LXXXIX
Caton ne combattit point leur résolution nouvelle; il comprit que le devoir pour les hommes était proportionné à la vertu, et que ce qui convenait à Caton pouvait ne pas convenir à des marchands d'Afrique.
• Faites, leur dit-il sans aucun reproche, ce qui » peut assurer vos vies et vos fortunes , mais gar- » dez-vous de rien stipuler pour moi ; car c'est aux » vaincus, ajouta-t-il, à demander grâce, et aux » criminels à implorer le pardon. Quant à moi, je » ne suis pas vaincu , puisque je^succombe avec la » liberté et la justice ; c'est César qui est le véritable » vaincu et qui s'avoue lui-même aujourd'hui le » grand coupable, puisque, après avoir si longtemps » nié qu'il tramât rien contre sa patrie, il est pris » aujourd'hui en flagrant délit et en plein soleil, la » main dans les lois, dans la liberté et dans le sang » de Rome. »
Ayant laissé après ces paroles les trois cents sénateurs d'Utique à leur délibération , il rentra dans la citadelle et conjura les sénateurs de Rome de chercher leur salut sur terre çt sur mer et de sortir 'd'Utique avant que l'avant-garde des troupes de Césaf leur fermât la fuite. Il leur fit équiper des galères ; il présida lui-même à la retraite des cavaliers de Hétellus, qui s'obstinaient à aller rejoindre les Numides de Juba.
Son aspect cependant faisait rougir la multitude de la lâcheté de ses chefs ; le peuple et les esclaves s'insurgeaient pour la liberté, abandonnée par les hommes libres et par les puissants. Ils menaçaient les trois cents notables de les immoler à leur honte . Caton, comme s'il eût été désintéressé dans l'une et l'autre cause, convoqua le peuple et les esclaves sur la place publique, les harangua, leur montra le danger de l'insurrection civile et de l'anarchie en face d'un ennemi prêt à forcer leurs portes , et les conjura de laisser leurs principaux citoyens, arbitres de leur sort, négocier avec César pour le salut commun. Quant à lui, son indifférence et sa tranquillité annonçaient qu'il avait pourvu au sien.
11 conduisit ensuite les sénateurs romains jusqu'aux galères et les embrassa en leur souhaitant
une meilleure fortune sous d'autres cieux. 11 combattit même avec force quelques exagérations d'héroïsme inutile dans les jeunes gens qui s'obstinaient à imiter inutilement son stoïcisme. De ce nombre était Statilius, ennemi personnel de César, qui re-^ fusait de s'embarquer avec les autres pour subir le sort de Caton. « Désenflez ce jeune homme de son excès et de son exagération de vertu , dit-il au philosophe ApoUonides, son ami, et portez-le à des résolutions plus sensées et plus utiles. » Il ne craignit pas même, tant il était sûr de lui 1 de fléchjr sa-rigi- « âité pour les autres.
Lucius César, parent de l'usurpateur de la république, mais fidèle à la liberté, était dans Utique. Il consultait Caton sur une harangue pathétique qu'il comptait adresser au vainqueur de Thapsus pour en obtenir la vie ; m et, si j'obtiens ma grâce, je parlerai aussi pour vous, dit-il à Caton. »
« Si je voulais tenir la vie de César, lui dit Caton, » je n'aurais qu'à me rendre à son camp sans avoir » besoin d'autre intercesseur que moi-même ; mais » je ne veux pas reconnaître un tyran en recevant » de lui ce qu'il n'a pas le droit de donner. Car de » quel droit accorde-t-il la vie et la liberté à ceux » qui ont le droit de vivre et d'être libres plus que
» lui? Mais quant à vous, examinons ensemble » comment vous lui parlerez pour en obtenli» votre i amnistie et oelle des Romains d'Utique. • Et il compatit & la faiblesse de Lucius César, comme 8*il avait été son mattre d'éloquence.
César n'en fit pas moins égorger Lucius, trouvant plus crime dans un parent ce qui n'était que patriotisme dans les autres.
Toutes ces sollicitudes étant accomplies pour la ville, pour les sénateurs, pour les fugitifs, et l'avantgarde de César étant déjà campée en vue des remparts, Caton parut détendre un moment son esprit comme un homme qui n'a plus qu'à se reposer dans sa conscience. Il convoqua les principaux citoyens du conseil d'Utique, quelques philosophes et quelques amis à souper dans la citadelle ; il s'y étendit, pour la première fois depuis la bataille de Thapsus, sur un lit, à la manière des Romains, car jusque-là il n'avait mangé que debout. A la fin du souper et au moment où la chaleur du vin anime et ébruite les conversations, il parla avec une divine éloquence et avec une conviction anticipée sur la liberté de l'homme de bien et sur la servitude des méchants asservis en réalité à leurs passions ; puis, craignant d'avoir fait soupçonner, par l'exaltation
de son accent, le dessein couvé dans son âme, il redescendit aux choses humaines, s'informa des affaires publiques et privées de ses hôtes, et tranquilUsa, par sa liberté d'esprit, ceux qui craignaient de lui un projet sinistre.
Après le départ des convives, il continua de se promener danê la salle avec ses amie, il dontia les ordres pour la nuit et pour le lendemain aux eom^ mandants des portes de la ville. Ses amis retirés, il se coueha et lut, en attendant le sommeil, le dia^ logue de Platon sur l'immortalité de l'âme. Puis, s'étant aperçu que son épée, soustraite à sa main par la vigilante tendresse de son flls, n'était pas suspendue comme à l'ordinaire au*dessus de son ehevet, il appela un esclave pour la lui rapportefé
L'esclave, d'intelligence avec son fils, tarda à lui obéir, dans l'espoir que le sommeil enlèverait à Caton la pensée de son arme. Il continua à lire en effet le dialogue de l'immortalité, et son âme était déjà si plongée dans ce monde supérieur dont il sondait avec Platon les mystères, qu'il lut le livre tout entier jusqu'à la dernière ligue, et que la première lueur de l'aube dans le ciel commençait à teinter l'horisEon quand il rappela l'esclave pour lui redemander encore son épée«
Dans sa colère contre l'importune prudence de son fils et de ses serviteurs^ qui l'exposaient, disaitûy à être livré désarmé à ses ennemis, il s'emporta jusqu'à frapper l'esclave qui lui refusait l'instrument de sa délivrance : fatal emportement qui laisse éclater dans cette belle mort une explosion de brutalité au milieu de la sérénité de la raison ! il ne tarda pas à en rougir.
Son fils et ses amis veillaient sur ses mains pour l'empêcher d'accomplir le dessein qu'ils lui supposaient. Ils se précipitèrent dans sa chambre et l'enlacèrent de leurs bras en pleurant, comme pour le retenir par tant de liens à la vie.
Mais lui, les repoussant avec douceur et , se levant sur son séant : « Depuis quand donc, ditrii » à son fils et à ses amis, m'a-t-on vu donner des » signes d'un esprit qui ne se possède pas soi-même, » pour me désarmer ainsi comme un insensé ? Que » ne me fais-tu lier aussi les mains derrière le dos, » ô mon fils, jusqu'à ce que César vienne et qu'il » me trouve à sa merci, sans défense ? Mais crois- » tu que j'aie besoin du fer pour m'ôter la vie, si » j'en avais pris la résolution? Ne me sufifirait-il » pas, pour niourir, de retenir seulement un peu
» de temps moû haleine ou de me briser la tète » contre cette muraille ? »
Son fils, qui l'adorait, ne put supporter ces images sans fondre en larmes et sans sortir éperdu de la chambre pour laisser éclater ses gémissements et ses sanglots.
Plus libre avec ses amis, Caton leur parla à cœur plus ouvert, mais toujours avec une tendresse où respirait ramertuqoie du reproche .
« Et vous aussi, leur dit-il, vous restez donc là n pour surveiller en silence ma main et pour retenir » malgré lui dans la vie- un homme déjà si avancé » d'années que je le suis? Ou bien, continua-t-il » avec une ironie douce, m'apportez-vous donc » quelque belle démonstration pour me convaincre » qu'il n'est ici ni déplorable ni .déshonorant pour » Caton, lorsqu'il n'a plus d'autre moyen pour dé- » fendre sa vie, de la recevoir de l'ennemi de sa » patrie ? Que ne vous efforcez-vous de. me pénétrer » de cette belle morale et de me détromper de ma » longue erreur, afin que, démentant toutes les » autres opinons dans lesquelles nous avons jus- » qu'ici vécu, et convertis à d'autres maximes par » la vertu de César, nous nous repentions et nous » lui rendions grâce de nous avoir dessillé les yeux ?
» Mais non, ajouta-t-il en reprenant un ton plus » sérieux, je n'ai rien arrêté encore définitivement
• avec moi-même, j'en délibérerai encore mûrement 1 avec vous , et par les arguments dont nous nous » servons dans nos entretiens philosophiques ; mais » allez consoler mon fils et dites-lui bien que, s'il
• ne peut persuader son père, il ne faut pas qu'il » tente de le contraindre, b
Ses amis, convaincus qu'il n'y avait rien à attendre d'un pareil homme que ce qu'on obtiendrait de luimême, sortirent les larmes aux yeux et lui renvoyèrent son épée. Seulement, par une ruse inaperçue de la tendresse de son fils , ils la lui firent rapporter non par un homme fait, dont l'aspect aurait pu le soutenir dans une résolution trop virile, mais par un petit enfant. Ils espéraient que cette image de l'innocence et de la douceur, contrastant avec Tépée que ses petites mains lui présenteraient, rappelleraient à Caton son propre fils et le détourneraient de laisser un orphelin sur la terre.
Caton sourit en effet à l'enfant, plaça l'épée sur son chevet, rouvrit son livre, le lut une seconde fois jusqu^à la fin, puis s'endormit d'un sommeil paisible, comme un homme qui a déposé enfin un grand souci ou qui a trouvé le mot d'une grande
énigme. Il ne se réveilla qu'au jour, il appela alors un de ses confidents et lui commanda d'aller vers le port s'assurer si tous les fugitifs étaient en sûreté sur les galères et si le vent et les flots leur étaient propices.
Ce confident revint lui dire^ que tout le monde était embarqué, mais qu'une violente tempête baU luttait les galères et déchirait les voiles ; il soupira, sans rien dire, de pitié sur les périls et sur les souffrances des passagers, et renvoya une seconde fois un autre serviteur au port pour voir si quelque navire en détresse ne s'était pas échoué sur la côte et si les naufragés ne réclamaient pas secours.
Rassuré par le retour du messager sur cette crainte, il lui ordonna^ de sortir et de fermer la porte, puis s'enfohçant, comme pour reprendre un sommeil interrompu, sous ses couvertures, il parut se rendormir.
Les oiseaux commençaient déjà à gazouiller au soleil levant, dit Butas, le dernier de ses famihers auquel il ait adressé la parole, quand, la tète enveloppée de ses couvertures, il se plongea le fer dans les entrailles. Une convulsion involontaire le précipita de sa couche sur le plancher. Ses amis qui veillaient dans la chambre voisine, accoururent au
bruit ; II les regarda d'un œil fixe sans proférer ni parole ni plainte; son médecin rentra ses intestins qui s'échappaient avec son sang de sa blessure, recousit la peau et replaça le corps sur le lit ; mais, aussitôt que Caton eut repris ses sens, il s'obstina à la mort avec la même résolution qui la lui avait fait méditer, et, déchirant de ses propres mains ses entrailles, il expira muet, mais laissant protester à jamais le silence et le sang d'un juste contre la fortune d'un tyran.
On l'ensevelit sur le rivage de la mer. On y vit longtemps sa statue avec le visage morne d'un homme qui n'espère plus rien de la vertu de son pays, et pressant contre les plis de sa robe le glaive libérateur que les anciens invoquaient comme la Providence des vaincus , et que les modernes plus religieux rejettent comme l'instrument du désespoir : faiblesse héroïque mais faiblesse des impatients ! Honneur à cette philosophie de la résignation qui, après la perte de toute puissance d'action, a fait une dernière vertu de l'espérance !
César n'en avait pas fini avec la Uberté. Elle renaissait de son sang. Les fils de Pompée, ayant ral- Ué treize légions de vétérans ei tous les républicains ^ du midi de l'Italie en Espagne, menaçaient de ren-
trer avecja liberté et le sénat à Rome. Tout ce qui avait échappé à Pharsale et à Thapsus allait rejoindre ce grand nom.
César, vaincu en Espagne dans tous ses lieutenants, 4î0urt à Gordoue en sortant d'Utique. 11 combat à Munda, non plus pour Uempire, mais pour la vie; ses légions, un moment enfoncées par les vétérans- de Pompée, l'abandonnent sur le champ de bataille; il descend de cheval, prend un bouclier de soldat, lutte avec une poignée d'hommes contre des légions, cherche la mort, et, ne pouvant la recevoir, tourne son épée contre luimême pour se la donner. Désarmé par ses Gaulois qui donnent à ses légions l'exemple et le temps de se rallier, il tire la victoire du sein de la défaite.
Les cadavres de trente mille vétérans de Pompée et de trois mille chevaliers, fils de la bourgeoisie militaire de Rome, furent liés les uns aux autres par une chaîne de javelots entrelacés et construits comme un rempart funèbre autour de la petite ville de Munda, assiégée par César. César avait pris en Gaule les mœurs barbares des Gaulois. Les républicaine survivants et réfugiés dans la ville après la bataille ne furent point épouvantés par cette cir- Qonvallatîon de cadavres ; ils préférèrent la mort à la tyrannie . Il n'y avait que quelques Gâtons en Afrique après la bataille de Thapsus, il y en eut quatre-vingt mille en Espagne après la bataille
de Munda. La liberté était aussi désespérée que' l'ambition.
Les historiens vendus au succès et aux Césars ont accusé la république d'être morte à Rome avant que César l'eût ensevelie. C'est une calomnie. Corfinium, Thapsus, Munda protestent; quatre armées de. deux cent mille hommes, deux flottes, rémigration en masse de tout ce qui constituait le sénat, les magistratures, la cité politique, quatre années d'agonies convulsives sur trois continents quand l'Italie manqua aux combattants, eufio six cent mille cadavres de citoyens romains et trente suicides d'hommes libres, confondent les sophismea historiques des écrivains ; une telle agonie prouve une vie encore robuste et profonde. Non, la liberté romaine ne mourut pas de sa propre mort, comme on l'a écrit pour excuser ou flatter les imitateurs de César; elle fut tuée, et César fut le meurtrier.
Les fils de Pompée s'évadèrent presque seuls de Munda, non par lâcheté, mais par courage ; ils vou* laieut conserver un grand nom à la liberté et corn* l)attre avec acharnement jusqu'au dernier soupir, au lieu de mourir vainement pour elle. L'aîné, Cnéius Pompée, fut tué en défendant l'entrée d'une caverne des montagnes aux bourreaux de César ; le second parvint avec quelques braves vétérans en Portugal, y arma quelques galères et combattit en corsaire sur les flots, puisque la terre lui manquait contre César.
11 faut se défier des histoires écrites i^ous les descendants des usurpateurs de leur patrie. En histoire comme en guerre, malheur aux vaincus! Ce ne sont pas les contemporains seuls qui sont adulateurs des crimes heureux, Tavenir Test aussi. Il y a dans l'humanité tout entière une certaine inclination lâche ou perverse, qui la porte à donner raison à ce qui a force et à condamner sans examen ce qui a succombé. C'est contre cette lâcheté de la postérité que les philosophes impassibles et les historiens justes ont la mission de protester avec la conscience et avec la vérité.
César revint triompher insolemment de sa patrie dans Rome. Plutarque, si indulgent pour la gloire, ne peut s'empêcher de murmurer contre tant d'insolence.
« Ce fut là, dit-il, la dernière des guerres de César. Le triomphe qu'il s'arrogea pour avoir exterminé les quatorze légions romaines des fils de Pompée et toute la jeunesse patricienne et plébéienne de Rome consterna plus les Romains qu'aucune chose qu'il eût encore osée ; car il ne triomphait pas pour avoir vaincu des rois et des généraux étrangers, mais pour avoir ruiné les enfants de Rome et détruit la race du plus grand person*
30i VIE DES GRANDS HOMMES.
nage que Rome eût porté et que la fortune eût jamais précipité de plus haut dans l'abîme. Tout le monde trouvait que c'était une chose indigne que de triompher des calamités de sa patrie et de se réjouir de victoires qu'on devait plutôt déplorer, et que ni les hommes ni les dieux ne pouvaient excuser.
» Cependant) ajoute-t-il avec tristesse, les Romains, pliant sous la grande fortune de cet homme et recevant le frein, persuadés que le seul moyen de respirer et d'assoupir toutes ces guerres civiles et toutes ces convulsions, c'était de se soumettre à un seul, le nommèrent dictateur perpétuel, et c'était là la plus palpable et la plus inouïe des tyrannies, puisque, à l'autorité absolue et souveraine, à la pleine et personnelle toute-puissance de la monarchie, on ajoutait de plus le droit de n'en être ja mais dépossédé. »
Cependant le droit, la légitimité, le respect manquaient tellement à cette usurpation de César, que ses soldats eux-mêmes, en suivant au Capitole son char de triomphe, tournaient en dérision le maître qu'ils imposaient ainsi aux citoyens. Ils le montraient du doigt à la population, avec des railleries soldatesques sur son front chauve, sur ses mœurs efféminées, sur ses adultères, sur son impiété, sur les turpitudes de sa jeunesse chez Nicomède, sur tous les vices qu'ils couronnaient effrontément sur la tète de leur général. C'est le comble de
rignominie, pour un peuple, de mépriser celtki qu'il subit. Cette ignominie ne fut pas épargnée aux Romains par les vétérans et par les Gaulois de César.
Mais Texpiation marchait du même pas que le cortège du triomphe.
A peine César fut-il parvenu au sommet convoité depuis tant d'années, qu'il parut saisi du vertige de sa propre élévation, qu'il fut comme frappé d'indécision et d'immobilité entre les différents partis qu'il avait à prendre. Dès qu'il eut le monde tout à lui, il ne sut plus qu'en faire. C'est la vengeance des ambitions criminellement satisfaites. Elles ne peuvent plus monter, elles ne peuvent que redescendre ; elles s'affaissent sur elles-mêmes et tombent dans le découragement des passions assouvies.
L'histoire n'a pas assez remarqué, selon nous, cette inaction complète et pour ainsi dire fatale de César, du jour où il fut maître absolu de Rome et de l'univers. Il ne fit plus rien qu'un grand rêve de guerre asiatique, imité d'Alexandre, contre les Parthes, et, de ce rêve, la mort h réveilla en sursaut.
ce
Trois grands partis s'offraient à lui et pouvaient tenter également son génie, sans être au-dessus de ses forces :
Rétablir et réformer la république en réconciliant le peuple et le sénat, les patriciens et les plébéiens par une loi électorale plus élargie et plus équitable, créer un sénat national au lieu d'uti sénat aristocratique, et rendre aux consuls nommés par ce sénat souverain l'autorité républicaine, à l'abri de la dictature courte qu'il aurait, comme Washington, déposée après la réforme. On a vu qu'il existait assez de -civisme et de patriotisme républicain à Rome pour que la république réfor* mée pût se gouverner ainsi longtemps elle-même en démocratisant son gouvernement.
Faire une révolution sociale, c'est-à-dire tenir les promesses téméraires dans la paix^ mais réalisables dans un bouleversement général dont ses armées le laissaient l'arbitre; abattre entièrement l'aristocratie ; élever tous les colons, tous les vétérans, tous les habitants des villes municipales, aux droits complets de citoyens romains ; nationaliser les affranchis ; émanciper des millions d'esclaves ; distribuer, par la plus large et la plu^ utile des lois agraires , les territoires stériles de l'Italie et des
provinces conquises, en propriété, aux citoyens, aux soldats, aux nâunicipes, aux alliés; transformer le code ; être le législateur de la justice civile, le Solon de l'Italie ; faire, en un mot, des Romains Un peuple au lieu d'une oligarchie de tribuns de Rome, la tête d'un monde au lieu d'une ville, et de son sénat municipal le sénat d'un univers représentatif : c'était gratid sans doute, mais ce n'était pas plus grand que le génie et la toute-puissance de l'autocrate de Rome.
Enfin anéantir de nom la république, comme il l'avait anéantie de fait, la transformer hardiment en monarchie héréditaire du monde romain, à l'exemple des grandes monarchies asiatiques, et construire ainsi l'ordre monarchique sur les débris de Tordre républicain : une telle monarchie, instituée mûrement par un Numa posthume ou par un Charlemagne précoce, valait mieux que la tyrannie élective et personnelle qui n'allait être après lui que le règne des casernes romaines et l'interrègne de toutes les lois. Si le titre de roi, odieux au pré* jugé populaire, répugnait aux Romains, le titre dHmperator héréditaire ne leur répugnait pas ; le nom même de César ne pouvait-il pas devenir et ne devint-il pas le plais grand des titres ?
Le premier de ces partis était le plus honnête ; le second était le plus humain ; le troisième était le plus superbe.
Entre ces trois partis, César n'osa en choisir aucun : c'était le pire. Jamais homme parvenu au faite des choses humaines ne parut se désintéresser davantage de ce qui adviendrait après lui de sa patrie et de l'humanité. Il était, selon son mot dans la bourgade des Alpes, le premier dans Rome, le seul dans le monde : cela suffisait à l'univers. Plus le vide qui se creuserait après lui serait grand, plus on admirerait l'homme qui l'avait comblé seul de son nom et de son génie. Cela était impie. L'égoïsme est la politique de l'impiété.
Voyons dans l'état de Rome, au retour de César, ce qui pouvait concourir à nuire, dans les dispositions de l'Italie, à l'une pu l'autre des grandes combinaisons politiques qui s'offraient au choix de César.
Dans le parti des hommes de bien, tout était mort, banni ou absent; l'indignation sourde avait
succédé à la guerre ouverte ; Cicéron et Brutus étaient les seuls qui fussent rentrés en Italie et qui conservassent quelque commerce avec le destructeur de leur parti. Encore avec quelle défiance parlent-ils de César 1 « Brutus prétend, écrit Cicéron, que César apporte de bonnes dispositions pour les gens de bien. Mais les gens de bien, où les trpuvera-t-il ? A moins qu'il n'aille les chercher dans l'empire de la mort, où il les a tous envoyés! Sa tyrannie n'est que trop bien afifermie dans ce monde-ci. »
Cependant César flattait avec affectation ces restes du parti du sénat pour dissimuler, aux yeUx . de l'opinion publique, le vide d'honneur et de vertij qui se faisait autour lui, et pour essayer de présenter au peuple un fantôme d'institutions libres sous la servitude. Il permettait à Cicéron de publier un éloge de Caton, et il publiait lui-même VAnti- Caion^ livre dans lequel il louait beaucoup Cicéron, tout en le réfutant, comme s'il ne s'agissait que d'une lutte philosophique et littéraire entre la république et César. Il poussait la déférence jusqu'à rendre visite à Cicéron dans sa maison de campagne, à prendre le bain et à se promener au bord de la mer, dans des entretiens familiers, avec l'ami de Caton.
Ces caresses lui reconquéraient non les cœurs, mais les lâchetés du parti républicain . On feignait de croire, contre toute évidence, à son dessein de
relever la république de ses ruines et de se réconcilier avec les patriciens, dont il avait maintenant besoin contre le peuple. « La crainte de nouvelles tables de proscription, dit-il lui-même dans ses Commentaires, qui suivent ordinairement les guerres civiles et les dissensions de pouvoir, glaçait les citoyens. »
CGIII
Quant à son propre parti, Salluste, son flatteur, le dépeint ainsi en s'adressant à César lui-même :
« Des hommes souillés de dissolutions et d'op- » probres, qui te croyaient prêt à leur livrer la ré- » publique , sont venus en foule dans ton camp, » menaçant les citoyens paisibles de brigandage, » de meurtre, de tout ce qu'on peut attendre d'une » âme dépravée. Mais quand ils ont vu que tu ne » les dispensais pas de payer leurs dettes, que tu » ne leur livrais pas les citoyens comme des enne- » mis, ils t'ont quitté. Un petit nombre seulement n se sont crus plus en sûreté dans ton camp que » dans Rome, tant ils avaient peur de leurs créant ciers ! Mais il est incroyable combien d'hommes » et quelles gens ont déserté ta cause pour celle de » Pompée et choisi son camp comme un inviolable » asile pour les débiteurs I »
Ce parti, dit l'auteur de l'étude la plus âppro-
fondie sur la politique de César, M. de Champagny, demandait avec insistance des tables de proscriptions nouvelles, des lois agraires, l'abolition des dettes, la suppression du prix des loyers et des fer« mages : c'est le cri de la faim qui se mêle partout et toujours aux cris des révolutions.
Ce parti, en l'absence de César pendant sa cam^ pagne d'Espagne, avait tout obtenu d'Antoine et de Dolabella, ses deux lieutenants à Rome . Il y avait eu deux camps dans la ville, celui des propriétaires et celui des prolétaires; on s'était combattu sur le forum^ les uns pour la propriété, les autres pour la spoliation ; les légions romaines, sans solde pendant ces agitations qui faisaient disparaître l'or, avaient murmuré et avaient ajouté leur indiscipline aux désordres de la place publique. Antoine et Dolabella, deux forcenés de popularité à tout prix et deux séides à tout faire de César, n'avaient rien t ménager ni dans la fortune ni dans l'honneur ; ils avaient fomenté et secondé à l'envi ces turbulences de la plèbe romaine.
Deux traits peignent dans Cicéron l'orgie d'Antoine et 4^ Dolabella, ces deux vice-rois de César, peu de temps avant sa rentrée à Rome.
« Antoine, dépravé par l'habitude des prgconsu-
lats et par l'exemple des mœurs asiatiques dont il rapportait les scandales dans sa patrie avec la tolérance de son patron, voyageait de ville en ville, en Italie, dans un char traîné par des lions. Sa femme Fui vie, veuve du démagogue Clqdius (qui devait
plus tard percer de l'aiguille qui relevait ses cheveux la langue de Cicéron), suivait Antoine dans une litière ; une seconde litière portait sa maîtresse avouée, la courtisane Cythéris ; c'est à cette courtisane, mal déguisée sous le nom patricien de Yolumnia, qu'il forçait les magistrats des villes d'adresser leurs hommages, se complaisant ainsi à avilir le respect pour l'autorité, bafouant lui-même les déférences qu'il exigeait des citoyens au nom de César; ses compagnons de débauche et sa propre mère, flétrie par ce contact infâme, occupaient une troisième litière ; enfin, une bande d'histrions, de danseurs, de joueurs de flûte et de soldats, l'épée nue à la main,' escortaient ce cortège, faisant tour à tour trembler et mugir les citoyens. )»
Jamais la démagogie moderne n'a mêlé ainsi le vin et le sang. On a, dans le précurseur de César à Rome, le pressentiment de Claude et de Caligula. Ivre des coupes de la nuit, disent tous les historiens du temps, il montait chancelant sur son tribunal en plein Forum et vomissait dans le pan de sa robe le vin surabondant de la nuit. Ses facéties amusaient la ville.
Un jour qu'il avait laissé sa femme Fulvie à
Rome, indignée de ses adultères et décidée à se séparer de lui, il veut éprouver la sincérité de l'amour de ' Fulvie et se réconcilier avec elle , si cet amour lui paraît survivre à sa colère. 11 part de Narbonne seul et déguisé en courrier gaulois, dans un chariot de louage. Arrivé aux portes de Rome, il attend dans une taverne de faubourg que la nuit favorise son passage furtif dans les rues. Yètu de la chlamyde et des longues guêtres de cuir du paysan delà Gaule, le visage souillé de poussière et voilé de ses longs cheveux, il se fait annoncer dans la propre maison de sa femme comme un messager secret d'Antoine. Il lui remet une lettre de son mari, dans laquelle Antoine, plus épris d'elle et plus repentant de ses infidélités que jamais, lui jure une passion retrempée par l'absence et lui promet de congédier Cythéris.
Fulvie, trompée par l'apparence sauvage du mes« sager, pâlit, rougit et pleure d'attendrissement en lisant la lettre amoureuse; Antoine, convaincu qu'il est encore aimé, se jette dans les bras de Fulvie et la couvre de baisers et de larmes.
' Le bruit de l'arrivée soudaine du vice-roi de César se répand dans Rome par les domestiques de Fulvie; le peuple s'ameute en foule à sa porte, et l'amant heureux de Fulvie est forcé de* monter au Forum sur son tribunal pour annoncer aux Romains que l'Italie est tranquille, que César est vainqueur et qu'Antoine a passé une bonne nuit 1
• Quant à Dolabella, l'autre Éphestion de César, ruiné par le jeu , il détestait tout hâtit la fortune d'autrui, dépouillait les fils de l'héritage de leurs pères, \endait les biens des proscrits à vil prix pour se refaire un patrimoine , proclamait effrontément la doctrine du communisme romain, l'abolition des dettes, la suppression des loyers de maison, et prêtait les soldats de César aux prolétaires contre les résistances des citoyens. »
Tel était le parti de César à Rome, quand César y rentra après le meurtre en masse des soldats de la république à Munda. Les légions gauloises et ro-> maines qu'il ramenait d'Espagne s'avançaient à sa suite non en soldats de la patrie , mais en bandes effrénées qui venaient conquérir et opprimer l'Ita* lie. L'indiscipline, suite de l'indulgence qu'un chef de parti doit à ses partisans en retour de leurs services, travaillait ces légions du même esprit qui travaillait les trois cent mille ouvriers, la plèbe, les démagogues et les prolétaires affamés de Kome. Elles ravageaient toute l'Italie sur leur passage.
« Chacune d'elles ,^ dit Suétone , avait ses systèmes, ses exigences, ses prétentions, ses tribuns différents; l'Italie était menacée de dépossession tout entière, la chose publique était perdue. »
GËSAR. 315
• César, sous peine de n'être plus qu'un chef de brigands , devait réfréner son parti ou s'ensevelir • déshonoré dans le gouffre qu'il avait lui-même creusé. Ce fut de ce jour qu'il perdit sa popularité dans la multitude et dans la soldatesque, sans pouvoir la recouvrer dans le parti des bons citoyens. Après avoir enlevé aux Pompéiens leur idole, aux républicains de Caton leur liberté , au sénat son autorité, aux patriciens leur puissance , aux plé* béiens leur paix, aux lois leur empire, il était forcé d'arracher aux soldats leur proie et aux prolétaires les chimères qu*il leur avait longtemps laissées pour jouet; il ne lui restait que le prestige de ses victoires , le dévouement intéressé de ses lieutenants, le trésor public et les provinces à distribuer aux démagogues qui suivaient ses camps pour ramasser les dépouilles du monde, cette faveur peureuse d'une bourgeoisie affamée de repos et d'affaires qui feint d'adorer le tyran pourvu que là tyrannie feigne de la protéger contre Tanarchie, enfin une politique de dissimulation, de mensonge et d'équilibre entre une armée dont on se défie, une populace qu'on redoute et une aristocratie qu'on a blessée au cœur.
En examinant bien, les récits contemporains sous les yeux, la situation de César rentrant à Rome après dix ans de complicité avec les démagogues, dix ans de gloire militaire dans les Gaules, et cinq ans de crimes heureux contre la république dans
les guerres civiles, voilà littéralement Timpasse politique où son immorale ambition Tavait enfermé. Il ne pouvait s'en tirer que par une audace supérieure à toutes ses audaces et par un génie supérieur à son génie, soit, comme nous Tavons montré, en se déclarant le second fondateur et le législateur populaire de Rome, soit en se couronnant imperator héréditaire et absolu de l'univers romain.
Il n'en fit rien, ileut une défaillance de caractère ou une défaillance d'ambition. Il faut le reconnaître , soit à la gloire de la morale qui se vepge toujours, soit à la honte de César, malgré le préjugé de génie qui s'attache à ce nom, toute la conduite de César à Rome, depuis le jour où il fut maître de Rome, porte l'empreinle de l'indécision, de l'inertie, et, disons le mot, de la médiocrité. N'avançant plus, ne trouvant aplomb sur rien, il ne pouvait manquer de s'écrouler bientôt, ou par l'insatiabilité de l'armée, ou par le désenchantement de la multitude , ou par la vengeance muette des patriciens.
Que fit-il pour signaler sa toute-puissance?
Il demande le privilège de porter une couronne de laurier sur sa tète nue pour cacher son front chauve, puérilité qui rappelle le favori de Nico-
mède et l'amant de Cléopâtre plus que le tyran de l'univers. Il apaise les légions indisciplinées en leur jetant l'or à pleines mains et en leur promettant des guerres prochaines pour leur faire prendre patience par la perspective de nouvelles dépouilles ; il convoque une ombre de sénat qui lui enlève de l'indépendance et qui ne lui prête que de l'obséquiosité d'hommes discrédités dans Rome par leur fluctuation de Marins à Sylla, de Sylla à Pompée, de Pompée à César ; il se fait nommer consul et dictateur pour dix ans; il se laisse voter une statue d'or en face celle de Jupiter : « À Césak presque DiEo 1 » commencement de divinité des tyrans qui déshonore les dieux sans sanctifier la servitude ; il donne à chaque habitant de Rome dix boisseaux de blé, dix livres d'huile et une poignée de sesterces y commencement de solde aux prolétaires pour en acheter la paix ; il amuse et il corrompt la ville par quarante-quatre jours de fêtes continues qui apprennent au peuple que les gouvernements sont faits pour l'amuser à tout prix, et qui lui ôtent le besoin et le goût du travail; il lui bâtit des portiques et des jardins comme à un roi qu'on veut amollir; il lui fait célébrer les obsèques de sa fille comme pour l'apparenter à lui par ce deuil ; il dédie un temple à Vénus, mère fabuleuse de la famille des Césars; il s'étale sur un char traîné par quatre chevaux blancs, votés par le sénat, à l'envi du char de Jupiter; il fait spectacle au peuple des charmes,
3i8 VIE DES GRANDS HOMMES.
des larmes, de la pudeur des prisonnières qu'il a ramenées à Rome , et même de la pudeur de la jeune Égyptienne Arsinoé , sœur et rivale de sa propre maîtresse Cléopâtre ; il fait sculpter et ciseler les images dé ses batailles et de ses villes conquises^ sur le bronze , sur le bois , sur Técaille ; il élève au rang de citoyen romain ces barbares gaulois dont le glaive étranger lui a ouvert le chemin de Rome ; il s'en fait une garde étrangère comme tous les ambitieut qui se défient du patriotisme Sous les armes ; il place Balbus, un aventurier espagnol, à radministt*ation du trésor romain ; enfin, il réforme le calendrier et des erreurs d'astronomie, au lieu de réformer la république.
Il conserve en les corrompant quelques formes des institutions républicaines, des élections, des comices, en se réservant le droit de recommander impérativement ses candidats aux tribuns , détestable comédie qui laisse subsister l'appareil de la souveraineté populaire, à condition qu'elle soit une dérision convenue entre le peuple et lui ; il remplit le sénat de mimes, d'affranchis d'hier, de lutteurs qui ont combattu dans le cirque devant le peuple pour lui complaire; il ordonne aux chevaliers romains, fils de la haute bourgeoisie, officiers de^la cavalerie romaine,, de donner eux-mêmes des leçons de gymnastique aux écoles de gladiateurs qu'il multiplie pour divertir le peuple romain ; il double les charges et les appointements peur s'at-
CÉSAR. 3i9
tacher plus de créatures ; il pardonne à Antoine et à Dolabella leurs spoliations, à condition d'en reatituer quelque chose aux Pompéiens, qui se résignent à sa domination ; il relève même les statues de Pompée, comme dit Cicéron , pour affermir ïes siennes contre les vicissitudes des réactions futures. Il ne proscrit plus, parce qu'il n'y a plus rieti à proscrire et que cinq cent mille républicains se sont proscrits eux-mêmes à Pharsale , en Afrique et en Espagne , pour ne pas vivre sous le destructeur de la république .
D'un autre côté, il passe au peuple et aUx vétérans tous leurs caprices et toutes leurs violences compatibles avec son autorité* « Il se passe bien des choses, écrit Cicéron, alors plein d'indulgence, de réticences et de complaisance pour le tyran , il se passe bien des choses qui ne plaisent pas à Ce* sar, mais que voulez-vous? C'est le sort des guerres civiles, que non- seulement il faut après obéir au vainqueur, mais que le vainqueur lui-même est obligé à son tour d'obéir aux auxiliaires qui lui ont donné la victoire. »
Ces aujdliairès, c'étaient, pour César, les démagogues de Rome, les continuateurs de Clodius, les provocateurs de la loi agraire , de l'abolition de 3
dettes, de la spoliation des possesseurs de maisons par la suppression des loyers, la plèbe famélique qu'il fallait assouvir sans cesse de froment, d'huile, de spectacles , de sang , de gladiateurs , d'animaux étrangers, éléphants, girafes, amenés à grand prix du fond des déserts, de triomphes où l'orgueil romain se dilatait des larmes des captifs; c'était l'armée substituée à tout, sénat, lois, peuple; enfin, c'étaient les hommes qui , tels que Dolabella , Antoine, avaient passé des crapules de leur jeunesse à Rome dans les camps de César^ avec leurs dettes et leurs vices, qui n'avaient de réhabilitation que dans sa fortune et de salut que dans sa tyrannie militaire, et à qui il était obligé, faute d'instruments plus honorables, de confier les provinces, les légions et le gouvernement même de Rome.
Tel était surtout Antoine, sorte de César de caserne et de populace, qui le servait par son zèle en le compromettant par ses excès. César ne pouvait pas avoir d'instruments honnêtes dans la plus déshonnête des entreprises, celle de la tyrannie ; il ne craignait pas Antoine, parce que ses vices le dés- honoraient trop pour qu'il pût jamais prétendre par lui seul à la domination. Entre l'empire et Antoine il y avait le mépris public ; César le montrait avec complaisance aux Romains comme une espèce de brute féroce et monstrueuse qu'il savait seul museler; il n'était pas fâché que les Romains vissent par le contraste la différence qu'il y avait entre un
maître couvert de gloire, doux, poli, élégant, miséricordieux comme César, et un maître brutal, soldai tesque et populacier comme Antoine. L'un relevait l'autre.
Antoine était l'ombre qui faisait ressortir dans la lumière la figure de César.
Un seul homme donnait alors à César et à son parti un reflet de considération et de vertu antique : c'était Cicéron. Mais Cicéron, entraîné malgré lui par son indécision dans l'écroulement de la république, n'était plus lui-même qu'une ruine vénérée et déplacée dans le sénat césarien où il avait eu la faiblesse de venir reprendre sa place. Son éloquence y était aussi posthume que sa vertu. Il l'employait à faire des harangues, belles mais sans nerf, dans lesquelles il se croyait quitte envers lui-même quand il avait donné quelques vagues conseils de vertu au vice, de liberté à la tyrannie. L'ami honnête et timide de Caton et de Brutus était devenu l'apologiste de César, l'homme du panégyrique face à face, donnant avec grâce et dignité aux Romains le ton et le tour de l'adulation qui plaisait au maître.
Il sentait lui-même cet abaissement. • J'étais naguère (sous la République) un gouvernail, dit-il, et je suis maintenant dans la sentine du vaisseau de
l'État... Mais que voulez-vous? reprend-il ailleurs, César est encore le meilleur des hommes de son parti. » Et pendant qu'il loue tout haut le chef : « Prends garde à tes biens et à ta vie, écrit-il à Marcellus, car ce parti est celui des brigands; César seul est modéré parmi ces bandits. » ^
Il commençait en effet à réfréner avec plus de vigueur la multitude et à se tourner, comme tous les révolutionnaires assouvis, vers Taristocratie qui seule consolide et décore les parvenus des révolutions. Pour faire oublier au peuple ce qu'il lui retirait en concessions, il l'enivrait de nouvelles fêtes. La dernière de ces fêtes, déjà impériale, décrite par M. de Champagny dans son livre des Césars^ rappelle Babylone.
« Pendant que César, à la lueur de quarante lustres portés par des éléphants, monte à genoui les degrés du Capitole, les jeux commencent par toute la ville. Dans tous les quartiers, des bouffons débitent leurs lazzis dans toutes les langues à cette multitude cosmopolite. Au cirque, agrandi par César, la jeune noblesse conduit des chars et des chevaux; au Champ-de-Mars, luttes d'athlètes pendant trois jours ; au delà du Tibre, dans Un lac creusé de main d'homme , combat naval entre la flotte d'Egypte
et celle de Tyr; à Tamphi théâtre, combats de bêtes pendant cinq jours ; et à la fin, pour mettre le comble à la joie du peuple, bataille sérieuse entre mille fantassins, cinq cents cavaliers, quatre éléphants ; le sang coule, les hommes périssent. César est un bon maître y il a voulu indemniser son peuple qui ne vit pas les massacres de Thapsus et de Pharsale. Et dans Rome tout entière, 22,000 tables se dressent, chacune de trois lits ; le peuple et l'armée, 198,000 convives y prennent place; le Faleme s'y distribue par amphores, le vin de Chio par ton*" neaux. » .
Par un autre coup de balancier, il se fait adresser par Salluste, son confident, au nom des patriciens , des conseils publics pour la réforme des mœurs et pour la dignité de son gouvernement.
L'historien de CatiUna, un peu revenu de sa foi aux panacées politiques, de publiciste se fait moraliste, n ne cache point à César que son parti n'est pas composé des plus honnêtes gens du monde, qu'autour de lui on pousse à la confiscation et à la tyrannie , qu'on blâme sa clémence , que les vainqueurs réclament leur butin, et que pourtant les
vaincus sont des citoyens.
ik Mais, dit-il, tu es le maître; fais en sorte que
le peuple qui t'obéit soit le meilleur possible ; le malhonnête homme n'est pas un sujet docile. Ne rends pas, comme les Barbares, meurtre pour meurtre, sang pour sang ; continue à être clément, quoi qu'on en dise ; ôte la liberté du brigandage ; ôte, pour y parvenir, la liberté des profusions et du luxe; sans reprendre toutes les lois anciennes, règle les dépenses privées ; assure à chacun son patrimoine, en le défendant et contre les rapines d'autrui et contre sa propre folie. Pour sauver la jeunesse de sa ruine pécuniaire et, par suite, de toutes les voies de désordre où elle s'engage {trravœ artes) , supprime l'usure ; pour sauver le peuple et le soldat de la pauvreté et de la sédition, supprime les distributions qui le corrompent, et que chaque chose reprenne sa place I »
César suit ces conseils.
« Les exilés rentrent, écrit Cicéron, César s'adoucit, revient à sa propre nature. On élève un temple à sa clémence ; il est maintenant entouré de nos Pompéiens ; il faut bien espérer du rétablissement de la République. Cassius est remis à la tète de ses légions, Sulpicius reçoit le gouvernement de la Grèce, Brutus gouverne pour César la Gaule cisalpine. »
Puis, comme si César se fût repenti tout à coup de ces retours au passé, il se fait décerner les honneurs divins, le nom de Jupiter- Juliu$^ et raillant insolemment un tribun du peuple qui parlait avec trop de liberté devant lui :
« Tribun, lui dit-il d'un ton sévère, que veux- » tu? Viens-tu donc me redemander la république? » La république n*est rien, c'est un nom. Sylla » n'a été qu'un imbécile quand il a abdiqué. Je veux » qu'on me parle désormais avec plus de crainte, » et quç mes volontés soient toutes les lois ! » (Suétone.)
Il laisse murmurer autour de lui que Rome, la vieille capitale de la liberté, ne convient plus pour être la capitale monarchique du monde césarieri, et qu'il faut la transplanter à Bysance ou à Troie, sur la côte d'Asie. Le sénat délibère, sous l'inspiration d'un de ses affîdés, « une loi qui autorise César à épouser autant de femmes qu'il lui conviendra, afin de mieux assurer sa dynastie. » Il appelle à Rome et il reçoit dans sa maison, à côté de sa femme Calpumie, fille de Pison, la belle Égyptienne Cléopâtre, dont la passion l'enivre toujours, et son fils Césarion, pour le montrer aux Romains. Il fait répandre dans le peuple que l'Asie et les Parthes ne peuvent être subjugués que par un héros qui portera le titre de roi, afin de donner un prétexte à la couronne qu'il convoite et qu'il n'ose ceindre encore. On trouva un matin sa statue au Fo-
32e VIE DES GRÀNf)S HOMMES.
rum' couronnée de bandelettes en forme de diadème. Les tribuns firent enlever le diadème et conduire en prison Thomme vendu qui avait prêté la main à cette insinuation par symbole. César parla rudement aux tribuns et les destitua de leurs fonctions, en apparence parce qu'ils lui ravissaient rbonneur du refus, en réalité parce qu'ils avaient préjugé le refus du peuple.
Antoine et ses amis lui faisaient honte de ses tâtonnements et de sa réserve. Une fois qu'il rentrait à Rome de sa maison d'Âlbe, ils apostèrent des groupes de soldats qui le saluèrent roi ! <« Je ne suis » pas roi, je suis César, » répondit-il pour édifier le peuple. Mais les applaudissements du peuple à ces paroles le mécontentèrent ; il voulait qu'on lui imposât la royauté, afin d'avoir aux yeux des vieux Romains le profit sans le reproche.
Sa popularité baissait en proportion de l'élévation de ses désirs et de la grandeur de son pouvoir; il avait laissé passer le moment de l'enthousiasme et de la terreur qui permet tout aux ambitieux ; les démagogues comprimés détestaient le transfuge, le peuple honnête haïssait l'usurpateur, les patriciens le flatteur du peuple, les républicains le sacrilège, le sénat même l'homme qui l'avait flétri en le rele-
CftSAR. 3^7
vant. 11 n'avait plus de faveur que dans la populace et dans l'armée, il avait dans la plèbe et dans les légions les deux forces matérielles ; mais l'opinion, la force morale se retirait. Ses hésitations l'avaient fait réfléchir. « Il ne faut pas, dit Machiavel, laisser réfléchir sur les mauvais desseins. »
Son propre courage semblait l'abandonner en même temps que sa popularité; soit assouvissement d*une ambition qui n'avait plus rien à désirer que Timpossible, soit lassitude d'action dans une âme qui avait tant agi et qui avait usé ses ressorts par la guerre, par la politique , par Tîntrigue , par l'éloquence comme par la volupté , soit atteintes, plus fréquentes avec l'âge, de ses accès d'épilepsie auxquels succédaient des mélancolies pensives, il paraissait découragé de vivre, mais non encore de régner. La couronne lui aurait rendu la vie.
ccxin
Il autorisa 6ans aucun doute, disent tous les contemporains, Antoine et ses amis à faire une dernière tentative indirecte auprès du peuple romain pour obtenir, ou par l'applaudissement ou par le silence au moins, le diadème, signe de la monarchie sur sa tète.
Il n'obtenait rien : le peuple s'obstinait à subir
328 VIE DES GRANpS HOMMES.
la tyrannie, mais non à en concéder le signe. Quand il n'y a plus de liberté dans le peuple, il y a encore l'indignation de l'avoir perdue et la jalousie d'en 'conserver les apparences. Le peuple romain et César semblaient se porter mutuellement le défi, l'un de prendre, l'autre d'accorder la majesté suprême. Par une puérilité qui annonçait en lui l'affaiblissement du génie, César s'irritait également et du refus de la tyrannie et du soupçon d'y prétendre. Maître du monde, il voulait encore paraître calomnié, quand on l'appelait tout-puissant. Il affectait envers le sénat tantôt l'insolence, tantôt l'humilité : malheureux dans une de ces affectations comme dans l'autre.
Un jour que les sénateurs étaient venus en grand cortège lui offrir des respects et des honneurs, le vertige dont il était souvent saisi inopinément l'empêcha de se lever pour les recevoir; le peuple remarqua cette inconvenance et e i murmura tout haut. Il rentra désespéré dans sa maison, se lamentant sur ces murmures, se découvrant la gorge et suppliant ses amis de le percer de leurs épées, puisqu'il était assez malheureux pour que chacune de ses actions fût l'objet des malveillantes interprétations du peuple .
Antoine , qui était alors consul, se décida à entraîner, par son exemple et par Texemple des soldats et de la populace ivre de servitude, le peuple à son propre avilissement.
C'était aux jours des Lupercales, sorte de carnaval romain, pendant lequel les jeunes patriciens et les magistrats les plus augustes eux-mêmes couraient demi-nus ou entièrement nus dans la ville, en frappant, par.badinage, les passants et les femmes avec des lanières de cuir fourrées, pour porter bonheur, par cette superstition, à ceux qu'ils rencontraient. César, en qualité de dictateur, assistait dans une tribune à cette fête, assis sur une chaise curule d'or et dans ses habits de triomphateur. ^Antoine, fendant la foule qui se pressait sous la tribune du dictateur, tendit hardiment à César un diadème entrelacé d'une couronne de lauriers.
« A ce geste, dit Plutarque, on entendit d'abord un battement de mains sourd et concentré dans un groupe aposté pour la scène, comme l'assentiment d'un petit nombre d'affidés chargés de donner l'exemple aux autres; cet applaudissement ne se propageant pas. César repoussa politiquement le diadème. Le peuple en masse applaudit alors avec unanimité à ce geste de déférence pour la répu-
blique ; Antoine s'obstine, les mêmes applaudissements gagés l'encouragent ; César refuse de nouveau, la même approbation éclate de toutes les mains dans l'immense Forum. Ce dialogue muet entre f ambitieux déçu et le peuple rebelle au signe de la tyrannie démontre à César l'invincible répugnance de la multitude pour la monarchie ; il dissimule sa déception sur son visage, il feint d'applaudir lui-même à l'austérité du peuple romain; il se lève de son siège et il ordonne de porter aux dieux, dans le Capitole, une couronne qui n'est pas faite pour le front d'un citoyen. »
Ce refus forcé ne trompa personne et décida, par l'imminence de la tyrannie, les ennemis de César et les derniers amis de la liberté à prévenir le diadème par le poignard. Les murmures du peuple à la scène vainement préparée des Lupercales apprirent à un petit nombre de républicains conjurés qu'ils avaient Rome presque entière pour complice*
De ce jour, la conspiration latente qui n'était que dans les cœurs, s'ourdit dans les conciliabules et devint une conjuration à peine couverte par le mystère. Les conjurés s'enhardirent par la certitude que l'âme du peuple conspirait tout entière avec
eux. La haine privée et la haine publique se rencontrèrent dans la même pensée de vengeance : les tins voulaient venger leurs amis , les autres voulaient venger la république.
Mais, il faut le reconnaître à Tatténiiâtion 3ti crime des conspirateurs contre César, une philosophie stoïque^ un patriotisme vengeur que les mo dernes appellent justement crime aujourd'hui et que les anciens appelaient vertu parce qu'il était plus haut que nature, fut le troisième et principal mobile de laconjuration contre le tyran. Le meurtre de César est peut-être la seule conspiration philosophique dont rhistoire ait donné l'exemple au monde, qui se soit armée du poignard par raisonnement, qui ait frappé par devoir et assassiné par vertu. Voilà pourquoi ce grand meurtre, absous par les uns, exécré par les autres, n'est pas encore jugé par tous.
Nous allons en raconter les circonstances, en scruter la nature et en exposer autant qu'il est en nous, sur la foi des contemporains et des acteurs, la cause ^ le caractère et la criminalité.
Quand les peuples commencent à s'indigner eti secret contre leurs tyrans, et quand, de confidence en confidence à voix basse, chacun est à peu près
sûr d'avoir un complice dans tous, il se prépare en bas contre la tyrannie une de ces explosions d'opinion publique qui ne se révèlent que sur la physionomie muette du peuple, mais où le silence et les yeux baissés couvrent la résolution commune. Les peuples sont naturellement pusillanimes, parce que, tout en désirant passionnément d'être délivrés, aucun des hommes isolés qui composent la foule n'est chargé spécialement de la responsabilité de la patrie et ne sent en soi le dévouement nécessaire pour se compromettre et pour se sacrifier, inutilement peut-être, au saint de sa cause et de son pays. Voilà ce qui rend les tyrannies si durables, et ce qui fait que les murmures précèdent de si loin les explosions. Les révolutions sont déjà mille fois accomplies dans tous les cœurs avant que les mains s'arment pour frapper la tyrannie.
Dans une situation semblable à celle que nous venons de décrire, tous les yeux se portent instinctivement sur l'homme que la conformité d'opinion, le genre, l'intégrité, le courage, désignent &g plus haut à la pensée publique comme l'homme d'action et de salut. On espère vaguement jen lui sans l'avoir interrogé; on le nOmme tout bas, on se repose en lui, on s'irrite de sa lenteur, on l'objurgue, on le provoque, on lyi fait des signes d'intelligence; on finit, à force d'insinuations, par faire naître dans le cœur de cet homme une pensée qu'il n'avait pas lui-même au commencement, par le charger tacite-
ment de la colère et de la délivrance commune, par lui imposer en quelque sorte ou la responsabilité de Toppression soufferte ou le devoir du coup d'État de la liberté.
Un tel homme existait : c'était Brutus. Pour bien le comprendre, il faut remonter jusqu'à son berceau.
De toutes les femmes que César avait aimées dans sa jeunesse, Servilie, avant Cléopâtre, avait été sa plus tendre inclination. Cette jeune Romaine, d une haute naissance, d'une beauté majestueuse et d'une éducation virile, descendait de Servilius Ahala, qui avait, dans les commencements de Rome, assassiné un tribun turbulent du peuple pour rendre l'ordre et la paix à sa patrie. Comme Charlotte Corday, Judith du démagogue Marat, l'aïeul de Servilie s'était dévoué à la mort pour délivrer la multitude de la pire des tyrannies, la tyrannie des instigateurs au crime. Elle avait donc dans les veines du sang qui savait couler pour la vertu.
Servilie avait épousé un patricien d'un âge avancé de l'illustre maison des Brutus. Ces Brutus descendaient eux-mêmes du Brutus fondateur de la liberté qui, après avoir chassé les rois, avait supplicié ses
propres fils pour avoir conspiré contre leur patrie la restauration des rois. Le jeune Brutus, fils au moins de nom de ce Brutus, mari de Servilie, avait donc à la fois dans ses traditions paternelles etmaternelles les inspirations et les exen^f^les des grands complots et des cruels sacrifices pour la patrie. Nous disons au moins de nom, car le jeune Brutus, né sans doute de l'adultère pendant les amours de Servilie avec son corrupteur César, passait pour fils du dictateur de Rome. Servilie s'honorait ouvertement de ce fruit de sa passion pour César ; César se complaisait à voir son propre fils dans Brutus.
On a vu qu'après la victoire de Pharsale, César n'avait pas eu de plus vive sollicitude qpe de sauver Brutus du fer de ses Gaulois, qu'il Pavait caressé non comme un ennemi auquel on pardonne, mais comme un enfant qu'on délivre des mauvais conseils de son parti, qu'il Favait ramené à Servilie dans Rome, qu'il lui avait donné le gouvernement de la Gaule Cisalpine pour le rattacher à lui par les bienfaits comme par le sang.
Brutus, issu de deux si nobles races auxquelles l'amour de César pour sa mère ajoutait une illustration illégitime mais aristocratique , était digne par sa nature de représenter le type de la
noblesse romaine. Il n'avait rien dans le caractère ni dans les traits qui rappelât l'antique férocité de mœurs de ses aïeux. La grâce de sa mère^ Télégance de César se retraçaient dans sa physionomie ; seulement la gravité de Caton , son oncle , frère de Servilie, y ajoutait une maturité précoce et un peu austère, qui révélait le républicain philosophe dans le neveu et dans le pupille du grand Caton. Sous ce maître de mœurs, de vertu et de patriotisme que la parenté lui avait donné, mais que la nature lui aurait fait choisir, le jeune Bru tus avait étudié avec les plus rapides progrès les lettres grecques, la philosophie platonicienne qui place le souverain bien dans Thon* nête et la vraie gloire dans la vertu, l'éloquence dont Cicéron, son modèle, lui enseignait les préceptes et les exemples, enfin les armes que les Romains mêlaient à tout et dont il avait pris les leçons sous le maître de la guerre, César.
Brutus était donc à la fleur de ses années le modèle, l'admiration et l'envie de la jeune aristocratie romaine. Il avait tous les dons, tous les talents, et de plus toute la pureté de son âge. La chasteté de sa vie, surveillée par Caton, faisait contraste et repi'oche aux débauches des César, des Catilina, des Dolabella, des Clodius, des Antoine, les impies et les corrompus du temps. Un chaste et mutuel amour, cimenté par les mêmes goûts studieux et par la même philosophie religieuse, l'attachait à Porcia , sa cousine , fille de Caton , que Caton lui
avait donnée pour épouse. Il n'y avait peut-être dans Rome que Porcia digne de Brutus et que Brutus digne de Porcia.
Cette union avait resserré encore les liens de sang et de déférence qui rattachaient à Caton, son oncle. Ces mêmes liens l'avaient naturellement aussi retenu dans le parti de Pompée, qui était celui de la république. Entre la société de Servilie, sa mère séduite, de César, son séducteur, et la société de son oncle devenu son beau-père, il n'avait pas hésité à choisir celle de Caton. Sa vertu comme celle de son maître, trop mêlée de vaine gloire, ne péchait que par la raideur et l'exagération qui^là faisaient trop ressembler à l'effort. C'était comme un défi orgueilleux et perpétuel à la faiblesse humaine et aux mollesses du temps.
Un vaste génie relevait ces qualités et ces défauts de sa nature. Il le cultivait sans cesse avec les philosophes grecs de l'école antérieure même à Platon, dont sa maison était l'académie à Rome. Il recherchait, à leur exemple, le laconisme substantiel, cette plénitude sans débordement du discours. Ses plaidoyers et ses lettres aux provinces dont il était le patron, ses harangues militaires à ses légions, renfermaient plus de sens que de mots. La brièveté était pour lui le stoïcisme de la parole. Cette affectation et cette recherche des formes laconiqiies d'exprimer sa pensée n'en excluaient pas l'étude et l'élégance. Ses discours, comme ceux de Démo-
sthène, sentaient là lampe des veilles qu'ils lui avaient coûtées ; on le verra, à la fin de sa vie, préparer, polir et repolir pendant trois ans le discours qu'il devait prononcer devant le peuple romain, le poignard sanglant à la main, pour justifier le meurtre de César. La rhétorique se mêlait à tout, même à l'héroïsme, dans ces contrées où la tribune était souveraine.
Au moment où César passa le Rubicon, Brutus, quoique assuré de sa faveur et peut-être héritier naturel de ses crimes, gouvernait comme préteur la Sicile. Il n'hésita pas à se prononcer pour la république contre son père. 11 n'examina pas, comme Cicéron, les chances du succès, mais la légitimité de la cause. 11 se rendit auprès de Pompée, à Pharsale, pour combattre ou pour mourir avec le droit. Sa renommée précoce était telle que Pompée, en Ic'voyant entrer dans sa tente, se leva de son siège, et, oubliant tous les personnages considérables auxquels il donnait audience, courut à lui, Fembrassa et félicita hautement la république de l'accession du jeune Brutus comme du signe le plus certain du droit et de la sainteté de sa cause.
Après Pharsale, il avait suivi César comme captif plus que comme fils. La mort de Pompée, l'anéan-
tissement de ses fils en Espagne, la bataille de Thapsus , le suicide de Caton, le triomphe fatal, mais universel, de César sur la république l'avaient sinon converti, du moins réduit en apparence à la domination du dictateur. César^ habile à séduire comme à vaincre, l'avait persuadé, dans ses entre* tiens intimes avec lui, qu'il n'avait d'autre but que de rétablir, après la paix imposée aux partis, les institutions , le sénat , l'aristocratie , la république ; il avait fini par lui faire accepter, par le gouvernenient de la Gaule, un rôle dans sa tyrannie.
Brutus avait eu la faiblesse d'y consentir et de croire que la même main qui renverse les lois peut les relever. Il s'était lavé autant qu'il l'avait pu à ses propres yeux de sa participation malséante au règne de César, par la justice et la douceur de son administration dans la Gaule romaine. Il y était adoré comme le contre-poids de la tyrannie de César; il y attendait avec une cpnfiance douteuse que César exécutât ses promesses pour la restauration de la liberté. Toutes les lettres qui lui venaient depuis quelque temps de Rome, toutes les tentatives d'Antoine, tous les pas de César vers la monarchie, tous ses sacrilèges contre les consuls, le sénat, les tribuns , le peuple , l'avaient enfin détrompé sur la feinte républicaine du dictateur. Il était revenu à Rome, l'oreille ouverte aux gémissements de la patrie, le cœur aigri par les déceptions du tyran; il rougissait d'avoir été dupe , d'avoir aliéné dans
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cette expectative déçue une partie de sa vertu, aux yeux des républicains stoïques ; il détestait plus encore dans César le trompeur que l'ambitieux, il ne lui pardonnait pas de Favoir dénaturé aux yeux des Romains; il cherchait de Tœil une occasion, aussi grande que son âme , de recouvrer, par quelque acte mémorable pour la patrie, l'innocence, la réputation et la vertu, dont le contact avec un tyran avait obscurci l'éclat sur son nom.
Le peuple, qui pénètre plus qu'on ne pense dans le secret des âmes héroïques, ne s'était pas trompé cependant au rapprochement apparent de Brutus et de César. Il voyait un voile sur le visage du républicain favori de César, comme il avait vu le masque de l'idiotisme sur le visage du premier Brutus pour cacher la haine et la mort des rois ; mais derrière ce voile, comme derrière ce masque, le peuple de Rome pressentait un libérateur de son pays.
Brutus ne pouvait ignorer longtemps lui-même ces dispositions du peuple à tout lui pardonner et à tout espérer de lui. Il recevait sans cesse des billets anonymes, où des citoyens inconnus lui rappelaient la source de son sang et lui faisaient honte de ressembler si peu à ses frères. Ses amis et ses
parents ne cessaient de lui dire qu'il était peu séant à un neveu et à un gendre de Caton d'être le favori de César, ajoutant' gw'i/ ne devait pas se laisser apprivoiser et tromper par un tel homme, mais, au contraire, se préserver de tout contact avec les grâces et les caresses par lesquelles^ disait-on, le maître de Rome cherchait bien moins à honorer son rare mérite qu^à lier par la reconnaissance son courage et à en-dormir son patriotisme .
 mesure que la haine publique montait davantage contre César, ceux qui espéraient en Bru tus multipliaient le murmure sourd et les objurgations à demi-voix à ses oreilles, pour le forcer à les entendre. Ces symptômes d'une opinion qui s'aliène,, et qui cherche un centre illustre pour s'y grouper, ne pouvaient échapper à César. Il n'était pas ombrageux ; il était trop accoutumé à tout soumettre par la violence pour redouter beaucoup les embûches; d'ailleurs, il aimait par mollesse d'âme à se faire une fausse sécurité, pour que la terreur de la mort ne corrompît pas trop ses plaisirs. « H vaut mieux mourir une fois que craindre tous les jours de mourir, » disait-il à ses familiers. — « La meilleure et la plus douce des morts, disait-
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il à d'autres, est la plus inattendue et la plus soudaine. »
Au lieu d'éloigner Brutus de Rome et de prendre
des précautions contre lui, il ne cherchait à prendre des précautions que dans son cœur. Sans lui avoir jamais dit qu'il était son fils, «a prédilection avouée disait assez à Brutus que César se considérait comme son père. Une circonstance accidentelle vint afficher plus ouvertement cette faveur, poussée jusqu'à l'injustice, du dictateur pour le fils de Servilie. La préture urbaine , sorte de préfecture de Rome, était vacante ; c'était à César à y pourvoir. Un jeune sénateur de haute naissance et d'ardente ambition la briguait avec tous les titres pour l'obtenir. « Cassius a tous les droits, dit César à ses amis,, mais je donne la préture à Brutus. »
Ce mot, sans lui faire un ami de Brutus, lui fit de Cassius un ennemi mortel; Cassius, quoique moins pur d'intérêt personnel dans son opposition à César, était un homme dangereux à irriter par un tel mépris. Dès son enfance, il avait trahi son antipathie contre les tyrans de toute race et de toute faction « Le fils de Sylla, son compagnon d'école, ayant, par piété filiale, préconisé l'autorité absolue qu'avait exercée son père dans Rome, Cassius, révolté de ce panégyrique de la monarchie dans la bouche d'un républicain, se leva de sa place et alla frapper au visage le fils de Sylla. Cités par les magistrats, les deux jeunes gens comparurent devant
Pompée, qui leur demanda comment la querelle s'était engagée. « Allonsi, Sylla, dit avec défi Cas- » sius y redis devant cet homme , si tu Toses , ce » que tu as dit devant moi et ce qui a levé ma » main contre toi, afin que je te frappe encore au • visage. •
Du jour où César eut adjugé lapréture àBrutus au détriment de Cassius, Cassius ne s'irrita pas contre BrutuSy mais contre César. Il détesta moins en lui son rival préféré, qu'il n'aima dans ce rival l'homme qui donnait le plus^ à sa patrie l'espérance de la délivrer de la tyrannie. Il commença à cultiver, dans un intérêt de vengeance supérieure, l'heureux compétiteur dont il voulait faire un complice .
La préture ainsi accordée à Brutus comme un signe de la faveur croissante de César ne découragea pas les républicains de bien espérer de lui. Cette magistrature, qui le plaçait en évidence et en contact perpétuel avec les citoyens, fut au contraire pour lui l'occasion d'un redoublement de popularité dans la ville. Cette popularité sévère prenait toujours les formes du reproche. Un jour, on trouvait affiché sur le piédestal de la statue du premier Brutus ces mots qui devaient poigner le cœur du moderne Brutus i « Brutus ! plût aux
dieux que tu vécusses dans tes descendants! » Un autre jour, sur le socle du tribunal où le préteur rendait la justice : « Où es-tUy Brutus? » Ailleurs : « Tu dors f Brutus! Non j tu n'es pas des vrais » Brutus ! »
Le bois et la pierre prenaient ainsi des voix pour accuser le jeune préteur de la servitude impunie des Romains. Chaque matin, quand il montait à son tribunal, on y trouvait en foule des billets^ des inscriptions, des adjurations semblables, déposés pendant la nuit. C'en était trop pour laisser dormir plus longtemps la conscience d'un homme à qui ses préceptes philosophiques avaient inculqué, comme première vertu, le sacrifice de la reconnaissance et même de la nature au devoir. Depuis qu'il s'était convaincu qu'une plus longue patience à attendre la restauration de la liberté par son bienfaiteur et son père était une illusion et une complicité, il n'hésitait plus à méditer le renversement du dictateur, il espérait seulement que d'autres mains le dispenseraient d'un acte qui ressemblait trop à l'ingratitude et au parricide.
Mais les partis ne dispensent d'aucune extrémité l'homme unique dont ils ont besoin pour leur œuvre. Aucun autre ne pouvait remplacer Brutus ; sa vertu même, qui le désignait entre tous par son nom aux républicains, était sa condamnation au crime. Il y avait de la superstition et de la fatalité, aux yeux des Romains, dans ce nom; il fallait, se-
Ion eux, qu'il désaTOuât sa race ou qu'il imitât ses ancêtres.
On soupçonna ce qui se passait dans l'âme de Brutus, et on lui mit avec tant d'art et d'obstination le poignard à la main qu'il ne pouvait le rejeter sans perdre ses amis et sans se trahir lui-même. Un petit nombre de patriciens républicains, l'élite de la jeunesse romaine, Statilius, philosophe delà secte d'Épicure, Favonius, le disciple et l'imitateur de Caton, Labéon, Casca, hommes de conseil extrême et d'exécution intrépide, se rassemblaient mystérieusement dans la maison de Cassius pour épier l'heure de la liberté et pour concerter le meurtre du tyran, seul obstacle à la résurrection de la république. César, en n'édifiant aucune institution qui pût lui survivre, était à lui seul la tyrannie tout entière. Lui mort, il n'y avait plus que Rome, et Rome paraissait impatiente et capable de renaître à l'antique liberté.
Mais aucun de ces conjurés , quelque importants qu'ils fussent dans le sénat et dans le peuple^ n'avait une popularité et une autorité morale suffisantes pour imposer au peuple le respect de l'attentat qu'ils méditaient. Le premier venu peut frapper un tyran et appeler un peuple à la liberté ; mais il faut
un homme éclatant et prédestiné pour changer le meurtre en réTolution. Ce n'est pas l'assassin, c'est rhomme d'État qui justifie le coup et qui le fait sanctionner par la conscience publique comme une délivrance ou comme une justice. Brutus seul avait ce crédit dans Rome. Les conjurés, tout en se défiant encore de lui, se sentaient subalternes devant lui ; un acte que Brutus n'approuverait pas paraîtrait un crime au peuple ; sa conscience seule légitimerait tout acte auquel il aurait participé. Pénétrés de ce sentiment qui les humiliait sans les décourager, ils résolurent unanimement de donnera leur complot un chef, une âme, ime sainteté dans Brutus. Cassius, quoique son rival depuis la préférence injurieuse de César, se chargea de sonder jusqu'au vif la faiblesse ou la vertu du neveu de Caton. 11 se rendit inopinément chez Brutus, étonné d'une telle déférence dans un homme dont il croyait n'a- * voir à attendre que l'envie. Après avoir motivé sa visite par l'attrait invincible qu'il avait toujours ressenti pour le neveu de Caton, malgré leur conflit accidentel de candidature pour la préture, il lui dit que les circonstances de la république étaient' trop suprêmes pour que deux hommes tels que Brutus et lui affaiblissent plus longtemps le parti de la liberté et de la gloire de Rome par une puérile dissension qui diviserait encore la république prête à succomber sous la convoitise des ambitieux. 11 scella, avec l'accent de la franchise et de la cor-
dialité la plus tendre, la réconciliation qu'il venait solliciter, sans rougir d'aucune déférence quand il s'agissait de Brutus. Puis, changeant de ton, et comme pour entrer dans les généralités d'un entretien qui s'épanche au hasard, il demanda à Brutus s'il ne comptait pas assister à la séance du sénat du 15 mars, dans laquelle on devait, disait-on, proposer d'ajouter à tous les honneurs de César le titre de roi et les attributions de la royauté.
Brutus répondit négligemment qu'il ne comptait pas se trouver au sénat ce jour-là. « Eh quoi 1 reprit Cassius, vous abandonneriez la république le jour où on veut lui porter le dernier coup? Mails, si on vous appelle à consentir à un tel attentat, que ferez-vous? — Alors, répliqua Brutus, mon devoir sera de me prononcer, de parler, de repousser de toutes mes forces l'établissement de la royauté dans Rome, et de mourir le même jour que la liberté.
» — Vous, mourir? s'écria Cassius ravi, avec l'accent de l'incrédulité ; et quel est donc le Romain qui vous laisserait mourir? Ne vous connaissez-vous donc pas vous-même, Brutus ? et ignorezvous seul ce que vous êtes pour Rome ? Pensezvous donc que ces adjurations anonymes, qui pleuvent toutes les nuits sur votre tribunal , soient l'œuvre des artisans et d'une vile populace, et qu'ils ne sont pas plutôt la voix mystérieuse, mais unanime , des premiers , des plus honnêtes
» et des plus illustres de nos citoyens ? Ne vous y » trompez pas, Brutus : le peuple attend des autres » préteurs des largesses^ des jeux publics, des B combats de gladiateurs ; mais il attend de vous » Tacquittement d'une dette contractée par le nom » de vos pères, par le nom que vous portez : l'abo- » lition de la tyrannie I »
En finissant de parler, il embrassa Briltus , en inondant son visage de ces larmes d'enthousiasme qui sont le trop plein de la passion.
Brutus avait enfin consenti.
Du jour où la conjuration put compter sur Brutus, elle cessa de se cacher dans l'ombre comme un crime ; elle s'afficha presque comme une vertu. Sans avoir besoin de se donner les uns aux autres d'autres raisons et d'autres gages que le nom de ce grand homme de bien, un autre Brutus (Decimus Brutus), familier de César, Tribonius Gimber, tous les amis de Pompée, tous les adorateurs de Gaton, tous les patriciens humiliés, tous les chevaliers romains avilis , tous les citoyens de la bourgeoisie , qui déploraient la souveraineté républicaine absorbée dans un homme ; enfin, tous les hommes vertueux, à qui la tradition romaine et la philosophie grecque avaient enseigné à confondre, comme Cicé-
roD, Scipion, Caton, la vertu et la liberté dans le seul mot patrie, s*avouèrent à demi-voix leur commune pensée. Soixante sénateurs, sans prêter sur le poignard aucun de ces vains serments qui lient les courageux et qui ne lient ni les espions ni les lâches, autorisèrent Brutus à compter sur eux. César lui-même fixa le jour de sa mort, en fixant au 15 des ides de Mars le jour de la convocation du sénat, pour entendre, de la bouche de ses affidés, la proposition de lui décerner le titre de la royauté, le bandeau de pourpre autour du front.
L'opinion était si établie , la résolution était si ferme, le dessein paraissait si honnête que, sur ce grand nombre de conjurés à qui on n'avait demandé que la prudence , aucun ne trahit même par une indiscrétion le complot. Ce n'était pas même un complot dans leur pensée ; c'était le coup d'État de la république , le juste talion de la liberté. César seul devait expier pour tous. Brutus, dans la réunion où l'on délibéra si l'on ferait mourir ses principaux partisans , s'opposa à tout autre meurtre qu'à celui qui paraissait nécessaire à la liberté de tous . 11 sauva même Antoine, plus instigateur encore de monarchie que César ; il représenta avec raison: qu'Antoine était plus méprisable que redoutable, plus vaniteux que féroce, qu^il jouissait, comme consul, sur le peuple et comme général sur les légions, d'un crédit qui pourrait aider les conjurés à faire accepter le meurtre de César une fois accom-
pli, et qu'après avoir aidé à renverser la république, ce soldat dissolu et versatile serait tout aussi tenté de participer à la gloire de la rétablir.^ Quant à Cicéron, bien que Brutus fût le plus respectueux de ses amis, uni depuis son enfance à ce grand homme par la philosophie, l'éloquence, les lettres, Fhonnèteté, il engagea les conjurés à ne pas lui confier Tentreprise. On ne doutait pas de son opinion, mais de son courage.
On ne pouvait, en effet, douter de l'opinion de Cicéron, qui écrivait peu de jours après la mort de César : « On ne peut assez louer les deux Brutus'; » ils nous ont délivrés du tyran. Défendons en eux » nos libérateurs, et consolons-nous de tout en » pensant au 15 mars (jour où César avait expiré). » Mais on pouvait douter de la constance et de la fermeté de l'homme qui, après' avoir suivi Pompée et pleuré Caton, vivait famihèrement avec le meurtrier de ces deux victimes.
Une sollicitude plus tendre empêcha Brutus de faire confidence de la conjuration à sa femme , Porcia ; non qu'il craignît d'être détourné par cette femme héroïque d'un dessein qu'il jugeait magnanime pour sa patrie, mais afin de lui épargner les
transes et les terreurs inséparables de la longue attente ayant les grandes résolutions.
Mais la tension d'esprit de Brutus pendant le jour, ses insomnies pendant la nuit, ses agitations inusitées pendant son sommeil n'échappèrent pas à la tendresse attentive de la jeune femme. Elle soupçonna que son mari roulait quelque lourde pensée dans son âme et que c'était ce poids qui causait cette agitation maladive de ses sens ; avant de lui demander son secret, elle voulut s'éprouver secrètement elle-même, afin de savoir si elle était capable de surmonter la douleur et les supplices pour garder, jusqu'à la mort , le mystère qu'on aurait versé dans son sein.
Après que Brutus fut sorti du lit, elle ordonna à ses esclaves de la laisser seule ; et, s'armant d'un petit ciseau aigu à deux lames dont les barbiers romains se ser^'aient pour tailler les ongles , elle se l'enfonça profondément dans les chairs et resta sans crier, à demi morte, baignée sous ses couvertures dans son sang, Brutus accourut à la nouvelle de la maladie de sa femme, sans savoir, non plus que toute sa maison, la cause de sa pâleur et de sa fièvre . Porcia , à son approche , ayant fait retirer tous les assistants, demanda à lui parler sans témoins.
«Brutus I » lui dit-elle dans un entretien littéralement conservé par les Mémoires de son propre fils, « Brutus, je suis la fille de Caton, et je vous ai été
» donnée par lui, non pas pour être seulement com- » pagne de votre couche et commensale de votre » table, comme les concubines, mais pour parta- » ger, en tout, vos biens ou vos maux. De votre » côté, vous ne m'avez jamais donné le moindre » sujet de me plaindre de mon union avec vous. » Mais quelle marque puis-je donc à mon tour vous » donner de mon amour et de ma reconnaissance, » si je ne suis capable ni de partager avec vous une » extrémité pénible et cachée, ni de supporter pour » vous, comme votre plus chère confidente, le secret » périlleux d'une entreprise qui demande de la fidé- » litéet de la constance? Je sais bien qu'en général » on considère le caractère des femmes <;omme » trop faible pour qu'elles gardent avec une sûreté » parfaite un mystère qui leur est confié. Mais, » Brutus, la bonne éducation et le commerce des » hommes sages et vertueux oht quelque pouvoir » et quelque influence sur les mœurs ; fille de Ca- » ton , épouse de Brutus , ces deux titres me com- » mandent d'être digne d'eux ; cependant je ne ine » suis pas encore assez fiée à ces garanties de mon » devoir, que je n'aie voulu, avant de vous deman- » der votre secret, faire sur moi-même l'épreuve » de ma constance ; maintenant je suis sûre, et j'aî » appris, par ma propre main , que la douleur ne » pouvait rien sur moi ! »
A ces mots elle souleva ses couvertures et mon» tra à son mari la blessure d'où coulait son sang.
Brutus, extasié d'admiration, lève ses mains au ciel, s'écrie et prie les dieux de l'inspirer d'assez de constance et de vertu dans son entreprise pour qu'on le déclare un jour digne d'avoir été l'époux d'une femme telle que Porcia ! Il avoua tout à une femme qui savait s'infliger à elle-même des supplices qui bravaient d'avance la main et le fer des bourreaux.
Cependant, le jour des ides de Mars approchait, et la physionomie seule de Rome inspirait aux familiers de César on ne sait quel vague pressentiment de péril invisible, mais oppressif comme l'atmosphère d'un grand crime. On lui conseillait de se défier de tels et tels jeunes patriciens, hardis en paroles , et même de quelques amis de sa fortune , comme Antoine et Dolabella.
• Non, non, dit-il, ce ne sont pas ces visages gras » et bien peignés , ce sont ces visages maigres et » pâles .( en désignant du geste Brutus et Cassius ) » qui sont capables de funestes résolutions et qu'il 9 faut craindre. » Mais il avait tant à craindre de tous côtés par les représailles provoquées contre sa vie, qu'il avait pris le parti de ne plus rien craindre; la vie lui pesait, la possession du monde le trompait, comme elle trompe tous ceux qu'elle
allèche ; les accès de sa maladie mentale se multipliaient et l'amaigrissaient comme un squelette.
Un jour qu'on lui disait encore de se défier de Brutus : • Bah ! » répondit-il en découvrant sa poitrine et ses flancs devenus grêles par les soucis de l'empire ; « pouvez-vous penser que Brutus n'aura » pas la patience d'attendre que ce corps miné » tombe de lui-même en ruine? »
Mais l'ambition effrénée survivait à la vie. On lui conseilla en vain d'ajourner une aspiration à la royauté, qui n'ajoutait rien à sa puissance et qui lui aliénait le peuple romain; il s'obstinait à ce titre , parce que les augures le disaient nécessaire au vainqueur des Parthes, et qu'il voulait la guerre pour distraire Rome de la tyrannie ; il la désirait aussi dans l'espoir que l'activité des camps rétablirait sa santé, toujours plus chancelante dans l'inaction de Rome.
Le 15 mars resta fixé pour la délibération du sénat sur le titre à donner à César.
Cassius, pour motiver la réunion ce jour-là, dans sa maison, de tous les conjurés et de tous les. sénateurs confidents du complot, fixa au même jour la cérémonie de la robe virile à faire revêtir solennellement à -son fils. Un nombreux cortège d'amis,
de clients, d'affranchis des principales familles de Rome pouvait ainsi , sans éveiller les soupçons , raccompagner au forum et jusqu'au portique de Pompée. Le portique de Pompée , choisi comme sous le doigt d'une fatalité par César pour une assemblée nombreuse du sénat, était un vaste édifice entouré de vestibules, où la foule s'encombrait, sans les obstruer, autour des tribunaux des préteurs. Une salle circulaire immense, autour de laquelle étaient étages les bancs des sénateurs , occupait le centre de ces portiques. La statue de marbre de Pompée, l'épée de général dans la main, comme si elle eût fait le signal de la vengeance à ses amis, s'élevait au milieu de la salle. On montre encore aujourd'hui à Rome cette statue tachée aux pieds de quelque rouille indélébile que la tradition dit être un jet du sang de César.