‹ Histoire de CésarChapitre 20 sur 22 · CCXXVIII · texte numérisé non relu

CCXXVIII

Le matin du jour des Ides, Brutus cacha un poi* gnard sous sa tunique et rejoignit sous les portiques le groupe des conjurés, aussi armés sous leurs habits, et le cortège de Cassius. Impassibles dévisage sous l'agitation de leurs pensées, les deux préteurs, en attendant l'arrivée de César, montèrent sur leurs tribunaux et s'occupèrent à entendre des causes et à rendre des jugements. Les sénateurs

confidents du drame remplissaient en foule les vestibules 5 sans donner d'autre signe d'agitation que leur attroupement aux portes et leurs pas d'une place à l'autre .

César tardait plus que de coutume ; le jour s'avançait ; les uns murmuraient contre son insolence qui se jouait de l'attente d'un corps aussi auguste que le sénat; les autres aflirmaîent que, retenu par sa maladie ou par son hésitation croissante, il avait résolu d'atermoyer sa résolution et de congédier le sénat en le remettant à un autre jour.

Ces retards étonnaient les indifférents et inquiétaient les. conjurés. Casca, l'un d'eux, avait rencontré en route un importun qui s'était penché ,à son oreille et qui lui avait dit : « Tu m'as caché en vain » ton secret, Casca! Brutus m'a tout dit! » Casca avait failli se trahir par son trouble, mais, en interrogeant l'importun, il avait heureusement découvert qu'il s'agissait d'une futilité n'ayant aucun rapport avec la conjuration,

D*un autre côté , un des sénateurs les plus initiés aux secrets de la haute politique, nommé Popilius Lenas, s'était approché, en traversant les portiques, de Brutus et de Cassius. a Que les » dieux vous secondent dans le généreux dessein » que vous méditez ! leur avait-il dit à voix basse ; » mais hâtez-vous , car votre projet n'est plus un » mystère pour personne. » Popilius Lenas les quitta sans que la foule et l'heure permissent aux

deux chefs du complot de lui demander l'explication de ces paroles. Ils crurent un moment la conjuration éventée.

Porcia, l'épouse de Brutus, voyant aussi s'écouler les heures sans qu'aucun messager lui rapportât des nouvelles du sénat, commença à craindre qu'un si long retard ne fût la suite delà découverte du complot, du salut de César et de la perte de son mari. Moins stoïque contre l'anxiété de son âme qu'elle ne l'avait été contre la douleur de son corps, elle ne cessait d'aller et de venir du vestibule de sa maison dans la rue et de la rue dans ses appartements.

« Que fait Brutus? » demandait-elle à tous les passants qui revenaient de l'assemblée. Au moindre bruit qui s'élevait par hasard dans la ville, elle croyait reconnaître dans les acclamations ou dans les malédictions de la foule le nom de Brutus ; elle dépêchait confidents sur confidents aux abords du sénat pour connaître plus tôt son sort; enfin, ne pouvant contenir son angoisse, elle s'affaissa sur elle-même à la porte de sa maison, devant les passants, qui la rapportèrent à ses serviteurs^ évanouie, et la croyant morte*

Le bruit de cet évanouissement en public ou de cette mort de sa femme parvint rapidement de bouche en bouche à Brutus. Dans la crainte plus grande de manquer au salut de sa patrie, il surmonta en apparence la crainte qu'il avait sur l'évanouisse-

ment de Porcia. II attendait César, et la liberté attendait sa main. 11 demeura immobile sur son siège au sénat.

Cependant César malade, inquiet des transes et des rèyes de sa fenune Calpumie, le plus tendre et le plus sûr des augures, avait renoncé en effet à se rendre au sénat, et il donnait contre-ordre à son cortège.

Mais au moment où il cédait aux avis et aux songes de Calpumie , et où il remettait à un autre jour ce qu'il avait déjà tant de fois remis, un de ses familiers les plus agréables, Décimus Brutus, surnommé Albinus, parent du chef des conjurés, conjuré lui-même, et le plus perfide de tous, entra et lui fît honte de son hésitation. Après s'être moqué des rêves de femmes et des prophéties des augures payés pour mentir et mentant pour être payés , il parla à César un langage plus sérieux en apparence. Chargé de le pousser dans le piège où l'attendaient ses amis, Décimus Brutus lui représenta qu'il allait donner,' par cette absence, un nouveau texte aux murmures du sénat et du peuple contre lui.

« Les sénateurs, lui dit-il, ne se sont rassemblés » que sur votre convocation , pour vous déclarer » monarque de tout l'empire romain hors de l'Ita- » lie, et pour vous accorder le privilège d'y porter » le bandeau et le diadème ; à présent qu'ils ont

pris depuis longtemps leur siège dans le portique de Pompée , si quelqu'un vient leur dire qu'ils n'ont qu'à se retirer et à attendre que Calpumie ait eu des songes plus favorables, quel sujet de plainte ne donnerez-vous pas à vos envieux ? Et comment vos amis Bux-mêmes pourront-ils pallier dans l'opinion une servitude plus insolente et une tyrannie plus dédaigneuse ? Si vous voulez absolument remettre la délibération à un autre jour, allez-y au moins vous-même, et faites l'honneur au sénat de le congédier de votre propre bouche! »

En parlant ainsi, il tirait César par la main et lui faisait autant violence par le geste que par le discours. César, sans aucun soupçon de l'affection et de la sincérité d'Albinus, à l'amitié de qui il croyait tellement qu'il l'avait nommé le, second de ses héritiers dans son testament, se laissa entraîner hors de son palais et prit le chemin du portique de Pompée. A peine était-il dans la rue , qu'un philosophe grec de l'intimité de Brutus, qui venait de flairer quelque vent de la conjuration, accourut un papier à la main, et, se penchant vers sa litière, lui dit^à l'oreille : « Lisez seul et vite; il s'agit de choses graves et urgentes I » César prit le papier pour le lire ; mais, interrompu à chaque instant par la foule des solliciteurs qui jetaient des suppliques sur sa litière ou qui lui adressaient des salutations et des vœux, il ne put lire le papier d'Artemidon, et ar-

riva aux portes du sénat en le tenant non encore déployé dans la main.

Les vingt-trois principaux conjurés attendaient sous le portique , comme pour lui faire ^cortège, mais en réalité pour Fenvelopper d'un cortège pressé de meurtriers. Ils auraient pu le frapper dans cette mêlée qui obstruait les portes, mais ils voulaient le tuer en plein sénat, afin que le meurtre parût au peuple, non un homicide, mais un jugement à mort ordonné ou acclamé par le sénat luimême. Pour que la chute du tyran fût la fin de la tyrannie, il fallait, selon Brutus , que le coup de poignard fût un coup d'État.

César entra au milieu de ses assassins, le sénat se leva tout entier à son aspect ; il alla s'asseoir en face des sénateurs , sur un siège isolé , près de la statue de Pompée, séparé du sénat par l'espace vide qui s'étendait entre sa place et les pourtours de la vaste enceinte. Pendant le moment de confusion et de bruit qui suit l'entrée de l'homme principal et qui précède la délibération, Popilius Lenas, ce même sénateur qui avait dit en passant un petit mot énigmatique à Brutus, s'approcha de César; par respect et par discrétion les amis du dictateur s'éloignèrent de quelques pas pour ne pas entendre

une conversation confidentielle entre deux hommes si importants.

L'entretien, vif et à mots pressés sur les lèvres, )

fit redouter un moment aux conjurés attentifs que ce ne fût une révélation du complot soupçonné, mais non confié à ce sénateur. Déjà Brutus cherchait de la main son poignard , sous sa robe, pour s'en frapper lui-même plutôt que d'attendre Tignominie du supplice y quand l'insistance obstinée et les gestes suppliants de Popilius Lenas lui firent conjecturer que ce n'était pas une délation, mais une supplique que le sénateur adressait au dictateur. Brutus regarda Cassius avec un visage rassuré, et Lenas, baisant la main de César, se retira de lui et remonta à son banc.

A peine César était-il assis que Trébonius, un des confidents du complot, chargé d'éloigner sans afiTectation les défenseurs du tyran, entraîne Antoine hors de la salle et le retient dans les vestibules, sous prétexte d'affaires graves à lui confier. Dès que Trébonius, à qui Cicéron, dans une de ses harangues, reproche comme un crime d'avoir ainsi préservé Antoine de la mort, fut sorti , tous les conjurés descendirent en foule de leurs places et se pressèrent, sous l'apparence d'un respectueux

concours, autour de César pour le séparer ainsi de tous ses amis. Feignant tous d'avoir, à Tenvi les uns des autres, des félicitations ou des requêtes à lui adresser, ils formèrent autour de son siège un attroupement et un tumulte d'empressement simulé qui ne le laissait ni voir, ni entendre, ni discerner ce que chacun d'eux avait à lui dire.

Cimber était chargé de donner le signal, de frapper par un geste convenu d'avance avec ses amis. 11 s'était jeté aux genoux du dictateur, il les embrassait en demandant avec instance le rappel de son frère proscrit; sans se rebuter du refus, et comme si l'ardeur de la supplication eût égaré ses mains agitées, il saisit tout à coup les bords supérieurs de la robe de César, et, les rabaissant violemment, il découvrit à nu le cou et les épaules de la victime. A ce signal, Casca frappa par derrière d'un coup mal asséné la nuque de César; César se retourna, et, saisissant de la main droite le manche du poignard qui l'avait blessé : Scélérat de Casca, s'écria-t-il, que fais-tu?

à A moij mon frère! » cria Casca en langue grecque, et il cherchait à arracher son arme de la main de César. A ce cri, à ce sang, tous les conjurés à la fois, tirant leurs poignards de leur sein, fondirent sur le dictateur encore debout, et, dans cette mêlée de bras et de fers , ne trouvant pas assez de place pour leurs coups, se blessèrent euxmêmes en perçant à l'envi le corps de César.

362 VIE DES GRAiNDS HOMMES.

César, frappé de tant de glaives, cherchait à travers cette voûte d'acier, eu s'élevant sur la pointe des pieds, s'il n'y avait' nulle voie à la fuite et nul secours de ses amis, quand, pour unique sauveur, il aperçut parmi ses assassins Brutus! Brutus, blessé à la main par le fer d'un de ses complices, dans la confusion des premiers coups, brandissait encore dans sa main saignante la pointe du poignard qui cherchait le cœur de César.

A l'aspect de Brutus, soit horreur de reconnaître son fils parmi les assassins , soit conviction soudaine qu'il n'y avait rien à espérer d'une conjuration dans laquelle un homme aussi décidé que Brutus trempait le fer et la main : « Et toi aussi^ Brur tus! » s'écria César d'un accent de reproche consterné. Et, renonçant aussitôt à se défendre, lâchant la lame du poignard de Casca qu'il tenait encore, il rabattit sur son visage le pan de sa robe en forme de voile ; puis, arrangeant de ses propres mains les plis de son manteau autour de ses jambes, comme pour mourir avec décence ou pour s'ensevelir luimême avec dignité, il s'affaissa et il expira comme Pompée, d'un seul et long soupir, aux pieds de Brutus.

Ainsi était vengé un crime par un crime, le parricide de la patrie par le parricide de la nature. L'égorgeur et l'égorgé se disputaient l'horreur de ce meurtre et de cette mort.

Le tyran est mort^ meure la tyrannie ! s'écriaient les conjurés en brandissant leurs poignards teints du sang de César et en montrant les vingt-trois blessures où chacun d'eux avait voulu signer dans le sang la délivrance de ^oxt\e et la renaissance de la république. Ils s'attendaient que le sénat, demeuré immobile de consternation pendant le meurtre, allait leur répondre par un cri unapime de liberté pour Rome et de gloire pour ses vengeurs.

Leur premier supplice fut de voir qu'ils avaient vengé (Je la tyrannie un sénat qui n'osait regarder, même mort, le cadavre d'un tyran. Brutus, étonné de ce silence et de cette horreur, s'avança au milieu de la salle ; il voulut prononcer devant ses collègues la harangue qu'il avait préparée toute chaude d'invocation à la liberté, pour expliquer le ipeurtre ^u sénat. Nul n'était plus là pour l'écouter. La consternation, l'effroi, la crainte d'être compromis par' la présence seule dans un meurtre dont on ignorait le cpntre-coup sur le peuple, avaient faij; déserter l'enceinte. Tous les sénateurs avaient comme fui la contagion de ce sang.

Aux premiers retentissements du meurtre hors de la salle, Antoine, lui-même, croyant que Ip fer le cherchait aussi , s'était év^^dé déguisé en paysan

de la Sabine, et avait cherché un asile dans la maison d'un affranchi. Bru tus et ses complices se trouvèrent seuls en face de leur victime. Il n'y avait personne pour protester, personne non plus pour accepter le crime : il avait fait place à la république, et la république reculait d'horreur.

CCXXXllI

Après avoir délibéré un moment entae eux dans le désert, ils résolurent, déjà tristes et abattus, de provoquer du peuple cette approbation du meurtre et celte ivresse de liberté qu'ils n'avaient pu arracher du sénat. Us sortirent en groupe, Brutus à leur tête, du portique de Pompée, et se dirigèrent vers le Capitole en brandissant lem*s poignards dans leurs mains rougies du sang de César et en appelant le peuple à la liberté.

On les regarda passer avec curiosité, mais en silence , comme des hommes dépaysés qui parlent une langue étrangère à leur pays. A peine deux ou trois sénateurs, 4rop timides pour avoir participé à l'acte, trop ennemis du tyran pour désavouer ses meurtriers, se joignirent-ils à eux dans leur marche au Capitole. Le reste du peuple, riches, pauvres, citoyens, prolétaires, magistrats, plèbe, couraient *au hasard, d'une maison à l'autre, comme des hommes saisis de vertige, s'interrogeant les uns les

autres, sans que personne osât prendre l'initiative de se réjouir ou de s'affliger, avant que l'impression générale eût éclaté par la douleur ou par la joie de tous.

Brutus cependant avait atteint avec ses amis le Çapitole. Le Capitole était une sorte de citadelle fermée par un mur que le peuple ne pouvait escalader. On pouvait néanmoins haranguer de la tribune la multitude sur la place, au pied du mur. Le peuple, dont le rassemblement tumultueux remplit bientôt cette place, sur la trace de Brutus et des conjurés, attendait que Brutus lui expliquât l'événement. Ce discours, médité, écrit, raturé, appris de mémoire depuis de longs mois, était toute la vie de Brutus ; il n'y avait rien omis de ce qui pouvait, par la hauteur des maximes , par la majesté des ancêtres, par la philosophie de la vertu,

; par la contagion de l'héroïsme, par le dévouement ;à la patrie, justifier sa main, glorifier son acte, exalter le peuple au niveau de la destinée qu'il

..venait de lui rouvrir.

. Ce discours, plus long et plus étudié que ne le coinportait une circonstance où tout ce qui ne brûle pas les âmes les refroidit, fut écouté sans s^plaudissement et sans murmure. On respectait Thomme, on ne ratifiait pas son acte. Cette froide " "estime de la foule pour le nom et pour la vertu de Brutus le préserva seul des huées et des exécrations dé l'auditoire. On le laissa redescendre sans que

le peuple lui révélât encore l'énigme iocpnime à lui-même de ses dispositions : c'était déjà uu^ chute ; car, dans ces extrémités des seusatiqns de la multitude, tout homme qui ne l'entrfiÎRe pas au déljre du crime ou de Iq. vertu n'est plqs Jjp^ ni ^ }^ vertu ni cm crime. Tout pe qui languit meurt dan? les ^u^ptjons de 1^ place publique- , Un ftutre orateur, Ciuna, voulut rpchjmffer la langueur que le discours trop Uttéraire de BrutHP laissait c[f^ns 1^ foule. Il le remplaça à \^ tribui^^ Qt vomit d'éloquentes invectives cqptre Césftr; mai? ces invectives, qui auraient été acclamée^ la veillp par le peuple, César vivant, parurent un sacrilège contre le cadavre de César inort et uqyé dans sop sang. Déjà la pitié, cette vengeance infailUl3le qup l'assassinat prépare aux n^orts, avait suecédé ^ la haine. La multitude s'indigna contré Cinna, et, Ip couvrant de malédiction et d'infapiie, força les conjurés à» chercher leur salut dans le silence et dans la retraite au Capitole. Le respect perspnnel pour Brutus couvrit seul encore cette retraite et empêcha la populace de massacrer les conjuré^.

fendant ces anxiétés des meurtriers et ces hésitations de la foule entre la joie et la pitié de la mort de César, la nuit était descendue sur la ville.

L'inaction des coiyurés laissait cette nqit aux amis de Césaj:, au sénat ^t aux consuls, pour ressaisir Iç sang-froid qui leur 9.vg,it manqué et le pouvoir échappé avec la vie des mains du tyran. Dans le premier trouble causé par le premier bruit du meurtre du dictateur, on s'était attendu à voir éclater une révolution aussi terrible que la conjuration paraissait profonde, vaste et atroce. On croyait que les conjurés, presque aussi nombreux que le sénat lui-même, allaient égorger, proscrire, incendier les maisons des partisans de leur victime, relever on ne sa}t quel pouvoir ^aristocratique sur les ruines dp la tyrannie, et recommencer en grand le règne sanguinaire de Sylla.

Mais quand on vit que les sénateurs, ausqi étop* nés que le peuple, s'étaient enfuis d'horreur dans leurs maisons sans être immolés en route j que ni légion, ni peuple, ni magistrat^ ne se déclaraient pour les meurtrier^; que Jes conjurés en groupe^ iuipuissants par leur voix et par leur» gestes, aji lieu de s'emparer de la ville, se réfugiaient dans le Capitole, comme dans un lieu d'asile, attestant ajugi eux-mênies l'incertitude où ils étaient d'être coijdamnés pu absous par la multitude; qu'enfin leî discours de Prutus n'avait produit qu'un ipuet étonnement dans le peuple, et celui de Cinna qu'un soulèvement d'indignq,tiou, alors les hommes exerces à juger les cceurs pay les symptômes se rassurèrent, se rapprochèrent, se concertèrent pendant

la nuit, puis convoquèrent hardiment le sénat au lever du jour, pour aviser, sur le cadavre de César, à remplacer César ou par la liberté antique ou par une nouvelle tyrannie.

Antoine, caché au premier moment chez un affranchi sous le costume d'un prolétaire, profita, avec une rare inspiration d'habileté, des temps et des forces que les conjurés lui laissaient comme lieutenant de César et comme cobsul, puisqu'on respectait en lui ces deux titres. Il agit à la fois, dans la nuit, comme général et comme magistrat, courut au camp hors de la ville, harangua les légions, les émut de pitié sur le sort de César^ les conjura néamoins d'attendre sous les armes la volonté du peuple et les décrets du sénat; puis, rentrant dans la ville, il déclara sa déférence complète aux ordres du sénat, sa sollicitude pour éviter à Rome une guerre civile, son amour d'une pacification générale des partis réconciUés dans le sang de César, et, s'entourant des meilleurs citoyens, il prit, pour ainsi parler, la dictature de la concorde.

Cicéron, humilié, mais heureux de n'avoir pas été mis par les conjurés dans la confidence du meurtre, proposa une amnistié générale, et contre ceux qui avaient participé à la tyrannie du mort, et

contre ceux qui Tavaient tué. Antoine sut assez dominer au commencement sa colère pour envoyer à Brutus au Capitole des paroles de paix, pour lui donner son propre fils en otage, pour aller de sa personne s'entretenir avec lui dans un souper qui réunit le meurtrier et le vengeur de' César. Antoine,, malgré sa douleur, ne pouvait se dissimuler que Tévénement lui remettait l'arbitrage et peut-être la dictature d'où le poignard des conjurés venait de précipiter son patron. L'ambition fut son génie dans cette nuit suprême, il mérita d'être et il fut en effet le sauveur de l'ordre et bientôt l'arbitre des amis et des ennemis de César. Jamais César lui-même, son maître, n'avait conçu, agi, parlé, négocié, avec un coup d'œil plus rapide et un maniement à la fois plus ferme et plus délicat de la situation. Cet interrègne fut la candidature d'Antoine à l'empire du monde ; si ses dissolutions n'avaient pas prévalu plus tard sur sa politique, Antoine aurait vaincu Octave en intrigue et en gouvernement des partis.

Sûr, par son entrevue avec Brutus, de la faiblesse et de l'inaction des républicains protégés alors par lui-même, Antoine se rendit au sénat. Le sénat était embarrassé de savoir s'il traiterait César

iport en tyran renversé de la tyrannie ou en victime immolée criminellement par des assassine ; avant de se prononcer, ce corps tiipide, encore tout garrotté des honneurs et dps salaires de César, \oulait sonder la véritable impression du peuple. Se tropiper, c'ét£|,it g'exposer ou au mépris des rér pufclicains on à la colère de la multitude.

Antoine, consommé en expédients, defli^nda qu'avant tout on lût publiquement devant le peuple le testftinent de César. Il savait que cp testament étftit plein de largesses faites aux citoyens par le dictateur, et que la reconnaissance et rintérêt plaideraient dans le pœur des Romains la cause du testateur. Il insista aussi poiir des funérailles publiques, dont le gpectacle et Témotion w pouvaient manquer de produire une explosion d'attendrissenient; et de fanatisme ep faveur d^ la victime. l,a tyrannie morte devait indubitableipeut ressortir de ce bûcher- Bru^us lui-même, présent au sénat, fit la- faute, ou pfir générosité, qu par peur, ou par défi , d'appuyer la motion d'Antoine. C'était ]p yengeur qui se posait en coupable devant ceux qu'il avait délivrés. Le sang de César donnait le vertige à son meurtrier.

Ce qu'Antoine avait prévu, ce que Brutus devait prévpir, arriv^.. A peine Antoine, monté à la tribune aux harangues sur le Forum, eut-il fait lire le testament par lequel César donnait A chaque citoyen une somme de soixante et quinze drachmes pour se

souvenir de lui , et au peuple romain les magnifiques jardins qu'il avait au bord du Tibre, que Téloge et le regret de César éclatèrent dans toutes les bouches; il traitait le peuple comme il aurait fait un fils ; les citoyens se sentaient en parenté avec fce grand homme.

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