuse , le déroba quelque temps aux soupçons ombrageux de Syila . îJae circonstance domestique les fit éclater.
César avait été fiancé à seize ans par sa mère avec une opulente héritière , fille dW simple chevalier romain , nommée Cossutia. Parvenu à l!âge viril et épris des (iharmes de Julie, fille de Cinna, il s'était refusé à accomplir ce mariage , et il avait épousé Julie. Cinna, qui avait été (Ectateur, était un nom ofietrx et stispect à Sylla. Tout ce qui avait tenu au
parti populaire lui était ennemi ; il s'offensa de cette union d'un jeune homme, sup lequel se fondaient déjà tant d'espérances et tant de craintes , avec la fille de Cinna ; il \oulut par séduction et par menace contraindre César à répudier Julie. L'amour fut la première insurrection de l'esprit de César contre le dictateur. 11 sentait la tyrannie jusque dans son cœur. 11 s'indigna, il refusa obstinément de sacrifier au caprice de Sylla l'épouse qu'il adorait , il brava la proscription et la mort plutôt que de désavouer sa tendresse.
Obligé de sortir de Rome pour se dérober aux poursuites de Sylla, il se réfugia dans les montagnes de la Sabine , empruntant tantôt le toit d'un de ses amis, tantôt la métairie d'un autre, pour dépister les soldats du dictateur. Une nuit qu'il errait ainsi dans la campagne d'asile en asile et que la fièvre qui le minait énervait sa marche, il fut atteint par les soldats. Il n'évita la mort qu'en achetant , au prix de trois cent mille sesterces, le silence et la pitié du centurion qui les commandait. Sylla avait confisqué tous ses biens et l'avait déclaré incapable de toutes les charges. L'intervention de sa famille, de ses amis et des Vestales , solliciteuses sacrées auxquelles Sylla ne refusait rien , fléchit plus qu'elle ne convainquit
le dictateur. Il avait pressenti le successeur de Marins dans ce jeune voluptueux, à la ceinture relâchée et à la robe flottante ; il se rendit à Timportunité plus qu'à la clémence. La tyrannie a des yeux gui lisent au delà de la portée du regard dans Tombre de l'avenir. Sylla était un homme qui avait accumulé contre lui trop de vengeances pour ne pas se prophétiser à lui-même une expiation certaine dans un inévitable successeur; mais il vieillissait, et il avait déjà l'indifférence d'un tyran que la mort va couvrir bientôt contre les représailles de la tyrannie. Peu lui importait en ce moment que Rome eût un factieux de moins ou de plus après lui!
« Vous le voulez , » dit-il aux Vestales et à ses propres amis qui lui garantissaient la parfaite innocuité de César, « j'y consens, mais souvenez- » vous que vous vous en repentirez et qu'il y a » dans ce jeune homme plus d'un Marins!
Ce nom de Marius ne venait pas au hasard sur les lèvres de Sylla; car le vieux Marius avait épousé Julie , tante de César , et cette parenté avec l'homme dont le nom seul faisait frissonner les patriciens appelait naturellement sur le neveu de Marius le soupçon de quelque consanguinité de parti.
Quoi qu'il en soit, César pardonné rentra dans Rome et y reprit avec sa fortune le cours de ses prodigalités et de ses débauches. Il semblait vouloir faire oublier au tyran de sa patrie la peur qu'on avait eue de lui, par ses élégances, ses dettes et ses scandales. Sa demeure ouverte à tous les luxes et à tous les plaisirs était le foyer banal de tous les jeunes licencieux de Rome. On y professait les doctrines d'Épicure. On s'y raillait des mœurs , des lois et des dieux de la république. César était à la fois rhôte et le modèle de cette jeunesse ; il donnait le ton , à Rome, du goût et des vices ; on le .citait comme l'homme qui savait le mieux donner à toutes les licences la grâce de la légèreté et les élégances de l'aristocratie.
Il continuait cependant à jcaresser sous main le parti populaire , mais il le caressait par ses plus mauvais instincts, et, au lieu de le prendre par l'hypocrisie de la vertu ^ iHe flattait par l'imitation de ses débordements,. 11 n'y avait pas un débauché, un impie , un citoyen perdu de mœurs , pas un débiteur perdu de dettes , "pas un de ces désespérés de fortune et de réputation , qui ne peuvent se relever que dans l'écroulement de toute chose , dont César ne fût secrètement Tespoir ou l'ami. Il avait
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la clientèle de tous les vices. Dans un temps de corruption, c'était une force : il semblait vouloir donner lui-même à ces ennemis irréconciliables de Fordre le gage d'une ruine commune en se ruinant comme eux et en ne se gardant pour fortune que le bouleversement de son pays. Ses dettes, provenant presque toutes de libéralités faites aux meneurs des brigues populaires, s'élevaient déjà à huit millions de notre monnaie , somme qui représentait alors au moins quarante millions.